SORS AVEC UNE LARME
Monsieur, Mademoiselle,
Lorsque deux jeunes fiancés viennent s'agenouiller au pied de l'autel, pour y recevoir la bénédiction nuptiale, ils ont un double devoir à remplir : remercier Dieu pour le passé, — le prier pour l'avenir.
Le passé et l'avenir : voilà deux mots que vous comprenez, dont vous devinez toute la valeur, aujourd'hui mieux que jamais. Le Mariage, en effet, clôture une existence, et il en commence une autre; — il sollicite un regard en arrière, un autre en avant, — et le poète avait raison (i), qui disait à sa fille, au jour de son Mariage, en lui montrant les deux foyers, celui qu'elle quittait, et celui dont' elle allait être la reine :
(1) Victor Hugo.
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lOO ALLOCUTIONS MATRIMONIALES
Sors avec une larme, entre avec un sourire.
Donnez, en cet instant, un regard au passé, un autre à l'avenir.
Le Passé ! — Vous avez bien le droit, selon le vœu du poète, de lui donner une larme, en voyant ce que vous quittez : ces deux foyers dont vous étiez fiers, et qui étaient fiers de vous...
(Entrer ici, si on le juge à propos, dans quelques détails personnels sur les deux familles des fiancés.)
Vos chers parents, l'éducation chrétienne qu'ils vous ont assurée, les bons exemples qu'ils vous ont donnés, la préparation à la vie, que vous leur devez : voilà ce que représente pour vous ce simple mot : le passé!... Il représente, aussi, la préparation à votre Mariage : voilà quelques semaines ou quelques mois que vous y pensez, mais il y a bien plus longtemps que Dieu y travaille !... Sans parler de ses prévisions éternelles, depuis que vous existez Dieu a pensé à votre bonheur d'aujourd'hui, et il l'a préparé. Dès le berceau il vous fiançait l'un à l'autre. Vous vous ignoriez peut-être aux jours de votre enfance ; vous preniez, insouciants, votre course dans la vie : oii alliez-vous.^ Par la volonté de Dieu, vous alliez l'un vers l'autre...
Voyez, dans la campagne, ce petit ruisseau qui s'en va gazouillant à travers les prairies, semant sur son passage la fraîcheur, la gaîté et la vie, rendant service à tant de riverains... et recevant en échange tant de salissures, comme un simple bienfaiteur humain... Où va-t-il.^ Il n'en sait rien.
A plusieurs lieues de là, un autre cours d'eau traverse d'autres plaines, faisant entendre le même gazouillis et semant les mêmes bienfaits... Lui aussi, il ignore où il va...
Sans le savoir, ils vont à la rencontre l'un de l'autre. A leur insu, ils se rapprochent. Bientôt, ils se rejoindront ; le plus faible, — mais aussi le plus gracieux, — quittera son nom pour prendre celui de l'autre, et, tous deux ne faisant plus qu'un, ils continueront leur marche, plus grave, plus noble, et plus utile encore que par le passé.
C'est votre histoire. Vous cheminiez, chacun de votre côté, dans la vie... Mais Dieu vous rapprochait : il vous menait par la main jusqu'à cette rencontre définitive ; ayant commeneé par vous destiner l'un à l'autre, il finit par vous donner aujourd'hui l'un à l'autre.
Aussi, comme je comprends votre présence, en cet instant, au pied de l'autel !... N'est-il pas juste que ce don mutuel se fasse en présence du Dieu bon qui l'a voulu, qui l'a préparé, qui l'a réalisé?... N'est-il pas indispensable que Dieu
soit le premier témoin de votre joie, qu'il reçoive, avant tout autre, vos remercîments pour le passé?... et j'ajoute : vos prières pour l'avenir.
lu' avenir !.. . C'est le moment d'achever le vers du poète : (( Entre avec un sourire ! » Oui, souriez à l'avenir comme l'avenir vous sourit : vous allez fonder une nouvelle famille, vous allez vivre de la même vie, du même cœur, du même dévouement ; vous allez pouvoir, — gage suprême d'amour, — faire l'un pour l'autre des sacrifices : sacrifices de caractère, sacrifices de temps, sacrifices de préférences ; vous allez, associés à l'œuvre divine du Créateur, préparer au monde et au ciel une génération nouvelle. Oui, votre avenir s'annonce incomparablement plus grand que votre passé : souriez-lui I...
Mais aussi, envisagez-le d'un regard grave. Car il faut vous dire, — ou plutôt, pour être plus exact, vous vous êtes déjà dit, l'un à l'autre, que la vie qui s'ouvrait devant vous, pour être une vie de bonheur, devait être une vie de devoir, — que le jeune homme, que la jeune fille peuvent avoir quelque excuse de ne pas toujours envisager la vie dans tout son sérieux, mais que l'époux et l'épouse, destinés d'ailleurs à devenir le père et la mère, seraient inexcusables de ne pas la regarder comme une chose grave, et pleine de responsabilités !
ALLOCUTIONS MATRIMONIALES Io3
Voilà pourquoi Je vous disais tout à l'heure et je vous répète encore : au pied de cet autel priez Dieu, non seulement pour le bénir de votre passé, mais pour lui demander de bénir votre avenir. Lui seul le connaît ; nous autres, nous ne pouvons que le prévoir. Mais si le passé porte l'avenir en germe, nous sommes en droit de prévoir pour vous un avenir d'honneur, de fidélité au devoir... et par conséquent un avenir heureux, puisque, s'il n'est pas exempt de quelques épreuves, du moins il sera la préparation de cet autre avenir, sans fin celui-là, où Dieu vous réunira chez lui, dans son ciel, pour vous y donner un bonheur sans .^élange et sans terme.
Ainsi soit-il !