Allocutions
Ancien député de V Aude à l’ Assemblée constituante , ancien membre du Conseil supérieur des Beaux-Arts.
Mon cher Jules,
Au mois de mars dernier, — les nuages déjà s1 amoncelaient bien noirs, — je commençai à rédiger, avec l’agrément de M. le Ministre, un rapport général sur les actes accomplis par la Direction des Beaux-Arts du 23 décembre 1873 au 1™ janvier 1878. Tout en recueillant pour les coudre dans ce long travail, les rapports spéciaux qui avaient motivé, à leur heure , chacune de mes entreprises, je rencontrais nombre de discours ou menues allocutions, dont la place n’est pas, en vérité, dans une relation déjà trop étendue. J’ai pensé à te faire un bouquet, à toi, mon vieil ami , de ces fleurs de rhétorique, d'une rhétorique toutefois bien particulière et qui parle une langue moitié d’intérêt, moitié de sentiment, tout cela assez grave au fonds, car fart, pour toi comme pour moi , est l’un des plus gros, peut-être le plus gros des intérêts de la France.
Toi qui m’as connu, au temps de notre jeunesse, si peu discoureur de ma nature, et plus porté à faire qu'à dire , tu t’es étonné, souvent, et non sans raison, de me voir en ces dernières années si abondant en déclamations dé boutés sortes et à tout propos. C'était mon métier qui l’exigeait, mon ami, et il faut, paraît-il, qu’il en soit ainsi. Mon vieux tuteur, dont tu te souviens, répétait volontiers que les actes sont des mâles et que les paroles sont des femelles. Je crois entre nous qu’il disait vrai ; mais aujourd’hui, que veux-tu ? dans un temps où la parole est maîtresse, et où chacun s’étourdit du bruit de ses propres mots, les paroles peuvent sembler des actes et parfois en tenir lieu. Ainsi ai-je fait l’orateur
pour ïlionneur de ma fonction, et pour ne point décheoir dans l’estime de qui m’ entourait. Je veux te composer un livre de toute cette faconde. Quand tu étais à l’ Assemblée nationale, tu passais tes jours à dessiner le Musée des Souverains, au lieu de pérorer à la tribune, comme d’aucuns V eussent jugé séant. Bien t’en a pris toutefois, car les quatre volumes de portraits que tu auras laissé de tes collègues en diront plus sur eux que les in-folio recueillis par leurs sténographes. Tu as cru devoir, pour le disculper, écrire, en manière de préface, une page bien ingénieuse sur l’art d'écouter. Je vais te mettre a l’épreuve. Aussi bien reconnaîtras-tu dans toutes ces pages les affaires d’art auxquelles tu as été fort mêlé durant deux années, jusqu'au jour où tu m’as abandonné au plus rude de la tourmente; mais tu avais assisté de l’œil, de la main, et du conseil, à la plantation de tous ces jalons dont j’aurai eu tant peine a faire des arbres, si tant est qu'un beau matin ils ne se trouvent pas racines en l’air : quant à leur planteur, il est déjà couché par terre à côté d’eux.
12 Juin 1878.