‹ AllocutionsChapitre 2 sur 25 · AUX FUNÉRAILLES DE COROT · texte numérisé non relu

AUX FUNÉRAILLES DE COROT

26 Février 1875.

Messieurs,

L’année 1875 s’annonce comme l’une des plus néfastes qui aient passé sur notre école contemporaine. A quelques semaines de distance, voilà que nous perdons deux très-grands peintres, qui peuvent compter parmi les plus grands poètes de notre âge, de ceux qui par leurs œuvres ont élevé le plus haut nos cœurs. Tous deux, Corot et Millet, ont pénétré dans la nature avec je ne sais quelle émotion noble, religieuse, sincère, et tendrement naïve, avec cette simplicité d’instinct qui est la première condition de la vraie grandeur. Pourquoi faut-il, hélas ! messieurs, que la simplicité devienne si rare dans nos esprits tourmentés et rapetissés, que l’homme simple, par là même, soit un homme, et que la plus précieuse qualité de l’artiste soit aujourd’hui la simplicité dans la force, j’allais dire la rusticité.

Corot fut comme tous les vrais génies, d’une abondance inépuisable. Nul ne fut plus laborieux et fécond et n’aima mieux son travail et son art. Nul n’en respecta davantage les sources divines, et l’impartialité étrangère aux soucis vulgaires de la foule. Ce peintre pastoral, harmonieux, vif et doux, nous a exprimé l’âme de la nature plutôt que le menu de ses réalités ; il adorait les champs, mais c’était pour en entendre les voix, les bruits et les chansons, les frémissements de la feuille, et pour saisir les légers brouillards chers aux nymphes et les lueurs fugitives des crépuscules. Dans ce sens, et sous sa monotonie apparente, pas un n’aura fourni un œuvre plus varié, plus adorable et plus complet.

Hier, Corot était encore dans la lutte, dans la lutte obstinée, ou plutôt dans le triomphe, triomphe tardif, mais entin éclatant. Demain la justice impérissable, la gloire commencera pour son nom. Aujourd’hui, messieurs, dans cet instant funèbre, où son cercueil est encore sous nos yeux, et le souvenir de l’homme dans notre mémoire à tous, nous devons autant que l’artiste honorer l’homme de nos regrets. Sa longue vie fut heureuse dans sa sérénité, et son cœur fut un cœur d’or. Jamais l’envie n’effleura sa bonne âme, toujours

gaie et toujours riante, et sa charité fut de tous les instants et intarissable.

Son nom a été, à coup sûr, le plus populaire entre tous ceux des maîtres de notre école actuelle, et Corot a bien joui de cette popularité jusqu’à la dernière heure de sa longue carrière. Toute la jeunesse l’adorait et elle avait raison, car il aimait la jeunesse, et son talent, à lui, était fait de jeunesse, de jeunesse éternellement nouvelle. Puissent les futures générations de nos peintres se transmettre cette vénération ; car ainsi ils vénéreront la droiture, la bonté, la probité, la générosité, l’âpreté au travail, la poursuite imperturbable de ce que l’on juge le beau, le mépris des bas succès et des critiques passagères, — vertus qu’ont pratiquées si fièrement Corot et Millet, ces deux patriarches, interprètes supérieurs de la nature idéale, l’un qui ne lisait que la Bible pour y chercher l’austère et puissante silhouette de ses laboureurs et de ses bergers, l’autre, le bonhomme qui a loué, dans ses œuvres immortelles, les deux, les oiseaux et les arbres du bon Dieu.

Page 1