DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS
18 Mai 1878.
Monsieur le Ministre,
Il y a quatre ans que je fus appelé à la Direction des Beaux- Arts, et ces quatre années d’une fonction difficile, j’ai tâché de les bien remplir. La confiance des artistes m’avait désigné au choix du Ministre ; j’ai dépensé toutes mes forces à servir de mon mieux et l’art et les artistes .
Je me suis tout d’abord appliqué au relèvement de la peinture monumentale par le grand concours de la décoration du Panthéon, par la décoration du Palais de la Légion d’Honneur, par les plafonds du Luxembourg, et par de nombreux travaux dans les édifices delà province.
Dans le même but, j’ai créé le prix du Salon qui a excité les jeunes peintres aux fortes études et aux sérieuses conceptions.
J’avais voulu remettre aux artistes, en ce qui regarde leurs expositions, la gestion de leurs propres affaires, et leur rendre ainsi l’indépendance dont ils ont joui jadis en France et dont ils jouissent dans les autres pays ; les artistes ne font pas voulu ; mais tout au moins, dans les cinq salons organisés depuis 1874, l’administration n’a-t-elle jamais cessé de consulter les délégués qu’ils s’étaient choisis pour juges, et d’exécuter les vœux émis par eux.
Ont été réorganisées, et la direction des Musées nationaux, et l’Ecole des Beaux-Arts, et l’Ecole des Arts décoratifs, et l’Ecole de Lyon, et ont été développées activement toutes les autres écoles qui relèvent de la Direction. L’Ecole des Beaux-Arts a ouvert au public son Musée des études, singulièrement enrichi de copies et de moulages.
Plusieurs milliers de tableaux et de sculptures anciens et modernes ont été répartis par nous entre les Musées de Paris et de la province. Je ne parlerai ni des modèles en plâtre, ni des estampes,
ni des livres, ni des pièces de céramique, distribués par centaines de mille aux Ecoles, aux Bibliothèques, aux Etablissements de bienla isan ce.
Je me lais gloire d’avoir entrepris la grande publication nationale de Y Inventaire des richesses d’art de la France, dont deux volumes sont déjà terminés. Les Sociétés des Beaux-Arts de la province ont été réunies à la Sorbonne et mises désormais en relation avec la Commission chargée de l’Inventaire. Cette Commission qui avait préparé une exposition des chefs-d’œuvre des musées de province, a conduit dans ces derniers temps la très-délicate affaire d’une exposition nationale de nos portraits historiques.
Les Archives de l’Ecole de France à Rome ont été créées et les envois des pensionnaires musiciens exécutés pour la première fois au Conservatoire.
La Commission de Sèvres a été reconstituée, celle des Gobelins créée, et elles ont déjà marqué leur active influence aux expositions de 1874 et de 1878.
Le concours et le prix de Sèvres ont été institués.
Le Musée de Sèvres a été réorganisé, et la Manufacture tout entière a été installée dans les nouveaux bâtiments qui lui avaient été préparés. Nous avons doté la France d'un atelier de mosaïques. Grâce à la Direction des Beaux-Arts, le public a vu se dérouler, lors de la dernière exposition de l’Union centrale, l’histoire de l’art de l<a tapisserie.
Des projets ont été étudiés pour la reconstruction de la manufacture des Gobelins, comme aussi pour l’agrandissement de l’école des Beaux-Arts.
Pendant ces quatre années, 5,260,000 francs ont été dépensés par la Commission des Monuments historiques pour la restauration de deux cent soixante-quinze édifices d’un intérêt national.
En ce qui concerne les théâtres, je puis vous rappeler l’inauguration du nouvel Opéra, l’épreuve coûteuse, mais très-utile, du nouveau Théâtre-Lyrique, les encouragements donnés dès le principe à l’entreprise des Auditions musicales.
Enfin, sur l’initiative de la Direction des Beaux-Arts, deux grandes mesures ont été préparées et mûries par le Conseil supérieur des Beaux-Arts ; l’une est un projet de loi pour la préservation des monuments publics et des objets d’art qui les décorent ; l’autre est cette organisation de l’enseignement du dessin en France, si féconde, je l’espère, dans l’avenir pour les progrès de toute l’industrie française, et à laquelle vous voulez bien donner votre sanction.
Telle est, monsieur le Ministre, durant cette bien courte période, la très sommaire énumération des plus gros travaux de la Direction des Beaux-Arts. On n’accomplit pas une telle besogne sans luttes incessantes, partant sans fatigues, même quand on a été secondé, comme je l’ai été, à toute heure, par des collaborateurs d’une activité, d’une intelligence et d'un dévouement admirables. Aussi, monsieur le Ministre, ma lassitude est extrême, comme mon dégoût et mon énervement. J’ai la conscience d’avoir fait preuve, dans mou
administration, de quelque indépendance d’esprit, d’une impartialité absolue et d’une certaine logique dans l’ensemble de mes entreprises. Je savais bien que pour agir il fallait me résoudre à combattre ; j’ai combattu quatre ans sans relâche. Mais aujourd’hui je suis à bout de forces, et les attaques systématiques et profondément injustes vont grossissant chaque jour contre moi.
C’en est assez, assez, assez, et je vous supplie de me permettre de prendre un repos que je crois avoir bien mérité.
J’ai l’honneur d’être, avec un profond respect, Monsieur le Ministre,
Votre très-humble et très-dévoué serviteur,
Ph. de chennevieres;