A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Séance du 1 1 août 1876.
Messieurs,
Bien qu’il ne s’agisse que d’une prise en considération, je profite de l’autorisation que M. le Président veut bien me donner, et je demande la permission de traiter tout de suite la question et de répondre immédiatement à l’orateur qui descend de la tribune. J’espère que nos débats y gagneront en rapidité, peut-être aussi en clarté.
Je viens, messieurs, défendre la proposition de la commission à laquelle je m’associe complètement et qui, à mes yeux, est une transaction sage et équitable qui met fin à des difficultés réelles.
Je rappellerai à la Chambre, en peu de mots, les précédents de cette question qui était déjà engagée très-avant, à mon arrivée au ministère. L’honorable M. Bouchet a omis certains de ces précédents, et il est nécessaire que je les rappelle à la Chambre pour qu’elle puisse se prononcer en parfaite connaissance de cause.
La proposition pour la décoration de Sainte-Geneviève, au moyen de peintures et de sculptures, remonte au mois de mars 1874. C’est à cette époque qu’un rapport a été inséré au Journal Officiel . Tout le monde a pu le lire alors, et je me souviens d’avoir à ce moment étudié la question avec beaucoup d’intérêt.
C’est donc au mois de mars 1874 que le public en a été saisi. Les projets ont été soumis au conseil des bâtiments civils qui les a approuvés ; puis au conseil supérieur des Beaux-Arts, qui les a également approuvés ; puis enfin, l’année dernière, à la commission du budget de l’Assemblée nationale.
Personne n’a fait alors la moindre objection, et l’administration était en droit de croire que, du moment que la commission donnait son approbation au projet, elle pouvait continuer son œuvre.
Je dois déclarer, à la décharge de mes prédécesseurs, qu’il n’y a pas eu de surprise, que tout s’est passé au grand jour et de la façon la plus loyale.
Maintenant, il faut bien que je fasse connaître à la Chambre comment se font ces grandes commandes aux artistes. On en parle un peu légèrement à cette tribune et il semble qu’on puisse commander un ensemble de travaux d’art, de peinture ou de sculpture, comme on commanderait un mobilier ou une autre œuvre qui n’exigerait qu’un délai de quelques mois pour son exécution. Nous sommes aussi, veuillez, messieurs , ne pas l’oublier, en présence d’hommes qui font l’honneur de leur pays, et il est impossible de leur décommander aujourd’hui les œuvres d’art qu’on leur a com mandées hier. Si vous adoptiez la proposition de l’honorable
laie
M. Bouchet, vous porteriez atteinte à tout ce qu’il y a de plus illustre dans nos écoles artistiques.
A gauche. Non ! non !
M. Madier de Mqntjau. Je demande la parole.
M. le Ministre. Ces commandes se font toujours après de Ion gués négociations.
M. Raoul] Duval. Il fallait d’abord demander un crédit.
M. le Ministre. L’honorable M. Raoul Duval me fait observer qu’il fallait d’abord demander un crédit.
A gauche. Oui ! c’est cela ! — Très-bien !
M. le Ministre. Tous les ans vous voyez figurer, au budget des Beaux-Arts, un crédit de 400,000 francs. Avec ce crédit, il s’agit de pourvoir, sur tous les points de la France, à Paris et en province, à la décoration d’édifices divers, églises, palais de justice, chambres de commerce, etc. en un mot, des monuments publics de toutes sortes.
Mais rappelez-vous, messieurs, comment les artistes travaillent Vous vous adressez à un artiste, à M. Ghenavard, à M. Cabanel à M. Hébert, à M. Moreau, ou à tel autre ; vous vous entendez avec lui pour le prix, pour le sujet. Croyez-vous que cet artiste se met au travail dès le lendemain ? Nullement ; il attend^que l’inspiration lui vienne ; il se met en devoir de réunir les documents qui lui seront nécessaires, il fait un voyage en Italie ou ailleurs.
Voilà comment les choses se passent, et, défait, à l’heure quhl est, je me trouve en face de commandes qui ont été faites en 1865 1866, 1867 et qui ne sont pas terminées, pour lesquelles on a donné des à compte, pour lesquelles l’artiste est venu une ou deux fois demander des transformations.
Les artistes éminents auxquels le travail de la décoration de l’é glise de Sainte-Geneviève a été confié, •— je vous dirai leurs noms tout à l’heure, — se sont mis à l’œuvre. Les uns, et j’en connais, ont traversé les Alpes, dans le but de voir, d’étudier les fresques de l’Italie et de préparer leurs cartons ; d’autres ont fait leurs esquisses et nous les ont soumises ; d’autres sont plus;’ avancés ; enfin quelques-uns n’ont pas encore commencé leur travail.
Parmi tous ces artistes, il y en a qui seront en mesure de livre leur ouvrage dans deux ou trois ans ; je crois qu’aucun d’eux ne
sera prêt avant cette époque. ÎI y en aura d’autres qui ne seront pas prêts avant sept ou huit ans. Et les artistes font toujours ainsi; nous ne pouvons jamais obtenir d’un peintre, alors même que nous exerçons sur lui une certaine pression, qu’il livre son travail à une date fixe.
L’honorable M. Raoul Duval comprendra que l’administration doit nécessairement avoir une très-grande latitude dans les commandes et que, une fois le crédit ouvert, il est impossible qu’on engage sur un crédit d’une année une dépense pour cette année-là. Ainsi j’ai un crédit ouvert pour 1876 : eh bien, il m’est impossible de dire si les commandes que j’ai faites pour cette année-là pourront être payées sur les fonds alloués au budget de 1876.
Je ne peux rien savoir de positif, à cet égard, même pour les commandes ordinaires de portraits, ou de bustes ; à plus forte raison m’est-il impossible de rien prévoir quand il s’agit de commandes de l’importance de celles qui nous occupent en ce moment. Aussi ne peut-on maintenir dans les crédits ouverts chaque année pour les Beaux-Arts la régularité absolue qu’il est si nécessaire de maintenir dans les autres crédits budgétaires.
Quand ii s’agit d’une œuvre de l’importance de celle qui a été commencée depuis deux ans, j’admets qu’il y a une différence à établir, et j’admets parfaitement qu’il aurait mieux valu s’armer d’une autorisation régulière donnée par la commission du budget de 1875. Là-dessus, je passe condamnation, et, je le répète, pour une œuvre aussi importante, il aurait mieux valu procéder autrement .
Messieurs, on a parlé des dépenses. J’ai, ici, sous la main, tout le détail des dépenses : le total, y compris toutes les commandes aux artistes pour la peinture et la sculpture, — car il y a une large part pour la sculpture, — y compris, aussi l’ornementation, les échafaudages, tous les accessoires, le tout enfin n’atteindrait pas j 1,200,000 francs. Tous les traités sont passés, les conventions avec j les artistes sont arrêtées et nous avons la certitude absolue de ne ipas dépasser 1,200,000 francs.
Eh bien, messieurs, en tenant compte des difficultés, des longueurs d’exécution dont je parlais tout à l’heure, il est évident que, avec une somme d’environ 200,000 francs par an, on pourvoira J largement à toutes les nécessités. C’est pour cela que je suis d’accord avec la commission, et je prends, devant la Chambre, l’engagement que, dans aucun cas, la somme de 200,000 francs par an pour les travaux du Panthéon ne sera dépassée.
Qu’est-ce que nous ferons du reste ? Il y a un certain nombre de travaux engagés, mais quant aux commandes qui seraient faites après le budget, il est facile de les répartir sur des édifices civils ou de tout autre genre, tant à Paris qu’en province. Là-dessus, pas de difficultés, et chaque fois qu’on engagera une entreprise réellement considérable, comme la décoration d’un grand monument public, tant à Paris qu’en province, en ce qui me touche, je prends l’engagement d’avertir la commission du budget et de me mettre à couvert sous sa sanction.
Ce qui appartient en propre à l’administration, c'est de choisir les artistes, de négocier avec eux, de s’entendre sur les détails; mais j’admets plus que personne que, quand il s’agit d’une grosse dépense à répartir sur plusieurs exercices, il faut l’autorisation de la commission du budget.
Il n’y a pas là de difficulté.
Cela dit, je voudrais que la Chambre comprît bien que, en soutenant cette œuvre qu’il a trouvée engagée, le ministre ne saurait y voir à aucun degré une question religieuse ; et quant à moi, il me serait impossible de suivre les orateurs précédents dans cette voie. Il n’y a là qu’une question d’art, mais une question d’art au premier chef.
Permettez-moi de vous rappeler quelle est l’idée qui a inspiré le projet de cette décoration du Panthéon. Ce n’est pas, croyez-le bien, sous le coup d’une préoccupation religieuse qu’on a agi. Vous savez qu’il est fort difficile dans un pays comme le nôtre, et même dans tous les pays, de faire vivre le grand art, l’art historique et religieux, et cela par une simple raison : c’est qu’il n'y a pas de particuliers pour l’encourager.
Tant qu’ils ne sortent pas des travaux de l’école de genre, des portraits, des bustes, même de certaines sculptures de second ordre, les artistes trouveront facilement à placer leurs œuvres, mais dès qu© vous arriverez aux grands sujets, aux sujets héroïques en sculpture, aux sujets religieux en peinture, et à la peinture d’histoire proprement dite, qui est une des plus nobles formes de la peinture, dès que vous arrivez à ce grand art, il n’y a absolument que l’Etat qui puisse l’encourager.
Et comment l’Etat peut-il intervenir ? Sans doute on peut commander certains tableaux, et il y en a dans lous nos musées ; mais cela ne suffit pas.
Permettez-moi, messieurs, de faire un appel à vos souvenirs. Il y a ici un grand nombre de nos collègues qui s'intéressent à l’art, et beaucoup d’entre eux, assurément, ont visité quelques-unes des villes de l’Italie, et surtout les villes de la Toscane. Eh bien, messieurs, en Italie, où trouverez-vous écrite l’histoire de l’art ? Estce dans les musées ? oui, sans doute, mais à un très-faible degré. Vous trouverez dans les musées de beaux portraits, des tableaux qui sont des chefs-d'œuvre ; mais c’est sur les murs des édifices \ publics et des églises que vous la lirez tout entière.
Prenez toute la série des artistes italiens, de ces hommes qui, à ' partir du commencement du quatorzième siècle, ont créé l’art moderne ; voulez-vous connaître leurs œuvres ? allez voir les peintures du Giotto à Padoue, allez voir les fresques de Santa-Groce et de Santa-Maria-Novella à Florence ; ou dans cette merveilleuse église d’Assisi ; allez voir à Rome les fresques du Jugement dernier de Michel-Ange et les loges de Raphaël au Vatican ; suivez tous les développements de l’art sur les murs des églises de Florence, de Rome ou de Padoue, sur les murs du palais municipal de Florence, sur les murs de la cathédrale de Sienne. Voilà où vous pouvez étudier l’histoire de l’art.
Eh bien, qu’est-ce que nous avons en France à comparer à tous ces chefs-d’œuvre de l’Italie? Nous avons quelques fresques à Fontainebleau, quelques plafonds au Louvre et dans d’autres édifices, les peintures de Flandrin de Saint-Germain-des-Prés.
M. Gambetta. Et à Saint-Sulpice ?
M. le Ministre. A Saint-Sulpice aussi, il y a des peintures murales. Mais enfin, dans l’ensemble de nos édifices, il y a en France excessivement peu de décorations murales.
Quand on a voulu aborder cette idée, on s’est dit : Quel est l’édifice, à Paris, où on trouvera un développement de murs suffisant pour donner place à une œuvre de ce genre ? Eh bien, pourriezvous signaler un autre édifice que le Panthéon ? Quant à moi, je n’en connais pas. Vous trouverez sans doute des plafonds à faire ; mais de grands espaces de murs verticaux, je n’en connais pas d’autres.
L’honorable orateur qui m’a précédé à cette tribune disait à la vérité, qu’il valait mieux laisser le Panthéon dans sa belle nudité. Cette opinion lui est personnelle ; mais ce n’était pas là l’intention de l’architecte du Panthéon. Soufflot, dans son plan primitif, entendait que le Panthéon fût décoré du haut en bas.
J’ai entendu contester cela par un certain nombre de nos collègues, non pas dans cette enceinte, mais en dehors, dans des conversations particulières.
Je tiens à leur disposition des gravures du temps, de 1770 à 1775, c’est-à-dire antérieures à la mort de Soufflot, et qui représentent le Panthéon comme le maître l’avait conçu, c’est-à-dire avec des peintures murales de tous côtés et de riches décorations de sculpture et d’architecture. Sur ce point, nous sommes parfaitement en communion d’idée avec fauteur même du monument.
Je ne voudrais pas vous fatiguer de cette discussion.
Sur un grand nombre de bancs à droite et au centre. Non ! non ! — Parlez !
M. le Ministre.... mais j’ai encore quelques mots à dire. (Parlez! parlez !)
On ai nsisté sur le choix des sujets.
Sans aborder des détails que je n’ai pu examiner, je ne parlerai que des études, et je puis vous affirmer, messieurs, que les artistes ne sont pas du tout opposés aux sujets religieux.
Je sais bien qu’il ne faut pas abuser de la bataille de Tolbiac, et qu’il ne faut pas non plus mettre le couronnement de Charlemagne dans tous noskédifices ; mais, en thèse générale, comme vous le disait fort bien l’honorable rapporteur, y a-t-il sujet qui prête mieux à l’imagination et au talent de nos artistes que la légende de sainte Geneviève, patronne de Paris ? Est-il possible d’en trouver une qui présente aux artistes un champ plus libre, un champ plus varié : des sujets religieux, des sujets historiques ?
Voilà ce que les artistes désirent, voilà ce qu’ils aiment ; je le sais pour l’avoir entendu dire à tous ceux que j’ai connus.
On se plaint de n’avoir pas de sujets suffisamment historiques. Mais, messieurs, y a-t-il un sujet plus profondément national et his-
torique que toute la série des faits et gestes de Jeanne d’Arc? Eh bien, ils vont occuper une très-grande place dans les peintures murales. Ne sont-ce pas là des sujets nationaux ?
Ecartons donc de ce débat toute idée de querelle religieuse. Il ne s’agit que d’une question d’art : que ce soit la seule qui nous occupe.
L’œuvre commencée sera un honneur pour l’art français ; tous nos chefs d’école y prennent part. Il y en a un pourtant que je regrette très-sincèrement de ne pas y voir, c’est M. Ghenavard ; mais je puis dire à la Chambre qu’on lui avait offert l’abside tout entière du Panthéon ; c’est-à-dire le plus beau morceau. Il n’a pas jugé devoir l’accepter. Voilà le seul nom considérable qui nous manque ; tous les autres nous les avons : c’est Baudry, c’est Cabanel, c’est Blanc, c’est Bonnat, Moreau, Humbert, Hébert, Meissonier, même Meissonier qui a tenu à écrire son nom sur cette grande page. Et en sculpture : Dubois, Guillaume, Cabet, Hiolle, Falguière ; enfin, ce sont toutes les illustrations artistiques de nos écoles. Eh bien, messieurs, croyez-vous que ce ne soit pas une belle œuvre, une œuvre digne de la France, de réunir dans un monument de notre capitale tous les grands noms de la peinture et de la sculpture modernes, des hommes qui tiennent à honneur d’y laisser des œuvres dignes de leur réputation et dignes du pays ?
Je crois qu’il y a là réellement un intérêt considérable pour les Beaux-Arts. Si vous repoussez les propositions de la commission du budget, vous allez nous plonger dans des difficultés inextricables vis-à-vis des artistes, et ce serait pour eux une déception et une amertume. (Marques d’assentiment). J’espère que vous n’entrerez pas dans cette voie. Je ne veux pas vous répéter ce que vous disait si bien tout à l’heure l’honorable M. d’Osmoy, mais rappelezvous que notre République doit être, avant tout, une République des Lettres et des Beaux-Arts. Ce sont deux grandes forces que nous devons avoir avec nous. Nous avons beaucoup fait pour l’une, ne négligeons pas l’autre. Il faut encourager, protéger les arts, et en agissant ainsi, vous ferez une œuvre de patriotisme. Et d’ailleurs vous connaissez le tempérament de la France : elle veut la République, mais soyez sûrs que ce n’est pas à Sparte qu’elle veut chercher ses modèles, c’est à Athènes et à Florence. (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements.)