‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 1 sur 23 · Aloïse · texte numérisé non relu

Aloïse

L'événement de la nuit fut le sujet de toutes les conversations au réveil. Le chevalier Guiscard rit de bon cœur sous cape quand il revit Fabbé de Saint-Kyroud se promener avec son frère, le comte Roger, l'air triste et le regard abattu, soupçonneux, rancunier.

Kthelred, dans une inquiétude mortelle, trend>lait sur les suites do cette lâcheuse aventure, à lacjuelle cWc. n'était point étrangère.

Willrid se dépitait, jaloux de son rival, — son hrurcux rival, car il avait un serment (ju'on tiendrait; — il était furieux, dis-je, II. /

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que ce rival eût été si efficacement utile à celle qu'il aimait.

Quant au comte de Toni, ne sachant plus que penser, mécontent de la réserve de l'abbé, tantôt croyant à quelque cause surnaturelle, tantôt n'y croyant plus, fatigué d'errer d'incertitude en incertitude , il commanda à cette idée de sortir de son esprit, et il fit entrer son frère, bon gré mal gré, dans une longue dissertation sur la guerre présente. Il parla de l'agrandissement futur de sa puissance après les victoires qui devaient anéantir Guillaume et son parti. Il est vrai que Henri de France était ambitieux, que son armée occupait le territoire; mais, une fois Guillaume et les siens détruits, on saurait bien chasser Henri, et le poursuivre l'épée dans les reins jusqu'à Paris, si cela était nécessaire.

L'abbé de Saint-Evroud écoutait avec un plaisir fort douteux la haute politi(jue de son frère, lorsque l'arrivée de plusieurs barons, qui venaient au cloître pour se réconcilier avec le ciel en une bonne confession^ avant la bataili(î, termina la leçon donnée par le gu<Miior au miuistic du Seigneur, avec une opiniâtreté im|)ilojablc.

L'ÉVANOUiaSSaCEITT. 3

Ces barons étaient tous coiiims des deux frères; l'accueil qu'ils reçurent fut j)lein de bienveillance et d'amitié. Abandonnant les chevaux à leurs serviteurs, ils fléchirent le genou devant l'abbé aux fins ^ — tels étaient les us et coutumes, — d obtenir sa bénédiction avant toutes choses. Jamais bénédiction ne fut donnée avec plus de promptitude, et gens qui s'humilient relevés avec plus de grâce.

Sur l'ordre de l'abbé, des frères lais présentèrent aux nouveaux hôtes des vases remplis d'un vin mûri sur les rives du Rhône, liqueur

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dont l'abbé vanta la bienfaisance et la vertu. Les coupes se choquèrent, et à leur bruit harmonieux on porta la santé des francs Normands.

Pour se débarrasser d'un fardeau réciproquement lourd et gênant, on procéda sans retard à la coniession. L'abbé de Saint-Kvroud ne se montra pas difficile : dix absolutions furent octoyées en une heiuej dix barons retrouvèrent avec l'innocence, le calme de l'âme quelquefois intcrronqiu par la présence des péchés dont ils venaient de se défaire. Le comlc de Tuai, eiilrainé par l'i^cmple, se

AZ.OISH.

jeta aux pieds de son frère pour imiter ses nobles amis, dit-il, et se blanchir comme eux.

Ces exercices religieux terminés, les physionomies reprirent une expression de joie et de béatitude, suite naturelle des croyances et de la foi que le bélier philosophique du dixhuitième siècle n'avait point alors ébranlées.

— Vraiment, dit le comte Roger à l'abbé de Saint-Evroud , tu nous décharges les épaules, il me semble que je respire plus librement. Ne trouvez-vous pas, baron, que, sans la confession, on n'oserait plus faire la guerre, tandis qu'avec la confession on peut user librement de la victoire? — C'est une pensée qui jamais ne me quitte, car je suis bon chrétien.

Les dix barons, — innocentes colombes, — répondirent qu'ils partageaient son avis. L'un d'eux ajouta même que, sans la confession, il jetterait sur-le-champ casque et cuirasse pour se faire moine.

— x\Iainteiinnt, abbé de Saint-Evroud, reprit le comte Roger, maintenant que tu nous as ouvert les portes du paradis, tu songes sans doute à célébrer par une joyeuse fête la bien-venue de ces boi.s, de ces (Idèlcs amis? Il faut que je rcLdc visite à A ilellius : nous sonunes de

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vieilles connaissances, c'est pour moi un grand plaisir de lui frapper dans la main; d'ailleurs on peut croire que nous n'en serons pas plus mal servis.

Les barons voulurent l'accampagner , et ils se présentèrent ensenil)le devant la plus liante réputation culinaire de l't'poque. Ravi, confondu de tant d'honneurs, le bon Vitellius déroula le vaste répertoire des mets divers qui pouvaient, à leur volonté, charger la table du jour , et les barons furent tellement embarrassés que, ne sachant faire un choix, ils les demandèrent tous.

Vitellius s'inclina , flatté qu'on n*eût pas désespéré de ses forces. Il se mit à l'œuvre incontinent, appelant à son aide le saint qui préside aux fourneaux dans le palais de Jéhova, — Y en a-t-il un, et que fait-il en carême?

La salle où l'abbé recevait ses liâtes n'était pas construite dans les gigantesques proportions (lu réfectoire : quoique large et sj)acieusL', elle semblait , par la disposition particulière de cpiclques orncmens, plus rétrécic que ne le co!n|)ortait le iionibi-e des personnes qui venaient s'asseoir aux festins hospitaliers du cou. vent. Située au bout d'une galerie qui la joi-

€ AIOÏSE.

gnait à la chambre de l'abbé , elle avait la forme de ce que nous appelons aujourd'hui un octogone ; sa circonférence était percée de huit fenêtres, et, dans ce qui nous reste encore du monastère de Saint-Évroud , on voit les ti'aces de cette salle dont les murs sont demeurés debout, à! la hautenr de deux ou trois pieds.

A l'époque où se sont passés les événemens que nous racontons, on l'avait décorée avec une élégance alors bien rare ; des draperies de pourpre, parsemées de paillettes d'or, se balançaient aux fenêtres , agitées par le vent léger qui pénétrait dans la galerie; des bancs de velours bleu, ornés de clous d'argent, formaient un cercle attaché au mur; trois belles lampes romaines, suspendues par des chaînes d'acier au plafond peinturé, reflétaient, sur leur poli brillant, les fresques bariolées qu'elles avaient en face d'elles; entre chacune des fenêtres se trouvait lui tableau; et là, comme à la chapelle, connue dans la cliambre de l'abbé, il existait un singulier nuMangc du profane et du sacré. Le paganisme écrasé par Constantin, on j)liit()t tombé sons Constantin , — car il est mort d«' lui-même, il faut bien le dire, — Le

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paganisme montrait ses monumens à côté des monumens du Christ, et dans l'attitude éealement fière des vainqueurs et des vaincus, dans la vénération qu'ils faisaient naître également aux âmes les plus portées à vénérer, il y avait de quoi confondre tous les défenseurs du culte des images.

A midi, le dîner commença. Je donne l'heure précise, mon dessein étant de prouver qu'à cet heureux temps on ne savait pas encore l'art de reculer son appétit pour ne fournir à ses hôtes que deux repas par jour, amélioration visiblement due à la marche toujours croissante de la civilisation. — On dîna donc à midi. La table, disent les chroniques, était triangulaire, — côtés et angles égaux. — Le motif de cette forme n'est pas expliqué; une bizarrerie de plus parmi celles du caprice de l'esprit. — Toutefois, d'après ce que raconte le témoin Hoisard, — je crois que cela avait ra]> port à quelque cérémonie religieuse à présent inusitée, et que les trois angles de la table, l'égalité de ces trois angles, n'étaient pas sans analogie avec les trois personnes de la Trinité. Que l'on me pardonne cette remarque; je n'aurais peut-être jamais eu occasion de la faire:

c'est une preuve d'érudition que je suis bien aise de donner au lecteur.

Quatre frères lais attendaient les convives à la porte de la salle, ayant tous quatre une serviette sur l'épaule, et dans la main une espèce de plateau assez semblable à ceux que nos musiciens ambulans viennent nous présenter, quand ils ont joué la valse ou la romance, qui, pour le moment, possède la faveur de la plus inconstante des maîtresses, — le public. Dans ces plateaux tombèrent aussi quelques pièces de monnaie; elles étaient destinées, dit-on, à payer des prières, à disputer des âmes au père du mal.

Entin on se plaça. — D'abord l'abbé de Saint -Evroud; en face de l'abbé de Saint- Evroud, le comte Roger; à côté de l'abbé, Wilfrid; à côté du comte Roger, Éthelred, — les deux jeunes moines assistant au dîner, sur la demande expresse qui en avait été faite par le comte. — Quant aux barons, aucuns d'eux ne nous étant personnellement connus, nous les considérerons comme ces figurans qui vont le soir sur le ibéàtre faire \ç, peuple^ l'armée, les brigands, les faslùonables, et tlont le rôle est de ne rww dire.

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Suivant Tiisage, la prière précéda le repas; un Benedicite assez court pour un Benedicite de couvent appela d'en haut un nouveau , un spirituel assaisonnement sur les mets que Vitellius avait apprêtés. Ensuite les convives, à trois exceptions près, attaquèrent avec vigueur.

Yoilà les trois exceptions :

r L'abbé de Saint-Évroud. N'oubliant pas sa mésaventure, il se perdait dans les soupçons, ne sacliant si lo moine Ethelred était ou non étranger à sa chute de la nuit. En vain il avait recours à la dissimulation , il régnait dans sa physionomie une inquiétude inaccoutumée.

La seconde exception , c'était Wilfrid. Il se trouvait près de la femme qu'il aimait , dont il était aimé, et il lui semblait que cette femme évitait son regard avec plus d'affectation; il pensait que les événemens de la nuit hii imposeraient peut-être l'obligation de ne plus l'écouter, d'étouffer la voix de son cœur, que la reconnaissance imposerait silence à l'amour.

3" Enfin Ethelred , la jeune et belle comtesse du Sapp. Elle ressemblait à la colombe échappée par miracle des serres du vautour; et en présence de son implacable ennemi elle croviit

lire dans ses yeux la rage de l'avoir manqiiée , le dessein bien formé de se remettre à l'ouvrage. La comtesse trembJait en dépit de ses efforts, et ses longues paupières, abaissées sur ses yeux comme un voile léger, en cachaient l'éclat. Une autre cause rendait sa position douloureuse : près d'elle était ce terrible comte Roger, dont une femme n'avait pas encore osé soutenir le regard , ce comte qui devait lui être si odieux, à elle comtesse du Sapp. Roger de Toni était le meurtrier de sa famille; le sang qui coulait dans les veines d'Ethelred avait seul été épargné. Chaque fois qu'il élevait la voix, elle s'imaginait l'entendre répéter ces mots terribles dont son oreille gardait un éternel souvenir : « Frappez, soldats! frappez, n'épargnez personne , le cadavre d'un ennemi est beau à voir! » Et puis elle craignait Wilfrid; elle lui avait dit son amour, sa main brûlait encore des baisers du jeune frère : — et ne pas être libre, et devoir sa foi à un fiancé, et écouter les propos d'un autre amant! et quel amant? im moine! et pourtant elle avait répondu à ses |)ropos par un imprudent aveu. Confuse, repentante , elle aurait voulu se cacher au milieu des entrailles de la terre.

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A part donc ces trois moines ^ tons les autres convives s'abandonnaient franchement au plaisir. D'abord le calme d'un dîner qu'on attaque, bientôt le bruit, les éclats de rire, la folle gaîté se succèdent, plus rapides, plus pressés, plus diffus à mesure que les coupes se remplissent. L'abbé lui-même est forcé de céder au torrent qui l'entraîne ; Wilfrid obéit à la nécessité et se montre un courageux camarade; Éthelred seul s'efface, mais i7 est si jeune, on a pitié de lui ; il en est (piilli UX^U, .H"/, [ij"*^ iiji' i'' du comte Roger. f ^^"Trr***~Tr"^^

Les mets sont enlévés>^^nt Vi^rçuls, a/itour de la table, c'est l' h em»^pî^dflJ^^è,;J« parole est ;i tous, on boit, on n'écoute pas. — Cependant le comte Roger se lève; il va chanter les plaisirs de l'ivresse , la joie incomparable des festins. Sa voix est belle ; il est renommé pour ses heureux refrains; pas un baron normand n'oserait se dire son égal. Les coupes happent au même instant sur la table : c'est répondre qu'on brûle de l'entendre. H commence :

« Si jamais vous renconticz jeune fdic qui s'échappe à votre vue et va timidement se ca-

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cher dans les bra* de sa mère, si, la poursuivant, vous lui prenez la main , et que sa main tremble, n'ayez garde d'écouter sa frayeur, mais faites boire la jeune fille ; la jeune fille ne fuira plus. Ensemble buvez, l'amour viendra.

» Quand vous verrez sur la colline briller l'éclat des cuirasses et le soleil se briser sur le fer des lances et que vous direz à vos compagnons d'armes : — En avant! pour marcher plus vite, pour tout renverser sous vos pas, l'éperon ne suffira plus; mais, pour mieux commencer la charge, du vin! qu'on apporte du vin. Ensemble buvez, la victoire viendra.

«Jeune encore au métier, trembles-tu? la voix des guerriers, le cliquetis du fer t'étonnent-ils? n'oses-tu t'avancer contre cet océan de piques et traverser, tète baissée, les flots de coiiibaltans? ne lève. pas les yeux au ciel pour lui (Iciuander le cœur qui te manque, — porte à tes h.'vres un flacon de malvoisie, passe-le à ton camarade; ensemble buvez, le courage viendr.'i.

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» Frères, clans vos cellules, le diable, sous la forme d'une femme, veut-il vous tourmenter? vous offre-t-il l'image d'un doux baiser, 'frères? montre-t-il à vos yeux un sein blanc et ferme? d'échapper au piège en vain vous priez Dieu , vos sens sont révoltés, ils commandent, et bientôt... Descendez à la cave, ensemble buvez; le diable s'en ira.

B Du fardeau des affaires on se lasse quelquefois; un jour arrive où, malgré nous, les soucis nous dévorent; l'ennui, frappant à la porte, se fait ouvrir; le chagrin et la maladie le suivent. — Voulez-vous les défier? voulez-vous avoir l'àme tranquille? enivrez-vous. Ensemble, ami, buvons; l'ivresse bientôt viendra. »

Chaque couplet de la chanson que je traduis ici était suivi du choc bruyant des coupes qui tombaient en mesure sur la t;ible. Au dernier, les convives se levèrent et firent ce qu'on appelait alors un rcggomeiin : c'était le voyage de toutes les coupes ; chacun passait la sienne à son voisin et devait boire celle qu'on lui pré-

sentait, jusqu'à la dernière. — Wilfrid et l'abbé tinrent bon, mais Étheh-ed ne pouvait soutenir la lutte ; le comte Roger eut lui-même \ attention de prévenir qu'il ne comptait pas ; qu'en conséquence il n'arrêterait pas le reggomenn^ puisqu'il ne pourrait être soumis à la pénitence. — (Il y avait lieu à la pénitence quand une des coupes n'avait pas été entièrement vidée ; il n'en passait plus d'autres, mais celles qui restaient encore pleines devaient être répandues sur le chef du délinquant. ) On fit donc grâce de l'épreuve à la comtesse , et je dois à la vérité de convenir qu'aucun des autres convives n'y faillit.

Le vin exerçait déjà tout son empire.

— Comte Roger de Toni, dit un des barons qui, après s'être levé, tâchait vainement de conserver l'équilibre, comte Roger, je propose la santé de nos belles et leur fidélité.

— Leur santé, d'accord ; leur fidélité, non. Le cœur des lèmmes , baron... c'est un serpent qui fait peau nouvelle à tous les changemens de lune.

— Est-ce que tu aurais été trompé par elles, comle Roger? tu leur gardes rancune.

— Fi donc! de lu rancune! — dit le comte

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en s'appuyant assez rudement sur l'épaule d'ÉtheIred pour s'aider à se relever, opération qui devenait de plus en plus difficile à chacun des convives, — de la rancune! tu dois assez mo connaître, baron, pour savoir que je ne suis pas homme à vivre en si mauvaise compagnie. Ma rancune, à moi, est bientôt passée, parce que — il montra son poignard — parce que voilà ce qui m'en guérit.

En achevant sa phrase il se mit à rire avec cette bonhomie infernale dont Frédéric Leniaître nous épouvante, lorsque, — Méphistophélès par circonstance et destination de talent, — il admire son ouvrage dans le meurtre du frère deLouisa.

Le même baron qui l'avait interrogé remua la léte d'un air de doute.

— Nous savons, comte, que tu es sans pitié pour un ennemi , que tu ne lui fais grâce que le poignard sous la gorge; mais une femme a pour bouclier des yeux, des yeux bien doux, lui cou blanc, un sein qui aj>i)('lle les baisiM's, de johes mains qui demandent merci : tu ne frapperais pas une femme, comte Roger.

— J(* ne frapperais pas mic fcnuno! s'écrial-il , et pourquoi? Une femme aurait donc le

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droit d'outrager impunément? Écoute cette histoire, baron : J'avais été élevé avec la fille du comte d'Alençon; enfans, nous nous aimions tous deux; l'âge augmenta chez moi cette amitié, elle devint amour; je lui appris que je l'aimais d'amour; elle rougit, se troubla, et m'abandonna sa main. Le comte d'Alençon et le comte de Toni, mon père, étaient convenus de nous unir quand j'aurais fait mes premières armes. Tout plein de cette espérance qui plaisait à mon âme ardente de jeune homme , je partis pour qu'elle se réahsât prompte ment. Vous savez si mon début eut de l'éclat ; mes exploits firent grand bruit : j'en étais fier, car j'allais me montrer à la comtesse d'Alençon avec tout le lustre que la victoire donne au guerrier. — Je revins : après que mon père m'eut baisé sur le front, je lui demandai des nouvelles de la comtesse. — Elle est mariée, me dit-il. — Elle est mariée! elle est mariée!... Je faillis tomber à la renverse. — Oui, elle est mariée au comte du Sapp... De la doideiu' du désespoir je passai à la rage; je brisai ma lance, et jo jin-ai que j'en tirerais vengeance : — j'ai ten-i mon serment; Dieu ne me reprocbera pas de l'avoir vainement appelé

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à témoin. — Il me fallut attendre, attendre long-temps, et, chaque soir, pour terminer ma prière, en invoquer le souvenir. Ma patience eut son prix; le moment arriva.

11 sembla soulagé et content d'en être à ce point de son récit, comme si, se remettant en présence d'anciennes émotions , il allait assister une seconde fois à cette scène qu'il voulait raconter.

— La guerre venait d'éclater, continua-t-il; le comte d'Alenron se rangea du côté des lâches qui prêtent leur épée au bâtard de Robert : il devint mon légitime ennemi. L'heure de la vengeance était sonnée; une nuit que tout semblait inviter à l'amour, l'air, les prairies, le feuillage des bois, que la comtesse, dans les bras de son maître, insultait à la douleur du comte de Toni, le comte de ïoni frappa à la porte du manoir; il ne s'y présentait pas seul soixante de ses braves lanciers le suivaient; dix d'entre eux portaient des torches. Elles servirent à éclairer le manoir. L'incendie cominenra, beau, brillant, tel qu'en un jour de fête pour le plaisir d'un roi. Chassés par les flammes, ils sortirent tous, le comte, la comtesse, les cnfans, les scrvi- II. a

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teiirs; ils se défendirent... mais le sang qui coula aurait pu arrêter l'incendie. Mes lanciers frappèrent bien : le comte, la comtesse, les enfans, les serviteurs, tout tomba sous nos coups. La comtesse, se traînant à mes pieds , le sein ensanglanté , me demandait grâce ; ma hache se reposa sur" son cou, à la place où mes lèvres... Elles ne devaient jamais s'y reposer. Sa bouche s'ouvrit pour me maudire, mais ma hache était bien tombée, sa bouche se referma sans avoir prononcé la malédiction. Je me baissai vers elle , je coupai une mèche de ses cheveux avec mon poignard. Je la porterai toute ma vie, comme son premier amant; le baptême de sang que je lui ai donné l'a rendue innocente à mes yeux. Regarde ces cheveux, Éthelred; ils sont de la couleur des tiens.

Mais Éthelred, à coté du meurtrier de sa famille, forcée d'entendre ce meurtrier, le cœur plein d'un infernal orgueil , raconter les détails de son crime, Éthelred n'avait pu résister à rhorreiir de sa position, et, pendant que le comte lui montrait avec un barbare plaisir les cheveux do sa mère si lâchement assassinée, elle s'évanouit.

— Par ma bonne hache! dit le brutal comte

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Roger, tu as des moines qui déshonorent l'état : ils perdent la tête comme déjeunes filles; c'est de mauvaises recrues, notre noble frère; lin moine doit avoir le cœur plus cuirassé qu'un soldat : le soldat porte la cuirasse dessus, et le moine dessous.

L'abbé ne répondit pas ; il était accouru avec Wilfrid au secours d'Ethelred; ils l'emportèrent dans la chambre de l'abbé.

Quand ils furent partis, le comte Roger dit avec un geste de mépris : — La sotte espèce ! barons, qu'en pensez-vous?

— Mais, répondit l'un d'eux, vous tenez des discours bien singuliers, comte Roger.

— Des discours singuliers ! repartit le comte; je dis la vérité, baron, la vérité toute entière; je n'en retrancherais pas un seul mot. Si quelqu'un de vous s'en trouve offensé, je suis prêt à lui en rendre raison au lieu, à l'heure et avec les armes qui lui conviendront.

Cette menace d'iui pareil accommodement fit cesser toutes les discussions; on cjuitla la table.

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