‹ Aloïse (volume 2)Chapitre 2 sur 23 · XXX · texte numérisé non relu

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11 n'était que cinq heures du soir, et le mois (le mai cornmeiirait ; le soleil ne tombait pas encore à l'horizon.

Les barons et le comte Roger avaient besoin (le repos; les jambes trt^buchaient ; ils se coucluTcnt. Un sommeil pesant, fruit de l'ivresse, s'enjpara de leurs sens; ils dormirent.

Ce n'est pas (jue la fête fût enlitrenient terminée, mais l'évijnouissement (ri'^thelred , la disparition de l'abbé cl de Willrid l'ayant suspendue, la nature en prolila. L'abbé de Saint- Lvroud, (pie la scène de la nuit avait fatigué

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et qui s'était obstiné à rendre raison à ses hôtes le verre en main , sentit aussi que les forces lui manquaient , et, comme eux , il céda au besoin de les reparer.

Wilfrid resta donc seul auprès d'Éthelred.

La comtesse avait rouvert les yeux, présenté la main à Wilfrid qui s'en était emparé pour la placer sur son cœur, et ensuite elle s'était assoupie de nouveau.

Assis au pied du lit sur lequel elle dormait, il jouissait du bonheur de la voir, il saisissait sa pensée à travers un sourire, il lisait dans ses yeux en dépit de ses paupières baissées.

Bientôt la comtesse revint à elle, pâle encore, mais la figure tranquille, entièrement remise de l'émotion qu'elle avait éprouvée.

— Oh! mon frère, dit-elle en se levant, c'est donc toi qui es mon ange gardien ! — Le monstre ! l'assassin! Quoi qu'il arrive , Wilfrid, je ne puis plus le revoir; toute faible femme que je suis , il me semble que j'aurais le courage de lui percer le coeur.

— Silence , Éthelred , répondit Wilfrid , et il ïiiil un doigt sur sa bouche; Tabbé de Saint- Evroud n'est pas loin. Parlons bas... mon frère, — ajouta t il en appuyant sur ces mots, mon

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frère; — la prudence nous défend d'obéir à Tamour ou à la haine. Que le moine Éthelred songe à sa position; il me dira lui-même le conseil que je dois lui donner.

— Tu penses donc que je présenterai ma joue au comte de Toni? Ne faudrait-il pas lui demander avec un sourire la permission de contempler les cheveux de ma mère, qu'il a assassinée?

— Si tu étais en présence d'un serpent que tu ne pourrais étouffer, pour éviter sa morsure et mieux épier l'occasion de t'en défaire, exciterais-tu sa colère en lui marchant sur la queue?

— Si je pouvais fuir ce serpent et échapper à l'horreur que m'inspire son œil rouge et gonflé de sang...

— En te voyant fuir, il courrait après toi, et te frapperait par derrière.

— Allons, Wilfrid, je le reconnais, tu es mon maître en tout point. Je cède; je vais me condamner à subir le comt(î Roger. Attendraijc long-t(împs?

— Non ; ce soir il te sera donné de t'amuser à le trouver hideux : tu cheix:heras à quoi brigand (le ta connaissance tu crois qu'il ressemble.

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— A aucun de ceux que j'ai vu pendre; il n'en est pas un qui n'eût refusé la comparaison.

— Ce soir, quand la nuit sera venue, à moins que ton évanouissement ne te retienne au lit, — ce qui te vaudrait des visites que tu désires peu, — ce soir, vous serez encore réunis. Peut-être qu'à la faveur des ténèbres tes yeux seront plus indulgens : c'est toujours après le coucher du soleil que le diable se montre — quand il a à se montrer, — par coquetterie, je m'imagine, afin de paraître moins laid. Il est vrai que les ténèbres nu seront pas bien épaisses, le feu des lampes brillera au haut des arbres ; les jardins vont être illuminés : c'est une fête à la Néron que l'abbé de Saint- Evroud donne à ses barons , moins les lits de roses, les gladiateurs, les deux cents filles de joie. Le commun des frères forme la garde prétorienne; le héros, c'est le comte deToni; toi, tu seras la fianct^ deBritannicus; Tu as du san^ à lui demancler; et moi, s'il le faut...

Us cnlendireut l'abbé soupirer fortement, c'était une trêve à son sommeil : il se rendormit. Mais romnic, malgré la résolution d'être l)ni(l('nf, 1.1 voix jtoijvail involonlairemcnt s'é-

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lever et "quelque parole glisser fortuitement dans l'oreille de l'abbé, les deux amans suspendirent le dialogue. — Ils quittèrent l'appartement.

Cependant il faisait nuit. A une ou deux exceptions près, les fumées du vin, dissipées, ne laissaient que cette pesanteur de la tète qui accompagne et punit un excès.

Les barons, le comte Roger, Wilfrid et Éthelred se rendirent dans la chambre de l'abbé : cinq heures de sommeil avaient rafraîchi ses sens et ses idées. Ils parcoururent ensemble la galerie, toute pleine encore de l'encens qu'on y avait brûlé; puis ils entrèrent dans les jardins.

Jamais plus magnifique spectacle. A droite, à gauche, devant eux, tout était resplendissant de lumières. La flamme, tantôt agitée j)ar un vent léger au-dessus des ai bres , ressemblait à un serpent de feu qui coiu'ait sur leurs cîmes; tantôt inunobile et se rapetissant en quelque sorte par son immobilité, ou eût dit que les étoiles fixes s'étaient abaissées dans le feuillage pour en respirer le parfum. Sous le berceau des marronniers, quelques torches erraient tic côté et irautre, laissant dans leur

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course tomber mille étincelles , jetant un éclat semblable à ces comètes qui, de siècle en siècle, viennent effrayer le monde en lui faisant croire à de prochains malheurs.

En face de la galerie, les lanciers du comte Roger étaient placés sur deux lignes ; leurs cuirasses brillantes , qui reflétaient les feux dont ils étaient environnés , les flammes des lances qui se balançaient, les étincelles qui jaillissaient du fer, les soleils d'argent qui , sur la poitrine des chevaux , renvoyaient des gerbes de lumières, tout cela formait un ensemble éblouissant de beauté. Rien n'était fantastique comme les ombres fuyant sous les berceaux, coupées cà et là par des rayons qui s'échappaient à travers les branches inégalement serrées.

Lorsque l'abbé et ses hôtes se présentèrent , ils furent salués par les clairons des lanciers. Tous les soldats répétèrent en chœur le chant de guerre du comte de Toni. On les passa en revue. L'orgueil du comte se trouva singulière- Diciit flatté de l'éloge qu'il en entendit faire aux barons. C'était peut-être l'hospil.dité du frère qu'ils payaient en complimens , monnaie courante d(; tous les parasites. Cette idée ne

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vint pas dans la tète du comte; il jouit de son plaisir sans l'analyser.

Pour terminer la revue, l'abbé de Saint- Évroud donna la bénédiction ; les clairons sonnèrent une fanfare d'adieu, et les rangs se rompirent. Quatre lanciers , désignés par le sort, reçurent l'ordre de monter la garde à la porte de la galerie.

Enfin on s'avança vers la terrasse. Le tal)leau changeait. Là c'étaient vingt jeunes filles, les plus belles des alentours, la tète couronnée de fleurs, n'ayant pour tout vêtement qu'une légère robe blanche; elles formaient des danses aux sons de la flûte. Un tout jeune homme était le musicien : vêtu comme un page de roi, tocpie de velours, plume d'aulruche qui se penchait sur le front. Il se tenait debout sur un banc ; les jeunes filles tournaient à rontoui-; quelquefois elles accompagnaient le joueur de flûte par leuis chansons cadencées, d'autres fois elles gardaient un profond silence; leur poitrine se soulevait, les )eux devenaient tendres, un long soupir succédait au jefrain de la musi(pie.

— Abbé de Saint-Évroud, crois-tu qu'au

paradis on voie de plus jolies choses? Oh! moi, je ne le pense pas, dit un des barons.

Un autre ajouta : — Il n'est au inonde qu'un abbé pour en réunir autant.

— Notre noble frère s'entend aux figures de femmes! s'écria le comte deToni.

En disant cela il prit une des danseuses par la main : • — Voyez, barons, voyez; connaissez-vous une peau plus belle, un bras mieux fait, une jambe plus délicate?

La danseuse, en riant, lui donna du bout des doigts un léger coup sur la joue.

« — Une telle injure veut réparation , réparation soudaine, murmura le comte.

Il chercha à lui passer le bras autour de la taille; mais elle, se baissant, légère comme un chevreuil , s élança d'un pied rapide et s'enfuit. Quoique chargé de son armure, le comte courut après elle :ses pas pesants, qui retentissaient sur I2 sable, amusèrent les spectateurs, beaucoup d'entre eux pensant qu'il ne l'atteindrait pas.

Les barons se mêlèrent aux jeux; chaque danseuse eu pri! un sous le bras, et le força d'imrlcr les j)as (ju'cllc Ibrmait; elle lui jetait une guirlande de fleurs autour du cou, elle

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se suspendait à ses épaules comme une feuille de rose entraînée par le vent se fixe un instant au tronc noueux d'un vieux chêne, et bientôt se renvoie , emportée par le même vent. La voilà qui s'est approchée de sa bouche, on eût dit qu'elle allait lui donner un baiser : — vain espoir! tout d'un coup elle s'est éloignée, et le baron, les bras tendus , le regard surpris , la voit à deux pas de lui obéir aux lois de la mesure.

Les sons de la flûte ne se font plus entendre; le silence a succédé au tumulte du plaisir, les conversations particulières commencent, des groupes divers se forment , écartés les uns des autres.

L'abbé de Saint-Évroud, Ethclred, Wilfrid ont disparu.

Bientôt un baron , entraînant avec lui sa danseuse, quitte la terrasse et va chercher, dans l'immense étendue des jardins, un lieu qui lui convienne : cet exemple est imité.

Désirez-vous connaître les motifs qui ont ainsi séparé cette réunion et terminé la danse? voulez-vous assister à l'im decestètes-à-télc cpii l'ont suivie ? Approchez sous ce lilas, ils sont

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deux assis sur le gazon. Voyez-vous? la danseuse parle.

— Baron , vous avez une femme qui pleure votre absence ; vous l'aimez....

— Qu'importe, belle , qu'importe ? toi aussi, je t'aime.

— Votre parole est séduisante , j'aime à l'entendre , et pourtant je n'y crois pas.

— Crois aux grâces de ta personne ; elles ont le pouvoir...

— - De vous rendre infidèle, baron?

— Nous sommes les esclaves de la beauté; ce n'est pas être infidèle que de lui rendre hommage partout où nous la rencontrons.

— Baron , votre main est brûlante.

— Belle , ton haleine est fraîche.

— Baron , que l'air est doux ce soir î

— Belle, ton coeur bat vite.

Ils ne disent plus rien : tous deux, occupés à contempler la voûte du ciel , ne laissent pas échapper une parole à leur admiration.

JTc tîol.

Éthelrccl s'était ('loignée de la terrasse, parce qiie son innocence n'y trouvait aucun charme et que sa pudeur s'en alarmait; Wilfrid, parce que son cœur, sous l'empire exclusif d'une passion, ne voyait hors de là que dégoût et insipidité.

Tous deux étaient allés, mollement sans se communiquer leurs pensées, se suivant comme par instinct, s'asseoir près Tim de l'autre sous une voûte formée pai' les branches pliantes d'un coudrier; ils y restèrent pendant quel-

ques insîans.sans se parler, ayant l'air étonnés de s'y trouver ensemble.

— ■ Ces jeux ne peuvent donc t'amuser, mon frère ? dit Éthelred.

— Autrefois j'y prenais plaisir comme eux.

— Quelle est donc la cause de ce changement?

Wilfrid, le regardant, lui répondit : -^ Toi^ Éthelred.

— Oh ! mon Dieu! c'est encoie moi qui l'ai amené sur ce sujet!... Wilfrid, si tu m'aimes, je t'en supplie, ne me tiens plus un pareil langage , car, je te le dis en vérité , je ne dois pas l'entendre : notre amour nous tuera peut-être tous les deux, mais il faut souffrir et nous taire.

Alors commença une discussion sur ce qui est le devoir et sur ce qui ne l'est pas , sur ce que la loi des fiançailles défend et sur ce qu'elle tolère, discussion où le cœur eut plus d'autorité que la raison : par cela même qu'elle a lieu, la cause du cœur n'cst-oUe pas gagnée?

— Oh! si alors je t'avais connu, disait Éthelred , si ma parole n'était pas donnée à un autre, si Dieu ne Tavait pas reçue, je n'aurais jamais apj)artcnu qu'à toi : par mes soins, par

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