L'ÉVASION
dépens du vestiaire de Wilfrid , et, avec un abandon que les mamans du dix-neuvième siècle recommandent bien à leuîs filles de ne pas avoir, elle tendit la main au cbevalier.
Et l'on prépara deux chambres nuptiales et
tt Ctjdtimrnt.
Sur la place d'armes du château, on avait dressé un immense bûcher, d'où s'élevait une potence aussi haute, dit-on , que la fameuse potence où, par ordre d'Assuérus , Aman, premier ministre, — soyez donc ministre ! — rendit compte au peuple de Dieu do l'insolence de sa faveur.
Autour du bûcher étaient rangés les hommes d'armes de Ferlead pour écarter la foule des spectateurs, car le ijruit d'une exécution si importante avait attiré un grand nombre de curieux, et, d'ailleurs, je ne sais de quelle
puissance électrique a été cloué le condamné à mort, mais ses derniers momens ne sont jamais sans témoins : de tout temps le peuple s'est précipité derrière lui pour assister à son agonie , que la torture la prolonge , ou que le bourreau la termine d'un seul coup de hache.
Wilfrid , quoique philosophe , — un philosophe au onzième siècle ! — Wilfrid avait cédé à l'usage qui punissait par le feu le crime de la sorcellerie, et, sans ajouter foi à la puissance surnaturelle des trois vieilles femmes , comme leurs autres crimes avaient mérité la mort , il ne croyait pas trop donner au préjugé de l'époque en lui accordant seulement la forme du supplice, car si elles avaient été innocentes à tout autre égard, il n'eût jamais permis qu'on les condamnât à être brûlées pour un forfait chimérique.
Elles furent amenées par Anguerrand qui, sans douter un seul instant de leur intelligence avec le père du mal , n'en gardait pas moins auprès d'elles son imperturbable sangfroid, r.lles marchaient devant lui en vomissant des blasphèmes et des imprécations, et certes il n'était besoin de faire écarter la foule pour
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qu'elle leur livrât passage, car elle ouvrait ses rangs à mesure qu'elles avançaient, comme si une colonne de feu avait dû la traverser.
On les attacha au poteau : Anguerrand luimême , et d'une main ferme. Alors il sembla que leurs yeux flamboyaient , et qu'une langue de feu s'élevait comme une aigrette au-dessus de leurs tètes. Loin d'implorer merci, elles prédirent malheur aux maîtres du château, les menaçant d'une vengeance à laquelle ils n'échapperaient plus; puis ensuite elles chautèrent leur chant de mort :
La lune nous attend ce soir ; ses rayons vont ranimer nos cendres ; mais la lune gardera une tache de sang, et se voilera pendant deux nuits , car elle doit porter le deuil de ses filles chéries, La lune nous attend ce soir.
Que de fois la lune nous a vues , à <^a \)k\c lumière, évoquer les esprits qui obéissaient
à notre voix , et nous dansions avec les esprits, et le monde était soumis à notre empire. La lune délivrera ses filles chéries; elle nous attend ce soir.
La lune éclairera bientôt les ruines de ce château ; elle brillera sur le tombeau de ses maîtres orgueilleux que nous foulerons aux pieds; car la lune nous rendra cette vie que les flammes vont nous enlever. La lune nous attend ce soir.
La lune pour toi, fils du diable, dont le bras
Leurs yeux s'étaient alors fixés sur Anguerrand; mais il ne voulut point entendre la malédiction qu'elles allaient prononcer , et le feu du bûcher qu'il avait allumé , poussant devant la flamme une épaisse fumée, étouffa la voix des sorcières , et arrêta leurs chants.
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Bientôt , de ces trois corps , il ne resta plus rien que l'anneau qui les avait attaches au poteau , et la foule se dispersa dans une morne stupeur.
Couflusian.
Dix ans après cet événement, Guiscard alla conquérir un royaume, emmenant avec lui Mathildc qui devint reine. Wilfiid brûla ses armes et goûta , auprès d'Aloïse , le charme de l'étude qui leur avait si puissamment aidé à supporter les ennuis du cloître. Ils furent I()ng-temj)s heureux.
Quant à Anguerrand et à Audihert, ils moururent le menu* jour dans un âge Ibrt avancé, à la suite d'une garde i i.i j)()rtc (hi château, pendant laquelle Autlibcrt était vcini tenucompagnie à son vieil ami avec les flacons de
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malvoisie , le filet de chevreuil et la belle oie normande.
La suite de cette histoire se trouve dans la bibliothèque de M. Ghouippe, médecin à la Ferté-Fresnel , près de Saint-Évroult , chez lequel l'auteur a trouvé, avec la plus franche hospitalité, tous les matériaux de son livre.