Aloïse
L*an 1087 , Robert, duc de Normandie, partit en pèlerinage pour Jérusalem. Le motif de ce voyage, que tant de barons entreprirent comme lui à cette époque, n'a jamais été bien connu. Les causes qui nous font agir sont souvent si cachées qu'il est presque impossible de les deviner. Toutefois, les historiens du temps, si l'on peut donner ce nom à des faiseurs de contes et de miracles, s'accordent à dire que Kobert alla en Terre-Sainte pour expier les erreuis de sa jeunesse ; et parmi ces erreurs il faut compter, avant toutes les autres,
AX.OïSS<
le tort d'avoir trop aimé l'heureux bâtard qui fut le conquérant de l'Angleterre.
Il entendait incessammentmoines et prêtres, seigneurs et vilains, lui reprocher son état de célibataire. Sans doute, il était permis d'aimer une bourgeoise, d'en recevoir des caresses et de lui donner un fils en échange, mais cela ne pouvait être un obstacle à des liens légitimes ; il devait laisser après lui d'autres enfans qui ne fussent pas entachés de bâtardise en venant au monde.
La conscience de Robert s'effrayait de tous ces discours , l'avenir de la tombe l'épouvantait; et dans ses rêves il assistait, par anticipation, à ces lugubres scènes que jouent les damnés sous la présidence de Satan, leur terrible et inexorable maître. Les messes qu'il faisait dire, les couvens qu'il bâtissait, l'argent qu'il donnait aux églises , tout cela c'était peine perdue; ilnepouvait se débarrasser des hideux fantômes qui le poursuivaient. Il n'y avait qu'un seul moyen , lui répétait son confesseur, c'était de répudier Guillaume et de recevoir des mains d'un prêtre une femme jeune et belle: en venant habiter son lit elle chasserait les démons qui rendaient son oreiller si dur.
DAKGSa DÎT G^iîBAT.
Mais ce moyen, Robert ne voulut pas en user; il aimait Guillaume avec un cœur de père , et Arleitte cette pauvre bourgeoise qu'on l'engageait à délaisser, elle lui était chère comme aux premiers jours qu'il l'avait rencontrée lavant un cheinsil à la fontaine du val d'Ante.
Que faire donc? il partit pour laïerre-Sainte. Mais croyant par cet exil satisfaire à la vengeance du ciel outragé, il assembla les nobles et les seigneurs de son duché , et en leur présence il déclara fièrement que Guillaume serait son héritier; qu'en son absence^ Alain, duc de Bretagne^ gouvernerait le duc Jié y et que V enfant serait remis entre les mains de Henri , roi de France.
Il partit. Reîrouva-t-il le calme dans la ville sainte, berceau de notre religion? Je ne sais: la fièvre le prit en routv-^, lorsqu'il revenait dans son duché , et il mourut en Bithinie.
Pendant la vie de Robert, ses ordres avaient été exécutés, malgré son absence ; à l'amour qu'il inspirait se mêlaient un peu de crainte et beaucoup de respect pour ses volontés. Mais, après sa mort, les prétentions qui s'étaient contenues se montrèrent à nu , et presque tous lesseigneurs se délièrent du serment de fidélité,
se disputant son héritage, comme autrefois les capitaines d'Alexandre combattirent pour le partage de l'empire qu'il avait conquis.
Alain, à la téîe d'une armée nombreuse, entra alors en Normandie , disant hautement qu'il venait exterminer les rebelles, mais peut-être avec l'intention secrète de s'emparer du duché par la force des armes. Le duché et les rebelles échappèrent à l'un ou l'autre de ces deux projets; le poison y mit bon ordre.
C'était alors au roi de France qu'il appartenait de prendre la défense de son pupille. Henri n'y manqua point; les seigneurs in fidèles furent vaincus , et le duché sauvé par le roi de France remis entre les mains de Guillaume. Jeune encore, ce prince annonçait une âme ferme et décidée, ses mains étaient assez fortes pour tenir les rênes de l'État. *
Mais la paix qu' Henri avait imposée par la victoire, de nouveaux troubles l'altérèrent bientôt; l'humeur fière, le caractère indépendantdecertainsbarons, ne pouvaientse faire à l'idée d'être gouvernés par un enfant qui avait contre lui le préjugé de la naissance.
D'ailleurs, l'aristocratie féodale n'était pas entièrement constituée, le mouvement qui
OiNGEa DU CÉLIBAT.
tendait à isoler chaque guerrier puissant, ne s'arrêtait pas encore. La vassalité était une chaîne pesante; chacun s'efforçait de la se* couer pour l'imposer à d'autres. L'occasion souriait aux barons normands, peut-être allaient^ls former autant de petits États qu'il y avait de châteaux-forts capables de soutenir un siège. Ils voulurent le tenter.
Le respect pour la puissance royale n'existait plus depuis Charlemagne, les derniers Carlovingiens l'avaient tout-à-fait compromise ; ces princes si faibles, dit M. Guizot, qu'on les eût pris pour des fantômes portant des couronnes sur la tète.
La révolte éclata. Guillaume ne se crut pas capable de l'étouffer à lui seul; il réclama le secours du roi de France : Henri ne le refusa pas, il était trop bon politique, mais sa réponse manqua de franchise. Il exigeait des sûretés ; il fallait abattre le château de Tillières, parce que les mutins pouvaient s'en emparer et contre Guillaume et contre la couronne de France. En un mot , ce n'était plus ce roi généreux , d'une parole si fidèle , l'exemple et le modèle des tuteurs. Guillaume n'en fut pas dupe, il connaissait déjà le
^ ALOÏSS.
cœur de l'homme; il comprit bien que les dispositions étaient changées et qu'il, s'était adressé à un ennemi.
Pressé par Guillaume de s'expliquer, Henri jeta le masque et marcha à la tète de quinze mille hommes contre le jeune duc qu'il avait juré de défendre et de protéger.
Il réunit son armée à celle des insurgés qui , ivres de joie et d'espérance, furent les ennemis de Guillaume. Déjà vaincu , captif traîné à la suite du triomphateur, bientôt rasé et enfermé dans un cloître , ils insultaient d'avance à son infortune. Les grâces du jeune prince, son courage , ses talens militaires, qui s'annonçaient si heureusement , rien ne les désarmerait. Ils passeraient sans remords et sans terreur sur le tombeau de Robert. Et Arleitte! quelle douce vengeance dans son abaissemfint ! comme elle descendrait de cette grandeur scandaleuse où les folles amours de Robert l'avaient fait monter ! Née petite bourgeoise, elle redeviendrait petite bourgeoise; elle irait laver le cbeinsil à la fontaine de la VâlIéed'Ante. Mais les a^nnées s'étaient amassées sur sa tête, son front avait perdu son éclat obscurci par le sillon du teri.^ps; et ses mains
DAMOER DTT CBX.ZBAT.
si fraîches, et ses beaux ongles roses et ses pieds blancs comme fleur de lis, oii retrouverait-elle tous ces charmes dont un enchanteur ï avait douée pour égarer la raison du bon duc Robert? Les jeunes gens passeraient près d'elle, les jeunes filles l'entoureraient , mais pour se jouer de sa tristesse; et ils lui diraient avec dérision : « Sorcière , où donc est la beauté qui captiva notre duc? »
Puis ils se demandaient comment des barons avaient osé appeler leurs guerriers aux armes pour défendre un bâtard. Assurément, il y avait dans leurs veines plus de saus^ de vilain que de noble sang ! mais aussi bonne vengeance en serait tirée, le vin serait bu dans leurs caves ; leurs troupeaux servis sur la table du festin, les femmes enchaînées données en spectacle aux vainqueurs, et la fête terminée par l'incendie de leuis manoirs.
Pauvres barons!... Pendant qu'on les menaçait ainsi, que faisaient-ils! Soutenus j^ar la voix imposante de la conscience , vieux compagnons de gloire du feu duc, mutilés près de lui dans vingt combats, ils avaient appris à respecter la foi jurée en présentant sans pâlir la poitrine au fer des ennemis. Témoins de la
justice de leur cause, ils invoquaient le ciel, ils priaient Dieu avec confiance, et, préparés à mourir, ils espéraient dans la victoire. Leurs châteaux étaient en état de défense; leurs hommes d'armes que chaque jour excitaient de nouvelles harangues , préludaient par une guerre simulée à des jeux plus sanglans.
La trompette retentissait menaçante dans le vallon et sur les montagnes; l'oriflamme de Normandie brillait avec éclat au milieu d'un océan de piques et de casques étincelans.
Les feux étincelaient sur les hauteurs; à leur lumière incertaine on distinguait les sentinelles qui, tantôt immobiles, tantôt se promenant à grands pas, attendaient avec impatience que leur quart de veille fût expiré.
C'est à cette époque que notre histoire commence.
^( illotirtethc ^l' i^aint-^Drouîr.
Allez à Saint-Évroud , demandez un cicérone an patron de l'holel des Quatre-Voleurs, et dites à ce cicérone de vous montrer les ruines de l'ancien monastère.
On y peut arriver par deux chemins: choisissez celui du nord; il est plus étroit, plus tortueux, presque taillé dans le roc, mais votre pied marche sur un terrain sec et facile, vos yeux dominent un horizon varié et pittoresque. J'étais hien jeune lorsque j'y fis un premier pèlerinage. Eh hien ! les sensations que j'y éprouvai ne sont pas encore sorties de
ma mémoire; c'est un souvenir qui m'est précieux aujourd'hui; c'était du soleil pour mes vieux ans.
Lorsque vous avez gravi le sentier, devant vous s'élève un immense portail, tout à coup, sans que vous y songiez, comme si, frappant du pied , quelque enchanteur l'eût fait sortir des entrailles de la terre. A droite et à gauche sont creusés deux abîmes qui vous effraient
d'abord. Vous reculez Mais descendez : ces
abîmes deviennent une vallée fertile que traversent des ruisseaux au doux murmure.
Qu'il est beau ce portail ! que ces vallées font plaisir à l'œil ! Vous demeurerez une heure à les contempler; puis, pénétrant dans l'intérieur du cloître, vous passerez petit sous les hautes arcades du portail, qui n'est plus aujourd'hui une limite entre deux mondes , la pierre sépulcrale d'un vaste tombeau de vivans. — Si vous y jetez un regard en détournant la tête, ce ne sera point un regard de douleur et de désespoir.
Les murs qui formaient l'enceinte du cloître ne sont pas entièrement détruits ; on y voit encore les traces des cloisons qui séparaient
lE aïOKASTÈRS DE SAINT-ÉVROtlO. 11
les cellules. Les portiques sont çà et là demeurés debout; un côté de la chapelle a été épargné, mais l'herbe croît en tous lieux, des plantes vierges serpentent de mille manières à travers les dalles du réfectoire , la moussé recouvre le piédestal d'une statue de Bruno, dont la tète et le corps ont été mutilés; des pruniers sauvages s'élèvent non loin du dôme où la cloche sonnait les fêtes oy^^^ç&à^è SAftrl
Ah ! si les fol^dlftteurs dé Tjàtdr^^^s âmes pieuses qui payèrehtj^^ïi^glt^fi-'fjfïrandes ce monument détruit, si les frères qui vinrent y mourir, si tout ce monde de trépassés se levait de la tombe où les foule avec indifférence le pied des visiteurs, qu'ils seraient indignés des ravages de la révolution , plus terrible par ses niveleurs que le Temps armé de dix faux! ils répéteraient avec un grand homme du siècle: Barbares, que reprocherez-vous maintenant aux Vandales?
Car des ruines, — c'est l'ombre de la vie; ombre non pas lugubre, non pas effrayante, mais triste, plaintive, belle encore de son passé, ornée en quelque sorte de son malheur. Les ans J oui- Us des décombres, la nature y
Ig AI.OiSE.
seme des fleurs ; entrouvrent-ils un tombeau^ elle y place le nid dune colombe. Sans cesse occupée à reproduire , elle environne la mort des plus douces illusions de la vie.
Mais tel n'est pas le caractère des ruines de la révolution.
Qui reconnaîtrait l'ancien couvent deSaint- Évroud, avec ses tours, ses créneaux, armé jusqu'aux dents, splendide et magnifique monument d'humilité chrétienne? Lorsqu'il s'élevait près de la montagne, respecté par le temps et par la main des hommes, vos pieds eussent retenti sur un pavé brillant; Dans ses cours immenses, vous eussiez admiré ses arcades qui fuyaient à un quart de lieue; votre voix, au milieu du réfectoire, eût été répétée par des voûtes sonores hautes de trente pieds. Vous vous seriez prosterné devant la richesse, le luxe du Christ et des saints chargés d'or et d'argent, — quoique les murs de la chapelle, dépouilles par les ordres de Dagobert *, aient entendu d'étranges ana-
■ * L'abbaye fut aussi pillée lorsque lïastenc fit une descenlc avec ses Normands, avant roccupation du territoire par CCS b irbares.
LE MONASTÉRS DE SAntT'ÉVROUD. 15
thèmes contre la royale profanation , — et des statues de Vénus enlevées à Rome, recouvertes des ornemens de la "Vierge!.... Que de choses ont été détruites en un seul jour!
Les jardins du monastère étaient dessinés sur le plan des jardins de Néron, Dans les jours de joie et d'ivresse ils se trouvaient illuminés subitement, mais des esclaves empalés n'étaient pas les torches qui éclairaient la fête.
C'était là que de nobles et puissans seigneurs, venant au cloître faire la paix avec le ciel, passaient d'une douce pénitence à des plaisirs dont les moines entendaient la voix, enfermés dans les cours du monastère ou dans Fa salle des copistes; voix bruyante du monde qu'ils avaient quitté, roulis éloigné de ce grand océan si fécond en tempêtes.
])ans les jours ordinaires, ces lieux étaient calmes, l'air n'y était frappé d'aucun bruit, la vie y passait silencieuse. — C'est le métier du moine.
Rarement les liabitans du cloître sortaient de l'enceinte des murs. Cependant un beau soleil les attirait quelquefois sous les aibres de la forrf : là, ils dormaient éleîuliis sur la bniyèie, ou bien ils songeaient à leur vie
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passée, la comparant à celle qu'ils menaient dans la solitude, objet de regret pour les uns et de joie pour les autres.
Ils campaient. — Ainsi de nos jpurs une famille d'Arabes.
Il était défendu de s'isoler. ~ Troupeau sous la garde d'un chien vigilant.
Il veillait bien alors, ce chien, j'aime à le croire, mais dans les dernières années de l'existence de l'ordre, la règle sans doute fut souvent violée. Les habitans de Saint- Évroud disent aux voyageurs que, malgré leur célibat, les Pères ont laissé de nombreux descendans dans ce pays : et , si vous y faites attention, vous rencontrerez des tètes rondes et plates qui ne sont pas sorties d'un casque ou du bonnet d'un laboureur. — C'est médisance, peut-être; que voulez-vous? le bruit n'en court pas moins.
Lorsque l'heure de la retraite était sonnée, un des frères, d'une voix haute, s'écriait: Fiat voluntas tua^ Domine^ et chacun, se levant, reprenait le rang qu'on lui avait assigné pour regagner en ordre le monastère. Ils marchaient lentement, du pas grave de ceux qui suivent un convoi.
IB MONASTÈaC DC SAIHT-ÉVaOUD. lo
La porte du cloître se refermait avec un bruit semblable au tonnerre. C'était ordinairement à la fin du jour , quand la foret prend une couleur plus sombre, quand les fantômes commencent à se lever et à folâtrer sur la robe d'étoiles de la vieille déesse qu'on appelle la nuit»
Ce0 :2lîiifujf.
Le dernier des moines est rentré ; depuis quelques minutes les pavés de la cour ne répètent plus le bruit de leurs pas , le cloître reprend son immobilité.
Trois personnages sorteot de la lisière du bois.
Ils forment le triangle. — L'un d'eux se distinguo par sa haute stature, et son attitude fière ; il est armé complètement ; sa main se repose par habitude siu- une épée longue de
LES ADZEUX. 17
Gaulois. Un cheval bardé de fer piaffe derrière lui, frappant la terre d'un pied impatient, et balançant sa tête orgueilleuse, tout prêt à l'enfoncer dans des bataillons ennemis.
A la droite du guerrier s'appuie timidement sur un frêle bâton le second personnage , un jeune homme ; le guerrier le dépasse de toute la hauteur de sa poitrine à la tête; ses vêtemens sont simples et grossiers peut-être, tels que les portent ceux qui n'habitent pas des châteaux et ne commandent pas à des hommes armés. Cependant l'expression de son tisage contraste avec cette simplicité, non pas que l'œil menaçant du jeune homme indique une âme de héros , le besoin de porter ime épée , mais la noblesse de ses traits, l'élégance de ses manières, la beauté de son sourire, les grâces de sa personne semblent appartenir à un autre ordre que celui dont il a endossé la livrée.
Les yeux du chevalier cherchent à rencontrer ses yeux, mais lui il évite son regard , parce que ce regard le trouble et couvre soudainement ses joues d'une grande rougeur.
Alors il se retourne vers le troisième personnage, qui lui serre la main avec une respec-
tueuse affection. En lui sa confiance est entière; c'est le chêne qui le soutient , lui , faible lierre.
Quant à ce troisième personnage , il n'est plus dans l'âge des passions fougueuses et des folles chimères ; ses joues , noircies au soleil , soiit coupées par des rides profondes et nombreuses; mais il lui reste l'encolure d'un guerrier redoutable au combat}, que les années n'ont pas entièrement ;ibattu , qui vendrait encore chèrement une vie usée à moitié dans la fatigue du camp. Sur sa tête, maintenant couverte d'un simple bonnet de laine noire , sont épars quelques cheveux gris plus jaloux d'être enfermés sous le casque que sous la triste loque du vilain. Le jeune homme dont il semble le protecteur n'implorerait pas vainement son secours ; le bras du vieillard n'a point oublié comment l'épée trompe l'épée d'un ennemi et trouve le chemin de son cœur ; on le voit regarder avec indignation la laine qui le couvre , tandis que d'un œil eiivietix il contemple la belle armure du chevalier.
— Anguerrand , lui dit ce dernier, sans l'amour que tu portei à l'enfant de ton malheureux capilaine, on ne t'eût pas facilement décidé à rester oisif pendant que nous allons
LES ADIS'JX. 19
combattre. Mais prends patience, à ta fidéiité son prix. — Peut-être aurons-nous besoin tle retrouver le soldat dans le futur moine de Saint-Evroud.
— Dieu le veuille! Dieu le veuille! car il m'en coûte beaucoup. — Il soupira, — oui... beaucoup, noble baron, de commencer une guerre de ruse à laquelle je suis bien novice. Juste ciel! me servir de notre sainte religion pour en imposer à nos ennemis, pour les prendre dans nu fdet perfide en abusant de la parole de Dieu! Tenez, cela tournera mal pour moi. Vous dites que le pape m'absoudra; il est vrai que j'y compte un peu si nous sommes vainqueurs; mais vaincus, je resterai avec le fardeau d'un sacrilège, sans rencontrer un ministre du ciel qui consente à m'en décharger. Je commencerai ma damnation avant il'avoir fermé les yeux. Dans quel triste temps vivonsnous donc? () mon noble et brave capitaine! pourquoi ton vieux soldat a-t-il survécu aux blessures ([u'il reçut en tombant à tes côtés? je serais avec toi dans le [)aradis, et miséricorde! si mon ange gardien n'y met bon ordre, l'enfer s'ouvre déjà sous mes pas.
Ces paroles furent urononcécs avec tant de
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solennité et de conviction, avec un accent si vrai de désespoir, que c'était presque de l'éloquence dans la bouche du vieux soldat. Le chevalier et le jeune homme ne les écoutèrent pas sans surprise. Il y avait des larmes dans les paupières de l'orateur, paupières si peu habituées d'en répandre. Le jeune homme en fut vivement touché.
— -Anguerrand, lui dit-il, écoute : tu m*as promis de me suivre partout où je porterais mes pas; mais, je m'en aperçois, la parole que tu m'as donnée est une chaîne qui te pèse; je t'en délivre, abandonne-moi. J'ai vu massacrer mes frères sur le corps de mon père tué par des brigands; j'ai vu tomber le château de mes ancêtres que les flammes dévoraient; va, je suis fait au malheur; abandonne -moi , Ethelred t'en supplie : c'est assez de ses infortunes sans se charger encore de celles que tu redoutes. Pars, Anguerrand, pars, je te pardonne et prierai Dieu que jamais un ami ne le manque au besoin.
— O précieux rejeton du meilleur capitaine de notre bon duc Kobert! s'écria Anguerrand en se précipitant aux genoux du jeune homme,
lES ADISVX. âl
ayez pitié d'un malheureux vieillard dont la tête est faible, mais dont le cœur est à vous. Moi qui vous portais petit dans mes bras, lorsque vos pieds ne savaient point encore marcher, moi qui vous montrais si fier à tous les soldats de votre père, vous dont les petites mains ont si souvent caressé ces moustaches grises... je vous laisserais seul au milieu de vos plus cruels ennemis ! Eh ! qui veillerait sur votre sommeil? qui présenterait sa poitrine au poignard qui vous serait destiné? Je vous accompagnerai en tous lieux, l'enfer fùt-il au bout du chemin. On ne dira pas d'Anguerrand : « Le fils d'un maître bon et généreux avait mis en lui sa confiance, et Anguerrand y fut infidèle. »
— Anguerrand, lui dit avec calme le chevalier, je ne comprends pas qu'un vieux soldat comme toi se laisse effrm^'er par des contes de bonne femme. C'rois-tu donc que les moines aient une puissance miraculeuse, que Dieu les aime de prédilection? Va, tu n'as que trop de vertu pour prendre le froc, et tu peux sans crainte le rejeter ensuite avec horreur. Quels sont ces saints que tu révères tant? des débaucliés, des faiiu-ans, toute chair à dam-
2^ ALOïSB.
nés. La porte de l'enfer s'ouvrira pour eux; mais toi , vieux soldat , tu ne verras jamais Satan face à face, parce que tu auras trompé ses meilleurs serviteurs en ce monde. — Les traîtres ! après avoir fléchi les genoux devant Robert, offrir lâchement foi et hommage au perfide roi de France! — Leur abbé est l'effroi des pères et des maris! et l'assassin qui poignarda ton maître est son frère!... Va, saint Pierre n'était pas moine , il aime mieux ouvrir la porte du ciel à une vieille moustache qu'à une tète rasée! et puis, songe donc aux projets que nous avons formés. Etheired, tu le sais, ne trouverait pas de retraite sûre- dans cette malheureuse contrée; c'est au milieu de ses ennemis qu'il peut mieux les défier: sous ce déguisement ils ne le soupçonneront pas. Au monastère, sera le rendez-vous général ; de là partiront les cou wiers; là, sans doute, on arrêtera le plan de l'attaque et de la défense. Il faut avoir l'œil à tout, l'oreille toujours attentive. Dans la forêt , je trouverai bien moyen de te parler à l'écart, et tu m'instruiras des choses que tu auras pu apprendre. N'onblie pas que notre cause est sacrée, que Dieu nous donnera aide et protection,.. Mon
Z.ES A.DXST7X. 2.'^
vieil ami, il est sans cloute dans ce monastère des issues secrètes, des portes dérobées; l'abbé en a besoin pour le mystère de ses plaisirs; qu'elles ne t'échappent pas. C'est à peu près dans ces lieux que se livrera la bataille décisive : les soldats des rebelles occuperont le cloître ; eh bien ! si la victoire nous favorise , nous y entrerons par les routes qu'ils nous croient inconnues, et nous nous présenterons inattendus pour frapper nos derniers et pins terribles coups.
Anguerrand ne répondit rien; mais son œil reprit sa hardiesse, et il eût hautement défié l'enfer tout épouvantable qu'il lui apparaissait.
Le chevaHcr s'éloigna de quelques pas, entraînant Kthelred avec lui, et, se penchant à son oreille, il lui parla tout bas pendant un instant. Éthelred rougit, baissa les yeux, et répondit avec tant d'embarras (jiie ses paroles no furent pas comprises de celui à (|ui elles étaient adresséts.
— l'jtlielred, d'où vient donc ce trouble? Je suis bien maUMuu'cux si ma présence vous effraie; j'avais cru jusqu'à ce jour que votre cœur ne me i^'ardait pas de haine, et tous mes vœux étaient satisfaits. Votre amitié est
24 ALOÏSS.
le bien que je désire en ce monde par-dessus tous les autres biens : Taurais-je perdue ?
— Chevalier Guiscard,vous ne vous rendez pas justice. Comment n'aimerais-je pas l'enfant de mon père? car vous étiez aussi son enfant, chevalier. Il était fier de vous donner ce nom ; mais...
Des larmes arrêtèrent ses paroles.
— Elheîred,que votre âme reprenne la force qu'elle avait tout à l'heure. Votre courage était admirable : qu'il ne vous abandonne pas! des temps plus heureux viendront sans doute. Les orages, en passant, laissent de terribles ravages; mais ce qu'ils ont épargné renaît plus brillant et plus beau.
— Hélas! j'en ai l'espoir, noble chevalier, et alors vousne m'accuserezpas de manquer de reconnaissance. Mais, je vous le dis en vérité, l'horreur que ce monastère inspirait à Anguerrand, je la partage. Ce n'est pas sans effroi que je vais entrer dans ce monde dont j'ignore les habitudes. Et vous venez de le peindre si hideux à Anguerrand ! Si jamais on m'allait...
— Que cette crainte s'évanouisse, Éthelred ! Les moines aiment le vin, les plaisirs.... que sais-je encore? niais ils craignent leur chef,
lES ADIEUX. S5
qui punit les fautes dont il se rend coupable lui-même. Et toi , s'ils te voient assidu à la prière, sobre, sans colère, pur de tous les vices que renferment les murs d'un couvent, ils te fuiront avec effroi ; ils se cacheront quand tu paraîtras, craignant que, ne prenant scandale, tu ne les accuses hîiutement près de l'abbé. Et puis tu trouveras là des hommes pieux servant Dieu avec u%e bonne conscience. Le nombre n'en est pas considérable sans doute ; mais ceux-là n'ont des yeux que pour le ciel, des paroles que pour exhorter à la prière...
Adieu, ]:^thelred, adieu, dit-il d'un ton de voix précipité : n'entends -tu pas le cliquetis des armes, le galop des chevaux? Adieu encore... nous nous reverrons bientôt.
Il lui baisa la main, monta légèrement sur son coursier, et, jouant de l'éperon sans pitié, il s'éloigna au galop.
(inivée an Mom^ihc,
Le chevalier venait à peine de partir quand les cavaliers qu'il avait entendus de loin arrivèrent auprès d'Ethelred et d'Anguerrand.
— Halte-là, coquins! leur cria d'une voix de cathédrale celui qui était à la tête de la compagnie , halte-là! Où allez-vous à l'heure qu'il est?
— Nous allons au couvent, mon brave, répondit Anguerrand; nous y allons faire pénitence de nos péchés. Tenez , vous devriez nous
ENTRÉE AU KONASTÈRE. 37
accompagner, car vous m'avez l'air d'avoir aujourd'hui embrassé cordialement la bouteille, il serait prudent d'en obtenir l'absolution, et vous l'obtiendrez facilement si vous n'êtes coutumier du fait, en buvant de l'eau pendant quinze jours, en vous abstenant également de viande, de poisson et d'œufs, sans laquelle abstinence un jeune n'est jamais complet.
— Il paraît, mon frère, que tu prêches bien. Que Guillaume ne soit pas un damné de bâtard, si tu ne gagnes des âmes à Dieu.
— Etrennez-moi donc, mon compère. Entrons ensemble dans ce couvent; l'ordre m'en devra une belle reconnaissance, et lepape indulgence plénière.
— - Je voudrais te suivre, mon futur moine, et tous mes gentils lanciers le voudraient avec moi, non pour y demeurer et faire tondre nos chefs, nous avons d'autre besogne, mais pour voyager on ta compagnie dans le caveau de l'abbé, noble frère du noble comte Roger de Toni, mon seigneur et maître.
— Ah! vous êtes les gens du seigneur de Toni?
— Oui, ciois-tu qu'il ne soit pas bien serv<? Qu'il m'ordonne d'apporter, attachées au
pommeau de ma selle, ta tête et celle du petit mignon qui est à côté de toi tout tremblant, et tu verras si Rembaud de Saint-Flour sait manier un sabre proprement.
— Qui oserait dire non?
La main qui verre lève haut Frappe bien de taille et d'estoc.
— Vive Dieu! tu m'as l'air d'un joyeux compère, mon futur moine; si nous n'avions pas à courir après le chevalier Guiscard, que nous devons poignarder, je visiterais avec toi l'abbé de Saint-Évroud, noble frère du noble comte Roger de Toni mon seigneur et maître: et que je sois maudit du ciel, honni des hommes, battu des femmes, si tu ne me disais pas que le malvoisie de sa cave vaut mieux que tes quinze jours d'eau et ton abstinence de viande, de poisson et d'œufs! Ah! ah, ah. Adieu, frère jeûneur.
Et reprenant le galop les lanciers le suivirent en riant aux éclats. En les voyant s'éloigner aux premiers rayons de la lune qui tombaient $ur leurs cuirasses, Anguerrand dit avec un soupir :
EHTBÉE AU MCNASTÉKE 29
N'est-ce pas, mon jeune maître, que le
bou Dieu nous a créés pour être soldats? C'est bien le seul métier au monde qui soit noble et honnête.
Anguerrand, ton erreur est pardonnable
à un vieux soldat, mais crois bien que le sang répandu n'est point agréable au ciel,— et l'on n'est soldat que pour en répandre.
Ils arrivaient au cloître; une voix qu'animaient de forts poumons frappa leurs oreilles; elle chantait :
Soupe d herbe , de sel et d'eau Est une meneslre légère Qui sérail plus propre à un veau Que lie serait mou affaire.
J'honore pourtant les saints vœux ; Mais , sauf ce (pie je dois au pape , Sera bien fin qui m'attrape Le vendredi chez les leuds, Et les autres jours à la Trajpe.
11 paraît que le portier du cloître n'a pas
rhumeur noire! Tant mieux, cela présage bien pour l'intérieur.— Holà! chanteur, ouvre-nous.
— Les vendredis cluv. les 1<mi Is, FI les autres jours à la liiipp-.
'SOt AZ.OÏSE.
— Allons donc, vieux buveur, quitte un instant la bouteille, et ne nous laisse plus à la porte comme de pauvres chiens qu'on a chassés.
Mais le portier était un de ces chanteurs doDt Horace avait dit injussi miiiqiiàni desiS' tunt^ car il entonna d'autres couplets entremêlés de latin, que les deux paîiens furent condamnés à entendre avant qu'il eût songé s'il devait ou non leui' répondre.
La porte était ébranlée sous les coups d'Anguerrand , un bélier n'eût pas frappé plus fort.
— Mon frère , vous manquez de modération , dit gravement le portier, qui s'était enfin décidé à ouvrir.
Il se présentait à eux la tête couverte d'un capuchon, les yeux baissés, mais la figure rouge et enflammée, et tenant en sa main droite une torche de bois de sapin. ^^ -
— Que désirez-vous de nous, mes frères? ajouta-t-il d'un ton mielleux.
-— Ce que nous voulons! répondit Anguerrand, nous voulons nous faire moines, mon fils que voilà, et moi que voilà aussi.
— Ah! miséricorde, dit en se signant le por-
ENTRÉE AU MOMASTÈBE. St
tier étonné , des gens comme vous être admis dans l'ordre du bienheureux saint Évroud! Qu'apporte?;-vous donc pour acheter cet insigne honneur?
— Plus d'or que n'en pourrait contenir ton gobelet, tout grand qu'il est.
Il était d'une dimension bien libérale ce gobelet 1 et le vase qui l'alimentait malgré les fréquentes libations du portier, n'était pas à sec; il s*en fallait bien. Un buveur de nos jours eût perdu la tête et le mouvement avant d'en avoir extrait ce que le frère portier supportait avec tant de pudeur et de décence. — C'est que les hommes ont une grande propension à dégénérer.
Quand il eut jeté les yeux sur l'or que lui montrait Anguerrand, il sebaissa jusqu'à terre et se confondit en humilités devant ces barons, 61s de barons, seigneurs de hautes et basses terres, frères ou cousins d'abbé, qui voyageaient en si mince équipage.
— Ah! messeigneurs, la grâce du Ciel ne vous manquera jamais. Cent soixante sous! Vous pouvez tuer un homme libre et vivre en paix. Deux cents! Le meurtre d'un clerc ne vous serait pas plus reproché que le baiser
32 ALOïSS.
d'une gente fille. Cent! Je conseillerais au comte, que vous n'aimez pas, de prendre sa cuirasse, ensemble ses cuissards et ses gantelets, et un cheval de bon pied, s'il voyageait en votre noble compagnie. Six cents! Ah! grand saint Evroud, éloigne de leur cœur tout désir de vengeance contre les saints évèques, car ils sont assez riches pour les poignarder avec crosse et mître au pied des saints autels.
Il avait les yeux ouverts à fendre la paupière, la bouche béante, le corps courbé comme un mât de mizaine sous un vent d'ouest.
— Je te dis en vérité, mon frère, que tu peux te tenir droit. Nous sommes des bourgeois, de pauvres bourgeois; nous ne savons manier ni la lance ni l'épée, et pour ce nous venons nous consacrer au culte du Seigneur, le priant bien tendrement qu'il favorise la bonne cause.
Le portier n'en voulut rien croire; il redoubla de prévenances et de politesses.
— Permettez à votre palais de se rafiaîcliir, messeigneurs; buvez, c'est du vin que fournissent les amis de Guillaume. — Ce noble comte de Toni î il a des soldats qui n'oublient j)oint le portier de Saint-Kvrond. Ce sont des soldats
ENTaÉE DU MONASTERE . 33
bien braves et bons catholiques, messeigneurs! Que Dieu rende mortels tous leurs coups et détourne ceux qui leur sont destinés ! Dominus vobiscam. '•
Et d'un trait il vida le gobelet.
— Le vin cliasse les démons, car le vin donne la force, et quand on est fort, Satan n'attaque pas. On a dit qu'il était un lion rugissant; je croirais plutôt que c'est un renard.
— Je m'imagine que tu es souvent en état de le braver, lui et toute sa bande. Il doit négliger bien des pratiques, mon frère, pour t© trouver faible et abordable.
— ' Vous l'avez dit , messeigneurs.
Sans en différer la preuve , il remplit de nouveau son gobelet, qui ne se reposa pas longtemps sur ses lèvres.
— C'est donc vrai ! vous venez pour vous faire moines! Par la virginité des nonnes de Fécamp *, ce gentil garçon qui vous accompagne, et qui ne dit rien ni plus ni moins qu'un cierge sur le grand autel, sera le bien-venu de notre abbé, car notre abbé aime les gentils
* Ces nonnci s'clalcnt inutile le visage pour ne point cire violrcs.
34 AtOïSE.
novices ; et que j'aille en enfer boire de l'eau l'éternité durant, si jamais plus gentil gars que lui est passé devant la cabane de frère Audibert Plectran , portier tîe labbaye de Saint-Évroud , sous les ordres du digne et pieux abbé de Toni.
— Frère portier, répondit Anguerrand , je crois que tu oublies un peu la règle de l'ordre; elle défend les longues conversations et punit les vaines paroles; car, que dit. lé sage? la langue est une flècbe empoisonnée qui perce le sein d'un ami , la langue est un de nos membres de perdition. — Aussi , frère portier, en enfer les femmes sont bien plus nombreuses que les bomnies.
Cette pointe contre le sexe les égaya tous les deux , et même les lèvres du jeune homme se desserrèrent^ tant il est vrai que le mal qu'on dit des femmes a toujours fait sourire un visage d'homme.
— Mon frère portier , le seigneur abbé dort-il?
— Cela dépend, mon frère., bourgeois,
ajoutant ce dernier mot avec un sourire malin.
— Mais, s'il ne dormait pas, nous lui deluandorions audience ce soir; il nous indi-
£THR£B AU KOKASTÉHE. ZH
qiierait la cellule que nous devons habiter. — Halte-là ! vous allez trop vite; on n'approche pas ainsi la personne du seigneur abbé. Il y aurait imprudence par le temps qui court. Voyez un peu : unami dubaron#— que le ciel l'extermine! — venant icidéguiséet s'emparant sans bruit de la personne de notre digne abbé !... Après cela, le portier de Saint-Évroud n'aurait qu'à bien tenir sa tête sur ses épaules, carie comte Roger de Toni a le bras fort, l'épée bien tranchante, et quand il est en colère ses yeux vous tuent d'un regard.
— Eh! mon frère portier, qu'allons -nous donc devenir, si le monastère nous est fermé? Faut-il donc que nous retournions dans la forêt de Saint-Évroud? Les nuits sont fraîches, frère portier.
— Noire digne abbé — quele Seigneurie bénisse— n'a point oublié ceux quele Saint- Ksprit pourrait conduire ici à leur salut après le soleil couché. Nous irons ensemble au petit losfis qu'on appelle la sa//c cV attente. N'avez peur que des pensées mondaines vous y tioublent; c'est là que Dieu frappe les plus grands coups, que l'âme se détache des liens terrestres, que. ...
— Frère portier, tu en fais si bien l'éloge
36 ALOiSB.
que, sans être prophète, je le devinerais, tu ne vas pas souvent y recevoir l'inspiration du ciel. Ce «gobelet que tu chéris si tendrement, que tes lèvres aiment tant à presser, n'est point au nombre d^ ornemens de la salle d'attente, n'est-ce pas?
— Il est vrai, monseigneur, il est vrai; mais veuillez bien recommander à votre langue de se taire, nous ne désespérons pas de vous y faire suivre par un bon pot de malvoisie; et si par hasard quelques-unes de ces pièces d'or échappaient à l'offrande que vous destinez à notre pauvre maison , se recommanderait à votre reconnaissance Audibert Plectran , frère mineur, portier de Saint - Evroud, sous l'abbatiat du révérend Paul Roui de Toni , frère légitime du comte Roger de Toni, haut et puissant seigneur de Conches, porte-guidon de la Normandie.
— Grand merci, frère Audibert; je suis maintenant capable de chanter le Credo au nez de tout l'enfer : ton vin est un vrai chasse démon; il brûle la poitrine, il met la foudre dans les veines. —A ta santé, frère portier, et montre - moi le chemin de la salle d'attente.
ENTRÉS AU mONASTÈaB. 37
Le frère Audibert vida encore une fois le gobelet; puis, s'essuyant les lèvres, sans trébucher, sans eireur, calme comme nos curés après un jeune de huit jours, il choisit parmi dix clés celle qui lui était nécessaire. Prenant à la main la torche allumée, il marcha devant les postulans , grave , silencieux , avec toute la solennité qu'il avait ordre et coutume de déployer dans cette grande circonstance.
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A la lueur vacillante du flambeau qui les éclairait, les postulans purent distinguer la porte de la salle d'attente. Pour inscription, au-dessus de cette porte, était une tête de mort blanchie à la chaux , flanquée à droite et à gauche de deux humérus disposés en forme de croix. Cette salle d'attente, quanta son extérieur, ressemblait assez à la loge du concierge d'un château de campagne ; petit bâtiment carré , sans autre étage que le rez-dechaussée, perce d'une porte et de deux fenê-
Ui SAZ.LE D'ATTSlfTE.
très ovales, où la tète d'un moine passerait à peine.
— C'est ici, nobles seigneurs, que vous allez faire la veille des armes, ainsi que disent les chevaliers; rejetez loin de vous toute pensée de plaisir et de joie; ne songez qu'à Dieu , à ce Dieu si bon qui protège les couvens et fait mûrir le raisin malgré les rigueui's de l'hiver.
— Frère portier, est-ce que tous les habitans du monastère sont condamnés à laisser efi mourant une partie quelconque de leur squelette suspendue aux nuu-s de !a salle d'attente? Par la mémoire d'Hastenc! il n'y eut jamais plus de poings coupés dans une des batailles
où je où le sabre fit les honneurs do la
victoire, que je n'en vois autour de moi !
— Et vous ne voyez rien , frère l)our-
geois. Mais, adieu; la nuit est noire, la Iuîk? ne nous éclaire plus : mon lit m'atîond; jai l'habitude de m'y reposer à celte heure; je craindrais quelque mal-chance, si ce pauvre lit pouvait souprouncr qu'il y a changement dans l'affection qnc je Lui porte. IJji lit, messeigneurs, c'est le simulacre au piuadis, c'est le repos du corps, la paix de Ta me, c'est Tarai
qui nous reçoit quand un vin perfide a chassé par surprise la raison de la place qu'elle occupe en notre tête. Mais, bonne nuit, bonne
nuit; votre raison ne court ici Aucun risque; l'eau ne vous manquera pas , et l'eau et la raison n'ont jamais été en état d'hostilité.
Il sortit après avoir allumé une lampe en cuivre, à deux becs, suspendue au plancher par une chaîne d'argent. Cette lampe, le bruit en courait, avait autrefois appartenu à l'archidruide. Au bout de la chaîne était un anneau d'or beaucoup plus grand que les autres, sur lequel on avait dessiné des caractères mystérieux. Dans cet anneau, le grand-prétre passait son pouce droit; levant le bras, il plaçait la lampe perpendiculairement sur la tète de la victime qu'on immolait, et éclairait son agonie à la foule avide de sang. Depuis, on avait terminé le réservoir par une croix, et on en avait ainsi fait un objet de culte chrétien, eten quelque sorte .sacré. — Sainte-Sophie est bien devenue une mosquée, et chaque jour un prêtre ne communie~t-il pas sous les deux espèces dans le temple où les Scipions venaient consacrer à Jupiter les drapeaux vaincus de Carthage ?
lA SALLE D'ATTENTE. 41
L'intérieur de la salle était entièrement tapissé d'ossemens, au milieu desquels se dressait, sur une grande croix en bois noir, un christ qu'avait sculpté une main plus pieuse sans doute qu'elle n'était savante, et bariolé en rouge, blanc et jaune, par un Apelle du onzième siècle.
Anguerrand et Éthelred se prosternèrent et firent avec conviction et recueillement une prière que Dieu entendit, si la foi suffit pour arriver jusqu'à lui. Il y avait grande différence dans la manière dont chacun d'eux se mit en communication avec le ciel; mais les paroles un peu rudes du vieux soldat et son exaltation énergique montent agréables au ciel, autant que l'oraison tendre, ex>pansive, sentimentale de la vierge aux paupières baissées , du jeune homme aux mœurs douces et à la voix timide.
Il était tard; la prière achevée, ils songèrent à dormir. La couche qui devait les recevoir n'avait rien de voluptueusement sybarite; Caton l'eût lefiisée peut-être pour y prendre son dernier sommeil; mais au besoin, pourtant, les yeux pouvaient s'y fermei", et s'y fermer sans crainte que le hitieux cauchemar, avec sa
tête de singe,' son ventre de tortue, vînt vous écraser la poitrine.
Ce lit, — planches obliquement placées, — mais à quoi bon décrire ! — lit de camp, lit sans plumes, sans laine! Le bois, rien que le bois; pas d'oreiller pour appuyer la tête. —Eh bien ! nos futurs moines y dormirent, et la lampe était éteinte, et le soleil s'était levé, qu'ils dormaient encore. — On les réveilla.
L'Orient brillait des feux du jour , mais les yeux des dormeurs s'ouvraient difficilement; les visiteurs qui les interrompaient répétèrent le Dominus vobiscum — c'était le comment vous portez-vous d'alors — avant qu'on leur eût répondu et cum spiritu tuo — ce qui voulait dire : Pas mal ; je vous remercie. —
La pensée et les sens étant revenus, Anguerrand et Éthelred considérèrent avec attention les messagers envoyés en reconnaissance.
Il y en avait deux : l'un , haut de six pieds; l'autre, si petit, qu'on l'^ût pris volontiers pour im de ces nains que nos vieux romanciers placent sur les tourelles, sonnant du cor et donnant l'alarme au château.
Tous deux avaient la main droite croisée sur la poitrine , la naain gauche collée au coté. A