LA SALLE D'ATTENTE
tous deux une tète ronde, une figure plate, des paupières baissées, une bouche grimacière, des dents jaunes, véritables physionomies de moine. Le géant était pâle, jeûneur d'inclination. Le nain, pourpre sur ses joues, le nez orné de ces rubis que, dans le bon temps, Bacchus octroyait aux sages de l'école du frère portier Audibert Plectran.
Les deux ambassadeurs, après une profonde révérence au cum spiritu tuo , dirent en même temps, du même ton, du même accord : — Mes frères, que voulez-vous de nous?
Et Anguerrand répondit : — Nous voulons nous faire moines.
— Mes frères , — c'est le nain qui parle — les temps sont difficiles; la guerre nous réduit au strict nécessaire, le couvent a bien des habitans.
Anguerrand , étalant son or : — Nous apportons une offrande au Seigneur.
Le géant, touchant presque la terre de sa face : — Que le Seigneur vous bénisse, mon frère ! vous avez eu une sainte inspiration. — Venez avec nous; notre digne seigneur abbé nous a donné l'ordre de tous conduire auprès de sa l'évérence.
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Ils se placèrent l'un à côté de l'antre, après avoir exécuté le mouvement qu'en théorie militaire on appelle un changement de front.
Éthelred et Anguerrand , debout derrière eux, les suivirent marchant du même pas, ne soufflant le mot pas plus que leurs guides, et formant à eux quatre un tout, assez ressemblant à ces patrouilles de'nuit que les voleurs esquivent si facilement.
Ils traversèrent la première cour, où des moines étaient arrêtés çà et là, les bras croisés, adossés aux piliers des arcades , le nez
tourné vers le soleil levant. Leur présence ne fit pas grande sensation : — c'était nouveauté pour la journée, cependant; mais les hommes, d'ordinaire, ne s'en étonnent que peu. Dans les couvens de femmes, une recrue, une novice qui arrivait... au réfectoire, à la chapelle, et jusque dans le lit on s'en occupait, on épuisait les commentaires.
Les moines avaient hien autre chose à faire: — La contemplation !
Arrivés au bout de la cour, ils passèrent sous les arcades; une grande porte s'ouvrit devant eux, cédant à l'impulsion légère que lui donna le pied du nain. Ils se trouvèrent dans une autre cour plus vaste que la première, plus vivante, plus animée. Les moines s'y promenaient deux à deux, les bras derrière le dos; mais s'ils parlaient, c'était d'une voix tellement basse que le plus profond silence régnait dans cette nombreuse réunion d'honunes. On eût dit voir une procession de chantres qui viennent d'apprendre au chœur la suppression de leurs traitemens. — Du reste, même indifférence, pas de regards scrutateurs, de sourires dédaigneux, de paroles soupronneu^os. Les postulans, de leurs coudes heuilérent les pro-
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meneurs, et, sans détourner la tête, les promeneurs continuèrent leur chemin.
Al'un desangles cîecettesecondecours'ouvrait un couloir qui conduisait à un immense vestibule; ils y entrèrent. Autour de ce vestibule il y avait un rang de bancs sur lesquels étaient assis desbourgeois, dont l'air ennuyé et les yeux impatiens annonçaient le désir d'une audience.
Us faisaient antichambre , usage qui date de loin , de bien loin , usage tant maudit des solliciteurs.
— Mes frères, vous n'attendrez pas longtemps ici ; les appelés du Seigneur, ceux qui sont dirigés par l'étoile brillante des mages, que le Saint-Esprit illumine, que la Vierge protège, que les saints estiment, doivent être préférés aux hommes qui n'ont à discourir que sur des choses mondaines; — dit aux deux postulans sur le ton d'un oremus, le moine de six pieds. — Voilà, ajouta-t-il, la demeure de notre digne abbé. Que vos esprits se dépouillent de toute souillure, que vos âmes se purifient, que vos lèvres se ferment au
mensonge dans ce tabernacle de sainteté!
Vous pouvez, entrer, mes frères.
l'abbé. 41
Un jeune moine d'une belle figure , ayant le regard spirituel et malin, se présenta crevant les quatre personnages au premier coup que frappa le géant.
— Mon frère Wilfrid, dit celui-ci, devant vous sont les postulans; ils ont bon espoir d'être admis dans l'ordre du bienheureux saint Evroud, car leur richesse est grande en amour de Dieu et en pieuses offrandes.
— C'est bien, frères, c'est bien; allez en paix,
— Amen ! répondirent-ils ; et exécutant un nouveau changement de front, les deux moines s'éloignèrent.
Quand il ne les vit plus, le jeune homme salua agréablement les postulans, et, donnant la main à Ethelred : — Mou frère, vous êtes le bien venu j l'abbé de Toni vous recevra avec plaisir, et vous aussi, mon frère, dit-il eu se tournant du côté d'Anguerrand, ne fut-ce que pour l'honneur que vous avez d'accompagner un si gentil novice. Ne vous effrayez pas de l'interrogatoire que vous allez subir. Les temps sont malheureux, la défiance est naturelle; mais si vos réponses sont franches, et l'abbé le croira facilement, vos grands yeux
bleus, mon gentil frère, vous vaudront douce parole et bénigne tutelle.
— Il paraît que mon frère Wilfrid a éprouvé le caractère de l'abbé de Saint-Évroud en ce qui regarde sa bienveillance pour la fragile beauté.... dont le Seigneur fait si souvent un vase de perdition, ainsi que le disent les saintes Ecritures , lépondit Anguerrand.
— Silence, mon frère, silence; tout à l'heure nous serons en sa présence.
En effet, la porte que Wilfrid ouvrait en prononçant ces paroles les conduisit dans la pièce qu'il occupait d'habitude. L'abbé était assis au fond de cette pièce, ayant à sa main droite un manuscrit qu'il lisait. Il ne se leva pas; ses yeux continuèrent de parcourir le papier , et ne se portèrent sur les postulans qu'après l'avis de leur introducteur.
— Qu'ils approchent, Wilfrid; nous sommes préparé à les entendre. S'adressant à Ethelred : — Eh bien 1 mon jeune fils, quelje heureuse idée t'a amené à notre abbaye?
Ethelred. rougissant et pâlissant tour à tour, répondit d'une voix mal assurée: — Tlélas, mon père, le désir de prier Dieu siurs élrc troublé