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LA POSITION DIFFICILE

exécuter cette résoiution désespérée; tu veux fuir, ^enfant! et où irais tu? connais-tu la route qu'il te faudrait suivre? as-tu un asile tout prêt à te recevoir? où trouveras-tu a te nourrir ? où dormiras-tu, mon frère ?

— J'irai, je verrai l'ermite de Gouffern , le duc Guillaume lui-même ; ils ne me refuseront pas...

— Non , ils ne te refuseront rien ; mais dans quels lieux penses-tu les rencontrer? La campagne est inondée par les troupes des barons révoltés ; le comte de Toni est parti ce matin pour donner une chasse aux bâtards.

— Que faire donc?

— T'opposer à ce qu'il entre.

— Et comment ?

— En te barricadant dans ta cellule, en criant bien haut lorsqu'il s'efforcera d'en ouvrir la porte.

— Et tu penses...

— Je suis sûr qu'il ireculera devant la difficulté de l'entreprise. Si tu connais d'autres «noyens, il ne faut p.'is les négliger.

Ethelred réfléchit un instant et se souvint alors qu'il existait un chevalier Guiscard, son fiancé, cl de plus un vieux boldat appelé An-

2S0 ALOÏSB.

guerrand, qu'aucun de^nos lecteurs n'a sans doute oublié. Éthelred forma aussi son plan de conspiration contre l'abbé , mais sans rien dire à Wilfrid. Nous verrons plus tard quelle était cette conspiration , comment on l'exécuta, quelles en furent les conséquences.

Le projet d'une guerre de représaille arrêté, Étbelred se rassura un peu. Les deux frères continuèrent la promenade interrompue lors des explications que nous venons de reproduire.

Wilfrid se mordait les lèvres en regardant Éthelred; il lui semblait que sa conduite délicate , l'enchaînement des preuves, qui rendaient incontestable le désintéressement de son amitié, ce dernier service enfin, méritaient une confiance entière, qu'à tant de dévouement devait répondre un dévouement égal. Il savait bien le nom véritable d'Éthelred , il n'ignorait aucun des détails de son histoire mais Ethelred , à qui celte circonstance était inconnue, ne devait-elle pas éprouver le besoin • de tout raconter?

Fatigué d'attendre que la fantaisie lui en prît, il se décida à provoquer la confidence,

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et pendant que tons deux, appuyés sur les dalles qui couvraient le rnur de la terrasse, regardaient un de» frères lais du couvent occupé à jeter l'épervier dans l'étang pour le retour ducomleRoger, Wilfrid, pinçant légèrement le bras d'Éthelred avec plus de familiarité qu'il n'en existait d'ordinaiie dans leur intimité, lui demanda si elle avait fait vœu de garder un silence absolu sur tout ce qu'elle croyait encore caché.

— Vous étes^ mon frère, d'une discrétion de confesseur: pensez-vous donc que, si je n'étais pas votre ami, je me contenterais de savoir ce que je sais maintenant Pet, si je suis votre ami, ne dois-jepas en savoir davantage? — Tu crains de me dire la cause qui t'amena au cloître.

— Quelle cause? Wilfrid, le malheur, nn malheur cruel, irréparable; c'est une histoire toute entière, une histoire sanglante. Pourquoi t'en ferais-je le récit ? les choses que je té dirais ne peuvent captiver ton imagination ni intéresser ton cœur; tu ne connais pas...

— Je te connais, toi, Kthelred, et à ces choses un lien quelconque te rattache; je serai heureux de les otitcmlre.

— Lhbien! dit Lthelred en le prenant par la

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main, viens donc t'asseoir sous les marronniers... Je n'étais pas destiné aii cloitre, Wilfrid , tu le penses bien; une cruelle nécessité m'y fit entrer malgré moi.

— Je n'en ai pas douté un instant, répondit V/ilfrid en souriant.

— Comme toi je dois le jour à un baron normand, un des plus fidèles amis du feu duc Robert, attaché à Guillaume par le serment juré au père et l'amour que le jeune duc inspire à tous ceux qui l'entourent. Mon malheureux père! il a payé de son sang, du sang de ses fils , la dette de son vieil ami , qui n'était plus. En un seul jour trois de mes frères, ma mère et lui, sont tombés. Le comte du Sapp... Ce nom ne t'est sans doute pas inconnu.

—Ce nom^ ditWilfrid , il est répété avec enthousiasme par tous ceux qui n'ont pas trahi leur foi ! Le comte du Sapp! il n'est pas un soldat de Guillaume qui ne se sente battre le cœur à son souvenir... Tu es donc comtesse du Sapp? ajouta-t-il en feignant une grande surprise.

— Oui, répondit-elle avec une orgueilleuse modestie.

-— Comtesse du Sapp, le moine Wilfrid ne peut plus vous j)urler comme autrefois...

LA POSITION OlfriCILS. 29S

— Il le faut , Wilfrid , il le faut. Et d'ailleurs ne suis-je pas encore le moine Ethelred pour tout le monastère?

— Oui, oui, et c'est là mon bonheur, moi seul je sais qui tu es. Parmi eux tous c'est mon âme que tu as choisie pour entendre la tienne. O Ethelred! 6 belle cdmtesseduSapp! je bénis le jour où vous êtes entrée au cloître. Depuis qu'il m'a été donné d'écouter vos paroles, d'élre votre compagnon de travail, de vous guider dans la science des poètes, de consulter avec vous leur pensée, de vous sauver, et d'obtenir en échanjre un re^jard de reconnaissance, o belle comtesse! je bénis ce jour; le vague de mon àrae a été rempli.

]X était plus près d'elle, il lui serrait la mam ; elle laissait tomber sur lui desyeux caressans; ils restèrent dans cette position pendant quelques mitTutes. L'histoire de la comtesse était oubliée, tous deux ne pensaient plus au passé, ou plutôt ils ne pensaient à rien ; doux prélude d'un aveu, aveu qui vient des yeiix, d'un souffle, du tremblement de la peau, de la rougeur du front, aveu qui n'offi'Mse jamais , contre lequel les femmes n'ont p^int encore osé murmurer!

S94 AXOîSE.

Il est bien vrai que les amans ont un langage à eux, langage qui a ses règles et jusqu'à son dialecte, un langage qui dit tout ce qu'on peut dire, un langage qui se parle dans la lice des tournois, sur un coursier brûlant la terre , avec la dame assise aux galeries des spectateurs; un langage que , dans nos pompeux jardins, la jeune fille sous le bras , sous l'égide de sa mère, fait entendre à l'homme qui vient passer près d'elle sans avoir témoigné par un seul geste les transports de son âme... Il faut aimer pour le parler ce langage: dès que vous n'aimez plus il vous échappe, et quand autour de vous tout le parle, vous seul, âme froide, âme indifférente, vous n'avez pas d*oreille pour le comprendre et vous y demeurez étranger. Mais, hélas! malgré sa douÇeur, malgré le charme indicible qui l'accompagne, il ne suffit pas aux amans: notre nature est insatiable; il n'est rien au monde qui la satisfasse, le terme de nos désirs est inconnu, et c'est peut-être là le secret de l'infini.

Après avoir savouré la molle langueur des regards de la comtesse, et dans ces regards rencontré autant d'amour qu'il eh avait souhaité, Wilfrid voulut obtenir de la rîjLexion

LA POSITION DXrriCILE. S95

ce que le cœur lui avait donné si fcicilement.

— Éthelred, lui dit-il de ce ton affectueux mêlé de la présomption naturelle à l'amant qui a lu son triomphe, Llhelred, m'uimes-tu?

Cette question pouvait être ainsi traduite: Éthelred, tu m'aimes, mais dis-moi que tu m'aimes, je serai heureux et fier de te ren-> tendre dire.

Ethelred ne le dit pas, car elle eut recours à la réflexion pour répondre , et dans la réflexipn elle trouva la promesse qui la liait à Guiscard.

— Si je t'aime, Wilfrid ! comme mes frères dont la mort m'a coûté tant de larmes.

— Moi je t'aime phis qu'un frère , plus qu'une sœur , plus qu'une amie ; je t'aime comme la femme qui viendra habiter avec moi le château de mes pères.

— Non, Wilfrid, non, c'est une chimère, une folie, un rcve produit par cette terrasse, qui a la vertu de te rendre aux premières éniO' tions de ta jeunesse, de te transporter auprès de la baronne hospitalière qui te reçut sous son toit et...

L'cxpiession manqua à sa pensée.

— J'ai long-temps j)leuré son malheur; le souvenir des jours passés près d'elle m'a pour-

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suivi pendant plus d'une insomnie. L'amour m'avait tant coûté, je n'y croyais plus — avec toi il m'a bien fallu reconnaître mon erreur. Pour toi, Éthelred, tout l'amour que je lui avais donné — de plus le charme qu'y ajoute le sentiment de ton innocence et de ta liberté. Rien n'empêche que nous soyons unis.

— Rien, Wilfrid ! et les vœux que tu as prononcés et ceux qui m'enchaînent également l

'- — Quant à cela? dit Wilfrid, pour la paix de ta conscience, on peut en écrire un mot au pape; jamais il ne s'est refusé à une chose juste.

— Et si un autre obstacle s'y opposait, répondit - elle tristement , s'il ne m'était pas permis...

— Qu'entends -je? quoi ! tu ne m'aimerais pas ? Ces yeux qui bouleversent mon cœur d'un seul regard, ce trouble que ma présence en toi faisait naître, ce frémissement de ta main qui tremblait dans la mienne, cette intimité où nous nous entendions, où nous semblions nous entendre sans nous rien diie, tout cela était mensonge, tromperie, dont mon âme abusée a pris plaisir à se repaître !

Et Wilfiid se frappait le front de désespoir.

lA PosiTiON DitriaiB. 297

La comtesse eut pitié de sa douleur. — Wilfrid , lui dit-elle... je t'aime.

Il tomba aux pieds d'Éthelred; il embrassa ses genoux, il les couvrit de ses baisers; puis, se relevant, il s'efforçait de la presser contre son cœur.

— Tu seras donc à moi, s'écria-t-il d'une voix délirante, à moi pour toujours !

Mais Éthelred s'était éloignée.

— A toi, Wilfrid, dit-elle en baissant les yeux , à toi! non, cela n'est pas possible.

Et l'effort que lui coûta cette réponse fut si grand qu'elle pâlit et chancela, toute prête à tomber sur la pelouse de la terrasse. Wilfrid la soutint dans ses bras, mais de la main elle lui fit signe de l'abandonner à sa faiblesse. Wilfrid la reconduisit sur le banc où d'abord ils s'étaient assis, et, se plaçant debout à côté d'elle, il la contempla avec une voluptueuse douleur pendant qu'elle pleurait et que son sein agité soulevait les plis de la robe noire sous lac^ielle elle était si belle.

Lorsque le calme lui fut un peu revenu, Wilfrid, qui s'était rendu maître de son émotion, lui demanda sans trouble apparent, sans anxiété :

S98 AIOÏSE.

— Qui donc te force à te séparer de moi, Étheired, quand ton cœur t'ordonne de nous réunir ?

— Wilfrid, je n'ai fait aucun serment qui m'oblige à me taire, et pourtant il me semble que je ne dois pas répondre à ta question.

— Si j'ai perdu ta confiance, Etheired...

' — Ma confiance! à qui donc la donneraisje? reprit-elle avec vivacité. Mon ami, tu es injuste : mais parce que je n'ai pu me défendre de t'aimer, mes secrets doivent-ils donc être aussi les tiens?. Que dis-je? mes secrets, je n'en ai pas à moi que je ne vinsse déposer dans ton sein; mais ceux des autres, Wilfrid, ceux qui ne m'intéressent pas seule....

— Je te comprends; tu crains que je n'abuse....

— O mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, faites qu'il lise dans mon âme, faites qu'aucune de mes pensées ne lui échappe!... Wilfrid, écoute : je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi ; mais quand le pape nous accorderait une dispense et bénirait lui-même notre union, je ne puis être à toi, je te le répète. Un autre, — Wilfrid, que tes yeux restent doux et jolis comme ils le sont toujours, comme j'avais

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tant de plaisir à les Toir, car ce n'est ni sa faute ni la raienne; — un autre, ajouta-t-elle timidement, a reçu ma parole; mon père mourant assassiné l'avait ordonné en rendant son dernier soupir.

— Et cet autre, je pourrais maintenant le nommer, et....

— Si tu peux le nommer, tu peux le perdre! dit avec effroi Éthelred.

— A mon toyr, Éthelred , je te répondrai que tes soupçons sont injustes.

— Tant mieux, dit-elle en lui donnant la main; je vois que nous nous entendons toujours. — Nous resterons amis, Wilfrid, seulement amis, car ma parole est sacrée : si pourtant un jour je pouvais m'en dégager avec honneur et que tu n'eusses point oublié le moine Éthelred, le pape y consentant....

— Avec de l'argent, le pape consent toujours, mon amie....

Mais l'abbé de Saint-Kvroud s'avançait vers eux, la conversation en resta là.

Ce C^u^t^apcn?.

Le comte de Toni rentra au monastère avant le crépuscule du soir; il avait battu et rebattu les bois, la vallée et la plaine; pas un coin n'était échappé à ses scrupuleuses recherches; mais, par malheur, aucun bâtard jeune ou vieux, homme ou femme, ne s'était rencontré pour subir le vent de sa colère. Il portait une hache qui avait soif de sang, et puisqu'il n'avait pu répandre celui qui d'avance était condamné par la loi de la guerre : — Malheur à quiconque me forcera à punir aujourd'hui! dit-il à SCS soldats en les quittant.

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Son départ fut un signal de liberté; les rangs se rompirent, chaque soldat redevint un individu à part, cessant d'être pour le moment une partie de la machine qu'on appelait légion, phalange, escadron, régiment, etCr Quelques moines vinrent se mêler aux soldats et fraternisèrent avec eux. Audibert Plectran, qui avait des amis partout, conduisit deux lanciers dans sa loge, et il eut tellement soin de les faire boire à la santé du comte de Toni, qu'à la fin , vaincus par ces toasts tant de fois répélés, ils tombèrent sous la table et y demeurèrent quatre heures sans mouvement,

Anguerrand était au nombre des frères qur^^ vinrent visiter les lanciers; il avait été vive-nient sollicité par le révérend frère portier, quelque terrible que fut la tentation il ne s'était pas laissé entraîner. Bien grand sacrifice! Mais il avait à s'acquitter d'une commission dont il connaissait l'iniporlance, sans que toutefois il connût la commission ellemême.

C'était une lettre pour le chevalier Guiscard. Il laliait qu'elle fût remise avec mystère; l'occasion pouvait ne pas se présenter facilement; besoin était donc de l'épier et de la saisir.

."03 A£OÏSE.

Après une longue attente il finit par glisser sa dépêche dans les mains du chevalier au moment où moines et lanciers, réunis autour d'un joueur de cornemuse , écoutaient les belliqueux accords de sa musique grossière. Le chevalier tressaillit en la recevant; il pinça fortement Anguerrand , pour lui faire comprendre que sa mission était remplie, et il s'éloigna du cercle formé par ces dilettanti bardés de fer ou cachés sous le froc.

Lorsqu'il se crut hors de la portée des regards indiscrets, il ouvrit avec le battement de cœur d'un jeune troubadour le billet qui lui était adressé. Il lut :

« Chevalier Guiscard, l'abbé de Saint- » Évroud a découvert le secret du moine Ethel- » red et il l'a poursuivi de son amour. N'ayant H obtenu du moine Ethelred que des refus et » l'avis charitable de songer à son salut, il a » formé le projet d'obtenir par la force ce qui » n'a point été et ne devait pas être accordé à » ses prières. Cette nuit donc il doit péné- » trer dans la cellule du moine Ethelred, et....

» C'est à vous (pie le moine Ethelred s'adresse » pour obtenir secours : vousèfes intéressé à ce » que de tels projets rencontrent un obstacle

LB OUET-AFBNS. 303

» sérieux. Réfléchissez et voyez ce que vous » pouvez faire sans compromettre vous et » votre fiancée, n C. D. Y.

Le chevalier déchira le billet préalablement baisé, moitié colère, moitié prudence. Il eût défié dix abbés de Saint-Evroud la lance au poing; mais le combat qu'il avait à livrer était d'une nature toute particulière , et comme probablement le champ de bataille serait un des corridors du cloître, pour remporter la victoire il fallait plus que du courage et de l'adresse au maniement delà lance. Il retourna auprès d'Anguerrand. — Celui-ci écoutait le joueur de cornemuse. — Le chevalier l'arracha au charme qu'il éprouvait, et, Tentrainant à quelques pas de là, il lui fit brusquement cette question ; — Où est la cellule d'I'^thelred?

Anguerrand ouvrit de grands }eux : — lia celhde d'Kthelred , seigneur chevalier?...

— Oui, sa cellule, imbécillc!

Anguerrand se redressa.

— Sa cellule, mon vieil ami!* Anguerrand avec hésitation — : Kst-ce que

vous voiidrie/..,.

— Vilain drôle! que te fait ma volonté ? Si je

demande la cellide d'Éthelred , c'est pour son bien sans doute. — Crois-tu que je suis un brigand, parce que je vis avec des brigands? Anguerrand s'humilia.

— Merci de tes excuses , mon brave ; je te connais de reste, ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous sommes vus.

Anguerrand indiqua alors la cellule d'une manière si précise que le chevalier ne pouvait s'y tromper.

— C'est bien , dit Guiscard ; il est possible que demain tu entendes parler de moi. Chut ! va-t-en.

La nuit était descendue. — Un repas de moines — qui parlent beaucoup de pénitence — fut servi aux lanciers. Bientôt la trompette sonna la retraite^ et les lits furent préparés sous les arcades, c'est-à-dire qu'on y jeta des manteaux et qu'on y alluma des feux.

Guiscard lança au ciel plus d'un regard menaçant quand il reçut l'ordre de monter la seconde garde de la nuit. Obéir, c'était nécessité; et pendant qu'il allait se soumettre à la loi, qui défendrait Élhelred contre l'abbé de Saint-Évroud ?

LE aVET-APBNS. 50$

Sous le poids d'une inquiétude si cruelle, il ne dormit pas en attendant l'heure, — et je penserais mal de quiconque aurait pu dormir à sa place.

Quand son tour fut venu, il eut besoin de grands efforts pour modérer son impatience, pour vaincre les mille projets que sa tète enfanta : tantôt, prêtant l'oreille, il lui semblait entendre la voix d'Éthelred qui l'appelait à son secours , tantôt c'était l'ombre de l'abbé qui passait près delui, se riant de sa colère et lui disant d'un air moqueur : — Viens donc! ou je serai arrivé le premier. — La porte était forcée, il entrait, Éthelred vaincue.... O rage! il serrait la poignée de son épée à la rompre. Qu'importe ! l'abbé de Saint-Evroud le méprise, et déjà

Il voulait quitter son poste, se ruer avec fracas dans les corridors et lui percer le cœur en jetant un cri de vengeance. — Les deux premiers pas étaient faits. — Il s'arrêtait étonné de ses frayeurs et surtout de son imprudence; puis il revenait à des idées d'amour, il songeait à la confiance d'Ethelred; l'orgucil- IcMise faiblesse de son ca;wr se complaisait dans la pensée d'élre le prolecteur de la jeune fille,

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de la défendre , de la sauver. — Il la revoyait le lendemain tendre , reconnaissante, baissant les yeux et n'osant plus refuser à un fiancé si fidèle quelques-uns des droits dévolus à l'époux par le sacrement du mariage. — Quant aux conséquences fâcheuses , à la colère du comte de Toni, aux vengeances monacales , il ne s'en inquiétait pas le moins du monde. Tous les frères, tous les lanciers.... Fi donc ! —

Il fut trouvé dans cette heureuse disposition par celui qui le relevait de garde. Guiscard se coucha un instant sous lès arcades , comme s'il

eût voulu partagci- le sotunieil <le ses compagnons d'armes; mais quand il se fut bien assuré que tous les yeux étaient fermés autour de lui, il se leva; et, traversant les rangs des soldats endormis , il suivit de point en point les instructions d'Anguerrand , pénétra dans le corridor sur lequel ouvraient les cellules et se plaça droit en face de la cellule d'Éthelred. ■^ Il attendit.

€e iWoxi mvanU

De son côté l'abbé de Saint-Évroud était en proie à une violente agitation.

Plus d'une fois il s'est levé pour monter l'escalier qui conduit au corridor, le cœur brûlant, les yeux animés , avec tous les symptômes de cette fièvre d'amour qui en précède les transports. — Mais , craignant que les moines ne soient pas plongés dans un sommeil assez profond, il revient sur ses pas, il soutient la même lutte d'incertitudes que le chevalier Guiscard, — pour une cause et des motifs bien différcns.

Un instant le remords est venu frapper à la

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porte, non que i'abbé craigne de violer la loi fondamentale qu'il a mission de faire respecter, c'est peu de chose pour sa conscience; mais il redoute les prières, les larmes, lesreprochesd'Éthelred. Que de femmes ont pleuré son inconstance et dont un mois a enterré la douleur!.... Il n'en serait pas ainsi d'Etlielred : c'était une femme à part, et pourtant si l'amour qu'elle lui a inspiré venait aussi à s'évanouir!... Mais quelle pensée! oh! il l'aimerait toujours, elle. — Et son imagination s'enflammant, il se retrace toutes les circonstances qui l'avaient rendue si désirable , il sç transporte dans la forêt où elle était à sa merci, dans sa cellule où il l'avait vue priant Dieu pour ses ennemis, rejeter pièce à pièce le vêtement de moine, le froc qui la couvrait, et montrant à ses yeux... ravissement! Mais lui, quels sentimens avait-il inspirés à Éthelred? en était-il ainsi? ou, du moins, pouvait-il croire qu'il n'en était pas haï? Une fois repoussé par elle, cédant à sa frayeur... cette frayeur était naturelle. Si jeune , sans expé-., rience , il n'aurait pas dû s'y arrêter. Quand elle se serait réveillée dans le délire de l'amoiuet l'ivresse des sens, son pardon n'étail-il pas toulprct?.... Les femmes ne veulent pas qu'on

LE BIORT VIVANT. 509

écoute lenrs prières; elles demandent grâce pour ne pas l'obtenir. — Dans ce moment peut-être Éthelred rêvait à lui et se plaignait au ciel d un amant si timide. Honte éternelle à Tabbé de Saint-Evroud ! un seul jour a détruit tout l'éclat de sa vie passée !

D'un bond il s'élance hors de sa chambre et monte presqu'au pas de course les premiers degrés de l'escalier. — Cependant il s'efforce de rendre sa démarche légère. Les moines qui couchent dans le voisinage d'Ethelred ne lui inspirent aucune inquiétude; il leur a donné un breuvage soporifique , il parierait que le soleil de demain les trouvera dans leur premier sommeil; mais sur son passage des yeux et des oreilles peuvent être restés ouverts. Il monte donc avec autant de précaution que la prudence et l'amour ( deux élémens contraires combinés ensemble ) peuvent le permetlre.

Arrivé à l'entrée du corridor, il s'arrête; aucun bruit ne se fait entendre, si ce n'est le ronflement de 'quelques centaines de poitrines monacales, musique plus bruyante que dix essaims d'abeilles réunis et fiuieux. Content de cette harmonie, qu'il estime i'i Vv-^iû f/u rlii'in concert des (inges ^ il s'achemine avec r»''Solu-

tion. — - Ce sont les clairons qui sonnent la charge du combat qu'il va livrer.

Il touche à la porte d'Éthelred ; sa main exercée l'ouvre déjà.... mais voilà qu'au même instant son bras est arrêté et saisi , et que sur sa tête tombe un coup terrible. En vain il veut essayer à se défendre, un second coup , plus fort que le premier, anéantit sa résistance et lui enlève le sentiment et presque la vie.

Il chancelle et roule à terre.

Aussitôt la trompette retentit dans le corridor , et une voix tonnante s'écrie : — Levezvous, moines de Saint-Evroud , levez-vous!

Les ronflemens cessent, lesportes des cellules s'ouvrent en même temps , les frères sortent à moitié nus, se rencontrent pêle-mêle, se heurtent, et plus d'une chute suit la chute de l'abbé ; d'autres frères se mettent aux fenêtres , et appellent du secours ; il en est même qui se cachent sous leurs lits , et plusieurs se signent , croyant que Satan seul a poussé ce cri épouvantalile.

L'alarme gagne les lanciers , ils s'éveillent, allument des torches, et, Guiscard à leur tête, ils parviennent au corridor , où régnent un

LE MORT VIVANT. Sll

désordre et une confusion dont la tour de Babel a seule donné l'exemple.

Quand la lumière éclaira le lieu où se passait la scène, il fallait voir ces visages stupéfaits, ces costumes bizarres, cette expression de terreur dans tous les yeux, chacun cherchant la cause d'une alerte si singulière , interrogeant du regard son voisin sans en obtenir de réponse.

Les soldats commençaient à rire du tableau, et, loin de partager l'émotion des frères, ils s'amusaient à leurs dépens, vantant outre mesure le courage de leurs futurs compagnons d'armes.

Mais le comte Roger est aussi arrivé ; les perfides complimenteurs se taisent.

Le comte s'informe à l'un des frères de la cause d(; tout ce bruit.

Quand il l'eut apprise , il commanda silence d'une voix faite pour être obéie.

Les torches, qui vacillaient, restèrent droites et immobiles; les lanciers se rangèrent spontanément sur deux lignes; les moines rentrèi-ent dans leurs cellules. Au milieu des rangs, précédé par un soldat qui portait une des torches, le comte parcourut le corridor. —

Ses yeux étaient menacans; sa hideuse laideur n'avait jamais paru avec plus de pompe. La tête entièrement nue, un manteau rouge couvrant à peine sa poitrine, une cotte en laine noire qui tombait à moitié de la cuisse, il se montrait tel à peu près que la nature l'avait fait , — et la nature l'avait fait horrible . La lumière jaunâtre de la torche se reflétant sur son visage , son front enveloppé du nuage de fumée qui s'en exhalait, on eût pu, sans injustice, le comparer au prince des damnés lorsqu'il passe en revue sa légion infernale à la lueur des feux du tartare.

A l'extrémité du corridor son pied heurta un corps , et perdant l'équilibre par l'obstacle qu'il avait rencontré , il faillit tomber.

— Qui donc est là? demanda-t-il avec colère. Approche et que je voie si c'est le diable en personne ou quelqu'un de sa suite !

Il se baissa.

— Un moine ! — dit-il , — moine , lève-toi donc !

Le moine ne remuait pas; il avait la face à terre , étant couché sur le ventre ; le comte Roger le retourna.

— Mort de ma race ! s'écria-t-il , c'est mou

LE BOBT VZVAHT. 315

frère , mon frère qu'on a tué , qu'on a assassiné !... Où est le meurtrier? que je venge mon frère !... Soldats, venez tous écouteF mon serment. Je jure que je lui arracherai les entrailles et que je les donnerai à dévorer à mes chiens; je jure que sa tête sera plantée sur une pique au milieu des champs, pour que les corbeaux lui mangent les yeux. O enfer et damnation ! je voudrais boire de son sang !

On cherchait vainement les traces du coup qui avait été^orté à l'abbé de Saint-Evroud : son front et ses joues étaient d'un rouge pourpre , mais rien n'indiquait l'espèce de violeiye dont il avait été la victime.

Les moines, en apprenant que leur chef temporel et spirituel avait cessé de vivre, sortirent une seconde fois de leurs cellules , où ils étaient rentrés à l'arrivée du comte. Ils se placèrent derrière les soldats , se haussèrent sur leurs pieds , pour bien se faire une idée de la physionomie d'un abbé, quand Dieu avait enfin décidé dans sa haute sagesse qu'il ne commanderait et ne punirait })lus les moines de son couvent.

Parmi ces curieux, plus d'un peut-être ne rej)0ussa pas trop rudement celte pensée: qire

314 AZ.OÏSE.

lui, moine sans titre, sans nom, n'était point impropre à remplir la place devenue vacante par le malheur de cet événement.

Et Dieu le sait, si toutes les capacités qui se trouvaient là en présence , avaient pu donner un libre cours à cette pensée , exposer sans détours leurs prétentions réciproques , nous n'oserions pas dire que, la discussion s'échauffant, il ne s'en fût pas suivi combat, après lequel un nombre plus ou moins grand de candidats seraient allés tenir compagnie à l'abbé de Saint-Évroud.

I II existe un très-ancien proverbe : L'homme propose^ Dieu dispose , paroles d'incontestable vérité. L'abbé de Saint-Évroud, — Dieu l'ayant ainsi disposé, — soupira, ouvrit les yeux, se remit sur ses jambes avec une facilité qui tenait du miracle, vu l'état de quasi-mort où il se trouvait. —

Les cheveux se dressèrent sur la tête de plus d'un bon croyant , tant moines que soldats ; et le comte Roger lui-même, qui pillait, violait, assassinait, mais se confessait, mit un genou en terre devant son frère, et lui demanda sa bénédiction. L'abbé la donna à tous les assistans : personne ne songea à l'interroger.

1,8 MtOaT VWAHT. 31B

Après avoir vainement essayé de découvrir Éthelred, il prit le bras du comte Roger, et, ayant ordonné aux moines de se remettre au lit, il regagna sa chambre, où il prit congé de son noble frère sans avoir répondu à aucune de ses questions.

Jamais personne au monastère, excepté les trois moines^ ne connut le secret de cette nuitlà. Avant de s'endormir, ce fut une thèse pour bien des conjectures ; le ciel ne donna pas l'explication.

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