LA CHARRETTE A BOEUFS
rés comme par le soleil levant. A mesure que la charrette à bœufs s'approchait avec sa musique sauvage, je revoyais distinctement ce ravissant passé, et il me semblait qu'entre ce passé et aujourd'hui 11 n'y avait rien. C'était hier.
Oh! le beau temps! les douces et rayonnantes années! J'étais enfant, j'étais petit, j'étais aimé. Je n'avais pas l'expérience, et j'avais ma mère.
Les voyageurs autour de moi se bouchaient les oreilles; moi j'avais le ravissement dans le cœur. Jamais chœur de Weber, jamais symphonie de Beethoven, jamais mélodie de Mozart n'a fait éclore dans une âme tout ce qu'éveillait en moi d'angélique et d'ineffable le grincement furieux de ces deux roues mal graissées dans un sentier mal pavé.
La charrette s'est éloignée, le bruit s'est affaibli peu à peu, et, à mesure qu'il s'éteignait dans la montagne, l'éblouissante apparition de mon enfance s'éteignait dans ma pensée; puis tout s'est décoloré et, quand la dernière note de ce chant harmonieux pour moi seul s'est évanouie dans la distance, je me suis senti retomber brusquement dans la réalité, dans le présent, dans la vie, dans la nuit.
Qu'il soit béni, le pauvre bouvier inconnu qui a eu le pouvoir mjstérieux de faire rayonner ma pensée et qui, sans le savoir, a fait cette magique évocation dans mon âme! Que le ciel soit avec le passant qui réjouit d'une clarté inattendue le sombre esprit du rêveur!
Mon ami, ceci a rempli mon cœur. Je ne vous écrirai rien de plus aujourd'hui.
DE BAYONNR A SAINT-RKBASTIEN
29 juillet.
Je suis parti de Rayonne au soleil levant. La route est charmante; elle court sur un haut plateau, ayant Biarritz à droite et la mer à l'horizon. Plus près, une montagne; plus près encore, une grande mare verte où un enfant tout nu fait boire une vache. Le paysage est magnifique ; ciel bleu, mer bleue, soleil éclatant. Du haut d'une colline un âne regarde tout cela
Dans le mol abandon D'un mandarin lettré qui mange du chardon.
Voici un joli château Louis XIII, le dernier qu'ait la France de ce côté au midi.
A Bidart, on change de chevaux. Je remarque, à la porte de l'église, une sorte d'idole bizarre, vénérée à présent comme autrefois; dieu pour les payens, saint pour les chrétiens. A qui ne pense pas il faut des fétiches.
Saint-Jean-de-Luz est un village cahoté dans les anfractuosités de la montagne. Un petit hôtel à tourelles, dans le genre de celles de l'hôtel d'Angoulême au Marais, a sans doute été bâti pour Mazarin à l'époque de Louis XIV.