LA CHARRETTE A BŒUFS
Saint-S^'bastien, 28 juillet.
C'est le 27 juillet 18Zi3, à dix heures et demie du matin, qu'au moment d'entrer en Espagne, entre Bidart et Saint- Jean-de-Luz, à la porte d'une pauvre auberge, j'ai revu une vieille charrette à bœufs espagnole. J'entends par là la petite charrette de Biscaye, à deux bœufs et à deux roues pleines qui tournent avec l'essieu et font un bruit effroyable qu'on entend d'une lieue dans la montagne.
JNe souriez pas, mon ami, du soin tendre avec lequel j'enregistre si minutieusement ce souvenir. Si vous saviez comme ce bruit, horrible pour tout le monde, est charmant pour moi! Il me rappelle des années bénies.
J'étais tout petit quand j'ai traversé ces montagnes et quand je l'ai entendu pour la première fois. L'autre jour, dès qu'il a frappé mon oreille, rien qu'à l'entendre, je me suis senti subitement rajeuni, il m'a semblé que toute mon enfance revivait en moi.
Je ne saurais vous dire par quel étrange et surnaturel effet ma mémoire était fraîche comme une aube d'avril, tout me revenait à la fois; les moindres détails de cette époque heureuse m'apparaissaient nets, lumineux, éclal-