DE BORDEAUX A RAYONNE
bureaux de diligence, j'en ôte volontiers la première syllabe, et je réponds M. Go, laissant l'orthographe à la fantaisie du questionneur. Lorsqu'on me demande comment la chose s'écrit, je réponds : Je ne sais pas. Cela contente en général l'écrivain du registre, il saisit la syllabe que je lui livre, et il brode ce simple thème avec plus ou moins d'imagination, selon qu'il est ou n'est pas homme de goût. Cette façon de faire m'a valu, dans mes diverses promenades, la satisfaction de voir mon nom écrit des manières variées que voici :
M. Go. — M. Got. — M. Gaut. — M. Gault. — M. Gaud. — M. Gauld. — M. Gaulx. — M. Gaux. — M. Gau.
Aucun de ces rédacteurs n'a encore eu l'idée d'écrire M. Golh. Je n'ai, jusqu'à présent, constaté cette nuance que dans les satires de M. Viennet et dans les feuilletons du Conslilutionnel.
L'écrivain du bureau Dotézac a d'abord écrit M. Gau, puis- il a hésité un instant, a regardé le mot qu'il venait de tracer, et, le trouvant sans doute un peu nu, y a ajouté un X. C'est donc sous le nom de Gaux que je suis monté sur la redoutable sellette où M.M. Dotézac frères promènent leurs patients pendant cinquante-cinq lieues.
J'ai déjà observé que les bossus aiment l'impériale des voitures. Je ne veux pas approfondir les harmonies; mais le fait est que sur l'impériale de la diligence de Meaux j'en avais rencontré un, et que sur l'impériale de la diligence de Rayonne j'en ai rencontré deux. Ils voyageaient ensemble, et, ce qui rendait l'accouplement curieux, c'est que l'un était bossu par derrière et l'autre par devant. Le premier paraissait exercer je ne sais quel ascendant sur le second, qui avait son gilet entr'ouvert et débraillé, et au moment où j'arrivai, il lui dit avec autorité : Mon cher, boutonnez votre difformité.
Le conducteur de la voiture regardait les deux bossus d'un air humilié. Ce brave homme ressemblait parfaitement à M. de Rambuteau. En le contemplant, je me disais qu'il suffirait peut-être de le raser pour en faire un préfet de la Seine, et qu'il suflBrait aussi que M. de Rambuteau ne se rasât plus pour faire un excellent conducteur de diligences.
L'assimilation, comme on dit aujourd'liui dans la langue politique, n'a du reste rien de fâcheux, ni de blessant. Une diligence, c'est bien plus qu'une préfecture; c'est l'image parfaite d'une nation avec sa constitution et son gouvernement. La diligence a trois compartiments comme l'état. L'aristocratie est dans le coupé ; la bourgeoisie est dans l'intérieur; le peuple est dans la rotonde. Sur l'impériale, au-dessus de tous, sont les rêveurs, les artistes, les gens déclassés. La loi, c'est le conducteur, qu'on traite volontiers de tyran ; le ministère, c'est le postillon qu'on change à chaque relais. Quand la voiture est trop chargée de bagages, c'est-à-dire quand la société met les intérêts matériels par-dessus tout, elle court risque de verser.
Puisque nous sommes en train de rajeunir les métaphores antiques, je conseille aux dignes lettrés qui embourbent si souvent dans leur style le char de l'élal de dire désormais la diligence de l'élat. Ce sera moins noble, mais plus exact.
Du reste, la route était fort belle et l'on allait grand train. Cela tient à une lutte qu'il y a en ce moment entre la diligence Dotézac et cette autre voiture que les postillons Dotézac appellent dédaigneusement la concurrence, sans la désigner autrement. Cette voiture m'a paru bonne; elle est neuve, coquette et jolie. De temps en temps elle nous passait, et alors elle trottait une heure ou deux devant nous à vingt pas, jusqu'à ce que nous lui rendissions la pareille. C'était fort désagréable. Dans les anciens combats classiques, on faisait « mordre la poussière » à son ennemi; dans ceux-ci, on se contente de la lui faire avaler.
Les Landes, de Bazas à Mont-de-Marsan, ne sont autre chose qu'une interminable forêt de pins, semée çà et là de grands chênes, et coupée d'immenses clairières que couvrent à perte de vue les landes vertes, les genêts jaunes et les bruyères violettes. La présence de l'homme se révèle dans les parties les plus désertes de cette forêt par de longues lanières d'écorce enlevées au tronc des pins pour l'écoulement de la résine.
Point de villages, mais d'intervalle en intervalle deux ou trois maisons à grands toits, couvertes de tuiles
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creuses à la mode d'Espagne et abritées sous des bouquets de chênes et de châtaigniers. Parfois le paysage devient plus âpre, les pins se perdent à l'horizon, tout est bruyère ou sable; quelques chaumières basses, enfouies sous une sorte de fourrure de fougères sèches appliquées au mur, apparaissent çà et là, puis on ne les voit plus, et l'on ne rencontre plus rien au bord de la route que la hutte de terre d'un cantonnier et, par instants, un large cercle de gazon brûlé et de cendre noire indiquant la place d'un feu nocturne.
Toutes sortes de troupeaux paissent dans les bruyères, troupeaux d'oies et de porcs conduits par des enfants, troupeaux de moutons noirs ou roux conduits par des femmes, troupeaux de bœufs à grandes cornes conduits par des hommes à cheval. Tel troupeau, tel berger.
Sans m'en apercevoir et croyant ne peindre qu'un désert, je viens d'écrire une maxime d'état.
Et à ce propos croiriez-vous qu'au moment où je traversais les Landes tout y parlait politique ? Cela ne va guère à un pareil paysage, n'est-ce pas? Un souffle de révolution semblait agiter ces vieux pins.
C'était l'instant précis où Espartero s'écroulait en Espagne. On ne savait encore rien et l'on pressentait tout. Les postillons, en montant sur leur siège, disaient au conducteur : — Il est à Cadix. — Aon, il est embarqué. — Oui, pour V Angleterre. — Non, pour la France. — Il ne veut ni de la France ni de VAngleteiTe. H va dans une colonie espagnole. — Bah !
Les deux bossus mêlaient leur politique à la politique du postillon et le bossu par devant disait avec grâce : Espartero a pris Lafuite et Caillard.
A mesure que nous approchions de Mont-de-Marsan, les routes se couvraient d'espagnols, à pied, à cheval, en voiture, voyageant par bandes ou isolément. Sur une charrette chargée d'hommes en guenilles, j'ai vu une jeune paysanne, vêtue d'une mode gracieuse, et qui avait sur sa jolie tête grave et douce le chapeau le plus exquis qu'on put voir ; quelque chose de noir bordé de quelque chose de rouge ; c'était charmant. Qu'est-ce que c'est donc qu'une politique qui a des coups de vent capables de
chasser de son pays une pauvre jolie fille si bien coiffée?
Pendant que de nouveaux réfugiés arrivent, les anciens réfugiés s'en vont. Dans deux berlines de poste qui galopaient en sens inverse et qui avaient dû se croiser, j'ai rencontré M""^ la duchesse de Gor qui s'en allait vers Madrid et M"''' la duchesse de San Fernando qui s'en allait vers Paris. Deux diligences pleines d'espagnols se sont croisées à moitié chemin entre Captieux et les Traverses et, suivant une habitude des postillons en pareil cas, ont échangé leurs attelages. Les mêmes chevaux qui venaient de ramener vers la patrie les proscrits d'hier ont remmené vers l'exil les proscrits d'aujourd'hui.
Du reste, quelle que fût la nouvelle révolution qui s'accomplissait si près de nous, elle ne troublait qu'à la surface cette nature sévère et tranquille. Ce vent, qui déplace les puissances et qui remue les trônes, ne faisait pas tomber plus vite de l'arbre la pomme de pin qui tremble au bord de la branche. Les chariots attelés de bœufs passaient avec leur gravité antique à travers ces chaises de poste en fuite et ces diligences effarées.
Rien de plus étrange, pour le dire en passant, que ces attelages de bœufs. Le chariot est en bois, à quatre roues égales, ce qui indique qu'il ne tourne jamais sur lui-même et va toujours droit devant lui. Les bœufs sont entièrement couverts d'une toile blanche qui traîne à terre ; ils ont, entre les cornes, une sorte de perruque faite d'une peau de mouton, et sur le mufle un filet blanc à franges qui parodie à merveille une barbe. Quelques branches de chêne roulées autour de leur tête complètent l'accoutrement. Les bœufs, ainsi accommodés, ont un faux air de grands prêtres de tragédie ; ils ressemblent , à s'y méprendre, aux comparses du Théâtre-Français déguisés en flamines et en druides.
A Bazas, comme nous avions mis pied à terre, un de ces bœufs passa auprès de moi d'une allure si majestueuse et si pontificale que je fus tenté de lui dire :
Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.
Je crois même le lui avoir dit. Je dois ajouter, pour être exact, qu'il ne m'a mugi aucune réplique.
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Au delà de Roquefort, les landes sont égaj'ées par des tuileries qu'on rencontre de temps à autre; les unes abandonnées et fort anciennes, remontant jusqu'à Louis XIII, ce qu'atteste le maître claveau de leurs archivoltes ; les autres en plein travail et en plein rapport, et fumant de toutes parts comme un fagot de bois vert sur un grand feu.
11 y a trente ans, étant tout enfant, j'ai voyagé dans ce pays. Je me rappelle que les voitures marchaient au pas, les roues ayant du sable jusqu'au moyeu. Il n'y avait pas de voie tracée. De temps en temps on trouvait un bout de chemin formé de troncs de pins juxtaposés et noués ensemble comme le tablier des ponts rustiques. Aujourd'hui les sables sont traversés, de Bordeaux à Bayonne, par une large chaussée, bordée de peupliers, qui a presque la beauté d'un empierrement romain.
Dans un temps donné cette chaussée, effort d'industrie et de persévérance, descendra au niveau des sables, puis disparaîtra. Le sol tend à s'enfoncer sous elle et à l'engloutir, comme il a englouti la voie militaire faite par Brutus qui allait du cap Breton, Caput Druti, à Boïos. aujourd'hui Buch, et l'autre voie, ouvrage de César, qui traversait Gamarde , Saint -Géours et Saint-Michel de Jouarare.
Je note en passant que ces deux mots, Jovis ara, ara Jovis, ont engendré bien des noms de villes, lesquels, bien qu'ayant la même origine, ne se ressemblent guère aujourd'hui, depuis Jouarre en Champagne et Jouarare dans les Landes jusqu'à Aranjuez en Espagne.
De Roquefort à Tartas, les pins font place à une foule d'autres arbres. Une végétation variée et puissante s'empare des plaines et des collines, et la route court à travers un jardin ravissant. On passe à chaque instant, sur de vieux ponts à arches ogives, de charmantes rivières. D'abord la Douze, puis le Midou, puis la Midouze, formée, comme le nom lïndique, de la Douze et du Midou, puis l'Adour. La syllabe dour ou dou, qui se retrouve dans tous ces noms, vient évidemment du mot celte our qui signifie cours d'eau.
Toutes ces rivières sont profondément encaissées, limpides, vertes, gaies. Les jeunes filles battent le linge au
bord de l'eau ; les chardonnerets chantent dans les buissons; une vie heureuse respire dans cette douce nature.
Cependant, par moments, entre deux branches d'arbre que le vent écarte joyeusement, on aperçoit au loin à l'horizon les bruyères et les pinadas voilées par les rougeurs du couchant, et l'on se souvient qu'on est dans les Landes. On songe qu'au delà de ce riant jardin, semé de toutes ces jolies villes, Roquefort, Mont-de-Marsan, Tartas, coupé de toutes ces fraîches rivières, l'Adour, la Douze, le Midou, à quelques lieues de marche, est la forêt, puis au delà de la forêt la bruyère, la lande, le désert, sombre solitude où la cigale chante, où l'oiseau se tait, où toute habitation humaine disparaît, et que traversent silencieusement, à de longs intervalles, des caravanes de grands bœufs vêtus de linceuls blancs; on se dit qu'au delà de ces solitudes de sable sont les étangs, solitudes d'eau, Sanguinet, Parentis, Mimizan, Léon, Biscarosse, avec leur fauve population de loups, de putois, de sangliers et d'écureuils, avec leur végétation inextricable, surier, laurier franc, robinier, cyste à feuilles de sauge, houx énormes, aubépines gigantesques, ajoncs de vingt pieds de-haut, avec leurs forêts vierges où l'on ne peut s'aventurer sans une hache et une boussole; on se représente au milieu de ces bois immenses le grand Cassou, ce chêne mystérieux dont le branchage hideux versait sur toute la contrée les superstitions et les terreurs. On pense qu'au delà des étangs il y a les dunes, montagnes de sable qui marchent, qui chassent les étangs devant elles, qui engloutissent les pinadas, les villages et les clochers, et dont les ouragans changent la forme ; et l'on se dit qu'au delà des dunes il y a l'océan. Les dunes dévorent les étangs, l'océan dévore les dunes.
Ainsi les landes, les étangs, les dunes, la mer, voilà les quatre zones que la pensée traverse. On se les figure l'une après l'autre, toutes plus farouches les unes que les autres. On voit les vautours voler au-dessus des landes, les grues au-dessus des lagunes, et les goélands au-dessus de la mer. On regarde ramper sur les dunes les tortues et les serpents. Le spectre d'une nature morne vous apparaît. La rêverie emplit l'esprit. Des paysages inconnus