DE BORDEAUX A BAYONNE
et fantastiques tremblent et miroitent devant vos yeux. Des hommes appuyés sur un long bâton et montés sur des échasses passent dans les brumes de l'horizon sur la crête des collines comme de grandes araignées. On croit voir se dresser dans les ondulations des dunes les pyramides énigmatiques de Mimizan, et l'on prête l'oreille comme si l'on entendait le chant sauvage et doux des paysannes de Parentis, et l'on regarde au loin comme si l'on voyait marcher pieds nus dans les vagues les belles filles de Biscarosse coiflFées d'immortelles de mer.
Car la pensée a ses mirages. Les voj-ages que la diligence Dotézac ne fait pas, l'imagination les fait.
Cependant on atteint Tartas, l'ancien chef-lieu des Tarusates, qui est une jolie ville sur la Midouze. C'était au moyen âge une des quatre sénéchaussées du duché d'x\lbret. Les trois autres étaient Nérac, Castel-Moron et Castel-Jaloux. En passant j'ai salué, à gauche de la route, un pan encore debout de la vénérable muraille qui résista, en IMO, au redoutable captai de Buch et donna à Charles VJI le temps d'arriver. Les gens de Tartas font des auberges et des guinguettes avec ce mur qui leur a fait une patrie.
Comme nous sortions de Tartas, un lièvre énorme sortit d'un taillis voisin et traversa la chaussée, puis s'arrêta à une portée de pistolet dans une prairie et regarda hardiment la diligence. Cette bravoure des lièvres dans ce pays tient sans doute à ce qu'ils savent que ce sont eux qui ont donné leur nom à la maison d'Albret. La fierté les a pris, et ils se comportent, le cas échéant, en lièvres gentilshommes.
Cependant la nuit tombait. Le soir, qui a fourni à Virgile tant de beaux vers, tous pareils par l'idée, tous diflërents par la fbrme, versait l'ombre sur le paysage et le sommeil sur les paupières des voyageurs. A mesure que les ténèbres s'épaississaient et estompaient les informes silhouettes de l'horizon, il me semblait — était-ce une illusion de la nuit? — que le pays devenait plus sauvage et plus rude, que les pinadas et les clairières reparaissaient, et que nous faisions en réalité, dans une obscurité profonde, ce voyage des Landes que j'avais fait en imagination quelques heures auparavant. Le ciel était étoile, la
terre n'offrait à l'œil qu'une espèce de plaine ténébreuse où vacillaient çà et là je ne sais quelles lueurs rougeâtres, comme si des feux de pâtres étaient allumés dans les bruyères; on entendait, sans rien voir ni rien distinguer, ce tintamarre fin et grêle des clochettes qui ressemble à un fourmillement harmonieux ; puis tout rentrait dans le silence et dans la nuit, la voiture semblait rouler aveuglément dans une solitude obscure, où seulement, de distance en distance, de larges flaques de clarté apparaissant au milieu des arbres noirs révélaient la présence des étangs.
Moi, je me sentais heureux, j'avais traversé plusieurs fois l'odeur des liserons qui me rappelle mon enfance, je songeais à tous ceux qui m'aiment, j'oubliais tous ceux qui me haïssent, et je regardais dans cette ombre, pour ainsi dire à regard perdu, laissant se mêler à ma rêverie les figures vagues de la nuit qui passaient confusément devant mes yeux.
Les deux bossus m'avaient quitté à Mont-de-Marsan, j'étais seul sur ma banquette, le froid venait; je m'enveloppai de mon manteau, et peu après je m'endormis.
Le sommeil que permet une voiture qui vous emporte au galop est un sommeil clair à travers lequel on sent et l'on entend. A un certain moment le conducteur descendit, la diligence s'arrêta. La voix du conducteur disait : Messieurs les voyageurs^ nous voici au ponl de Dax. Puis les portières s'ouvrirent et se refermèrent comme si les voyageurs mettaient pied à terre, puis la voiture s'ébranla et repartit. Quelques moments après, le sabot des chevaux résonna comme s'ils marchaient sur du bois; la diligence, brusquement inclinée en avant, fit un soubresaut violent; j'ouvris un œil; le postillon, courbé sur ses chevaux, semblait regarder devant lui avec une précaution inquiète. J'ouvris les deux yeux.
La lourde voiture pesamment chargée, traînée par cinq chevaux attelés de chaînes, marchait au pas sur un pont de bois, dans une sorte de voie étroite bornée à gauche par le parapet qui était fort bas, à droite par un amas de poutres et de charpentes; au-dessous du pont, une rivière assez large coulait à une assez grande profondeur qu'aug-