REVUE DE LITTÉRATURE MÉDICALE
Mardi dernier on s’entretenait à l’Académie de médecine de l’état désespéré de M. Devergie; ce matin nous assistions à l’enterrement de ce savant.
Alphonse Devergie était membre et ancien président de l’Académie de médecine, médecin honoraire de l’hôpital Saint-Louis, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris, membre du Conseil d’hygiène et de salubrité du département de la Seine, ancien président de la Société de médecine légale de France, officier delà Légion d’honneur, etc.
Une nombreuse assistance se pressait, dès dix heures, dans la cour de la maison mortuaire et dans les appartements du défunt, 24, rue Richer. Parmi les illustrations scientifiques qu’un pieux souvenir appelait, nous avons noté au hasard les noms de MM. Wurtz, Henri Roger, Sappey, Delpech, Moissenet, Proust, Hervieux, Bourneville, Martineau, Horteloup, Delasiauve, Magne, Debout d’Estrées, etc.
Le deuil était conduit par les trois gendres de M. Devergie.
De la maison mortuaire à l’église Saint-Eugène, et de l’église au cimetière, le corps a été accompagné par les membres de la section d’hygiène de l’Académie de médecine et une délégation officielle de la Faculté de médecine, composée de MM. les professeurs Bouchardat, Brouardel, Fernet, etc.* tous en robe et précédés du massier, portant le caducée d’argent, recouvert d’un crêpe.
Des draperies noires, sur lesquelles se détachaient des écussons au chiffre du défunt* tapissaient la grande nef de Saint-Eugène, remplie d’amis, de confrères, d’élèves de M. Devergie et de religieuses des hôpitaux dont il fut le médecin. Pendant l’office funèbre, M; Devriès, de l’Opéra, a
ALPH. DE VERGEE.
chanté le « Miserere » de Steeman, et M. Gilbert a exécuté « YAgnusDei» de Stradella. L’orgue étaittenu par M. Pugno, maître de chapelle.
L’inhumation a eu lieu au cimetière du Père-Lachaise, dans un caveau de famille, où reposait déjà Mme Devergie.
Devergie était âgé de plus de quatre-vingts ans (il naquit à Paris, le 15 février 1798). Il était malade depuis deux mois à peine.
La science perd, en Devergie, un de ses représentants les plus remarquables. Né, pour ainsi dire, dans les hôpitaux (son père était employé de l’administration del’Hôtel-Dieu), Devergie fut bercé sur les genoux de Dupuytren, qui lui fit prendre le tablier et le scalpel-d’étudiant dès l’âge de 14 ans. A l’école de ce rude maître il fallait travailler avec ardeur ; ce jeune conscrit de Fart se mit courageusement à la besogne, et à 18 ans il était reçu premier au concours de l’internat.
En 1823, Devergie passa ses examens de doctorat, pour lesquels il n’eut rien à débourser : il avait remporté cinq prix dans les divers concours de la Faculté, les professeurs déclarèrént qu’ils prenaient les frais de-son diplôme à leur charge, en raison de ses nombreux succès scolaires.
Reçu agrégé en 1825, après avoir soutenu une thèse en latin sur les phénomènes vitaux et les forces chimiques, Devergie concourut pour les fonctions de médecin du Bureau central. Il entra en exercice avec ce titre, en 1829.
En 1834, il fut chargé d’un service à Bicêtre ; en 1836, il passa à l’hôpital Saint-Antoine, et enfin, en 1840, il fit son entrée à l’hôpital Saint-Louis, comme successeur du célèbre Biett.
Son enseignement dans cet hôpital spécial eut un retentissement immense. Tous les médecins de Paris allèrent entendre « les leçons de Dermatose », ceux de la province Voulurent les lire, et la Gazette des hôpitaux, qui les publiait, atteignit un tirage peu ordinaire dans les fastes du journalisme médical.
En 1837, Devergie fut fait chevalier de la Légion d’honneur (il fut promu officier en 1859) ; vingt ans plus tard, il vit s’ouvrir la porte de l’Académie de médecine. Le docte corps aurait pu hâter son admission ; il se fit pardonner ce retard en appelant bientôt le nouvel élu à la présidence.
Devergie n’était pas seulement un dermatologiste consommé, dont l’opinion régna en maître dans la science pendant de longues années, c’était encore un légiste des plus remarquables. Déjà, du temps d’Orfila, les tribunaux avaient recours à ses lumières dans les affaires d’empoisonnement et, jusque dans les derniers temps, les parquets le consultaient volontiers pour les questions de médecine légale. Dans sa carrière d’auxiliaire de la justice il eut plusieurs fois le bonheur de faire tomber des accusations mal fondées qui, si elles eussent été maintenues, auraient conduit des innocents à l’échafaud.
Une satisfaction de ce genre lui fut donnée, en 1855, dans l’affaire Duroule et Esther neveu.
Devergie a surtout écrit pour les journaux et les revues de médecine. Il fut le collaborateur fécond des Annales d'hygiène 'publique et de. médecine légale, du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, des Archives de médecine, de la Gazette des hôpitaux et du Bulletin thérapeutique. Il donna aussi quelques articles &YEncyclopédie moderne. Il est presque inutile d’ajouter que tous les médecins sérieux ont dans leur bibliothèque la Médecine légale de Devergie,. et son Traité des maladies de la peau.
Les gourmets de la profession savourent une délicate publication, portant ce titre alléchant : Où finit la raison, où commence la folie? D r Félix Bremond.
{Revue dé littérature médicale, 15 octobre 1879).
Paris. — V. A.Parent, imp.de la Faculté deMédecine,r.M.-le-Prince,29-31