LE PROGRÈS MÉDICAL
Un grand nom médical, un maître distingué vient de disparaître; Devergie, cet éminent médecin, qui a consacré sa longue existence à la recherche de la vérité, n’ayant en vue que le progrès scientifique et l’intérêt de l’enseignement professionnel, a étudié les diverses branches de la médecine avec un éclat que n’ont amoindri ni le temps, ni l’âge.
Devergie (Marie Guillaume-Alphonse), né le 15 février 1798, à Paris, est le fils d’un employé à l’administration des hospices. Dès l’âge de 15 ans, il était l’élève de Dupuytren. A 18 ans, il fut nommé interne des hôpitaux et occupait la troisième place d’une promotion de vingt internes.
Reçu docteur en 1823, il soutint une thèse ayant pour titre : De Vexploration de l'abdomen à l'aide de la vue et du toucher envisagée au point de vue du diagnostic des maladies qui sont du ressort de la pathologie interne. Chef de clinique médicale, puis professeur agrégé de sciences accessoires, à la suite d’un brillant concours, où il produisit une thèse Sur les sources de la chaleur dans le règne animal et le règne végétal , il se met à professer la chimie et surtout la médecine légale, avec une supériorité qui lui assigna un rang des plus honorables dans l’école’de Paris.
En 1827, la chaire de médecine légale de la Faculté devient vacante, et Devergie est naturellement candidat; malgré ses titres, il est écarté du professorat à la suite d’un refus de dispense d’âge d’une année, refus formulé par la main même du ministre dirigeant, l’évêque d’Hermopolis.
En 1829,- il devint médecin du Bureau central, et cinq ans plus tard, médecin titulaire des hôpitaux ; il fut successivement attaché à l’hospice de la Vieillesse (hommes), à la direction des nourrices, à l’hôpital Saint-Antoine, et enfin, en 1840, à l’hôpital Saint-Louis, où il est resté vingt-quatre ans
et où il ouvrit un cours de clinique des dermatoses, qui fut
très suivi.
Membre du Conseil de salubrité du département de la Seine, médecin-inspecteur de la Morgue, Devergie fut également le secrétaire du Comité consultatif d’hygiène près le ministère de l’intérieur.
En 1857, il fut élu membre de l’Académie de médecine dans la section d’hygiène, de médecine légale et de police sanitaire : il avait alors comme concurrent Tardieu. En 1874, les suffrages de ses collègues le portent à la présidence de l’Académie.
Membre fondateur et président de la Société de médecine légale de France, il présida le Congrès international de médecine légale qui siégea à Paris en 1878.
Les écrits de Devergie, aussi nombreux que variés, ont trait à l’anatomie, à la chimie, à la médecine légale, à la pathologie interne, à la dermatologie et à l’hygiène. Dans toutes ces branches scientifiques, Devergie a laissé des travaux originaux. Collaborateur des Annales d'Tiygi'enepubliqueetde médecine légale et de Y Encyclopédie, Devergie a publié un nombre considérable de travaux, de mémoires et de rapports.
La question de la Morgue de Paris, envisagée au double point de vue de l’humanité et de la science, a été en maintes circonstances soulevée et discutée par Devergie. Les notions générales qu’il a données sur cet établissement^ création moderne, les rapports qu’il a publiés sur les inconvénients et les avantages que nécessite une installation et une construction d’une importance aussi capitale, expliquent les modifications et les améliorations apportées à la nouvelle Morgue. — A peine l’installation achevée, Devergie se préoccupe de l’enseignement de la médecine légale ; et, pénétré de la nécessité qui s’impose d’étendre les connaissances théoriques et pratiques des médecins, il entreprend une campagne ardente et tenace, dont le but est de rendre accessible aux élèves l’entrée de l’amphithéâtre de la Morgue. En 1834, ses efforts sont couronnés d’un plein succès ; il fournit aussi aux étu-
diants en médecine les éléments indispensables à l’étude rationnelle de la médecine légale, et procède devant eux, à l’égard des corps examinés, comme s’il s’agissait d’une autopsie judiciaire.
Dans les expertises judiciaires, Devergie ne s’est jamais départi de ces hautes qualités de moralité qui caractérisent le médecin intègre et consciencieux, dont le rôle est de poursuivre et de révéler le vrai avec une, entière indépendance. Sa consultation médico-légale sur une expertise d’empoisonnement faite par Tardieu et Roussin eut un retentissement égal à celui qui eutlieulors de sa consultation sur l’affaire .Duroulle, affaire dans laquelle il reprit et exposa les faits avec une telle lucidité, qu’il parvint à faire casser, par la cour de cassation, un arrêt de la cour impériale d’Evreux.
Ses travaux sur la dermatologie ont paru à une époque où les affections cutanées étaient peu connues et lui ont valu un public nombreux à sa clinique de l'hôpital Saint-Louis. Le Traité des maladies de la peau qu’il publia contribua largement à vulgariser l’histoire et la thérapeutique des dermatoses, et plaça Devergie au premier rang parmi les dermatologistes français. A-. Josias.
{Le Progrès médical , 25 octobre 1879.)