‹ Alphonse AsselbergsChapitre 1 sur 12 · Alphonse Asselbergs (1839-1916) · texte numérisé non relu

Alphonse Asselbergs (1839-1916)

Asselbergs est mort, dans sa soixante-dix-septième année, au mois d’avril 1916. Il s’est éteint en pleines ténèbres, au cours du tragique sommeil de son pays. Il a disparu à l'heure où tous les événements s’effaçaient, où S'amortissaient toutes les nouvelles, dans le bruit sourd et obsédant de la guerre. Dans quelques rares groupes on chuchota son nom, on annonça que le défunt avait fait à l'Université de Bruxelles un legs de cent mille francs. Ce fut tout. À ce moment-là toutes les voix qui auraient pu faire résonner ce nom, le faire sortir, comme ceut été justice, de l'oubli dans lequel il Sétait depuis trop longtemps enfoncé, observaient le silence. Asselbergs est parti discrètement.

Eut-il souhaité cela? Était-ce le dédain de la gloire ou le regret de ne l'avoir pas complètement étreinte qui l'avait enfermé, depuis vingt ans, dans l'isolement, dans la retraite, sans d’ailleurs le faire renoncer au travail opiniâtre ? :

Peut-être, lorsque nous aurons dit tout ce que révèlent le long et tenace labeur, les œuvres innombrables, les inquiétudes et les souffrances de leur élaboration, les étranges contradictions de la vie et de la pensée de ce peintre cultivé et passionné, peut-être osera-t-on répondre à cette question. ;

Mais quelle que soit la réponse, cette vie et cette œuvre doivent être mises en pleine lumière. Elles ont

été mal connues. Et il importe que rien ne soit inexactement apprécié, ne soit déformé de ce qui appartient à l’une des plus fécondes périodes de l'histoire de notre art. Asselbergs fut l’un des beaux ouvriers de l'école de Tervueren, et l’un des fondateurs de la Société libre des Beaux-Arts. Asselbergs fut le compagnon de lutte d'Hippolyte Boulenger. Asselbergs fut parmi les plus tourmentés d’entre les chercheurs qui dégagèrent la peinture flamande des entraves nouées par la convention. Pour cela, même si son art eut des défaillances, son cas est passionnant, et l'oubli qui l’envelopperait serait injuste.

L'oubli, le peintre, vivant, l'a connu. Parmi les papiers qu'il a laissés, j'ai trouvé, transcrite sur feuille volante, cette pensée :

« Est-il rien de plus triste que le déclin de l'artiste vieilli, seul, oublié, et qui, amoureux toujours de l’art qu'il a illustré, voit une nouvelle formule triompher? »

Pour éprouver ce que cette plainte, formulée souvent, hélas, par de vieux artistes survivant au temps dont ils furent, à l’art qu'ils contribuèrent à créer, a de déchirant, il faut avoir vu le décor, respiré l'atmosphère de cette fin de vie.

- J'ai pénétré dans la maison d’Asselbergs deux mois après le décès de son propriétaire. Déjà, des mains respectueuses avaient partiellement réparé la longue œuvre accomplie par le temps et jamais contrariée par le maître du logis. Mais ce qui subsistait des aspects lentement composés par la volonté récemment morte était encore étrangement insolite et émouvant ; devant ces aspects, nulle âme sensible n'eut pu échapper à la soudaine emprise du mystère, au désir ardent de le déchiffrer, de chercher, de poursuivre les traces de celui qui avait vécu là, qui avait voulu et maintenu cela.

La curiosité malaisément se serait satisfaite. Du moins elle se fut égarée s'il y avait eu, pour la guider, ce seul étrange décor. Il paraissait si lointain ! De cette maison, de ce jardin, il semblait que l'hôte eût disparu depuis longtemps, très longtemps déjà ; que la mort y fût entrée jadis et que, sur elle, on eût fermé la grille pendant dix ou vingt ans, qu'il n'y eût plus eu là nulle vie sinon celle des araignées tissant leurs toiles, celle du lierre entêté étouffant lentement les arbres.

C'est rue de Forest, à Uccle, à deux cents mètres de la populeuse chaussée d’Alsemberg et de la vieille guinguette du « Spytigen Duivel», une maison de campagne construite il y a soixante ou soixante-dix ans, bien avant que l'agglomération n'eùt envahi le beau village. Le jardin est vaste, planté de vieux arbres, si serrés et si touffus que du rez-de-chaussée de la maison :1l est impossible de deviner le ciel; de même, lorsqu'on a

franchi la grille, on ne peut distinguer la maison enfouie dans la verdure. Dès l'entrée, c'est l'impression de l'abandon : le haut tronc d’un sapin mort, abattu par le vent, raie le fond de la futaie de sa chute menaçante, arrêtée par les branches voisines en un geste de secours. Il y a de grandes pelouses; le lierre les envahit, les submerge d'une avancée têtue à laquelle nulle main humaine ne fit obstacle. Il y à, — il y a eu — des allées; mais le taillis les obstrue, Il y a — il y a eu — une char-

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mille; il ne reste plus qu'une armature métallique autour de laquelle s'enroulent des tiges desséchées. Voici, sous le lierre, des pierres disjointes, au bout de ce chemin au trois quarts effacé. Écartons les branches emmêlées ; approchons de ces pierres ; c'est un escalier. Bravons l'enchevêtrement des plantes et des arbustes, et gravissons ces marches. Elles aboutissent à la porte d'un pavillon. Depuis quand cette porte est-elle close? La serrure mangée de rouille, les gonds rongés, l'accumulation de poussière sur le seuil et le délabrement de ce que fut ce nid de repos répondent: « depuis toujours ». À travers les vitres ternies on aperçoit une statue de

plâtre et des toiles d’araignée. Depuis quand plus personne na-t-1l foulé ces degrés de pierre, depuis combien de temps personne n'est-il plus venu rêver en cet endroit ménagé jadis pour le rêve, pour le recueillement, sous la fraicheur et le bruissement des feuilles ? Depuis combien de temps cette joie est-elle abolie, n y a-t-1l plus dans ce jardin un être vivant pour venir la goûter ?

Depuis des années, évidemment, il n'y eut plus de promeneur dans ces allées couvertes de mousse et dont on a peine à suivre le dessin sous les branches enlacées, on ne s est plus assis sur ce banc vermoulu, devant cette statue écaillée, ligotée par des lianes. Un être vivant, si défendu qu'il füt contre le langage muet des choses, neüt pas toléré la mélancolie presque tragique de cet amour de plâtre blème, détachant sa silhouette d'enfant flétri sur un fond d'arbres morts. Il n’est pas d'homme assez fort pour vivre dans pareil décor, pour résister aux sensations de malaise qu'il suscite. Tout cela à été fait par le temps en dehors de la présence humaine. Ainsi a pu pousser cette fougère sur les marches du perron, ainsi a pu Sseffriter le badigeon de cette façade. La maison, sans doute, était close, était vide...

Mais non, mais non. La maison n'était pas vide. Quelqu'un l’habitait, quelqu'un se promenait dans ce jardin, écartait les branches pour s'enfoncer dans la broussaille ; quelqu'un terminait une vie laborieuse, une vie à de certaines heures brillante, une vie illuminée par l’art, ennoblie par la plus haute ambition, dans ce décor oppressant ; une volonté, tenacement, veillait à ce que rien n’entravât l'œuvre de la nature se détruisant

un

elle-même, à ce que personne n empêchât la fougère de pousser, le lierre de livrer aux pelouses, aux arbres, son assaut meurtrier, ne touchât aux victimes, n’enlevât les troncs morts autour du pauvre amour livide.

Un homme vivait là, décidé, farouchement décidé à empêcher, et de sauver ce qui allait mourir, et de rien effacer des vestiges de ce qui avait vécu. Il fallait respecter même le lierre sous lequel insensiblement disparaissait cette basse et lourde porte que, pourtant, cet homme franchissait fréquemment : la porte de l'atelier où chaque jour il rejoignait son œuvre et ses rêves. Le sombre feuillage un moment écarté retombait, comme pour mieux enfermer l'ermite dans sa solitude ; 1] semblait que les tiges dussent, quelque soir, en se nouant, l’emprisonner pour jamais.

De quelle trempe exceptionnelle était l'être capable de vouloir et de subir cet environnement chaque jour plus étroit de la mort? Quelle pensée se crispait en lui, quelle force mystérieuse ou quelle aberration conduisait cette volonté ?

Enigme très vite passionnante. Soudaine tentation de chercher, de faire revivre l'âme humaine du vieux décor, le promeneur du parc endormi, la figure derrière les vitres empoussièrées de la fenêtre, le maïître disparu de la façade en ruines.

Avec de la curiosité enfiévrée, on pénètre dans la maison. Une sensation de froid tout de suite, malgré le soleil ardent qui tâche, sans y parvenir, d'égayer le grand jardin. De nouveau cette impression impérieuse : «il y a très longtemps, très longtemps... »

Tout est abandonné, tout est terni, tout est privé

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de la caresse, de la sollicitude des mains vivantes: tout a limmutabilité du passé auquel rien ne succèda. Les dalles de ce vestibule sont disjointes, les orneménts Louis XV appliqués sur les murs blancs sont mal assujettis, dans ce grand salon où la lumière pénètre malaisément à travers un grillage, des lambeaux de la somptueuse tapisserie de cuir de Cordoue se boursoufflent et se détachent sous l’action de l'humidité. Cet autre salon et la salle à manger ont leurs meubles intacts ; mais le papier de tenture est très ancien, décoloré, taché de moisissure; les plafonds sont noirs, les portes grincent dans les chambranles qui craquent. Et tout date, tout, jusqu au moindre bibelot, jusqu'au plus humble ustensile, est de mode désuète. Il y a des splendeurs : des tableaux choisis avec le discernement le plus sûr ; mais tous datent eux aussi : c'est un pastel de Lauters, c'est une grande toile, rude et vaste et sombrement ardente, de Fourmois ; ce sont des études d'Huberti, de Boulenger, de Coosemans, de Raeymaeckers, de Dubois, de Crépin, de Van Camp; ce sont des fleurs délicates de Me Louise Heger,; c'est un ‘t Scharner, cest un petit Corot tendre et éthéré. Le cabinet d'un amateur très éclairé d'il y a quarante ans; oui, d'il y a quarante ans, puisqu'il n’y à pas un nom récent, puisque les cadres sont dédorés et s'écaillent et paraissent contemporains de ce grand portrait signé Lambrichs, portrait d'un juge au tribunal de commerce, corpulent, imposant et noir, portant dans l'expression, dans l'attitude, la marque du bourgeois de Bruxelles de 1870.

Le portrait, c'est celui de l’ancien propriétaire de la maison. Son fils, le peintre, a acheté les tableaux; il

en a illuminé le foyer paternel ; mais il n'a rien modifié à l'aspect de celui-ci, rien, rien, comme il s'est obstiné à ne point toucher à un arbre du jardin, comme il a refusé de détourner le lierre qui lentement envahissait la porte de l'atelier.

Pendant plus de cinquante ans, il a occupé, dans cette maison la même chambre, sans y rien changer. Elle avait été aménagée, jadis pour le séjour d'été seulement, au second étage de la maison de campagne. Il y avait un lit ancien, de chêne, à baldaquin, une toilette sommaire, une armoire plus sommaire encore, et pour tout ornement, une vieille lithographie représentant une jeune femme au visage romantique. Cette chambre est intacte, intacte au point que le balcon de bois ouvrant sur le jardin, n'a jamais été réparé et menace ruine. Il ne fallait pas y toucher, il ne fallait toucher à rien, à rien dans cette chambre, à rien dans les greniers où s'accumulaient les objets inutiles, les vieux papiers, les vieux livres, à rien! Rien de ce qui avait été ne devait disparaître ; rien ne devait se modifier sinon par le temps, comme changeaient insensiblement de nuance les boucles de cheveux des morts pieusement conservées dans des enveloppes aux nœuds de rubans décolorés. Les choses devaient mourir de vieillesse, exténuées mais respectées, et leurs restes devaient paisiblement devenir poussière à la place où elles avaient rayonné.

Dans l'atelier, l'impression se prolonge et se confirme. Derrière la petite porte gothique presque cachée par le lierre, grimpe un long escalier étroit et raide, étrangement éclairé d’une lumière confuse tombant d'un invisible lanterneau ménagé tout-là haut dans une sorte

de soupente ; lumière furtive, sournoise, fantastique, mystérieusement versée comme en un tableau de Rembrandt, mesurée de façon à laisser seulement entrevoir les aîtres, à rendre l’ombre sensible et frissonnante. Enfin, voici, à l'étage, la grande salle où le peintre travaillait. Ici nous sommes en pleine ur La verrière est large et haute ; | eu a encore une fenêtre s'ouvrant à l'ouest sur un balcon spacieux:

le vaste ciel, la futaie du jardin, plus Join le village d'Uccle, les champs, les maisons de la banlieue, les capricieux et majestueux rideaux d'arbres du Brabant, la magie de la lumière changeante, avec ses gazes légères et ses lourds crêpes, de notre pays. La joie de YEUX. Mais le n'est pas joyeux. Il y règne un grand désordre : les châssis et les toiles s'entassent le long des murs et sur les chevalets. II y a, aux murs de très belles choses : une grande esquisse de Boulenger, au ciel pathétique ; surmontant une cheminée monumentale, une élégante nature morte de Fontaine aux tons discrètement

châtoyants ; et puis d'innombrables études évoquant Genck, Kinroy, Houffalize, Fontainebleau, l'Algérie. Tout cela formerait ailleurs un ensemble vivant, vibrant, invitant à la curiosité voluptueuse, à la chaude contemplation.

Pourquoi donc fait-il triste dans cette salle claire, pleine de belle peinture ? Parce que, ici encore, le passé seul existe, obsédant et sans prolongation dans le présent. Ici encore le temps s'est arrêté : les vieux meubles de chène ne sont plus cirés, la lumière ne dore plus les saillies de leurs sculptures ; sur les tables, les fardes bourrées de papiers n'ont plus de couleur, et la poussière les couvre; les pâtes jadis éclatantes et souples sont desséchées sur les lourdes palettes ; les livres nombreux sont gris de poussière, et, regardez : il n'en est pas un à la couverture fraîche, au titre jeune. La curiosité du lettré s'est promenée de Voltaire à Diderot, à Chamfort; l'artiste a aimé les grandes œuvres de la critique d'hier; il a même connu les premiers livres des éveilleurs de chez nous, de Picard, de Lemonnier. Il a beaucoup, beaucoup lu ; mais il a fait halte à un certain moment. Il a tout conservé jalousement ; mais il n'y a pas de livres jeunes. Il n'y a que le passé, il n'y a que le passé si sombre lorsqu'il ne se continue pas jusqu à nous, lorsqu'entre ses lointains et nous une borne est dressée.

L'homme qui, volontairement, achève sa vie, solitaire, devant des souvenirs qui s'éloignent, qu'il retient, mais qu'il ne veut pas rattacher aux jours nouveaux, l'homme qui demeure ainsi seul et farouche, le regard fixé sur la borne, est quelquefois un égoïste, quelquefois

un avare, et quelquefois un tendre cachant sa sensibilité, ou un désabusé, un découragé, un inquiet.

Qu'était donc Alphonse Asselbergs mort à soixantedix-sept ans dans cette maison dont il avait, bien avant sa fin, banni la vie?

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Il avait trop soigneusement conservé toutes les traces du passé pour qu'il soit difficile de répondre. Il avait tout gardé, tout jusqu'aux livres de commerce de son père depuis 1835: dans les fardes encombrant son atelier et une pièce voisine, tout était étiqueté, noté, enregistré, évoqué ou prévu. Il y avait, à côté du brevet dé capitaine de garde-civique de son père, datant de 1849, son propre extrait de naissance; et 1l y avait aussi des indications, des adresses, des recommandations méticuleuses relatives à ses dernières volontés.

L'extrait de naissance porte qu'à Bruxelles est né, en l'an 1830, le 19 juin, Alphonse Jean-Baptiste Asselbergs, fils d'Henri Nicolas Auguste, et d’Adrienne Joséphine Aline Lequime, conjoints.

Les deux noms : Asselbergs, Lequime, sont ceux de familles notables de la bourgeoisie commerçante de Bruxelles au commencement du XIXre siècle, de cette bourgeoisie laborieuse, économe, de mœurs gourmandes mais simples, encore provinciales. Bruxelles, en ce temps-là, n'était pas une grande ville. La Senne coulait encore à ciel ouvert dans les modestes quartiers du centre; où sont aujourd'hui la Bourse et les boulevards, 1l y avait des quais étroits, des ruelles aboutissant à de vieux ponts, des marchés en plein vent et des fontaines; 1l y avait de vieilles hôtelleries où remisaient les diligences, de rares cafés à table d'hôte; on

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nie, à la Philharmonie, au Cercle du Commerce, et

se rencontrait au Grand Théâtre, à la Grande Harmole dimanche, à l’Allée Verte, promenade élégante.

La famille Asselbergs habitait une maison voisine

édait près de cette Allée

de la papeterie qu'elle poss

enfance d'Alphonse

Verte, aux environs du Pont du Rivage, dans le

quartier des bassins de batelage.

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Asselbergs. Je sais seulement que, jeune encore, il perdit sa mère et que, lorsqu'il avait vingt ans, son père était remarié à une jeune femme de notable famille bourgeoise, elle aussi — depuis assez longtemps pour que les enfants nés de ce second mariage eussent déjà trois et quatre ans.

Il avait un frère, Émile, du même âge que lui à peu près, et avec qui 1l vécut étroitement uni. J'imagine, le père Asselbergs appartenant à l'opinion libérale — il faisait partie d’une loge maçonnique — que les fils firent leurs études à l’école moyenne que l'on appelait alors les Finances, située rue Terarken, puis à l’Athénée voisin ; et chaque jour le jeune Alphonse Asselbergs faisait le trajet pittoresque conduisant des Bassins au quartier de la rue des Sols, en traversant la Senne et les vieilles rues qu'elle baignait, toute cette cité accidentée aux antiques façades patinées par le temps dont le bon peintre Van Moer nous a laissé des souvenirs si chaudement colorés.

Sans aucun doute, le gamin avait le regard attentif, curieux des lignes et des couleurs, puisque des carnets de dessin datent du temps où 1l était àgé de onze ans seulement. Très tôt se manifestait la vocation du peintre, le goût artiste. Et ce goût devait s'aviver aux spectacles offerts au collégien durant les courses quotidiennes entre la maison paternelle et l'école, à travers ce vieux Bruxelles où riaient les lignes et chantaient les couleurs, sous le ciel mouvant du Brabant aux nuages roulant sans cesse l'ombre dans la lumière. Façades blanches, grises ou noires où le soleil parfois promène des taches d’or, toits de tuiles, cheminées de briques

harmonisant toutes les violences et toutes les douceurs des rouges patinés par les pluies; silhouettes sur le fond bleu, blême ou blanc du ciel ; reflets somptueux dans l'eau pauvre; étroites perspectives de rues enserrant l'ombre et rampant vers une issue de lumière, vers les vieilles pierres d’une tour aux saillies noires et blanches; portes cintrées, perrons, ornements délicats sous le crépi d'ocre, allées sombres, cours claires, éclats soudains de verdure dans les caprices des vastes demeures à ailettes, à bretèques, à tourelles, des berges étroites aux parapets à arabesques, des ponts en dos d'âne et des jardins de cabarets.

Décor riche en beauté, chatoyant de couleur, plein de gravité et plein aussi d’éclats de rire, décor fait pour éveiller à chaque pas la fantaisie et la volupté d'un artiste, et dans lequel il semble que düussent se multiplier les Brouwer et les Craesbeke.

Mais ce n'était plus le temps des peintres insouciants, bretteurs et fous. Brouwer, vers 1850, s'appelait Jean Baptiste Madou ; la fantaisie était sage, et dans le Bruxelles d'alors, la folie était contenue.

Elle l'était surtout dans le monde respectable de bourgeoisie riche, où était né Alphonse Asselbergs. Ce monde là était attaché à la règle, aux soucis de la prévoyance, aux habitudes de modération et de réflexion calme. A cette bourgeoisie de Bruxelles on a reproché souvent sa sagesse excessive mesurant les élans, un grand attachement à la règle établie, à l’ordre, à l'habitude. Chez elle s’accentuaient la prudence, l'inquiétude devant l'aventure qui marquaient, en ce temps-là, toute les populations de nos provinces. Ce n'est point le

moment de rechercher les causes profondes d’un pareil état d'esprit. Pourtant, on peut le constater en passant, cette bourgeoisie, comme tout ce peuple, fut toujours énergique ; mais elle sortait d'une série de longues épreuves ; des grandes aventures elle avait toujours été la victime : si, durant le dix-huitième siècle, elle s'était engourdie, c'est qu'elle était exténuée par la résistance opiniâtre aux grands aventuriers qui l'avaient opprimée, par les luttes livrées sur son sol. Enfin des épopées récentes de la Révolution française et de l'Empire elle avait subi les répercussions violentes sans pouvoir espérer la satisfaction de ses propres aspirations. Elle n'avait pas participé à ces grands événements : on lui avait imposé leurs conséquences, brutalement. Et les hommes qui les lui avaient apportées n'étaient point parmi les nobles figures de ce temps. Cette fois encore, comme depuis des siècles, de l'aventure épique elle n'avait connu que les moins beaux acteurs. Il n’y avait rien d'étonnant à sa circonspection. La race qui avait fourni les luttes audacieuses, les insolentes et tenaces révoltes pour la liberté des communes, la race intraitable avait été le jouet de trop d’intrigues, l'enjeu de trop d'entreprises. Elle était devenue prudente, et elle s’appliquait à maïitriser sa véhémence, à discipliner sa frénésie.

Le bourgeois de Bruxelles aimait les situations stables, la vie bien ordonnée. Il avait gardé le goût de l'abondance et du faste; mais l'esprit de prévoyance, la crainte de l’imprévu, de l’incertain, le gardaient de l'excès, du caprice, le faisaient parcimonieux, le détournaient des voies nouvelles, des œuvres hasardeuses. Il sacrifiait encore au vieux sensualisme du Flamand et .

du Brabançon, il allait encore à la kermesse; mais le lendemain 1l reprenait sa tâche coutumière, pour mesurer strictement, le soir, à l'heure du loisir, sa ration de bière et de tabac, en devisant, dans le cabaret paisible, avec pondération. Certes, il admirait l’art, il éprouvait de l'orgueil à évoquer tout ce que lui avait donné son pays, il était fier de ses grands artistes. Mais 1l considérait avec un peu d’effroi ceux qui osaient tenter de marcher sur leurs traces, d’embrasser une carrière aux problématiques profits.

C'est dans ce monde laborieux et sage, dans ce monde aux fortes qualités traditionnelles, où de père en fils on travaille avec une tenace régularité à des tâches bien délimitées, qu'est né, qu'a été élevé Asselbergs. Monde intelligent, plein de vigueur, monde vaillant, qui vient d'accomplir encore une révolution, mais que trop de secousses ont fait aspirer au repos, au calme, à l'existence réglée, à l'ordre immuable, et qui bride ses instincts tumultueux, ses rêves, sa fantaisie.

En l'adolescent qui termine, vers 1857, ses études à l'Athénée de Bruxelles, ces instincts sont vivants. Nous en avons la preuve dans les innombrables dessins exécutés bien avant cette date, aussi dans ce que nous révêleront des premières années de la vie du jeune homme les carnets où sont annotées les dépenses. Mais la passion de l'ordre et la peur de l'aventure sont puissantes elles aussi : il suffit, pour en témoigner, de l'existence mème de ces carnets soigneusement tenus et conservés jusqu à la mort.

Et cela fait le cas d'Alphonse Asselbergs passionnant dès avant que s'ouvre la carrière du peintre, avant

même que l'on connaisse, que l'on aborde l'œuvre. Cette vie commence dans une lutte d'où l’art sort victorieux. Ce n'est pas seulement l'’antagonisme classique,

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L'industrie des parents est prospère. L'aïiné a là sa place marquée, sa situation faite. Il n'a qu'à vouloir : l'opulence lui est promise. La vie sera facile avec l'héritage assuré. À vingt ans, Alphonse Asselbergs devient un des collaborateurs de l'industrie paternelle. Il voyage en Belgique, visite les chents de la papeterie. Ses études ont été dirigées vers cette activité. A l’Athénée, il a suivi les cours de la section professionnelle. Il a fait des travaux techniques : dans ses cartons on retrouve de belles épures d'organes de machines. Il apprend sérieusement l'allemand et l'anglais. Dans ses premiers agendas les notes sont fréquentes qui ont trait à des leçons de langues, à des lectures anglaises et allemandes. Il est tout à fait engagé dans la carrière industrielle, il sy intéresse, puisque nous trouvons, en tête du carnet de

1861, cette annotation : « Livre pour constater les béné-

fices sur chaque sorte de papier en une année », et cette autre : « Machine à couper les enveloppes ».

C'est décidé. Il sera industriel. Il succèdera à son père, avec ses frères sans doute, dans l'exploitation de la papeterie. Oui, c'est fait. Il travaille déjà.

Pourtant... pourtant, il y a autre chose dans sa vie. En juin 1860, il note : « Visite à M. Huberti». Quelques jours plus tard, il enregistre cet achat : « Ocre jaune brûlée, brun de Bruxelles, siccatif »; puis, en août : « divers tubes, toile à peindre » ; et encore en septembre: « couleurs pour études », le même jour où il achète deux morceaux de musique : la /wive et Freyschütz.

Dans ces agendas si soigneusement tenus de 1860 à 1916 — la dernière annotation est du 25 mars et l'écriture est hésitante — on peut suivre pas à pas la vie d'Asselbergs de vingt à soixante-seize ans; et par eux s éclaire l'étrange dualité dont cette vie a souffert. Leur seule existence, d'abord, l'obstination à observer durant cinquante-cinq années une règle adoptée dans la jeunesse, cet ordre méticuleux qui fait se souvenir d'une dépense de quelques centimes; cette fidélité à l'habitude qui renouvelle cinquante-cinq fois l’achat annuel du même agenda dans le même magasin de la rue de la Colline; enfin la persévérance avec laquelle sont conservés ces carnets — ces petits carnets noirs pleins de chiffres, et dont la collection fait à cette vie une trame monotone et maigre — tout cela c'est la marque du vieux bourgeois commerçant, c'est l’origine, ce sont les mœurs du Bruxellois de 1860, membre de la Société du Commerce. |

Mais parmi les brèves annotations quotidiennes, combien sont en désaccord avec cet esprit, avec ces mœurs! Dès le début se mêlent étroitement les habi-

tudes de parcimonie et les saccades de prodigalité. Le

jeune homme voyage pour les affaires de son père; lors-

qu’il descend du train ou de la diligence, il note

avec précision ses menues dépenses de route, jusqu'au

pourboire donné au porteur de la marmotte. Mais à Bruxelles, il mène l'existence de la jeunesse dorée

d'alors. Le soir, il est au Casino, il est au Cirque, il est.

au Grand Théâtre. Il s'évade pour un RICtS à Ostende, pour une partie de chasse. |

Il est très soucieux d'élégance ; ses commandes au tailleur sont répétées et très grosses ; 1l fait une extraordinaire consommation de gants, de cravates, de bottes à l'écuyère, de bottes de chasse, de boutons et d'épingles d'or, de parfums aussi. Il dine beaucoup au restaurant, modestement, avec son frère Émile. Mais certains soirs il dépense, chez Lantoine ou dans quelque autre cabaret de luxe où 1l soupe en tête à tête, cinquante ou soixante francs, ce qui, pour ce temps-là est énorme, comme l’est le coût — cinquante-sept francs — de telle partie de campagne à Groenendael. Fréquemment il fait des promenades en « vigilante », luxe encore exceptionnel à cette époque. Et le lendemain de ces jours où l'on n'a pas compté, on note : « bière, pain et fromage : O,42 ».

Cela n'a, à Bruxelles, entre 1860 et 1870, rien d'insolite. Tel est l’état des mœurs bourgeoises ordonnées, disciplinées et pourtant agitées par les vieux appétits de volupté et de faste de la race. Il n’est pas de pays où le

carnaval voie des déchaînements comparables à ceux qui secouent tout-à-coup cette population ordinairement si sage. Chaque année, dans les carnets, la saison du carnaval de Bruxelles est marquée par des dépenses larges : Bal au Grand Théâtre, au Lyrique, à l'Alcazar, à la Grande Harmonie, Bal du Commerce, nombreuses

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