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seau. Il est attiré vers les lieux où le maitre à travaillé. En juillet, il va passer quelques jours dans la forêt de Fontainebleau, erre autour de la Mare aux Fées, du Bas-Bréau. Il est tenté par les arbres héroïques. Et en octobre, 1l va s'installer à Marlotte ; de là il passera à Barbizon pour ne rentrer à Bruxelles qu'en août; en octobre, il repartira pour Barbizon et il n’en reviendra qu à la fin de mai. Il a donc travaillé dans la Forêt de Fontainebleau d'octobre 1875 à mai 1877, avec une interruption de deux mois. Il y a eu pour compagnon tantôt Coosemans, tantôt Baron. Et il a évidemment étudié les maîtres français. Il allait fréquemment à Paris, visitait les expositions, les collections, prenait des notes sur Rousseau, sur Daubigny, sur Diaz, sur Dupré, Sur Fromentin, lisait le Rousseau de Sensier, le Daubigny de Henriet, puis la PÆysiologie des Couleurs de Brücke et l'Opñique et la Peinture de Helmholtz.
Je crois qu'il lisait, je crois qu'il raisonnait avec excès. Sans doute ils sont trop nombreux les artistes qui sabandonnent entièrement à l'instinct et négligent d'acquérir les certitudes permettant de contrôler la valeur de ses suggestions ; mais Asselbergs en qui vivait la dualité que nous avons signalée, Asselbergs, précis, ordonné et défiant, eut dû s'abandonner davantage. II raisonnait trop, faisait trop de science, écrivait trop de notes. Son travail devenait trop esclave de la vérité, trop hésitant devant les nécessaires audaces de l'interprétation personnelle par la simplification, par le style. « L'œil de pigeon » redevenait tyrannique. Plus désespérément qu'auparavant, le peintre se criait à lui-
même : « Je suis trop affirmatif ! » Et son labeur, dans cette lutte constante, se faisait douloureux.
Ce labeur, durant les dix-huit mois de Fontainebleau, fut énorme. Les fruits furent de valeur inégale. Il y eut de la force intense, concentrée, de l’éloquence synthétique, et il y eut parfois de la froide analyse, de l'effort crispé qui s'émiettait. Encore une fois, Asselbergs semblait avoir choisi le pays pour lui le plus dangereux. Dans cette forêt de Fontainebleau les arbres se singularisent en des gestes détachés ; chaque branche a sa vie propre dans son mouvement nettement dessiné ; ailleurs la forêt est héroïque dans son vaste ensemble ; ici le tronc au corps noueux se délimite souvent sur le fond froid d’un rocher. Tout est distinct, tout invite à la précision, à cette terrible précision vers laquelle notre peintre est trop entraîné, qu'il doit redouter par dessus tout. Il s'en rend compte, mais telle est sa conscience qu'il ne se dérobe à aucun péril : 1l s'applique, par exemple, à peindre une grande étude, minutieuse, littérale, d'un chêne fameux qui aura sa place dans un grand tableau projeté. Inévitablement certaines œuvres souffriront de cette ponctualité scrupuleuse; dogmatique : chaque chose y sera trop apparente, le paysage sera trop fidèlement inventorié, et l'unité d'impression sera détruite. Mais d'autres puiseront dans cette conscience une exceptionnelle puissance. Parfois, lorsque l'artiste quittera la pleine forêt, contemplera un horizon plus profond, une grande émotion s'exprimera, et l'unité s'établira malgré la vision trop catégorique, malgré les détails; ceux-ci se coordonneront dans le puissant embrasement de la lumière leur im-
posant un langage commun. Et ce sera la sincérité émouvante, l'éloquence aiguë, articulée, du /our de Mars à la Mare aux Fées, où les défauts de l'artiste sont présents mais vaincus, asservis, de l’Æulomne à Belle-Croix, du Beau Jour d'Hiver et de l’'Aufomne a la Mare aux Fées, de la Mare au Plateau de Belle- Croix. |
C'est surtout l'hiver qu'Asselbergs a travaillé à Fontainebleau, à l'heure où lesarbres dépouillés montrent les lignes sévères de leur squelette grelottant. Il a peint plusieurs fois Marlotte sous la neige, en de petites toiles éclatantes et rudes. Dans un grand tableau : la Forêt au Bas-Bréau, l'été a une splendeur tragique en des verts fulgurants ; dans un autre: Ævanf l’Orage, la lumière, sur les couleurs châtoyantes, sur les choses qu'elle enveloppe d'un style ample, d'un même frisson, est pleine de drame. Toute l'œuvre accomplie durant ces dix-huit mois dit la lutte, la lutte douloureuse, la victoire qui laisse le vainqueur inquiet, meurtri, nostalgique.
À la fin du carnet de Barbizon, on trouve deux notes significatives. Celle-ci d'abord :
« Je dois voyager seul pour faire mes études, parce qu'un peintre de talent qui vient avec moi ou même dont je vois seulement le travail le soir, me décourage ; et je ne produis plus rien. Être seul m'anime au travail. Je Sais ce que je veux et je ne pense qu à ce que je fais. »
Animosité, jalousie envers les vieux amis qui parfois travaillent avec lui à Barbizon ? Non. Autre chose dont il ne se rend pas compte exactement, et que la note suivante nous explique :
« Plus je vois la forêt de Fontainebleau avec toutes
ses splendeurs, plus je sens que Kinroy, avec ses terrains, ses arbres, ses mares et ses joncs, est beau à peindre. Je dois y retourner... »
Ce ne sont pas ses compagnons qui gênent Asselbergs à Marlotte et à Barbizon : c'est la nature qui lui est étrangère, et tout ce quil lit pour se rapprocher
d'elle. II a été attiré à Fontainebleau par les œuvres des autres ; et, sans qu'il s'en rende compte, les œuvres des autres sont entre la nature et lui. Il n'est pas seul dès que, devant une grande toile, il doit méditer. Il l'est seulement lorsque, saisi par un aspect passager, 1l brosse rapidement, sans réfléchir, une de ces nombreuses études, si larges, si vigoureuses et si chaudes qui sont la richesse de son atelier. Et il songe confusément, avec tristesse, à Kinroy, sans doute aussi au Brabant ou à la Meuse, aux aspects devant lesquels son instinct de peintre s'est éveillé, à la nature familière où l'on est seul parce que le langage des choses se confond avec
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notre propre pensée, où pour comprendre, on n’éprouve pas le besoin d'ouvrir un livre, d'interroger quelqu'un,
où l'on communie avec le paysage, avec le ciel, sans faire effort.
Ces notes sont écrites en 1877. Rene ne retournera plus à Fontainebleau. Il ne peindra plus hors de son pays, sinon par hasard, au cours de quelque voyage entrepris pour une cause étrangère à son art. Il ira faire des cures à Plombières, et esquissera, par besoin de travailler, un coin des Vosges; pendant un long voyage, avec un frère malade, en Suisse, en Italie, à Nice, 1l peindra, de c1 de là, une petite toile, mais par curiosité ; et 1l dira dans des lettres, son manque d’enthousiasme pour San Remo, où, écrit-il, de quelque côté qu'on se tourne, on contemple toujours le.même paysage. Il travaillera à Kinroy, à Genck, à Uccle, à Waesmunster, à Modave, à Houffalize, à Francorchamps, à Beaufort, à Moerbeke, à Coxyde. Il ne regrettera pas, puisque ce temps lui donna certaines de ses œuvres les plus fortes, les mois passés à Alger et à Fontainebleau. Il ne méconnaitra pas l'influence féconde des luttes livrées là et des victoires péniblement conquises. Mais désormais il sabandonnera davantage à lui-même ; il ira vers les grands horizons qu'il aime : eu Campine et en Ardenne; ou il demeurera dans ce Brabant où la beauté du ciel lui fut révélée et où, dès ses débuts, il a peint les /7eux Etangs, le Chemin de Szockel, Avant la Grêle. 1 ne retournera pas à Fontainebleau malgré le grand succès obtenu au Salon de Paris de 1877, au Salon de Gand de la même année, par le Jour de Mars à la Mare aux Fées que l'État
belge lui achète pour le Musée de Bruxelles. Dès le mois de juin 1878 1l est à Kinroy.
Il serait vain de suivre l'artiste pas à pas dans son labeur, d'énumérer et de décrire chacune de ses œuvres. Il en a catalogué lui-même près de deux cent cinquante, sans compter les pastels et les études retrouvées par centaines dans son atelier, — ces études si travaillées et qui, dans une exposition d'aujourd'hui, sembleraient des tableaux très poussés. On ne peut songer à analyser tout cela. Il importait seulement, à l'heure où l'on va grouper en une exposition un certain nombre d’entre ces travaux, où l'on va faire revivre un artiste trop discret et qui lui-même s’ensevelit dans l'ombre, de dégager les conditions dans lesquelles s’accomplit le labeur de cet artiste, évolua ce talent et naquirent ces œuvres. |
Nous avons vu à travers quelles luttes intérieures la volonté du peintre et la passion de l'art se fixèrent. Nous avons vu combien douloureuses furent les recherches inquiètes, fièvreuses d'un esprit averti, analysant sans cesse et s’efforçant d'accorder un idéal élevé d’art hardi, d’art novateur, et les suggestions d’une nature encline à la méthode, à l'observation méticuleuse. Cet accord souvent s'accomplit. Il s’'accomplit dans le So/ez/ couchant en Campine, le tableau du Musée d'Anvers. Ici comme dans la Mare aux Fées, Asselbergs a domestiqué son instinct : le spectacle est vaste, une volonté crispée a discipliné la vision; l'œil a tout vu mais a su tout subordonner à la grande impression sous la couleur savante et le style qui donnent à toutes choses un même frémissement. Il s'’accomplit
dans un Couchant à Kinroy, dans la Mare aux Chèéneaux, où toutes les précisions sont enveloppées de la même expression, délicate et âpre à la fois, dans cet autre Coucher de Soleil à Kinroy où l'automne, sous un ciel clair et mouvementé a des éclats fuyants de regrets. Il s'accomplit dans vingt autres évocations de la Campine, affirmant la maitrise qui sait faire surgir toute l'éloquence de la terre d'une dune sous les nuages gris,
du plus simple, du plus nu, du plus monotone aspect du sol et du ciel. Il s'accomplira en Brabant où la nuance de la lumière sur les arbres et sur la prairie grasse suffira à dire la fécondité triomphante et la joie, — voyez cette page ardente : Apres-midri à Uccle — ou bien la fertilité laborieuse et pantelante dans le drame. Il s’accomplira en Ardenne, dans ces paysages profonds, infinis, en lesquels les rivières et les routes
semblent conduire au bout du monde, où le peintre, en nous montrant une vallée, un chemin sur les hauts plateaux, nous placera devant l'Univers, tant sa science simplifiera les lignes et les couleurs en les baignant de lumière ; il s'accomplira encore dans les petites toiles : peintes à Houffalize et en lesquelles l'œil se reposera de la contemplation des grands horizons par la joie légère du pittoresque et de la couleur chantante. Il donnera à certains tableaux, à telle vue d’Uccle le soir, de couleur furtive, à tel effet de neige, glauque et blème, intitulé Ærnére Chien et Loup, d'étranges accents, amers et occultes; il donnera enfin à cette grande toile: Symphonie de l'Aube, l'élan du rêve éthéré, l'illusion du langage spontané, puissant par l'instinct de la synthèse, par la vision confuse, sensible aux plus insaisissables rayonnements dans le ciel, dans les buées, et sensible à cela seulement, comme le poète pour qui n existe nulle réalité matérielle.
Lorsque, pour composer l'illustration de ce livre, nous avons entrepris, avec des amis fidèles d Asselbergs, de choisir parmi les tableaux ceux qu'il convenait de reproduire, nous avons éprouvé un grand embarras, nous avons beaucoup hésité.
Quelles œuvres disent le mieux la pero que nous avons entrepris d'évoquer ?
Pour la plupart des paysagistes le choix est uns : presque tous ont cédé à une prédilection, leur sensibilité s'est attachée à tels ou tels aspects ; celui-ci a été séduit surtout par le style des grands ensembles, celui-là par le charme et la saveur des sites aux expressions d'intimité ; tel a aimé particulièrement la nature dans les
L’Ourthe à Houffalize.
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clartés frissonnantes du matin, tel autre l’a contemplée surtout dans l'assoupissement des dernières lueurs du jour. Chez Asselbergs il est malaisé de découvrir une préférence à laquelle il ait cédé. Il a aimé toutes les expressions de la nature et il a voulu les traduire toutes. Peut-être faut-il chercher dans cette noble ambition une des raisons pour lesquelles le grand succès lui fut difficile. Il ne s'était pas lui-même étiqueté ; il n'avait pas adopté cette nuance d'émotion uniforme qui confêre facilement une originalité, par laquelle se reconnaît tout de suite l'auteur d'un tableau.
Comment, après avoir vu la Mare aux Télards, par exemple, et admiré le caractère aigu de cette puissante étude d'arbres, reconnaître le peintre qui la donna dans ces toiles profondes : les Zauts Plateaux de l Ardenne ou la Vallée des Fées où le caractère des choses s’efface pour se fondre en une synthèse du paysage ? Comment, après avoir apprécié cette vision synthétique, retrouver celui qui la fournit dans le peintre réunissant toutes les beautés proches, violemment caressantes, de l’Z#rèsmidi à Uccle ? Comment ne pas s'étonner de voir signées du même nom les toiles de Fontainebleau, «écrites » avec tant d'âpreté, et les Sab/es ou la Fin d'un Jour d'Hiver ou la Belle Matinée d'Hiver où la majesté nue de la Campine est célébrée avec tant de sobriété, où l'artiste semble ne plus vouloir peindre . que l'atmosphère? Et comment croire que ces émotions si opposées, celle de la Kasbah et du Chemin à Bou- Zaréa, celle d'Entre Chien et-Loup et celle de l'Aufomne en Campine ont été éprouvées et fixées par la même personnalité ?
Celui qui laisse ces œuvres si étonnamment variées n'avait pas adopté une commode recette capable de le faire distinguer aisément. La nature tout entière requérait son attention passionnée ; 1l l’aimait quel que füt son langage, à toutes les heures, dans tous ses aspects et dans tous ses émois, il l’aimait pour sa couleur, pour ses formes, pour ses lignes, pour ses séductions, pour sa souveraineté ; il aimait en elle un brin d'herbe et il aimait en elle la Terre; il l'aimait dans ses béatitudes et 1il l’aimait dans ses menaces. II voulait l'étreindre toute. Et il l’a ainsi étreinte en les pages que nous venons de citer.
Admirons. Admirons d'autant plus ardemment qu à côté de ces pages victorieuses, 1l en est d'autres, d'autres d'où l'unité est absente, d’autres aux lignes sèches, aux couleurs discordantes, à la lumière aigre, d’autres en lesquelles semble retentir le cri de détresse : « Je suis trop affirmatif! »; d'autres qui nous font penser aux heures désespérées où le peintre prenait des notes, crayonnait sur ses carnets la conclusion de ses méditations angoissées après l'effort malheureux du jour, se rappelait le diagnostic de l'oculiste et se demandait si des verres ne ‘pourraient point atténuer, sans trop de danger, sa terrible, sa cruelle clairvoyance.
Et puis il y a cette accumulation de dessins, au crayon, à la plume, cette montagne de patientes études préalables au travail du tableau; et puis encore ces nombreuses aquarelles, travaux intermédiaires entre les dessins et l’œuvre, où l'étude se fait plus profonde encore et parvient souvent à déjà imposer l'unité de vision à la si fidèle reproduction de la vérité. Il y a cette
conscience qui multiplie les dangers parce que les éviter ne serait pas loyal, parce que la réalisation superficielle ne fait rien de durable, rien qui soit digne d’une ambition d'artiste un peu haute.
Admirons en mesurant la dépense de volonté et la douleur que coûtèrent ces défaites et surtout ces victoires.
Il faut ajouter quelques mots.
Asselbergs, nous l'avons vu, pour se donner tout entier à sa passion de l'art, a abandonné une existence brillante, une activité qui lui assurait de larges profits, de sérieux accroissements de fortune; il a laissé l’aisance, le luxe, la prospérité sûre, tout ce qu'une naissance privilégiée lui dispensait de facilités. Il s'est imposé des règles de vie parcimonieuse.
I] a travaillé pendant plus de cinquante années, 1l a travaillé sans relâche, avec une exceptionnelle probité, avec une fierté intraitable, avec de l'humilité seulement devant l’art qu'il servait. Il à accepté, 1l a voulu la bataille à côté des plus pauvres et des plus hardis contre toutes les modes, contre tout ce qui promettait la faveur. Jamais il n a cédé à la tentation du succès facile. Il a imposé silence à toutes ses habitudes, à toutes les séductions dont avait été entourée sa jeunesse, à tous ses appétits, à certains penchants originels. Il a dompté tout ce qui, en sa nature, pouvait contrarier la tâche choisie, la tâche aimée. Jamais amant n'offrit à sa maîtresse pareille abdication.
Il a fourni un labeur formidable, avec toujours la même conscience, la même frénésie et la même abnégation. | | Il a goûté, peut-être, pendant quelques années, l'illusion de la récompense. En 1878, la Mare aux Fées
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Houffalize.
est entrée au Musée de Bruxelles; en 1870, le Musée d'Anvers a acquis le So/ez7 couchant en Campine; puis des œuvres sont entrées aux Musées de Namur, de Liége, d'Amsterdam, de Verviers, de Spa, dans les collections du Roi. En 1880, il a été nommé chevalier de l'Ordre de Léopold; en 1896, il a été promu au grade d'officier. En 1896... Il était alors presque oublié déjà : depuis 1889, 1l avait vendu cinq tableaux |
Il a gagné — :1l faut le dire pour qué cette carrière et ce caractère soient bien compris — 1il a gagné, au total, de 1868, date de sa première exposition, à 1916, date de sa mort, en quarante-huit années de labeur ininterrompu, à peu près soixante-mille francs. Ses voyages, ses toiles, ses couleurs lui ont certes coûté davantage. Mais cet homme ordonné, cet homme préparé au commerce et qui avait gardé l'habitude de compter, n'a jamais fait une démarche intéressée. Tel de ses camarades étant devenu fonctionnaire à l'admi-
nistration des Beaux-Arts, 1l s'est discrètement éloigné de lui, dans la crainte de faire figure de courtisan: Il avait rêvé de conquérir par l'art, en le servant, un peu de gloire. Il ne comptait que sur le travail, avec probité, avec orgueil.
Et il est arrivé que, exposant, à l’âge de soixante ans, un de ses grands paysages, 1l a lu quelque part cette brève, cette sèche appréciation, aiguë comme un couperet : « M. Asselbergs dégringole ». Quant il a lu cela, il était vieillissant, dans la solitude, dans le doute. N'a-t-1l pas regretté tout ce qu'il avait sacrifié jadis?
Je ne sais pas s'il se plaignait aux quelques amis fidèles. Je sais seulement que, inquiet, toujours humble devant l'Art, étudiant toujours avidement, 1l voulut parfois, vers la fin de sa vie, expérimenter les formules nouvelles, non pas celles qui laissent tout effort et toute science, mais celles qui veulent voir tout dans la pleine clarté, toujours. Il y a dans son atelier quelques pastels, deux ou trois toiles en lesquelles pantèle une suprême angoisse, et devant lesquelles le cœur se serre lorsqu'on a lu les notes de critique lucide de certains carnets, au sujet d'expositions récentes.
Je me demande si l'homme qui, pour devenir un peintre, fit tant de sacrifices, qui se vainquit au prix de tant de volonté tendue, je me demande si cet homme, malgré tant d'âpre effort, eut jamais cette joie, même passagère, de croire à sa victoire; je me demande si l'amant eut jamais l'impression de posséder entièrement son exigeante maîtresse.
Et cette plainte, confiée à un lambeau de papier, par le farouche solitaire de la retraite d'Uccle, de la
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froide maison, du jardin sauvage aux arbres morts, cette plainte me paraît d'une amertume infinie :
« Est-il rien de plus triste que le déclin de l'artiste vieilli, seul, oublié, amoureux toujours de l'Art ?.. »
C'était son cas : 1l était oublié. Sa vie d’énorme et probe labeur, finissait dans l'obscurité. Était-il aigri, nourrissait-il de la rancune envers les hommes? Était-ce pour cela qu'il enfermait sa vieillesse dans l'isolement ? Certes, on a dû le croire. Et ceût été simplement humain. Le vieil homme qui a rêvé de la gloire et qui sen voit ou sen croit injustement frustré, perd souvent toute bienveillance, rompt avec la société qui l’a méconnu, coupe tous les liens. Et 1l faut lui pardonner, puisqu il souffre.
Asselbergs souffrait. Il a confié sa souffrance à ce bout de papier. Mais il avait l’âme haute. Il avait gardé le bel idéalisme qui lui avait inspiré jadis le sacrifice fait à l’art. Et le vieillard reclus, l'ermite d'Uccle qui ne voyait plus ses semblables, pensait à eux, toujours ; 1] avait conservé des tendresses.
Dans sa retraite sombre, l’intraitable solitaire rédigeait un testament ; 1l n'oubliait pas ses parents, pas un seul de ses anciens amis, pas un seul d'entre ceux qui lui avaient témoigné de la sympathie : à tous 1l laissait un souvenir.
Il n'avait rompu aucun lien. Ce testament est dominé par la préoccupation de la solidarité, du devoir social. Longtemps Asselbergs l’a médité ; il a cherché scrupuleusement l'affectation la plus utile du bien qu'il possédait ; il a rencontré des obstacles à sa bonne volonté ; il s’est renseigné. L'Université de Bruxelles
ayant obtenu la personnalité civile, 1l lui lègue cent mille francs ; à la commune d'Uccle il attribue sa belle propriété, en exprimant le vœu d'y voir créer un orphelinat. Enfin, comme il ne trouve pas d'œuvre à laquelle un statut léoal permette de recueillir des legs, 1l laisse toute liberté à son exécuteur testamentaire, en lui disant : « Je tiens surtout à tout ce qui concerne le bien que je puis faire pour les petits et les enfants ».
Cette recommandation est formulée dans une lettre du 20 mars 1912.
En 1912, Asselbergs est depuis longtemps déjà claustré dans sa maison d'Uccle. Depuis longtemps 1l vit dans la solitude et le silence. Depuis longtemps sa volonté laisse mourir les arbres et s’effriter la maison. Depuis longtemps la légende s’est formée qui le représente dominé par l'amertume, par le désenchantement et: l'égpoisme. À cette lécénde ‘11 est AndifIE Ten misanthrope, dans son recueillement entêté, au milieu des ruines de ses passions et de son orgueil, médite sur la meilleure façon de faire pour l'avenir, dans la mesure de ses moyens, un peu de lumière, un peu de: soulagement à la misère humaine.
C'est une fin émouvante, pleine de grandeur stoique, pleine de mystère, la fin d’un inconnu qui passa discrètement, ne montrant rien de lui que son art austère comme le devoir et né d'un sacrifice de tous ignoré, d'un inconnu qui ne voulut rien révéler de son àme, garda le visage impassible, et silencieux l'esprit où vivaient les plus hautes préoccupations. L'artiste avait travaillé pour ses semblables, sans jamais vouloir les séduire ; l’homme, en s’acheminant vers la mort, loin
du rêve jadis caressé d'une enthousiaste communion, pensait à eux encore : 1l leur faisait hommage de ce qui lui restait de force. Cet homme vivant obstinément dans le passé, ce désabusé, dédiait, quand même, son dernier geste à l'avenir.
Un inconnu. On ne peut pas faire revivre, comme nous le souhaitions, en pénétrant, pour la première fois dans la maison d’'Uccle, l’âme humaine du vieux décor, le promeneur du parc endormi, la figure derrière les vitres empoussièrées de la fenêtre, le maître disparu de la façade en ruines... Il cachait trop bien son visage. Et nous entrevoyons seulement la haute silhouette, très droite, d'un homme aux mouvements rudes, au regard perçant troublé de douceur, contemplant, tantôt une ligne d'arbres sur un fond de ciel gris, tantôt un passant. Les yeux reflètent l'enthousiasme, puis l'inquiétude ; ils interrogent. Il semble qu'ils cherchent, douloureusement, une certitude. Ils sont étrangement honnêtes. Ils reflètent, dirait-on, les alternatives de tourmente et de sérénité des grands paysages éternels, les aspects où, sous les nuages les plus menaçants, la beauté toujours s'épanouit, et toujours la terre accomplit le devoir envers les hommes, qu'elle aime, certainement.