‹ Alphonse AsselbergsChapitre 7 sur 12 · FE · texte numérisé non relu

FE

Mais notre pays n'a-t-1l pas sa poésie et son charme ? Crois-tu que la bruyère désolée, vaste, sombre, parsemée des traiînées jaunâtres des joncs dans lesquelles scintillent les flaques d'eau des marais, n’émeut pas? J'ai vu un couchant sur de grands marais |! Si un artiste parvenait à exprimer cela !... C'était trop beau : je n'ai même pas essayé une étude. Les bras m'en pendaient. Cela se voit un jour et ne revient plus. Il faudrait pouvoir reproduire de souvenir. Malheureusement, il faudrait du génie. Tous les pays ont leur genre de beauté, de poésie. Certainement, Je ferais volontiers des études dans un pays neuf: peut-être la secousse me ferait-elle faire un pas. Mais Corot, Rousseau, Daubigny, Troyon, Constable, Dupré, Diaz, Charles Jacque, Paul Huet, Breton, De Cock, Fourmois, tant d’autres, ont-ils peint ailleurs que chez eux ? Et lorsque, par hasard, ils nous ont montré un tableau d'un autre pays, n'était-ce pas une de leurs productions les plus faibles ? Je suis bien persuadé qu en peinture l'émotion n'est pas dans le site mais dans l’âme de l'artiste. Que nous font, dès lors, des montagnes de mulle pieds et des horizons de six lieues ? »

Il pense ainsi à la fin de novembre 1872. Et en septembre 1873 il a décidé le voyage d'Algérie. Il part en octobre.

Lorsqu'il écrivait à Aubry, il était évidemment sincère. [Il était alors dans l'élan du travail à Kinroy. Il découvrait la nature qui devait lui inspirer ses plus belles œuvres. Il vibrait de tout l'espoir représenté par les tableaux commencés. Mais sans doute, rentré dans l'atelier d'Uccle, il avait trop regardé ces tableaux, leur

avait trop appliqué l’impitoyable sagacité de son esprit critique. Le doute était revenu : « Peut-être la secousse me ferait-elle faire un pas...»

Parti le 16 octobre, le peintre ne revient à Bruxelles que le 18 juin de l’année suivante. Il a donc passé en Afrique huit mois environ. Il rapporte un tableau important : la Xasbah, deux ou trois autres de dimensions plus restreintes, et une quinzaine d'études.

Tout cela était encore dans l'atelier au moment de la mort du peintre. De tout cela il n'avait rien vendu et il n'avait rien donné. Évidemment il tenait à ses

travaux d'Algérie. Dans son testament, en assignant une destination à la Kasbah, il dit : « C'est, je crois, mon meilleur morceau de peinture ».

En effet, la Kasbah est une œuvre de maîtrise. Et tout ce qu Asselbergs a peint en Afrique est passionnant. Devant cette Kasbah, devant 4/ver, devant U» paysage à El Brar, devant Fort l'Empereur, devant Ur matin dans la ville haute à Alger, devant les études comme |’ /#2passe, on demeure étonné du silence qui accueillit ces œuvres à leur apparition. Comment ne frappèrent-elles pas plus vivement le public et la critique ? Comment ne fut-on pas attiré par le phénomène qu’elles apportaient : l'interprétation du paysage méridional par un peintre flamand gardant sa vision et son métier de Flamand, etfixant pourtant, avec une humble sincérité et avec une puissance aisée, la lumière souveraine.

Les tableaux sont 1à. Nous ne disposons d'aucun commentaire. Pas de carnet d’Asselbergs, pas de notes sur le séjour en Algérie; et pas d'articles de critique, quoique la X'asbah ait été exposée, de 1874 à 1885, à Mod Paris, à Bruxelles, à Bordeaux, à Nice, à Cologne, à La Haye, à Anvers, quoiqu'elle ait figuré à l'exposition de Paris en 1900, quoique trois ou quatre autres d’entre ces œuvres aient été montrées, elles aussi, en Belgique, à Paris et à Londres. Les tableaux sont là. Je n’en connais pas d’autres en lesquels un artiste brusquement transplanté, brusquement mis en présence

d'une nature très différente de celle jusqu'alors étudiée et subie, demeure aussi sincère, aussi libre de toute réminiscence, de toute vision préconçue ; jen en connais aucun où la lumière violente, dominatrice,

soit plus franchement traitée, plus honnêtement maîtrisée.

C'est, pour un artiste du Nord, une entreprise extrêmement périlleuse que celle d'aller peindre en Afrique. Toutes les conventions le guettent ; l'orientalisme littéräire a peuplé notre imagination de décors tout faits, aux couleurs éclatantes, aux rutilantes violences. [Il faut une volonté bien clairvoyante et bien vigilante pour se débarrasser de l'obsession. Ceux qui parvinrent à la secouer sont rares ; et généralement ils ny ont réussi qu'en s'attachant aux heures sombres, aux aspects tragiques, en renonçant à affronter la lumière, la grande lumière qui découvre les crudités tapageuses et discordantes, qui découpe sèchement les contours...

Qui découvre les crudités, qui découpe sèchement les contours ?... Je n'ai pas vu l'Algérie, je le confesse. Mais j'ai vu ce que le soleil ardent, le soleil implacable fait de la nature en des contrées moins méridionales, où 1l règne moins absolument. Et, depuis que le paysage n'est plus conduit par l'imagination romantique, depuis quil cherche la vérité, je vois toutes les œuvres tentées dans ces régions, où d’ailleurs jamais un paysagiste ne naquit, souffrir de cette sécheresse. |

Quel miracle s’est accompli en faveur d’Asselbergs ? Aux écueils que rencontrent là-bas tous les peintres, s’agoutait pour lui un danger supplémentaire. Ce regard trop précis dont il souffrait déjà chez nous, chez nous où l'atmosphère noie les détails, atténue, amortit les lignes, n’allait-il pas, sous le ciel d'Afrique, devenir plus méticuleux encore ? |

Non. Le peintre évite tous ces dangers; celui

Etudes,

Etudes.

d'abord de l’exotisme conventionnel, de la vision littéraire, de la turquerie; celui de la couleur violente, celui de la forme trop arrêtée, de la matière mince, celui du contour trop linéaire, trop minutieusement écrit. Sous la lumière véhémente, sous le ciel entièrement, désespérément bleu, sur la terre brûlante d'où ne monte jamais une haleine humide, dans cette atmosphère transparente, 1l réussit à amortir et les couleurs et les formes, à les envelopper, sans d'ailleurs diminuer en rien la splendeur de clarté.

Je ne crois pas que l'on puisse trouver œuvre plus honnête, — j entends le mot dans son sens le plus haut — que la Xasbah. Le peintre n'a eu recours à aucun artifice de présentation, de mise en scène : il a vu, sous le ciel uniformément bleu, dans le feu d'or d’une lumière que rien n'adoucit, dans laquelle ne courent point les tressaillements d'ombre mouvante que les nuages, chez nous, suscitent, 1] a vu des murs blancs aux lignes droites, aux rares saillies : autour de ces murs, le sol aride, avec de pauvres touffes de verdure basse et maigre. Du blanc, du bleu, du vert, avec de brutales évidences. Il à peint cela simplement, non point en taches violentes, mais en matière richement et subtilement nuancée, en blancs gradués, dorés, argentés ou gris, en verts rompus; et la bâtisse informe a, tout de même, une puissante majesté, cette végétation haletante a de la joie, cette lumière écrasante n'écrase rien, fait resplendir les choses en leur laissant leur importance, et même les légers burnous blancs des quelques personnages discrètement silhouettés laissent deviner des formes animées et résistantes.

Fa

Asselbergs en peignant la Xasbah, en évoquant sur de petites toiles d'autres aspects de ce pays, pour lui nouveau, ne songeait point à démontrer quoique ce soit. L'heure n'était pas encore venue des grandes querelles de l'impressionnisme et du luminisme. Personne ne prétendait encore que, pour fixer la lumière, il fallût avoir recours à des procédés scientifiques, que seule la facture décomposant le ton püût rendre sensible les fuyantes vibrations dont le soleil anime l'atmosphère. Il ne voulait rien prouver, rien réfuter, et pourtant il démontre. La lumière est souveraine dans la Kasba, elle inonde l’/#pa5se aux murs blancs, elle promène le plus resplendissant éclat sur les oliviers et les cactus de telle étude, elle revêt de tons chatoyants la 7%e générale d'Alger et le Chemin à Bou-Zaréa; mais nulle part elle ne rend les couleurs discordantes, nulle part elle ne rompt les délicates harmonies des tons et des valeurs doucement graduées, nulle part elle n'empêche de mesurer la puissance des formes, la consistance de la matière. Dans la griserie de cette lumière, l'artiste garde son sang froid. Il n'oublie pas les leçons d'Huberti et le travail acharné de Tervueren ; il dessine des études précises, comme celle du Czmeñière que nous reproduisons. Les paysages d'Algérie sont peints comme les paysages de chez nous, avec la même conscience, la même discrétion, avec la même aisance dispensant les reflets indécis et édifiant solidement les aspects, jusqu'en les blancs étagés, enveloppés de poussière dorée, des terrasses d'Alger, jusqu'en les marabouts perdus dans la campagne et sur lesquels se concentrent magiquement les clartés.

Pour la première fois, des peintures font aimer cette nature algérienne par des yeux de chez nous, pour la première fois, un lien s'établit entre la beauté de là-bas et celle d'ici; peut-être parce que dans la mémoire du peintre vit le souvenir des sites familiers, des douceurs colorées tombant du ciel gris et ouatant les éclats trop vifs, affinant les rudesses, liant les tons ; peut-être tout simplement parce que l'artiste est sans parti pris, ne sest pas, en se transplantant, composé une vision d'après la littérature ; ainsi 1l a retrouvé ce qu il y a de beauté commune et de commune émotion à tous les aspects particuliers.

Il a donné une très belle leçon. Et je voudrais que - les plus importantes de ces quelques toiles rapportées d'Algérie en 1874 et passées alors presque inaperçues, fussent dans des musées. Elles agiraient comme de beaux exemples d'humble sincérité.

ZT

Asselbergs rentre en Belgique en juin 1874. Est:l dérouté par la diversion ? Il semble que, pendant quelques mois, 1l ne travaille guère. Sans doute peint-1l des pochades, des études, à Uccle. IT ne reprend sérieusement la tâche qu'en janvier. À ce moment 1l part pour Genck

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où 1l séjourne jusqu à la fin d'avril. Il en rapporte trois tableaux importants : les Saû/es et un Æiver, œuvres de style àpre, de couleur sobre, de poignante simplicité, et un Printemps, tableau de facture savante, pleine d'une lumière frissonnante, éparse, formant contraste avec la lumière blème, tombant sur la terre comme une chape, des deux premiers. Et 1l n'y à ici, aucune trace de l’éblouissement subi en Algérie. De nouveau, l'artiste de bonne foi, s'est soumis à la nature. Décidément, la sensibilité, chez lui, est libre de souvenirs.

Mais 1l est tourmenté, 1l est tourmenté par ses grandes admirations. Il ne se lasse pas d'étudier Rous-

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