‹ Alphonse de LamartineChapitre 12 sur 33 · RER · texte numérisé non relu

RER

que des collèges électoraux qui lui avaient refusé quelques voix, mais en Saône-et- Loire, c'était sa ville natale qui n’avait pas voulu de lui,

Il lui sembla que les beaux soirs modérés sur les vignobles bourguignons, les peupliers : qui frémissent surtout de leurs plus hautes feuilles au vent léger qui ride à peine la.

Saône, le tendre azur, les choses qu'il avait tant aïmées se détournaient de lui et que la ville tout entière le tenait pour un fils indigne de la représenter, la chère ville de Mâcon, avec son évêché et ses églises, ses anciennes demeures, ses promenades plan- - tées d’arbres, ses monuments, ses bonnes hôtelleries aux caves pleines de vins uniques, ses bourgeois tranquilles et cossus, ses belles jeunes filles, toute la cité, jusqu’à la : vieille petite maison de la rue des Ursulines où il était venu au monde et dont l’écu montrait, au-dessus de sa porte, ces em- .

blèmes prophétiques sculptés dans la 2 HarCES une flamme et des étoiles!

Il faut le croire sur parole. N'a-t-il pas

répondu à ce Barthélemy qui l'injuriait - én vers dans sa Némésis, à la fin du poème

admirable qu’il publia sans prendre même le temps de le relire :

a Un jour, de nobles pleurs laveront ce délire;

Et ta maïn, étouffant le son qu’elle a tiré,

Plus juste arrachera des cordes de ta lyre

La corde injurieuse où ia haine a vibré!

Mais moi j'aurai vidé la coupe d’amertume

Sans que ma lèvre mème en garde un souvenir;

Car mon âme est ün feu qui brûle et qui parfume

Ce qu’on jette pour la ternir.….

Un an après, ayant installé à Beyrouth Mme de Lamartine et sa fille dont la santé l'inquiète, il visite la Syrie et la Palestine, jetant l’or à pleines mains, équipant des éscortes de cavaliers, allant à travers les

É plus vieilles contrées et les plus grands sou-

venirs du monde comme un sultan, si fastueux et si beau que les Arabes le prennent pour un émir munificent venu du pays des Francs! .

Le vicé-roi d'Égypte prévient les pachas

et les cheiks, les beys et les mystérieux seigneurs du désert de son passage.

. «Je suis informé, dit-il, que notre ami Alphonse de Lamartine est arrivé de France avec sa famille et plusieurs compagnons de voyage, pour parcourir les pays soumis à mes armes et connaître nos lois et nos mœurs.

« Mon intention est que toi et tous mes gouverneurs de ville ou de province, les commandants de mes flottes, les généraux et officiers commandant mes armées vous lui donniez toutes les marques d'amitié, vous lui rendiez tous les services que mon affection pour lui et pour sa nation me commandent. Vous lui fournirez, s’il le demande, les maisons, les chevaux, les vivres dont il aura besoin, lui et sa suite; vous lui procurerez les moyens de visiter toutes les parties de nos États qu’il désirera voir; vous lui donnerez des escortes aussi nombreuses que sa sûreté dont vous répondez sur votre tête l’exi-

. gera; et si même il éprouvait des difficultés - à pénétrer dans certaines provinces de notre - domination par le fait des Arabes, vous ferez marcher vos troupes pour assurer ses eXCUrsions.... » |

Sans doute, la protection d’Ibrahim- Pacha le flatte, mais que peut faire accepter, même un vice-roi, à un voyageur aussi

magnifique et aussi prodigue?

Il rend toujours un bœuf pour un œui, et ceux qui l’approchent deviennent ses obligés et ses amis.

Par exemple, il n’est pas un pèlerin facile à éblouir.

Devant un torrent presque à sec et qu’on pourrait enjamber sans effort, en quelque montagne désolée, le guide de M. de Chateaubriand n’avait qu’à dire : l’Eurotas ou le Parnasse et toute la gloire de Lacédé-

. mone se levait aussitôt, et les divines Muses aux fronts ceints de laurier sortaient du Bois sacré.

Le grand vicomte s’agenouillait devant

EEE ce qui pouvait rester d’eau dans le lit des

rivières historiques et faisait de pieuses libations et d'immenses rêves.

S'il avait pu boire, dans sa main en coupe, au bord du Styx funèbre dont une seule goutte faisait perdre aux morts jusqu'aux plus Chers souvenirs de leurs jours humains, l’onde mythologique eût éveillé, au contraire en lui, mille évocations tumultueuses et magistrales.

Cythère, Lesbos, Corinthe, Naxos, Corcyre, Sunium!...

Ces noms magiques doivent enchanter :

tous les voyageurs et les vieux philtres classiques opèrent toujours à coup sûr. Des ombres tragiques ou gracieuses peuplent

brusquement, dès qu’on lés a prononcés,

des paysages outragés par les siècles; il

suffit d’un tronçon de colonne, d’une stèle ruinée, d’une inscription qui s’efface, pour | susciter l'apparition solennelle des temples | et des palais, des arcs de triomphe et dés |

murailles monumentales.

banal : .

Le souvenir de la pâle Sapho et des poé- . tesses aux cheveux parés de violettes survit . dans l’aride Lesbos; la Pythie aux beaux . yeux égarés et farouches prophétise à . Delphes, dans la fumée aromatique du sanctuaire; Ariane pleure à Naxos; l’éphèbe - Sophocle danse devant le peuple assemblé, - après la victoire de Salamine; Hélène lève ses bras blancs au soleil couchant, sur les . remparts de Troie; Alcibiade, couronné de roses, soupe avec Aspasie; Phryné compa- . raît devant les Héliastes; Démosthène tonne sur l’Agora; Platon parle de l'immor- talité de l'âme au bord du promontoire de Sunium, et les Vierges d'Athènes vont vers Ja roche Acropole, des ceintures de fleurs à leurs tuniques d’ in dans le clair matin des Panathénées...

Chacun se laisse mener par ses fantômes, chacun est captif des enchantements que pe les vers des antiques poètes,

ais Lamartine ne se laisse pas envoûter

| ee ses lectures.

aa —

Ce grand lyrique ne sait point se plier aux disciplines livresques, il n’obéit qu’à ses impulsions,

Le Parthénon lui semble étriqué; un marais croupit où fut Argos; une promenade au” temple de Zeus Olympien lui paraît lugubre; l’Ilissus n’est qu’un « ruisseau bourbeux et infect. » |

Mais, à trois lignes de cette remarque, on trouve ceci : « 12 août 1832. Vive inquiétude sur la santé de ma fille... »

- La maladie de son enfant le rend in-!

juste et lui gâte son voyage en Grèce.

Dans son Hommage à l'Académie de Marseille, il n’a pas même accordé un

Souvenir à l'antique Hellade; il avoue qu’il part seulement: pour le puits d’Hé-

1.« Tout près delà, note-t-il en Grèce, est le tombeau d’Agamemnon. Mais que m’importe Agamemnon et son empire? Ces vieilleries historiques et politiques ont perdu l'intérêt de la jeunesse et de la vérité. Je voudrais voir seulement une vallée d’Arcadie; j'aime mieux un arbre, une source sous le rocher, un laurier-rose au bord d’un fleuve, sous l’arche écroulée d’un pont tapissé de lianes, que le monument d’un de ces royaumes classiques qui ne rappellent plus rien à mon esprit que l'ennui qu’ils m’ont donné dans mon enfance... Cette terre de la Grèce n'est plus que le linceul d’un peuple... »

Méta 0 —

Ne Vas £ ETL NT D AT s @ ;

bron sous les trois palmiers, pour les * nuits bibliques et les rêves sous la tente, pour le Liban et le Jourdain, pour - marcher enfin :

… Sur des traces divines Dans ce champ où le Christ pleura sous l'olivier.

S'il trouve l'Olympe sans dieux et le Par-

nasse désert, il entre en Judée avec une . grande émotion. ;

Aux citernes de l'antique Saphora, sous les figuiers et les grenadiers, les femmes qui s’en retournent avec leur cruche pleine à |

l'épaule, sont encore pareilles à Agar et à Rachel, à Judith et à Rébecca.

Il prie avec ferveur à Nazareth, gravit les pentes sacrées du Thabor, se baigne dans le Jourdain où Jésus fut baptisé, parcourt

Ja Galilée bleue d’azur et grise d’oliviers, . Jonge le lac de Génésareth, et les misérables villages qui s'élèvent aux endroits où furent Tibériade et Capharnaüm, Emmaüs et Cana ne cachent aucune des hautes images

£ de l’antiquité sainte, à son cœur de gentilhomme chrétien.

Hélas! Dieu afflige le pèlerin qui est venu le chercher si loin de sa patrie. Julia

de Lamartine meurt le 6 décembre 1832, .

et les deux époux ramèënent en France le corps de leur enfant embaumé avec ces

mêmes parfums de nopal et d’aloès qui.

servirent à l’embaumement de Jésus.

Oh! la funèbre veillée à Saint-Point; les fleurs de mai sur le petit cercueil en

bois de cèdre, entre les cierges allumés et :

les vers désespérés qui montent dans l’âme

du poète!!

i. ... C'était le seul anneau de ma chaîne brisée, Lé seul coin pur et bleu de tout mon horizon. Pour que son nom sonnât plus doux dans la maison, D'un nom mélodieux nous Pavions baptisée, C'était mon univers, mon mouvement, mon bruit, La voix qui m’enchantait dans toutes mes demeures, Le charme et le souci de mes jours, de mes heurer,

Mon matin, mon soir et ma nuit.

Eh bien! prends, assouvis, implacable justice,

D’'agonie et de mort, le besoin immortel!

Moi-même je l’étends sur ton funèbre autel.

| Si je l'ai tout vidé, brise enfin mon calice.

Cu Ma fille, mon enfant! Mon souffle! la voilà!

La voilà! J'ai coupé seulement ces deux tressés

Dont elle m’enchaînait, hier, dans ses caresses, Et je n'ai gardé que cela!

hante

Lorsqu'il a tari la source des larmes et

Ë que sa fille unique n’est plus qu’un pieux

et douloureux souvenir, il essuie ses paupières rougies, relève la tête et murmure

… ceS paroles prodigieuses

« Ma famille désormais, ce sera la France; ma Patrie succède à ma fille; du moins cellelà ne me sera pas enlevée: et quand j'aurai vécu pour elle, elle me fermera les yeux. »

Le voyage en Orient et cette épreuve

lui ont révélé ses nouvelles destinées.

Il écrit à un ami :

€... Je me suis mis à étudier depuis trois ans avec sincérité, et tout ce que cette étude face à face des choses a fait écrouler dans mon esprit estimmense.... Il faut sortir

de France et des coteries européennes pour

voir le vrai en politique; il faut sortir de

nos rhétoriques pour voir le vrai en poésie; il faut sortir du temps et s'élever au-dessus

de tous les temps pour voir le vrai en philo-

sophie. L’horizon borné est toujours faux et célui d’où nous envisageons ces choses

ES

n’a jamais que le rayon de nos patries, de nos êres, de nos habitudes. Aussi presque tout est faux; voilà où j'en suis... »

Tout un pan du monde a croulé pour lui, et il lui semble comprendre à présent les paroles sybillines que lady Esther Stanhope prononça en le quittant.

C'était au sommet du Liban, sous les cèdres de Dgiouin qui bénissaient de leurs branches plates étendues comme des bras de patriarches, les toits de la magnifique chartreuse où la nièce de William Pitt, qu’on . appelait la reine de Palmyre, s'était retirée.

Cette fantasque lady qui gardait encore à cinquante ans une beauté souveraine, l'avait princièrement accueilli quand il.

sauta de son cheval d’émir, au-devant d’une escorte que le respect et l’admiration pétrifiaient. |

« Quelque chose me disait que nos étoiles étaient amies... murmura-t-elle de sa voix étrange, et lorsque son hôte prit congé d'elle, dans la pompeuse mélancolie du

We ET em

L'ORIENT ET LE FORUM. 67 a

couchant oriental sur les vastes arbres

religieux, elle lui dit :

— Vous êtes un de ces hommes que j'attendais, que la Providence m'envoie, et qui

ont une grande part à accomplir dans

l’œuvre qui se prépare. Bientôt vous retour-

nerez en Europe; l’Europe est finie, la

France seule a une grande mission à accomplir encore. Vous y participerez... »

La reine de Palmyre est demeurée dans sa merveilleuse solitude, mais lui se souvient toujours et, d’ailleurs, son destin ne vient-il pas de lui faire signe?

Il apprend, dès son retour, qu’un de ses concurrents aux élections de 1831 a démis-

sionné et qu'il est député de Bergues, à sa

place.

Que va-t-il faire?

Tout ce qui l’agita lui semble si peu de

chose! Amours, gloire littéraire... il lui faut

un champ plus vaste, un plus large horizon,

etil ne saurait se contenter, à présent, d’un

sourire de femme, d’un éloge de journal.

ce

Il a refermé la porte du caveau funéraire |

de Saint-Point. Lorsqu'on la rouvrira, ce sera sans doute pour lui, mais avant, il

devine confusément qu’il a un rôle géné- |

reux à jouer, que sa grande voix n’a bourdonné jusqu'ici qu’une incantation poétique et qu’on doit l'entendre à cette tribune du forum où l’on parle en tendant le -bras….. ‘

Où siégera-t-il?

Gentilhomme du roi, il a escorté la ber-

line qui conduisait Louis XVIII èn exil,

sur la route de Picardie, dans son uniforme bleu de ciel à parements écarlates et à.

Æorsades d’or; Charles X l’a nommé ensuite à son ambassade de Naples, ét le poète a chanté en son honneur le Chant du Sacre,

comme un héraut, sous les voûtes de Reims. :

Pourtant, il n'aime pas Louis-Philippe, et son ressentiment date de quelques années. : Un soir, à l'époque où le roi-citoyen n’était |

M Lu

L'ORIENT ET LE FORUM. 69 —————— encore que le duc d'Orléans, Lamartine qui avait, sur la manche brodée d’or de son frac diplomatique, la belle main et le bras nu de Mme de Lamartine en robe de gala, attendait derrière une cohue de ministres, de généraux et de dignitaires que son tour vînt de présenter ses hommages à l’altesse qui recevait dans les salons du Palais-Royal, à l’occasion d’une visite des souverains napolitains.

Quand il s’inclina respectueusement devant le prince, celui-ci affecta de ne pas le voir et montra ostensiblement qu’il refusait de répondre au salut du poëête et à la révérence de Mme de Lamartine.

Il avait pris pour une injure quatre vers!

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