‹ Alphonse de LamartineChapitre 21 sur 33 · L’AME · texte numérisé non relu

L’AME

Que me fait le côteau, le toit, la vigne aride?

. Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?

Je ne vois en ces lieux que ceux qui n’y sont pas! Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace? Des bonheurs disparus se rappeler la place, C’est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas!

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Efface ce séjour, à Dieul de ma paupière, Ou rends-le moi semblable à celui d’autrefois, Quand la maison vibrait comme un grand cœur de pierre De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous ses toits!

A l'heure où la rosée au soleil s’évapore

Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur, Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,

Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

On eût dit que ces murs respiraient comme un être Des pampres réjouis la jeune exhalaison;

La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,

Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.

Leurs blonds cheveux, épars au vent de la montagne,

. Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux, Jetaient des cris de joie à l'écho des montagnes,

Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.

La mère, de sa couche à ces doux bruits levée, Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour, Comme la poule heureuse assemble sa couvée.

Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.

a Moins de balbutiements sortent du nid sonore, Quand, au rayon d’été qui vient la réveiller,

L'hirondelle au plafond qui les abrite encore, A ses petits sans plume apprend à gazouiller.

Et les bruits du foyer que l’aube fait renaître, Les pas des serviteurs sur les degrés de bois, Les aboïiements du chien qui voit sortir son maître, Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix,

Montaient avec le jour, et, dans les intervalles, Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon, Les claviers résonnaient ainsi que des cigales

Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson!

Puis ces bruits d’année en année Baissèrent d’une vie, hélas! et d’une voix; Une fenêtre en deuil, à l'ombre condamnée,

Se ferma sous le bord des toits.

Printemps après printemps, de belles fiancées Suivirent de chers ravisseurs,

Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,

Partirent en baisant leurs sœurs.

Puis sortit un matin pour le champ où l’on on Le cercueil tardif de l’aïeul,

Puis un autre, et puis deux; et puis dans la demeure Un vieillard morne resta seull

Puis la maison glissa sur la pente rapide Où le temps entasse les jours;

Puis la porte à jamais se ferma sur le vide, Et l’ortie envahit les cours!,.

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Oui, je vous revois tous, et toutes, âmes mortes!

O chers essaims groupés aux fenêtres, aux portes! Les bras tendus vers vous, je crois vous ressaisir, Comme on croit dans les eaux embrasser des visages Dont le miroir trompeur réfléchit les images,

Mais glace le baiser aux lèvres du désir.

Toi qui fis la mémoire, est-ce pour qu’on oublie? Non, c’est pour rendre au temps à la fin tous ses jours Pour faire confluer, là-bas, en un seul cours,

Le passé, l’avenir, ces deux moitiés de vie

Dont l’une dit jamais et l’autre dit toujours.

Ce passé, doux Eden dont notre âme est sortie,

. De notre éternité ne fait-il pas partie?

Où le temps a cessé tout n’est-il pas présent?

Dans l’immuable sein qui contiendra nos âmes

Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes Au foyer qui n’a plus d’absent?

Toi qui formas ces nids rembourrés de tendresses Où la nichée humaine est chaude de caresses

Est-ce pour en faire un cercueil?

N'as-tu pas, dans un plan de tes globes sans nombre,

Une pente au soleil, une vallée à l’ombre Pour y rebâtir ce doux seuil?

Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même, Où l'instinct serre un cœur contre les cœurs qu’il aime, Où le chaume et la tuile abritent tout l’essaim, Où le père gouverne, où la mère aime et prie, Où dans ses petits-fils l’afeule est réjouie

De voir multiplier son sein!

Toi qui permets, Ô père! aux pauvres hirondelles

De fuir sous d’autres cieux la saison des frimas,

: N’as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes

D’autres toits préparés dans tes divins climats?

O douce Providence! ô mère de famille

Dont l'immense foyer de tant d’enfants fourmille

Et qui les vois pleurer, souriante au milieu,

Souviens-toi, cœur du ciel, que la terre est ta fille Et que l’homme est parent de Dieu!

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