‹ Alphonse de LamartineChapitre 20 sur 33 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

Quel fardeau te pèse, Ô mon âme!

Sur ce vieux lit des jours par l’ennui retourné, Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme, Impatient de naître et pleurant d’être né, La nuit tombe, à mon âme! un peu de veille encore! Ce coucher d’un soleil est d’un autre l’aurore. Vois comme avec tes sens s’écroule ta prison! Vois comme aux premiers vents de la précoce automne, Sur les bords de l’étang où le roseau frissonne, S’envole brin à brin le duvet du chardon!

Vois comme de mon front la couronne est fragile! Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile

LA VIGNE ET LA MAISON. 131 a S

Nous suit pour emporter à son frileux asile

Nos cheveux blancs, pareils à la toison que file,

La vieille femme assise au seuil de sa maison!

Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,

Ma sève refroidie avec lenteur circule.

L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit :

Ne presse pas ces jours qu’un autre doigt calcule,

Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule

Entre les bruits du soir et la paix de la nuit!

Moi qui par des concerts saluai ta naissance,

Moi qui te réveillai neuve à cette existence

Avec des chants de fête et des chants d’espérance,

Moi qui fis de ton cœur chanter chaque soupir,

- Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,

Comme un David assis près d’un Saiil qui veille, Je chante encor pour t’assoupir?

L’AME Non! Depuis qu’en ces lieux le temps m’oublia seule, La terre m’apparaît vieille comme une aïeule Qui pleure ses enfants sous ses robes de deuil. Je n’aime des longs jours que l’heure des ténèbres, Je n’écoute des chants que ces strophes funèbres Que sanglote le prêtre en menant un cercueil.

MOI Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines

Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines ; Le linceul même est tiède au cœur enseveli :

On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,

L’âme à’son désespoir trouve de tristes charmes, Et des bonheurs perdus se sauve dans l’oubli.

Cette heure a pour nos sens des impressions douces Comme des pas muets qui marchent sur des mousses :

C’est l’amère douceur du baiser des adieux.

De l'air plus transparent le cristal est limpide, Des mots vaporisés l’azur vague et liquide S'y fond avec l’azur des cieux.

Je ne sais quel lointain y baigne toute chose, Ainsi que le regard l'oreille s’y repose, On entend dans l’éther glisser le moindre vol; C’est le pied de l’oiseau sur le rameau qui penche, Ou la chute d’un fruit détaché de la branche

Qui tombe du poids sur le sol.

Aux premières lueurs de l’aurore frileuse,

On voit flotter ces fils, dont la vierge fileuse

D’arbre en arbre au verger a tissé le réseau :

Blanche toison de l’air que la brume encor mouille

Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille Un fil traîne après le fuseau.

Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne, . Dans l’oblique rayon le moucheron foisonne, Prêt à mourir d’un souffle à son premier frisson; Et sur le seuil désert de la ruche engourdie, Quelque abeille en retard, qui sort et qui mendie, Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.

Viens, reconnais la place où ta vie était neuvel N’as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve, A remuer ici la cendre des jours morts?

A revoir ton arbuste et ta demeure vide, Comme l’insecte ailé revoit sa chrysalide,

Balayures qui fut son corps?

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