‹ Alphonse de LamartineChapitre 3 sur 33 · SEEN SE RES · texte numérisé non relu

SEEN SE RES

grand poète, d’un oncle de province au

débarqué du coche; et Jeanne d’Arc qui reconnut le roi de France, parmi ses courtisans, au château de Chinon, devant

choisir ici se tromperait sans doute et

s'agenouillerait devant l’auteur du fat

La nuit tombe.

On apporte une lampe.

Il médite….

* Amer, mélancolique et fabuleux voyage que celui qu’il fait là sans quitter son fauteuil!

Si Vasco de Gama qui vit Adamastor se lever sur les flots d’une mer inconnue, barrant à son voilier la grand’route des Indes: si Christophe Colomb debout près du grand mât, Magellan et Pizarre et les

anciens corsaires ont fait le tour du monde à bord des caravelles, M. de Lamartine au

coin du feu assis, va plus loin qu'eux et

fait, tout seul, le tour de l’homme. ; La flamme qui palpite aux bûches du

foyer met aux murs de soudains battements

de lumière, et chaque éclair semble dorer “un souvenir, illuminer un site, éveiller un visage.

Aux livides lueurs d’un orage nocturne, on voit ainsi, parfois, s’éblouir l'horizon et blanchir un château au flanc d’une colline, et la route lointaine où passe un voyageur.

Souvenir! Souvenir! Voici le cher asile, la maison de Milly, les cinq degrés du seuil, le toit tout peluché d’une si tiède mousse, les chèvrefeuilles encadrant chaque croisée, et les vieux murs fendus pleins de pariétaires.

Le corridor sentait la fraîcheur et les

pommes, et, sur un guéridon, dès l’entrée,

on voyait les trois chapeaux de paille aux clairs rubans de moire dont se coiffaient sa mère et ses petites sœurs.

Le lumineux Eden? les beaux « jours de berger! » Et la classe du bon vieux curé de

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Bessières enseignant un latin rustique et religieux!

Ses souvenirs d'enfant suivent l'allée ombreuse des tilleuls embaumant quand ils étaient en fleurs... Roses, pois de senteur, lilas, roses trémières.. de généreux étés mûrissaient la vendange; des éphémères bourdônnaient leur vie d’un soir; à l’entrée des celliers dansaient des moucherons et les

grappes foulées emplissaient les comportes, . et la prune tardive avait, au bleu du jour, une goutte de sucre, une guêpe obstinée...

O Paradis perdu de la petite enfance! Il lisait au grenier les contes de Perrault, mais

n’admira jamais les Fables du Bonhomme!

- 1. « On me faisait bien apprendre par cœur quelques fables de La Fontaine; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page, me rebutaient. D’ailleurs, ces histoires d'animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitiés, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un

enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Ce livre me répugnait; je ne savais pas

| pourquoi. Je J’ai su depuis : c’est qu’il n’est pas bon. Comment

le livre serait-il bon? l’homme ne l’était pas, On dirait qu’on lui

mr pre

qui guettait les brochets sur les bords de la Marne et faisait converser deux pigeons sur un toit, quand à Château-Thierry il venait en CaïrTrosse. |

Voici le vieux collège aimable de Belley, des maîtres paternels dans leur pauvre soutane, de jeunes compagnons de travail et de jeux, et la chapelle sombre, au déclin des journées, où, le front au pilier d’antique. pierre froide, il s’abimait en Dieu, cœur ivre d’infini!.…

a donné par dérision le nom du « bon La Fontaine. » La Fontaîne était un philosophe de beaucoup d’esprit, mais un philosophe cynique. Que penser d’une nation qui commence … l'éducation de ses enfants par les leçons d’un cynique? Cet homme, qui ne connaissait pas son fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cheveux blancs pour provoquer les sens de la jeunesse, qui mendiait dans des dédicaces adulatrices l’aumône des riches financiers du temps pour payer ses faiblesses; cet homme dont Racine, Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les poètes, les écrivains, ses contemporains, ne parlent pas ou ne parlent qu'avec une espèce de pitié comme d’un vieux enfant, n’était ni un sage ni un homme naïf. Il avait la philosophie du sans-souci et la naïveté de l’égoïsme. Douze vers sonores, sublimes, religieux d’Athalie, m’effaçaient de l'oreille toutes les cigales, tous les corbeaux et tous les renards de cette ménagerie puérile. J'étais né sérieux et tendre; il me fallait dès lors une langue selon mon Ame... » Préface des Méditations poétiques.

Quel éblouissement à la fin d’une classe!

Un Père leur a lu des pages d’Afalai Il a quinze ans lé soir provincial et calme s’emplit soudain d’un vent qui vient de la Floride, charriant des parfums inconnus à

Belley. | Il emporte, ce vent, les vieux héros classiques, pompeux et mesurés qu'il croyait admirer : Rodogune, le Cid, Chimène, Béré- nice, les Romains de Corneille et les Grecs de Racine, les Poëtes latins aux fronts

ceints de lauriers. | Virgile demeura, mais Horace ne fut qu'un bachique amateur de falerne et de roses, quand la brune Afala dans la classe passa, ses lourds cheveux fleuris de non-pareiïlles. . Deux ans après ce jour, pour la première . foist, il voit Chateaubriand à la Vallée-aux- . Loups.

À 1. En 1806.

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Ambassadeur de France à Berlin, il fait halte, avant d’aller briller où le roi l’a nommé, dans un vieux prieuré perdu sous de beaux arbres.

Le printemps reverdit Fontenay et Che- :

vreuse; un feuillage nouveau cache l’adolescent qui guette son grand homme et veut l’apercevoir.

Il revient plusieurs fois. Enfin, au crépuscule, au déclin d’un beau jour qu'il n’a : pas oublié, la maison endormie s'ouvre discrétement. À

Un petit homme en habit noir est sur le :

- seuil : fortes épaules, jambes gréles, noble tête; un chat le suit auquel il jette un peu : de pain. C’est lui! C’est l’enchanteur et le magicien! Quelques pas dans l'allée. il referme la porte... Lamartine, ébloui, redescend de son mur! |

REP CPR

Il retourne à Milly en sortant du collège.

On lui donne un fusil, une montre, un cheval. Allégresse d’aller vers Cluny ou

Mâcon! Il est le jeune chef, le cavalier

arabe qui galope, le soir, vers Damas ou

. Bagdad. Il s’enivre, en rentrant, de livres

et de songes que ne permettaient pas ses

maîtres de Belley : Aux Charmettes, il her-

borise avec Jean-Jacques. Shakespeare

. lui conduit la reine Cléopâtre qui lui tend à baiser, ainsi qu’au messager, les veines les

plusbleues de son mince bras d’ambre.…. Ma-

non Lescautle trouble. Elle sent l’aventure, le matin de Paris, la poudre et le lubin.….

L'Europe tresse à Gœthe une couronne où brillent parmi les noirs lauriers, ces

° l bleus myosotis qu’une Grande-Duchesse a

cueillis à Weimar, et les clairs résédas du jardin de Charlotte.

Comme les jeunes gens de son temps, il

sursaute au coup de pistolet du malheureux Werther, mais il passe ses nuits à traduire Ossian.

Il sourit...

Rien jamais, plus que ces rhapsodies, ne l’arracha au monde... Il se souvient... Sa : lampe brûlait jusqu’au matin dans sa petite chambre; une branche effleurait les :

carreaux bleus de lune; la hulotte criait dans l’orme du vieux parc; un chien, dans la campagne, aboyait aux étoiles. il :

lisait.. il fuyait aux cimes poétiques. et c'était un pays d’abîmes et de pics, de cas- : cades d'argent, de torrents, de brouillards, et Malvina errait, ainsi qu’une druidesse, sur les roses plateaux, dans la bruyère en fleurs!

Il a vingt ans! Oh! les vingt ans de Lamartine! Des cheveux ondulés, une taille élancée, un visage d’archange et les yeux d’une vierge!

Il est, certes, le beau jeune homme du château, mais il a l’air aussi d’un conscrit de village; tout en lui est encore hésitant,

ses ardeurs et ses mélancolies, ses candeurs,

ses désirs.

Si la gitane aux mains de safran qui,

parfois traverse le pays quand poussent les

colchiques, et qui vend des paniers, s’arrétait à Milly, elle lui dirait la bonne aven- ‘ture et murmurerait : « … Entre amour el

rêve. Le rêve s'enfuit, l'amour va venir...

immenses essors. toujours l’aile plane... des

pleurs, de la gloire. des drapeaux qui

claquent.… au sommet d'un mât. à de grands balcons! »

La flamme court à peine au ras des bûches noires; le vaste cabinet est à peu près dans l'ombre, mais Lamartine voit,

sous une capeline, le visage charmant

d’'Henriette Pommier.

Premières mains pressées, premiers serments, aurore d’un pur amour!

C'est une fraîche conventine que sa mère conduit à son premier bal blanc. Son teint est transparent, ses paupières baissées, sa robe virginale à des roses de tulle.

Comme il l’eût épousée et comme il l’eût aimée!

Sa famille veillait et le voici à Rome.

Il oublie sa jolie valseuse de Mâcon, la

route étant souvent fertile en aventures.

Dans la chaise de poste, au départ de Florence, montent un vieux ténor et son jeune neveu qui s’assied à côté du voyageur français. Puis le chanteur s’endort et le voisin babille. Sa main brune est petite et son pied est cambré, ses yeux de velours noir palpitent, son gilet se gonfle longuement chaque fois qu’il respire. Ses cheveux sentent bon. Lamartine le sait, car la Camilla dort la joue sur son épaule.

C'est une cantatrice en travesti, l'élève de ce vieux professeur indulgent, et qui

. rêve des roses qu’au théâtre on jette à la . dival

Rome les voit errer, pendant une semaine,

sous ses pins-parasols et dans le Colisée,

puis, la Camilla part avec le vieil artiste,

__et le jeune homme arrive à Naples, en avrilt, . où Aymon de Virieu, son grand ami d’en-

fance, vient le rejoindre à l'Auberge du Florentin. :

se # * Il tisonne et la flamme illumine la chambre, allumant sur son frac des croix d’émail et d’or, et c’est Graziella, et c’est

un beau dimanche, à la Margellina! Hen-

riette et Camilla n'existent plus. C'est elle! Ses bras ont le poli de l’ambre oriental, son visage a l’ovale et la grâce candide dE

madones de Raphaël.

Sa taille est souple, svelte et robuste et

flexible. D’une gazelle elle a les yeux plain-

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