‹ Alphonse de MirecourtChapitre 1 sur 21 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Suiville, ce x5 août 1S27.

J'ai })romis de t'ccrire , mon cher Édouaid , et je serois doublement coupable si je riianquois à ina parole, car je ne pourrois pas m'excuser sur le défaut de temps; j'en ai nialhenreusemcnt de reste ici, et il me tarde déjà d'en être sorti. ,h\e dis cela tout bas, car je n'aime pas les ingrats, et j en suis véritablement un quand je pailé ainsi. Mon pauvre oncle fait tout ce qu'il peut pour que je m'amuse auprès de lui : il donne de grand.' dîners; il me mène chez tous ses amis de voisinage; il me fait faire de jolies parties de chasse, il invente pour moi . chaque jour, de nouveaux

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plaisirs, mais îont cela n'est pas Paris. Et d'ailleurs il a Leaii faire, il ne peut pas erapechei' que nous ne soj'ons souvent léte à tête: et îu ^conçois que la compagnie d'un vieillard de soixante et dis ans doit être bien sérieuse pour un jeune homme qui n'en a pas encore tout-à-fait vingt-quatre.

Neva pas cependant t'imaginer que n^on oucle soit un de ces vieillards chagrins et moroses comme on en voit tant, et qui n'aiment quk critiquer le temps présent et à louer le temps passé. Non. je te le dis en rougissant, car, d'après laveu que je viens de faire . ceci n'est pas trop i ma louange; depuis quinze jours que je suis auprès de lui, je l'épie avec soin pour lui trouver des torts ou seulement des ridicules, et je ne lui eji ai pas: découvert d'autre que celui d'une excessive dévotion , qui est aujourd'hui bien passée de mode. Croirois-tu qu'on fait maigre chez lui les vendredis et les samedis, comme si on étoit dal§ un couvent? Tu conviendras que c'est par trop fort. Du reste , pour tout ce qui ne tient pas a sa piété, il est véritablement ce qu'on appelleroit,sans le respect dilà son âge, un bon enfant. Je crois en vérité qu'il aime aulant que moi à rire et à s'amusei^ j c'est bien dommage qu'on ne puisse pas hasarder avec lui la plus petite plaisanterie un peu équivoque. Comme il a beaucoup d'esprit naturel et dlnsîrucîion; qu'il a beaucoup voyagé . et vu le monde dans toutes les condîtious de la société, je suis persuadé que sa conversation seroit très^amusante pendant quelques jours ;

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mais raalheureuseineut il no lui faut que des discours et des 'plaisirs iiiuocenS; et il n'y a rien d'assommant comme cela.

Tu ne le connois pas, je croîs, mon cher oncle j eli bien ! je vais te faire son portrait : comme il paroît que je suis destiné à passer ici quelque temps, et que je devrai par conséquent ten parler plusieurs fois, cette première connoîssânce pourra te donner la clef de bien des choses que j'aurai peut-être à te dire plus tard.

Figure-toi un beau vieillard de soixante-dix ans, bien conservé; taille de cinq pieds six pou* ces, l'œil encore vif, le teint frais, les épaules larges : voilà pour le physique. Pour te faire une idée du moral, mets sur sa figure l'expression de la douceur et de la bienveillance ; place dans son cœur tous les senîimens qu'annonce sa physionomie, et dans sa bouche toutes les paroles qui peuvent le mieux les exprimer; donne-hii un caractère moitié sérieux, moitié enjoué; supposelui de la fermeté sans rudesse, de la bonté sans faiblesse; représente-le-toi aimable pour tout le monde, alliant la franchise à la discrétion , indulgent pour les autres, sévère pour Ini seul, et tu auras, trait pour trait, mon oncle de Surville. Il faut être aussi mauvais sujet que moi pour ne passe plaire auprès d'un homme pareil; mais ce qui me console, c'est que ce ne sera pas toi qui m'en feras un reproche, puisque tu te vantes de m'avoir formé.

Maintenant , si tu veux savoir ce qn il a x^ait, le voici en peu de mots. Au moment de la révo-

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liition, il a suivi nos princes en exil, et est resté constamment attaché à Louis XVIII, qui , lui ayant reconnu un grand talent pour les négocia lions, lui confia plusieurs missions difficiles, et souvent même dangereuses, dont il s'acquitta avec autant de succès que les circonslances pouvoient le permettre. Rentré en France a Tépoque de la restauration, il continua la même carrière, et fut encore employé dans diverses ambassades. A l'âge de soixante-huit ans, il se retira définitivement des affaires, et vint s'établir dans son château de Surville , que mon père avoit racheté à vil prix pendant la révolution, et qu'il s'étoit empressé de lui remettre à son retour. Comme la vie errante et agitée qu'il a toujours menée ne lui a pas permis de se marier, et que cependant il aime la compagnie et surtout celle de sa famille , il s'est arrangé pour avoir toujours quelqu'un de ses parens auprès de lui , et c'est malheureusement mon tour en ce moment.

Plains moi, mon cher, de devoir ainsi perdre quelques-uns des plus beaux jours de ma jeunesse. Ce temps est si court que c'est vraiment un meurtre de le prodiguer ainsi. En attendant que je puisse aller prendre part à tous vos plaisirs , écris-m'en les détails bien circonstanciés : tes lettres feront une agréable diversion aux ennuis de ma solitude.

ALPiiOXoE DE MIRECOURT.

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