‹ Alphonse de MirecourtChapitre 2 sur 21 · LETTRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LETTRE DEUXIEME

DU MÊME AU MÊME

Surville, ce 27 août 1827.

E.v vérité, mon cher, plus je vois mon oncle, ( t plus je l'admire : un cent comme toi et comme moi ne vaudroient pas encore la millième partie de cet homme-là. Je m'en veux de me trouver si petit quand je me compare à lui, et je me suis pres((ue surpris, dans certains momens, la tentation de Timitcr : il n'a pas fallu moins que le souvenir des délicieux plaisirs auxquels je serois forcé de renoncer, pour m'en faire passer l'envie. Tu me demanderas ce qui peut exciter en moi une aussi vive admiration, et je te répandrai, c'est tout ce que je vois et tout ce que j'entends. Ui) homme qui fait le bonheur de tout ce qui l'en loure , et qui trouve le sien da;]s celui des autres; un homme qu'aucune contrariété ne troujjle, qu'aucun accident n'émeut, qu'aucun revers n'accable j un homme qui ne médit de personne, qui aime tout le monde, qui oblige jr.squ'à ses ennemis; un homme savant sans pédanterie, vertueux sans ostentation , alliant la sévérité 'des mœurs à la gaîté de l'esprit, est ccriaiuement une chose ass^z rare pour mériter ruJmiration

de ceux qui le coûnoissent : et, soit dit sans te iaclier, cette rareté est fort heureuse pour nous , car s'il y en avoit beaucoup de pareils dans la société , nous ferions une triste ligure auprès à'enx. Groirois-tu que dans un méchant village où il n'y a ni spectacles , ni bals, ni assemblées , ni jeux, ni promenades publiques; dans uu désert où Ton n'a jamais la moindre anecdote nouvelle à se raconter, le plus petit scandale à publier, il a cependant trouvé le secret d'être he'-^reux j parfaitement heureux même? Voilà ce qui m'étonne encore plus que toutes ses belles qualités. Tandis que , malgré tous les plaisirs que nous avons sous la main, nous nous en- .liuyoas cependant si souvent, les heures et les jours passent pour lui avccla rapidité de l'éclair, et ne lui laissent jamais aucun regret. Sais-tu qu'il y a là de quoi bien réfléchir pour nous qui achetons souvent à si grands frais l'ennui et quelqueibis môme le remords.

Je vcudroisbien pouvoir l'entretenir de choses plus gaies que toutes mes réflexions, mais les événemens sont rares dans ce pays^el mon oncle, qui me quitte rarement, ne me laisse aucun moyen de courir les aventures : malgré son âge, il monte encore à cheval, il chasse , il va , il vient tout aussi intrépidement que moi. Quelle difiérence d'une aussi verte vieillesse à la débile jeunesse de nos amis! Il en tueroit dix comme ce pauvre Frcsac qui est déjà poitrinaire à trente ans -, comme Raville qui jure six mois de l'année après sa goutte, comme Framecourt qui ne sou-

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tient sa uêie machine que comme par ailifice, comme tant d'autres cnlin qui ont adopté ia fameuse devise Courte et bonne /et qui gémissent cruellement aujourd'hui de leur imprudence. îl prétend que c'est à sa sagesse qu'il doit sa Lonne sauté: et je le crois facilement, quand je pense à tout ce que nous faisons pour ruiner la nôtre, J'avois jusqu'à présent assez bien esquivé ses sermons ; mais ma maudite langue, que je ne puis pas retenir, m'en a valu un hier qui m'a donné fort à penser, et que je ne suis pas près d'oublier. Il faut, ce fût-ce que pour me venger un peu sur toi, que je te le rapporte ici dans son entier j d'ailleufs je serois bien aise d'avoir ton opinion sur tout ce que m'a dit mon oncle. Nous étions^^ seuls au château, il faisoit un temps affreux; après quelques parties de billard , qui , tu penses bien , n'avoient pas grand intérêt pour moi , nous ne jouions rien, et je lui rendois dix points à la russe, nous nous mîmes à causer, et j'eus b malheur de }\x\ demander si , après avoir vécu dans le monde et dans le tracas des affaires comme il avoit fait , il ne s'ennuyoit pas quelquefois de sa retraite, lui qui étoit encore si vert^ et qui avoit plus de droit que tant d'autres aux lîonneurs et aux récompenses de la cour. uTaut que j'ai cru pouvoir être utile à mon roi, me répondit-il, je l'ai servi avec zèle, et sans autre vue que celle de remplir ce que je regardais comme un devoir. Lorsqu'il n'a plus eu besoin de moi, je me suisempressé de aie séparer d'un onde que je n'ai jamais aimé, et de venir cîier-

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cher dans ma .solitude cette tranquillité et celle paix de l'àrae après lescpjelles je soupirois en vain depuis si long temps, et que je regarde comme la condition la plus essentielle au bonheur. — Saus doute, lui dis-je, elles ont leur prix, et quand je Tauiois ignoré jusqu'à ce jour, ce que je vois ici suffiroit pour me l'apprendre. Mais, ajoutai-je pour tâcher de découvrir s'il étoit réellement aussi heureux qu'il le paroissoit , et s'il n'éprouvoit pas quelque regret de sa résolution , la fortune . la gloire, les honneurs, le monde et ses plaisirs ont bien aussi le leur, et je ne sais pas si vous avez g'îgné au change. — Vous reconnoîtrez plus tard, mon ami, reprit-il, combien tous ces objets sont frivoles; et fasse le ciel que vous ne deviez pas à de cruels revers l'expérience qui vous détron'pera de ces plaisirs surtout auxquels vop.s attachez tant de prix I — Ah! mon oi'cle, lui dis je en souriant, vou*^ jetez des pierres dans mon jardin : je veux bien vous abandonner les honneurs et la gloire ; mais pour les plaisirs du monde, je ne suis pas disposé à passer aussi légèrement condamnation. — Tant pis, mon ami, tant pis, continua-t-il ; car taudis que vous leur dcuiandez le bonheur, ils ne vous en présentent qu'une ombre mensongère, et la ié:-ilité vous échappe. »

Je te le demande, pouvois je laisser ainsi calomnier des plaisirs qui nous sont aussi cbcrs? Et reniarqrebien qu'en donnant gain de cause à mon oncle, c'étoit avouer la. folie de notre conîiiite; je me piquai donc au jeu et je lui répon-

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dis : « Ainsi, dans votre opinion , celte vulélé de scènes si piquantes que nous offre le monde , ces plaisirs qu'il fait naître partout sous nos pas, et espoir de plus grands encore qu'il entretient continuellemenfen nous, ces émotions délicieuses qui nous inspirent successivement tant de senlimens divers qu'il fait naître, cet he.ureux oubli des peines de la vie et des incertitudes de l'avenir que nous devons à cet enchaînement continuel de dissipations qivil nous procure, cette joie enfin, cettepompe,cette magnificence qui régnent (î;iiis SCS fûtes : tout cela n'est d'aucun prix et ne înériteque le dédain du sage? — Tout cela, repritil peut donner des plaisirs, j'en conviens; mais des plaisirs sont-ils le Lonheur? — C'est au moins en eux. que je l'ai fait consister jusqu'à ce jour ; et je vous avoue que je n'en vois pas la différence : plus j'en ai goûté, plus je me suis cru heureux. — Mais ces plaisirs, vous csl-il permis de les goûter continuellement? L'ennui , la satiété, la fatigue, et mille autres causes indépendantes de votre volonté, ne viennent-olles pas y mettre un terme forcé? — Oui, sans doute; mais alors ils ne font que changer d'objet; tout eu est 5 pour rhomine du monde, une source intarissable. Tour à tour livré aux agrémens du jeu, aux charmes de la société, a-'x douceurs de famitié, aux plaisirs de la table, aux ravissemens de l'amour, la variété de ces jouissances leur laisse presque continuellement le prix de la nouveauté. S'est il fatigue le n^atin à la chasse "i* il se ropose le soir dans nos spectacles , entouré

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de tout ie prestige des arts réunis pour amuser SCS loisirs. L'âge a-t-Il diminué en lui ces goûts tfoi) dissipés? une noble émulation les remplace ; et 3 secondé par des nombreux amis, bientôt parvenu aux honneurs , il trouve clans cette nouvelle carrière, une nouvelle source de plaisirs non moins vifs. Que vous dirai-je enfin? La vie n^est pour lui qu'une succession de plaisirs non interrompus. »

Je m'applaiidissois de ma harangue j et je ne croyois pas qu'on pût y rien répliquer-, mais mon oncle n'est pas un homme qu'on déconcerte aussi facilement. « Ce tableau est enchanteur, me répondit-il sans hésiter ; et si la réalité en existoit ailleurs que dans votre imagination , j'avoue qu'il faudroit une grande vertu pour renoncer à tout ce qu'il offre de séduisant j mais j'y cherche en vain la plus légère apparence de vérité, je n'y trouve qu'une illusion momentanée que d'heureuses circonstances ont pu vous permettre de conserver jusqu'à ce jour, et dont une plus longue expérience vous fera connoîfre toute la vanité. Quelle conûance en effet pouvez-vous avo:r en des plaisirs contre lesquels mille ennemis conspirent sans cesse, en vous et autour de vous ? Ne dépendent-ils pas de votre santé , dont vous n'êtes pas le maître; de vo:re fortune, que tant de circonstances peuvent détruire \ de votre prudence , que tant d'illusions peuvent séduire ; de vos amis^ qui peuvent vous trahir j de vo?; ennemis, qui peuvent vous nuire dans vos biens et dans votre réputation? Ne dépendent-ils pas

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enfin des hommes, du temps , des eTcncmens, des saisons; et poiivez-vous ignorer que, trom^ pant notre attente , ceux que nous avons le pliLS désirés, qui nous ont coûté le plus de peines h obtenir, sont ceux-là mêmes souvent qui commencent pour nous une interminable carrière de malheurs? »

Ces réflexions étoient trop vraies pour pouvoÎT être contestées avec avantage. Aussi je renonçai à ce soin , et je portai tous mes eflcrts à prouver que , malgré tant d'accidens possibles qu'il venoit d'énumérer, onpouvoit cependant encore trouver le bonheur dans le monde : a Et ici , ajoutai-je, j'ai mieux que des raisonneraens à vous faire , j'ai des exemples à vous citer : Eoiscmoiit , SobgnaCj Fcrlis, et bien d'autres que je pourrois également vous nommer, sont les partisans les plus déclarés du monde et de ses plaisirs, et je les ai toujours vus joyeux et contcns,

j) Puissiez-vous dire vrai! me répondit-il. Personne ne désire })lus que moi le Ijonheur de ,sçs semblables. Mais si l'un des plus puissans roÎ5 de l'antiquité, au milieu des délices de sa cour empressée à lui plaire, et nageant dans les plaisirs, s'est cependant écrié : j'ai trouvé que le ]>laisir et la joie u'étoieut qu'illusion ; si la vue de rhumble Mardochée , seul debout au milieu d'un peuple prosterné à ses pieds, suflit pour empoisonner tout le bonheur de rorgueilleux Araau, parvenu au faîte des grandeurs; si, maître du ^monde entier, honoré à Tégal des dieux, Auguste ne peut trouver dans sa puissant

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im bonheur que lui ravissent ses filles qui le déshonorent, ses amis qui le trahissent, ses lieutcnans dont la négh'gence lui cause de si vives alarmes ; si l'un de ses successeurs , se rappelant, au lit de la mort , toute la vanité de ses jouissances, s''écrie douloureusement : J'ai été tout, et tout est ijien peu de chose! combien , après ces grands exemples, ne dois-je pas craindre que vous ne preniez ici l'ombre pour la figure î Que quelques apparences trompeuses ne vous séduisent pas, mon cher Alphonse : c'est dans le cœur que le vrai bonheur réside , et non dans quelques mouvemens de joie factice que la prudence conseille et que Tamour propre ordonne. Pour juger celui des personnes que vous me citez , avez-vous pénétré le fond de leurs pensées? Les avez-vous vues libres des prétentions de l'orgueil, dont les mécomptes sont si fréquenset si cruels ; destourmens de l'ambition , qui n'est jamais satisfaite ; des poisons de l'envie, qui dessèche ses victimes ; des fureurs de k jalousie, qui ne connut jamais le repos: des transports de la haine, qui ne se nourrit que de larmes et de sang; des pensées accablantes du désespoir; des terreurs involontaires de l'impiété; des remords rongeurs du crime?

M Malgré toutes lès raisons que j'aurois do douter du bonheur des personnes que vous me citez, je veux cependant que le leur soit réel; mais qu'est-ce qu'un bonheur qu'on n'obtient que par exception? Et lorsque tant d'exemples contraires nous donnent iournellcraent de si sévères

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leçons , esl-il sage de les mépriser, et de nous confier, dans une chose aussi importante, à un ennemi qui ne ménage quelques unes de ses victimes <jue pour en séduire un plus grand nombre? Quelque jeune que vous soyez, il n'est pas possiblcT cependant que vous n^ajez déjà été le témoin de beaucoup de ces scènes malheureuses que le mondeprésente continuellement. Comptez, si vous le pouvez, combien vous avez vu de familles désunies, d'époux déshonorés par leur épouse, de pères malheureux par leurs enfans, d'enfans malheureux par leur père; combien de vieillesses anticipées, combien de morts prématurées, combien de maisons ruinées, combien d'amitiés rompues. Comptez , dans ces soi-disans heureux dn monde, combien ont fini leurs jours dans la misère, combien dans l'opprobre, combien dans le crime; combien enfin ont cherché dans le suicide un remède à leurs maux : et après ce calcul effrayant, vous ne serez plus, je crois, tenté de vous reposer sur quelques exem{>les douteux que vous m'opposez.

)> Ces tiistcs résultats, d'ailleurs , continunt-il, n'ont pas besoin d'être mathématiquement vérifiés pour être incontestables. Si l'enchanlemenl qui vous préoccupe en ce moment vous prrmetloit d'apprécier de sang froid l'esprit qui règne dans le monde; si vous vouliez vous représenter les injustices qu'il honore, les perfidies qu'il tolère, les vengeances qu'il ordonne, les médisances qu'il encourage, b?s scandales qu'il protège, le libertinage qu'il favorise, la mauvaise

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foi qu'il récompense, Tégoïsme qu'il conseille, le luxe qu'il commande, Timpiélé qu'il encense ; jugeant alors des effets par la cause , comment pourriez-vous encore vous refuser à croire aux maux (ju'il engendre? »

Je ne sais si tu aurois pu répondre cpicjque chose de solide à des raisonuemens aussi é\ idcns. Pour moi, je t'avoue qu'il ne m'est rien venu h Tesprit qui me parut digne de leur être oppose : car je sentois bien qu'il n'en ctoil pas là comme dans nos sociétés, où l'on se tire du plus mauvais pas avec une plaisanterie qui fait quelquefois donner raison à celui qui a le plus évidemment tort. Mon oncle n'est pas homme à prendre ainsi le change; aussi je battis prudemment en retraite par quelques phrases insignifiantes, et je me retirai dans ma chambre pour chercher avec plus de loisir quelque bonne réponse à lui faire; mais j'ai eu beau me torturer l'imagination, je n'ai pu rien trouver qui me satisfit. Toi qui te vantes partout d'avoir fait mon éducation, viens au secouns de ton élève ; et puisque ce sont tes principes que je défends, aide-moi à les faire triompher. Songe que si tu gardes le silence, je croirai que c'est par impuissance de rien oppose? aux discours de mon oncle , et je serai alors forcé de penser que tu m'as jeté dans une fausse route*

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LETTRE TliOISlÈIVIE.

DU MÊME AU Mi'iîE.

Suxvillc, ce a septembre iSay.

Décidément mon oncle veut me convertir; et je ne sais ce qu'il en arrivera si tu ne viens à mon secours, car je ne suis pas de force avec lui. J'ai encore reçu hier un sermon qui ne m'a pas donné à penser moins que le premier : cet homme a ^vraiment une manière de vous présenter les choses, qui les fait paroître si justes et si raisonnables qu'elle fermeroit la bouche an plus intrépide. Je vais te rapporter tout ce que nous avons dit , pour te mettre à même d'y répondre ; mais, au nom de notre amitié, si tu as de bonnes raisons à me fournir contre lui , ne tarde pas à me les envoyer; car du caractère que je lui connois, maintenant que les premiers pas sont faits, il voudra aller vite en besogne.

Depuis ce jour où il avoit si bien tiré à boulets rouges sur les plaisirs du monde, je m'apercevois bien qu'il chercboit à ramener la conversation sur ce sujet; moi-même je me sentois quelquefois l'envie d'y revenir. Car, en définitive; quel besoin avons-nous plus important que celui de

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connoître la vérité, clans un objet surtout où l'erreur peut être aussi funeste? Cependant la pensée des sacrifices qu'il me faudroit faire m'effrayoit, et j'éloignois toujours une discussion que je craignois et que je désirois tout à la fois. Hier il ne m'a pas été possible de reculer davantage, et j'ai encore été coraplèteraent battu dans toutes les difficultés que j'ai voulu élever contre les observations qu'il me faisoit.

Nous revenions de la chasse, qui avoit élé fort heureuse, et où je m'élois beaucoup amusé.Après un dîner dans lequel son cuisinier s'éloit surpassé, nous étions au dessert, finissant une bouteille de Chambertin qui avoit bien son mérite, et que nous avions commencée la veille ; car mon cher oncle a pour principe que le vin est bon , mais en petite quantité. Content que j'étoisde ma journée, je laissai trop voir ma joie, et j'allai jusqu''à déprimer les plaisirs de la ville pour mieux exalter ceux de la campagne. Dans ma position , r.'étoit une grande imprudence, je inavoué; mais qui n''en fait j ^mais? Mon oncle sut en tirer parti, «j'en sais bien aise, me disil, cV^t un commencement de rapprochement entre nos deux opinions. — Oui, répartis-je, mais c'est un commencement qui en restera là, je puis bien vous rassurer : car Tcau et le feu ne sont pas plus opposés que notre manière différente d'envisager le monde. — Je ne crois pas cependant, reprit-il, qu'on puisse l'excuser des reproches que je lui fais. — Quand il en mériteroit quelques uns. peu m'importe j je serois un ingrat si jerabandounols,

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lorsqu'il me coaible de ses faveurs et que tout m'y sourit. Quand il m'aura fait éprouver quelque violent dégoût, à la bonne heure, je pourrai alors me faire ermite; jusque là ce .seroit une folie à moi de renoncer à tout ce qu'il m'offre de séduisant, n

J'avoîs cru l'effraj^er par ce ton décidé et le porter à renoncer à son projet; mais il fit semblant de ne pa7> ie remarquer et continua ainsi ; «Vous parlez, mon ami, comme un jeune homme de vingt-trois ans qui n'a pas encore eu le temps de rien apprécier et de calculer les suites de sa conduite. Vous voulez, dites-vous, attendre que vous ayez éprouvé quelque dégoût dans le monde, avant de l'abandonner. Mais ne vous v trompez jias; tant que vous n'aurez {)as essuyé de ces grands revers qui font le malheur de toute une vie, Tauionr c{\\q vous lui portez vous enipyêchera toujours d'exécuter votre résolution, et lans cesse eu butte à mille contrai iétés, dont vous ne j)0!iri('z vous défendre, votre existence entière se consumera dans un j^erpétiiel ballottement entre respérance et la crainte, entre de courts plaisirs rt de longs ennuis. Toutefois, s'il n'y avoit clb'Ciivement de bonheur à espérer nulle part ailleurs, peut être applaudirois-je à votre résolution, peut-être vous engagerois-je à tenter la fortune et à profiter du moins des instans heureiix qu'elle pourra vous accorder. Mais si au contraire vous ne pouvez rester attaché aux plai- 5irs tronqieurs que le monde vous procure en ce monicut , sans renoncer à d'autres plus réels et

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mille fois plus assurés , ne seroit-ce pas trahir tout à la fois mon devoir et mon amitié que ne pas vous engager à quitter les premiers pour obtenir les seconds? »

jMon oncle n'est pas un hypocrite; d'ailleurs quel intérêt auroit-il à me tromper? 11 m'a toujours donné, depuis la mort de mon père, taiit de marques d'un sincère aUachement, que je ne pouvoïs pas prendre pour une malice d'avocat qui veut attendrir les juges , ce qu'il me disoit ici de son amitié pour moi. Je ne pus donc que lui en savoir gré; et me doutant bien de quels plaisirs il vouloit me parler, je lui répondis : « j'accepterois bien volontiers l'échange que vous me proposez , si l'avantage y étoit aussi clair que vous le dites ; mais si vous me permettez de vous parler franchement, je vous avouerai que je ne le vois pas tel que vous l'annoncez. Je ne fais pas de doute que vous voulez me parler du bonbeup de l'homme religieux, et je ne vois au conlrairo rien d'aussi sérieiix et d'aussi triste que sa vie.

— Vous la croyez ti-iste, me répondit-il, parce que vous la voyez sérieuse ; mais depuis quand donc le bruit, la dissipation, le tumulte sont-ils une preuve de bonheur? Tout au plus ils marquent le désir de le trouver , mais je ne crains pas de le dire, plus vous ferez pour vous le procurer par ces moyens, plus vous vous en éloignerez. Que sont en effet ces scènes bruyantes que vous recherchez avec tant d'avidité, sinon la preuve de l'ennui qui vous tourD:ienLe et que vous voîls efforcez de dissiper par un mouvement perpétuel?

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Vaine ressource qui décèle votre misère et ne la guérit pas! Mécontent du présent, votre imagination vous porte avec ardeur dans un avenir cp-i''il lui coûte peu d'ornerde ileurs mensongères; dégoûté de vous-même, et voulant étouffer le sentiment de vos maux intérieurs, vous vous jetez avec empressement dans les divertissemens les plus tumultueux. ^lais ne vous y trompez pas, Alphonse , ces vaines saillies d'une joie factice ne sont pas le véritable bonheur*, nées du délire d'un moment, le moment qui suil les voit anéanties. Tel n'est pas celui que recherche l'homme religieux ; il a bien d''autres pensées . et des prétentions bien plus élevées. Ce n'est pas à quelques momens d'ivresse arrachés à l'ennui , et souvent achetés par de pénibles regrets et quelquefois même par de culsans remords, qu'il entend demander le bonheur de sa vie ; c^est à tous les iustans de son existence, c'est dans toutes les circonstances, et malgré tous les événemens possibles qu'il veut être heureux. Et pour cela , dédaignant tous ces avantages péiissabies , tous ces amusemens frivoles, tous ces plaisirs trompeurs auxquels le monde attache tant de prix , il ne veut que des biens assurés, des biens que rien ne soit capable de lui faire perdre ,'des biens qui, loin de diminuer, s'augmentent au contraire par la jouissance. Une fois possesseur d'un aussi précieux trésor, croyez-vous encore qu'il ait besoin de ces grands mouvemens que vous vous donnez pour distraire vos inquiétudes et pouF vous cacher à vous même votre misère? Loin de

le penser, dites plutôt avec un auteur dont je ne me rappelle plus le nom : L'homme pieux est serein ; il est trop heureux pour être joyeux. »

Ici s'est établie entre nous une conversation assez animée, que je v,'iis tâcher de te rapporter le pins exactement qu'il me sera possible.

a Je conçois, lui répondis-je, que ce bonheur peut r.voir son prix cojume un antre; mais il n'a de valeiir que par l'imagination , et tous les hommes ne sont pas conforinés de manière à pouvoir en jouir également.

— Il ne faut cependant pour cela , reprit-il, qu^lne foi entière dans les vérités que Dieu nous a révélées, et dans les promesses qu'il nous a faites.

— Et c'est justement là , continuai-je, ce qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir : il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter les yeux sur ce grand nombre de personnes qui n'ont jamais pu plier leur raison à cette croyance.»

J'espère que c'éloit là une bonne botte à lui pousser; eb bien! il n'a fait qu'en rire, et véritablement la manière dont il y a répondu mérite 'attention : «Vous vous appuyez-là , mon cher Alphonse, m'a t-il dit, sur uuebien triste preuve; et si je vous disois, moi , qu'il ne faiit que jeter les yeux sur ce grand nombre de personnes qui ne croient pas à la Religion , pour être, sinon forcé, au moins tenté d'y croire, que me répondriez-voTis?

— Ohl pour le coup, mon cher oncle, ceci seroît trop fort; dispensez- moi de vous dire ce

que je penseiols de vohs, si vous avanciez uu semblable paradoxe.

— Non-seulement ,mon ami ; je l'avance , mais je prétends même vous prouver qu'il ne mérite rien moins que le nom que vous lui donnez si gratuitement. Et pour cela, je n'aurois qu'à vous rappeler ce que je vous disois dernièrement des principes qui sont hautement, professés dans le monde. Aidé de toute Tirréflexion de votre âge, vous avez jusqu'à présent fermé les yeux sur les abominations dont il est le théâtre, et dont ceux que vous prenez pour modèles sont les acteurs; mais envisagez -les aujourd'hui de sang froid, et vous conviendrez sans peine qu'une âme honnête ne voudra avoir rien de commun avec des hommes qui professent de tels principes et se livrent à de telles horreurs, o

Étourdi par une accusation aussi forte, et à laquelle je ne pouvois refuser une certaine vérité, j'hésitois sur ce que je de vois y répondre. Mon oncle s'aperçut de mon embarras, et ne voulant pas sans doute l'augmenter, il me dit : (f Mais il me suffit de vous avoir indiqué cette considération , je veux maintenant vous prouver que l'incrédulité que vous m'objectez, de ce grand nombre de personnes, ne signifie absolument rien contre la Religion. »

La conversation ainsi engagée, et certain qu'une interruption d'un moment ne la feroit pas changer, il se leva de table, et nous passâmes au salon où il reprit ainsi son discours : «Pour que la conduite de tous ces incrédules signifiât quel-

que chose, il faudroit qu'ils l'appuyassent sur Je bonnes raisons, et qu'ils connussent parfaitement le fort et le foible de l'opinion qu'ils rejettent. Un paysan'sans instruction qui,voudroit raisonner astronomie vous feroit rire ; et dans une question de ce genre, vous estimeriez plus Tavis d'un Cassinî que celui de cent mille paj^sans. Eh hieni il en est de même de tous vos petits incrédules que vous prenez pour modèle : ils médisent de a Religion ; mais que savent-ils de sa vérité ou de sa fausseté? l'ont-ils étudiée? connoissent-ils son histoire? ont-ils médité ses preuves? .

— Vous voulez donc , mon oncle , Tinterrompis-je îcîj envoyer tous nos jeunes gens au sémirnaire, pour en faire autant de théologiens? cela n'est évidemment pas possible.

— ^ïon ami, je voudroîs en faire au moin.'? des êtres raisonnables , et pourront-ils mériter cr> titre, tant qu'ils s^obstineront à condamner unu chose qu'ils ne connoissent pas?

— Ils ne la condamnent pas, seulement ils'n'en veulent pas pour eux.

— ^Pourquoi donc la blasphèment-ils à tout propos? pourquoi font-ils un objet de dérision de ceux qui la croient et la pratiquent? pourquoi eherchent-ils à ébranler la foi des foibles? pourquoi calomnient-ils sans cesse son esprit, soH culte et ses mystères?

— Je puis vous répondre , mon oncfe, que ce n'est pas la conduite du grand nombre : nous nous occupons de nos plaisirs, et rien de plus.

— Je VOUS féiicile, si ce que vous dites de vous et de vos amis est entièrement vrai; malheareuseaient il n'y en a que trop d'autres qui méritent ce reproche. Mais vous ne faites pas attention à une cbose, Alphonse, c'est qu'il n'eu est pas de la Religion comme de tout le reste : il . n'r a pas de neutralité possible avec elle. Ne pas 68 déclarer pour, c'est se déclarer contre ; ne pas travailler pour le ciel , c'est travailler pour l'enfer. Que les hommes n'approfondissent pas des sciences qui sont inutiles à leur bonheur, j'y consens ; qu'ils laissent, par exemple, les savans discuter si c'est le soleil qui tourne autour de la terre ou la terre autour du soleil , cette question et mille autres semblables n'influent en rien sur leur conduite ni sur leurs destinées. Mais quand Quleur crie : Vous vous perdez ; vous allez droit à un abîme: vous vous préparez une inévitable éternité de regrets, de remords et de supplices, quand vous pourriez vous assurer une éternité de joies, de délices et de plaisirs ineffables : ne tenir aucun compte d'un tel avxTlissement , c'est en vérité avoir perdu toute raison.

— Sans doute, si l'on n'avoit pas fait rai- Eonnablement ce qu'on devoit pour s'assurer de sa vérité. Mais quelque mauvaise opinion que vous ayez de ceux qui n'y croient pas , beaucoup d'entre eux cependant se sont véritablement chargés de ce soin, et moi-mémej je puis bien vous répondre que j'y ai donné tout le temps que ne réclamoieirt pas mes affaires.

— Oh, oh! vous avez donc des aîTaireSjmon

^4 Alphoxse bz mirecourt.

neveu? Je ne vous en connoissois pas d'autres

<]ue celles de vos plaisirs.

— 'Mais on a toujours des comptes à régler, des amis à servir, des projets à poursuivre ; et puis on ne peut pas vivre comme un ours : la société impose des devoirs auxquels on ne peut se soustraire sans manquer aux convenances.

— C'est à dire que vous avez donné à ce soin le temps dont vous ne saviez que faire.

— N'importe; je vous assure que j'ai beaU' coup lu pour ra'iiistruire sur ce sujet.

— Et vous avez sans donte choisi les auteurs les plus capables de vous éclairer?

— Vous comprenez bien qu'à mon âge je n'ai pas été lire des ouvrages trop sérieux. Vos auteurs ecclésiastiques sont d'une sécheresse qui rebute: jamais le plus petit mot pour rire, toujours des discussions à perte d'haleine ; il faut être un saint pour se plaire à une pareille lecture. IMais j'ai lu des auteurs estimés, Voltaire, Rousseau, d'Âlembert, et surtout beaucouvi de locaans moraux.

— Et c'est là que vous avez prétendu puiser la connoissance de votre Religion, dans les écrits de ses ennemis les plus acharnés! Je ne m'étonne plus de l'opinion que vous en avez prise.

— Mais je puis vous répoudre, mon oncle, que ces auteurs-là la connoissent très-bien , et qu'ils en parlent en hommes qui sont sûrs de ce qu'ils disent.

— Oh! pour l'impudence, mon, ami, je sais que ces messieurs-là n'en manquent pas. Mais

VOUS savez qu'on n'instruit pas une cause vn n entendant qu'une partie. Avez-vous vérifié la vérité des f^its qu'ils rapportent, l'exactitude des passages de rÉcriture qu'ils citent? avez-vous lîi les réponses qu'on a faites à leurs objections? avez-vous... ?»

Ici je me hâtai de l'interrompre, car il m'auroit déroulé une série de questions qui n'auroit pas fini. «Mais, lui dis-je, pour vous satisfaire il faudroit renoncer à tout autre soin, et ne s'occuper que de celui-là; c'est l'affaire des théologiens , ce n'est pas la notre.

— Eh bien alors , la votre est de croire à ceux qui ont approfondi la question , et sont capables d'en raisonner avec connoissance de cause.

— C'est justement pour cela que nous croyons aux philosophes qui l'ont étudiée et nous ont fait part de leurs recherches. Ils ne sont pas , comme les prêtres, intéressés dans la cause, et leur avis est d'un tout autre poids.

— Que vous parlez bien, mon pauvre Alphonse, comme un jeune homme qui ne les connoît guère! Ils ne sont pas iniére-^sés dans \\ cause, dites-vous; mais pren3z-vcus donc pour rien l'iDtérêtde leur amour propre, si satisfit de braver les opinions reçues, d'imposer ses sentirnens à la muit't ide, de se f.:ire admirei", d'acquérir une grande gloire ? prenez- vous donc }>.our li iu l'intérêt de leurs passions qu'ils débarla-soient ainsi de tout joug et dont ils excjsoieut les plus honteux égarcmens? Pfer>ez-vou5 donc

encore pour rien l'intérêt de leur fortune, qu'ib augmentolent souvent prodigieusement par le débit de leurs ouvrages , par les pensions, les titres, les cadeaux qu'ils recevoient? Mais, quand il seroit vrai qu'ils eussent été désintéressés, je dirois encore de mêmCj que si vous les connoissiez mieux , vous ne pourriez pas davantage leur accorder raisonnablement votre confiance. Choisissez en effet celui de tous ceux que vous avez lus qui vous paroît en mériter le plus , et je suis prêt à vous prouver qu'indépendamment de ses mensonges avérés, de ses fausses citations, de ses raisonnemens absurdes, de ses maximes pernicieuses, il ne sait réellement , et dans la force du terme , ni ce qu'il dit , ni ce qu'il pense. Voulez-vous en avoir la preuve? Nous n'avons qu'à passer dans ma bibliothèque, où j'ai quelques-uns de leurs ouvrages 5 et là , je vous en donnerai plus d'une que vous ne pourrez récuser. »

J'entends Jasmin qui vient m'avertir de descendre pour le déjeuner; je vais fermer ma lettre déjà assez longue, et demain je t'achèverai dans une autre le récit de notre conversation.

J.ETTRE QUATRIÈME.

DU MÊME AU ÎIÉME

Surville, ce 7 i;eplen?bic îSa-,

Oh! mou ami, quel homme que mon oncle» Je ne connoissois pas encore la moitié de son

firix lorsque je l'en disoîs déjà tant de bien, lier j'eus occasion de me promener seul dans le village, et j'en profitai pour causer avec plusieurs paysans -, les louanges qu'ils lui donnent, l'amour qu'ils lui portent, les Lénédictions dont ils le comblent , seroicnt vraiment incroyables pour ceux qui ne connoîtroient pas sa sagesse et sa bonté. Ils m'en ont cité des traits qui mériteroieet réellement d'être rendus publics , pour l'instruction de ceux qui , comme lui , sont appelés à exercer une grande influence dans Jes campagnes qu'ils habitent. Je conçois bien maintenant qu'il soit plus heureux que nous, et si j'arrive à son âge, certainement je prendrai le même parti.

Mais tout cela ne doit pas t'inléresser beaucoup, et je reprends la narration que je t'ai laissée imparfaite-

Arrivés dans sa bibliothèque, mon oncle me montra plusieurs rayons pleins d'ouvrpges de philosophes: « Choisissez, me dit-il, celui que

VOUS estimez le plus, et, quel qu'il soit, je vais vous montrer combien vous êtes dans l'erreur à son sujeL » Je choisis Voltaire. « Vous n'avez pas la main heureuse , me dit-il, car le grand Voltaire, qui peut avoir quelque mérite comme littérateur, n'est en philosophie qu'un bien mince auteur, si peu sûr de ses idées qu'il se contredit à chaque instant, et je vais vous en donner fa-ciiement la preuve.» Alors, en prenant plusieurs volumes , il me fit lire tour à tour des phrases qui véritahlement contiennent des contradictions évidentes, dont je ne l'aurois pas cru capable. Dans Tune, par exemple;, il affirme que «l'oFthodoxe ne se trompe pas en assurant l'immortalité de l'àmC; puisque la foi et la raison démontrent cette vérité (i)ï);dans l'autre, il dit: « Si Dieu n'étoit venu t'app rendre que tu as une âme immatérielle, immortelle, tu n'enaurois aucune preuve (2). »

Dans une lettre à Jean-Jacques , il professe ia croyance d'un a Dieu créateur, intelligent, vengeur et rémunérateur, » et ailleurs, « il conçoit l'univers éternel, parce qu'il ne peut avoir été formé de rien (3). n

Dans un endroit , il dit : a Les hommes font un détestable usage de la liberté que Dieu leur a donnée et leur a du donner (4) » ; et dans un

(1) Questions encyclopédiques; art. Ame.

(2) Diction, philosoph., arî. Ame.

(5) Principe d'action, u. 4.

(4) Sur rathéisine, ch. 9.

ALPHONSE DE BIIRECOURT. ?9

autre il soutient « qu'ua destin inévitaLic est la loi de toute nature (i). »

Je te laisse à penser comme mon oncle appuyoit sur toutes ces contradictions, et quelle sotte figure je faisois j car je ne te parle que d% celles dont je me rappelle le mieux. Mais il m'en a montré bien d'autres que je n'ai pas assez présentes à la mémoire pour te citer, et qui ont Vien rabattu de mon admiration pour lui. Par malheur, je touchai machinalement un Rousseau j il crut que je voulois prendre ma revanche sus celui-là, et il s^. hâta de le soumettre à la mênia vérification que Voltaire, Il m'y lut ces phrases, que certainement on ne croiroit pas écrites pat le même auteur.

« Cet Être qui meut l'univers, je l'appelle Dieu... Je sais très-certainement qu'il existe par lui-même, et que mon existence lui est subopdonnée (2) »

«J'avouerai naïvement que ni le pour ni h contre ne me paroissent démontrés, sur ce point, par les seules lumières de la raison (3). »

cf Dieu est bon, rien nest plus manifesta; et sa bonté est l'amour de Tordre... Dieu est juste, et sa justice est de demander à chacun compte de ce qu'il lui a donné; il est intelligent, etc.(4).»

<( Si je viens à découvrir les attributs de Dieu,

([) Principe d'action, n. 7.

(2) Emile, t. 2.

(3) Lettre à Voltaire.

(4) Emile, t. 2,

dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées : je les affirme sans les concevoir; et dans le fond, c'est n'affirmer rien (i). n

Que dis-tu, mon cher, d'une pareille découverte? Aurois-tu «ru des hommes comme ceux-là capables de telles erreurs, qu'on appelleroit, avec raison, des sottises dans la bouche de tout autre? Mais ce n'est pas tout, écoute jusqu'à la fin le récit de notre conversation sur leur compte.

J'étois d'assez mauvaise humeur d'avoir été ainsi pris pour dupe, et, comme tu le penses bien, je me déféndois fort mal. Mon oncle, qui est la bonté même, me dit : « Vous êtes chagrin, Alphonse, de voir ainsi détruire l'illusion à laquelle vous deviez une erreur que votre inexpérience vous rendolt chère ; mais si vous la remplacez par une réalité bien plus consolante, quel regret pourra-t-il vous rester? N'en doutez pas, mon bon ami; ces hommes que vous aviez pris pour vos maîtres ne pouvoient que vous égarer. Que pouviez-vous attendre de gens sans foi , sans loi, sans honneur, sans principes, sans conscience; d'hommes assez dépouillés de toute pudeur pour encenser tous les vices , flétrir toutes les vertus , excuser tous les crimes et préconiser les infamies les plus révoltâmes; d'hommes orgueilleux enfin qui, nouveaux Érostrate , ont voulu, pour le triste plaisir de se faire un nom

lO Ibid,, t. 2.

ALPHONSE DE MIRECOURT. 3l

qaelconque, détruire une religion que l'expérience de tous les siècles cependant montre comme nécessaire au bonheur de Thomme et au maintien des sociétés. Maintenant que vous les avez vus aussi peu d'accord avec eux-mêmes, affirmant un jour ce qu'ils ont nié la veille, réédifiant le lendemain ce qu'ils vont abattre encore le jour suivant, j'ai trop bonne opinion de vous pour craindre que vous leur accordiez encore une confiance qui feroit votre perte et dont j'ai dû chercher à vous guérir.

— Cependant, lui dîs-je, affectant plus d'assurance que je n'en avois réellement , si leurs écrits étoienttels que vous le prétendez, et que plusieurs passages, j'en conviens, paroîtroient l'indiquer, comment auroient-ils autant d'admirateurs? Le monde, quoi qu'on puisse en dire, n*est pas composé de tous imbécilles.

— Cet exemple du grand nombre a donc un bien puissant attrait pour vous? Vous y revenez sans cesse, quoi que je puisse vous dire pour vous prouver le peu de confiance qu'il mérite : je vais essayer un dernier moyen de vous corriger de votre prévention. Voulez-vous que nous examinions chacune de ces personnes dont la réunion forme pour vous une autorité si entraînante ? Voyons, citez moi toutes vos connoissances, et nous verrons ensuite ce que l'opiuion de chacune d'eliiîs a de si convaincant. »

Refuser la partie c'eût été m'avouer vaincu. Je fîTs donc obligé de les citer ; mais j'eus la précaution de ne nommer que les plus marquantes:

02 A.LPnOîfSE DE MIRECOURT.

u Je suis très -lié, lui dis-je, principalement avoc Forlis, Ruville, Fresac, Framecourt, Solignac, Briare et Boisemont.

— Et tous ces messieurs là sans doute partagent votre incrédulité?

— Certainement, puisqu'il est vrai de dire que ce sont eux qui me l'ont inspirée : ils ne croient pas plus à la Religion chrétienne qu'à l'alcoran.

— Ils vous auront sans doute pour cela donné de bonnes raisons; ce sont ce que vous appelez des gens instruits. ?

— Si vous entendez dire par là des savans, ils ne le sont pas tous; mais ils sont tous fort aimables et fort bien vus dans la société. Une peut y avoir que de l'honneur à leur ressembler.

— Youdriez-vous me donner une idée de leur mérite? Ce Forlis j par exemple, quel homme ea-ce?

— Mais c'est un jeune homme fort riche, qui fait des vers comme un ange.

—Et Ruville?

— Oh ! quant à lui , je vous le donne pour un mathématicien du premier ordre.

— Et Fresac?

— ^Fresac est recherché dans toutes les sociétés pour son talent sur le violon.

— Et Framecourt?

— Celui-là est un véritable savant ; il a voyagé dans toute l'Europe, et il connoît au moins quatre ou cinq langues.

ALFÎIO>-SE D£ IIIRECOURT. 35

— «Il n'y a pas un seul roman qu'il n'ait lu, 3t îl les apprécie avec un rare jugement.

— rEt Briare?

— 1\ n'y a pas un meilleur danseur dans tout Paris.

— Et Boîsemont?

— Oh! pour celiii-ià , c'est la perle i js crois qu'on auroit du mal à trouver un seul philosophe qu'il n'ait étudié.

— Pauvre Alphonsel me dit alors mon oncle; et voilà les grandes autorités qui ont dicté votre opinion ! Mais que n'y ajoutez-vous encore votro cordonnier, votre tailleur, votre laquais , et tous cses crapuleux impies du dernier étage qui vont blasphémer la Religion en se grisant et se battant dans les cabarets ? Puisque c*est le nombre qui vous détermine , vous auriez eu une masse d'incrédules plus imposante.

— Ah! mon oncle, que dites-^ous? quelle comparaison vous établissez?

— Elle est cependant juste dans cette circonstance, mon ami : pourquoi un homme qui ne sait faire que des culottes ne raisonneroit-il pas religion aussi bien que celui qui ne sait faire que des entrechats?

— Mais ceux dont je vous parle ont reçu une éducation que les autres n'ont pas eue, et quand on a une certaine teinture des sciences, cela vous nide à raisonner un peu sur tout.

— Qu'importe leur éducation si elle a été étrangère à laRehgion ? Vou5 en avez reçu aussi, VOQS Alphonse, de l'éducation-, mais si vous

n'avez eu médecine, en physique, en astronomie, que les connoissances que vous aurez puisées en faisant vos thèmes et vos versions, croyez vous qu'un médecin, un physicien, un astronome tiendront un beaucoup plus grand compte de vos observations sur ces différentes sciences que de celles de votre laquais ? Si vous aviez une maison à bâtir, seroit-ce à vos amis ou à un architecte que vous demanderiez un devis? Pourquoi ne pas faire de même dans une occasion bien plus importante? Convenez-en , Alphonse, ce ne sont pas leurs raisons qui vous ont déterminé, ce sont vos passions qui vous ont séduit; et tous, s'ils sont francs, devront faire le même aveu : ce n'est pas par conviction qu^ils sont incrédules, c'est par libertinage d'esprit et de cœur. Puisque vous avez lu d'Alerabert, vous devez y avoir vu cette condamnation de leur conduite : « Le désir de n'avoir plus de frein dans les passions, dit-il, la vanité de ne pas penser comme la multitude, ont fait, plutôt encore que l'illusion du sophisme, un grand nombre d'incrédules qu', selon l'expression de Montaigne, tâchent d'êlie pires qu'ils ne peuvent (i).» Si vous voulez vous convaincre encore davantage de cette vérité, consultez tous ceux dont l'exemple vous a entraîné, cherchez à discuter avec eux les motifs de leur incrédulité: et je ne crains pas de le dire.

(i) De l'abus de hi critique eu matière de religion.

si VOUS voulez faire cet exarneû avec impartialité et sans prévection , vous ne trouverez , dans la bouche du plus grand nombre , que de plates railleries, de mauvaises défaites, et pas un peutêtre ne vous en apportera lui-même des raisons capables de vous éblouir un seul instant par quelque apparence de vérité. Déplorable insouciance sur un objet aussi important! Dieu, le ciel, l'enfer, l'éternitécesseront-ils d'exister, parce que je les aurai jugés indignes d'occuper ma pen^ée? n

N'en déplaise à toute ta science, mon ami, je crois que tu aurois été fort embarrassé de répondre ex abrupto à de tels raisonneraens. Quant à moi, je t'avoue que plus j'y pense, et plus je «::rains que nous n'ayons pris une fausse route. Médite-les avec Tattention que mérite une affaire aussi grave, et écris-moi au plus vite les raisons que tu crois les plus propres à me rassurer, car je tremble d*être obligé à reconnoître enfin que je suis dans Terreur. A vingt-quatre ans , quitter le monde et ses plaisirs, ce seroit un bien grand sacrifice : cependant tu me connois, S' j^ le j j^e nécessaire, je saurai le faire, quoi qu'il m'en coule.

LETTRE CINQUIÈIME.

EDOUARD DE EOîSEMONT A ALPHONeE DE

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