LIVRE II. ll
et la méditation a toujours été reconnue même dans les temps anciens : un philosophe, le plus sage parmi les païens , avait prié son ami de l'avertir chaque fois qu'il le verrait céder à son inclination dominante qui était la colère. Alphonse , plus sage encore que Cv* philosophe fameux , se précautionnait à l'avance contre l'impétuosité de ses penchans : Dieu était l'ami qu'il priait ; et cet ami veille toujours près des siens. C'est lui-même qui a placé au fond de nos âmes un principe inné de justice et de vertu qui, malgré toutes les maximes du monde et malgré nos propres prétextes, nous avertit de la malice ou de la bonté de tous nos actes La voix de cet incorruptible témoin est étouffée par le bruit du monde ou des affaires ; la méditation lui donne toute son autorité.
Pendant les repas , je dois réprimer l'avidité de ma nature et ne lui accorder que ce qui lui est nécessaire.
Le repas est une des circonstances de la vie où l'homme est exposé à commettre le plus de fautes : les alimens , soit qu'ils portent plus d'esprits au cerveau , soit qu'ils concentrent toute la chaleur dans les organes gastriques , soit, en un mot, qu'ils volatilisent le sang ou qu'ils absorbent les facultés , semblent subjuguer l'âme et la rendre dépendante des sens. Il n'est [ pas un homme qui n'ait , une fois dans sa vie , | observé combien il lui est difficile de se maîtriser parfaitement , lorsqu'il a manqué aux règles de la sobriété ; il est donc nécessaire
que l'on se tienne en garde contre cet attrait instinctif de la sensualité, si l'on veut conserver, entre la puissance de sa volonté et la violence de ses penchans , une sorte d'équilibre que Ton peut regarder comme l'élément constitutif du libre arbitre.
L'homme trouve un autre intérêt à être tempérant : la sobriété est une victoire de la raison sur les sens ; et les sens , en devenant plus dociles , deviennent aussi et plus forts et plus délicats ; l'harmonie entre l'ame et les organes est plus parfait , et celte perfection rejaillit sur l'intelligence et la santé. Mais sans la santé le bonheur est-il possible? hommes ! soyez donc tempérans par intérêt , quand vous ne voudrez pas l'être par vertu ! v
Le génie de la médecine comprend bien cet intérêt ; et l'art de l'hygiène tend à restituer son ancienne vigueur à cette partie de la discipline de l'Eglise qui avait opposé une si sage et si puissante barrière aux ravages de l'intempérance. Mais une aveugle, une abrutissante passion peutelle connaître et respecter un frein moral!.... Attendez , hommes intempérans , hommes de boue , attendez ; et votre constitution usée , et votre tempérament affaibli , et vos membres tremblans et rongés par la douleur, devenus incapables de supporter les alimens communs , vous forceront à vous soumettre à une abstinence trop tardive , et vous apprendront , par mille privations et par mille souffrances, combien