CHAPITRE XXV
Quand Diana eut fini de parler, la comtesse prenant la parole : « Ah ! ma chère Alphonsine , dit-elle , qne ne devez-vous pas à cette mère incomparable ! Ûepuis l'instant de votre naissance , vous avez été Tunique objet de son amour , de ses soins , de ses pensées !.... Alphonsine estTâme de Diana; c'est Alphonsine qui fait agir, espérer, craindre , réfléchir , penser Diana. Jamais la nature, l'habitude et la tendresse n^ont uni deux êtres par des liens si puissans; jamais hs bienfaits et la re-
connoissance n'ont pu former une union si touchante et si sacrée!....»
Alphonsine écoutoit ce langage avec plaisir, mais elle ne répondit rien; elle n'imaginoit pas qu elle dût parler de sa ^ reconnoissance , elle ne l'exprimoit jamais que pour se satisfaire; elle en étoit si pénétrée 9 qu'une protestation à cet égard lui eût paru non-seulement inutile, mais ridicule ; elle a voit beaucoup de respect pour la comtesse, parce que, disoit-elle, la comtesse étoit une mère; cependant elle ne vouloit ni l'embrasser ni lui baiser la main ; ces caresses étoient réservées pour la seule Diana* Alphonsine se mettoit sur les genoux de la comtesse et sur ceux d'Inès , elle leur serroit les mains , et elle leur refusoit absolument tout autre témojignage d'amitié. Don Alvar, en lui baisant la main , l'avoit fait rire ; elle trouva que c'étoit la traiter en mère ; néanmoins elle conservoit de lui un souvenir agréable ; sa charmante figure l'avoit beaucoup frappée.
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Diana ^ quoiqu'elle fût sortie de la caverne depuis près d'un mois , n'avoit point encore osé apprendre à sa fille que la race humaine n'ëtoit pas composée d'un seul sexe. Alphonsine de voit être solennellement baptisée dans trois mois; et Diana y désirant qu'elle le fût avec rentière innocence qu'elle lui avoit conservée^ se décida à lui laisser jusque-là toute son ignorance*
Don Alvar revint de Madrid après une absence de quinze jours. Il amenoit avec lui Dazeli y qui , devenu favori du roi y avoit fait une grande fortune. Da* zeli y âgé de trente ans y joigiioit à l'extérieur le plus agréable 9 une àme sensible y de la gaité y du naturel y avec un esprit plein de finesse et d'originalité. Il avoit appris y avec transport ^ que Diana existoit; et son attachement pour elle devint de l'enthousiasme y lorsqu'il sut qu elle avoit passé treize ans dans un souterrain , qu'elle y étoit devenue mère^ et qu elle y avoit élevé son enfant, Le vieu:( duc de Mendoce f grand-pèrq
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de Diana y avoît ^ en monratnt , lègue au comte de Moncalde tous les biens dont il pouYoit disposer; le roi cassa le testament y fonde sur une erreur^ et fit ordonner aux héritiers du comte de restituer à Diana tout ce riche héritage^ dont son grand-père ne l'auroit point frustrée s il eût connu la vérité* Dazeli fut chargé d'instruire Diana de cet acte de justice y qui y outre la terre .qu'elle possédoit déjà, la mettcût en possession d une grande fortune.
Dazeli, en arrivant, désira voir d'abord Diana sans témoins ; mais il la trouva avec sa fiUe, dont elle ne se séparoit jamais une minute. En laper-cevant il fondit en larmes , il courut se jeter à ses pieds. Diana , avec attendrissement , mais avec le calme ^'elle con«»
servoit toujours, le releva, et le fit asseoir à côté d'elle. On avoit prévenu Dazeli qu'il ne devoit lui parler ni de don Pèdre ni de don Sanche. u Oublions le passé, lui dit-elle, je ne veux m'enrap-* peler que mes fautes, et les maux que
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VOUS avez soufferts pour moi. Vous savez quel a été mon sort ; mais jugez si je puis m'en plaindre ! » Et elle lui montroit Alphonsine... Dazeli regardoit avec admiration cette enfant charmante, dont l'existence et l'éducation étoient si miraculeuses; il étoit d'autant plus touché de sa beauté, qu'elle ressembloît, d'une manière frappante , à sa mère. Profondément ému, il ne pouvoit s'exprimer que par des exclamations. Enfin, au bout d'une demi-heure, il instruisit Diana des bontés du roi ; il ajouta que toute la cour prenoit le plus vif intérêt à son sort, et que ses parens et ses an« ciens amis accouroient en foule pour la voir. «Des amis! reprit Diana, j'étois trop jeune pour en avoir ; de tout ce que j'ai connu, vous êtes le seul, Dazeli, auquel je puis donner ce titre. Je ne recevrai per9onae; je ne veux vivre désormais que pour pieu et pour ma fille. »
La comtesse , suivie de don Alvar, interrompit cet entretien. Aussitôt qu Alphonsine aperçut don Alvar, elle cou--
rut à lui, le prît par la main, le fil asseoir, et se mit sur ses genoux. Diana la rappela , et don Alvar, vivement ému, suivît Alphonsine, se plaça près d'elle, La chambre étant beaucoup moins obscure que dans les premiers jours, il voyoit mieux Alphonsine, et il la trouva mille fois plus belle qu'avant son départ pour Madrid.
Le soir, Alphonsine ne parla à sa mère que de don Alvar, qu'elle aimoit , disoit - elle , pour le moins autant qu'Inès,
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Depuis la mqrt du comte, on avoit^ en visitant ses papiers , trouvé dans sou secre'taire plusieurs paquets de poison^ et l'écrin, rempli des diamans de Diana^ que Léonore lui avoit rendis aussitôt que Diana fut entrée dans la caverne, La comtesse restitua cet écrîn à Diana,
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Cette dernière ne montra poiat a sa fîUe ce qu'il contenoit ; le soir elle Fouvrit ,' le posa sur une table, à côté d'une corbeille remplie de jacinthes, en lui disant de choisir entre les fleurs et les pierreries; Alphonsine n'hésita pas, elle prit les fleurs : elle n'en avoit point encore vu , mais elle demanda des roses , et^ Diana lui dit qu'elles ne seroîent fleuries qu'à l'époque de son baptême. Al-^ phonsine se rappeloit toujours avec le même attendrissement, ces roses, dépoidllées d'épines par la tendresse ma-> ternelle, et qui avoient fait ses délices dans le souterrain.
Don Alvar et Da^eli étoîent depuis huit jours dans le château; et Alphonsine parlant de don Alvar , Diana lui dit qu elle ne devoit pas aller se mettre sur ses genoux , comme elle faisoit souvent, (c II ne faut donc pas, reprit Alphonsine , que je me mette sur ceulc d'Inès?.... » A cette question, Diana fut un moment sans répondre. De nouvelles réflexions lui persuadoient qu'il fallolt*
enfin révéler à Alpbonsîne un bien grand secret; mais comment s'y prendre? Diana mit, dans cette explication^ autant de simplicité que de délicatesse»
Don Alvar n'étoit point une femme j c'étoit un être d une autre espèce y quoique de la race humaine ; conunent concevoir une chose si extraordinaire ? « Et cet être singulier s'appelle un homme!...
-^ Oui. Tu sais bien que les deux premières créatures humaines , sorties des mains de Dieu^ furent Adam et Eve....
— • Eh bien! ce n'étoient pas deux femmes ? — Non y Adam étoit un homme ; Eve étoit une femme. — Dieu veut donc que les hommes et les femmes^s'aiment^ puisqu'il les mit ensemble y et tout seuls dans le paradis terrestre?— -Sans doute; et cette première union t'indique plusieurs choses ; d'abord', qu'une femme ne doit aimer tendrement qu'un seul homme dans sa vie y et qu'il faut que ce sentiment soit consacré par la religion , puisque ce fut Dieu qui unit Adam et Eve.... — Depuis qu'Adam et Eve fu-
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rent chassés du paradis terrestre, cornment la religion consacre-t-eUe cette union?.... — • Par une cérémonie qui se fait dans l'église , et qu'on appelle ma^.
ria^e. L'homme et la femme , qui se sont choisis pour passer leur vie ensemble^ avec le consentement de leurs mères ^ vont prendre cet engagement dans ime église; un prêtre, qui représente Dieu, reçoit" leurs sermens, qui, de ce moment , sont inviolables et sacres. «— Mais, on ne quitte pas sa mère après le mariage ? — Oh ! non , quand la mère et la fille. le veulent, à moins que l'homme, qui s'appelle alors un mari , u'ordonne à sa fenune de quitter sa mère. — • La femme n obéiroit sûrement pas. •*— * Elle manqueroit à son devoir. Dès qu'elle est mariée , elle ne dépend plus que de son mari : elle doit toujours respect et tendresse à sa mère; mais elle n'est plus que sous l'autorité de son niari. •— • Je ne me marierai jamais, et c'est à vous seule que j'obéirai.
— - C'est moi qui te choisirai un mari ,
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et il ne nous séparera pas. — Et qui choîsirez-vous , maman ? — Je n'en sais rien encore ; j'y songerai quand tu auras .
quinze ou seize ans. — Maman ^ j'espère qu'alors vous choisirez don Alvar.Jt) Cette naïveté fît tressaillir Diana....' (c Cela est impossible, répondit-elle. — Pourquoi donc ? — C'est qu'il a choisi une autre femme , et avec le consentement de sa mère — Inès? — - Oui,
Inès et lui sont engagés. Don Alvar , qui n'a que dix-sept ans , va voyager , et à son retour il épousera Inès. — < Je ne me marierai jamais y et tant mieux ; je n'aurai pas d'inquiétudes sur cette obéissance qu'il faut avoir pour un homme. Maman , nous devons donc du respect aux hommes? — • Oui, dans le mariage. *— * Mais, pourquoi ont^ils donc plus d'esprit et de raison que les • femmes? — Ils le disent. D'ailleurs , ne vois-tu pas qu'ils sont plus grands et plus forts que nous ? Et comme ils emploient cette force à nous protéger et à nous défendre, nous leur devons de la
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reconnoissance et du respect. EnGn tu dok concevoir que ne pouvant nous unir à eux que par un lien religieux y il est convenable de ne traiter un homme qu'avec politesse quand on n'est pas sa femme^ et sur-tout lorsqu'il est engagé avec une autre. Inès même, quoique destinée à don Alvar, ne se mettroit pas sur ses genoux, parce qu'elle n'est pas encore sa femme. On appelle cette réserve de la pudeur,
Alphonsine ne se contenta pas de cette explication; elle fît encore une infinité de questions, et sa mère fut obligée plus d'une fois de refuser de lui répondre, en lui répétant; Tu ne me comprendrois pas , t explication que tu demandes serait au-dessus de ton intelligence. Diana s'applaudît beau-* coup, dans cet entretien, d'avoir ac-r coutume sa fille, dès sa première en-* fi^Qce , ^ se contester 4^ cette réponse;
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