CHAPITRE XLI
Nous ayonfi laissé la comtefise avec sou 61$ et Inès sur la route de Madrid ; dé- YOiloos maintenant le mystère de la conduite de don AWar , et découvrons le motif si puissant qui le décida dHme manière si prompte à recevoir la main dînes. La comtesse^ deux heures avant son départ y avoit envoyé un courrier à don Juan^ tuteur d'Inès ( comme on Ta déjà dit). La comtesse lui mandoit de l'attendre, au lieu de venir ; elle lui indiquoit le jour de son arrivée, et lui demandoit, pour ce jour même, un en«9 tretien particulier. Aussitôt quelle fut arrivée à Madrid, elle le fit dire à don
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Juan y qui vint aussitôt. D'après lés or* dres de la comtesse, il fut introduit mystérieusement dans son cabinet par un escalier dérobé. Un instant après, la comtesse parut, s'enferma avec lui , et lui tint ce discours : (c Je suis enfin la plus heureuse des mères, après avoir éprouvé les plus mortelles inquiétudes ; mon (ils consent à épouser Inès, nous signerons les articles ce soir; et demain, sans au* cune cérémonie, je le conduirai a Tautel. Mais tout pourroit manquer encore, si vous ne me secondiez pas , du moins par votre silence ; je ne vous demande que de ne pas me démentir, c'est-àdire , de vous taire , et de suivre la marche que je vais vous prescrire... — Gomment, madame ?. . . — Ceci a besoin d'explication : la voici. Mon fils a pris une passion romanesque pour la jeune Alphonsine... *^ La fille de dona Diana de Mendoce ? » Don Juan fît cette question avec beaucoup d'émotion, ce qui n'étonna pas Ja comtesse ( car elle savoit par Diana sa passion pour Alphonsine ,
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et la démarche qu'il avoit faite ) ; elle ne doutoit pas que cet amour ne fût tres-utîle à son dessein^ puisque don Juan auroît un. grand intérêt à la seconder ; mais elle parut ignorer ses senti-niens ; et répondant simplement à sa question: « Oui, dit-elle, et cette enfant remplie d'innocence, et qu'il na fait qu'entrevoir une fois depuis son retour^ ne se doute pas de sa folie* Il est entré chez Diana par stratagème : il étoit si troublé , que Diana a pu facilement lire dans son cœur. Elle m'a fait instruire de ses soupçons par le curé de sa terre, le seul homme qui soit admis chez elle; alors je n'ai pas douté que mon fils ne vînt incessamment m'avouer sa passion, et me conjurer de lui donner mon consentement, chose que rien dans le monde ne pourroit obteiïir de moi. Je n'aurai jamais volontairement qu'Inès pour belfe-fîUe. Cependant , connoissant l'extrême opiniâtreté du caractère de mon fils, sachant en même temps qu'il est
fier et généreux , je sentis qu'il ne sacrîuu i8
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fieroit sa passion qu'à rbonneur. A force de réflexions, je trouvai un moyen qui me parut certain pour Feugager à m'obéir sans résistance, et je m'arrêtai à cette idée. Mon fîls, comme je l'avois prévu , prit la résolution de me parler sans détour. Il entra dans ma cbanibre le matin du jour de mon départ ; il se jeta à mes pieds, et me fît laveuude ses senti* mçns avec toute la chaleur et toute Féloquence de la passion. Je l'écoutai avec calme , et quand il eut fini de parler :
Mon fîls, lui dis-je, vous devez vous rappeler que depuis quelques jours, je vous ai prié plusieurs fois en particulier de vous mettre au fait de la fortune d'Inès , et d'interroger à cet égard mon intendant^ ^V? ^^^ papiers à I4 main, vous instruira parfaitement sur ce point.
Apeine m'avez-vous écoutée. ..Eh bien?
me dit don Alvar. — » Eh bien J mop fils, vous auriez appris que, par la mauvaise çouduite de son premier tuteur, Inès çst entièrement ruinée...... A ce mot,
don Alvar pâlit^ Est-il possible ! s'ë-
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crîa-t-il. Je lui rappelai , ce qui étoit vrai , que ce premier tuteur , contre mon avis , avoit risqué d^ grands fonds de la fortune d'Inès sur des vaisseaux
et dans d'autres entreprises Oui >
madame , interrompit don Juan ; et cette témérité a fort augmenté la fortune de sa pupille.... Je le sais ^ reprit la comtesse ; mais il s'agissoit pour moi de persuader à mon fils tout le contraire , et tout à cet égard me seconda. Il se rappeloit toutes les craintes que j'avois jadis témoignées sur la conduite de l'ancien tuteur ,et . que , depuis plusieurs }out!S> j'avois voulu l'entretenir sur ce sujet; il étoit persuadé que, jusqu'à ce moment, j'avois ignoré son amour ; il ne pouvoit rîen soupçonner-de prémédité de. ma part ; enfin, cet artifice est le premier que j'aie jamais employé avec lui : ainsi il n'eut pas le moindre doute ^ il resta consterné et confojadu. Par une délicatesse que vous concevrez, poursuivis-je , mon intention étoit de n'instruire Inès de cet événement qu'après
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votre bymen^ je n'en devoîs compte qak vous. Mainienant, mon fils, je n'ai plus qu'un mot à vous dire : Inès , qui vous est promise dès r^nfance; Inès y élevée avec vous pour deveair , de votre consentement ^ votre épouse ; Inès a perdu sa fortune : elle n'a rîen, et Alphonsioe est une ridbe liéritÂere.
On dira que sa richesse vous a fait tolérer rillégiiimité de sa naissance ; oo dira que vous n'avez rompu l'engagement le plus solennel qu en apprenant la ruine d'Inès ; supporterez • vous ce ^shonneur? H suffit , répondit siod £ls ; daignez oublier ce foneste entre* lien ; je suis prêt k épouser Inès ; mais arrachez •- moi d'ici ! — Partons aujourd'hui p^ur Madrid. *r- J y consens.
•— Ne retaidons plus cet hymen nécessaire à votce gloire : en diSétmm, encore y Inès pounrok découvrir sa situation. « . . Il faut l'i^ouser le lendensam de notre arrivée à Madrid. «— Recevez-en ma parole. •— * Telle fut notre conversation. Mon intendant est prévenu;
Inès ignore tout ; nous signons ce soir le contrat^ que vous et moi lirons seuls : hiès et mon fils ne songeront ^âssiarément ps« à en demander commu-^ nkration ; et dans ce cas ménse y nous âiTOns deuit fausses copies ^ que l'on of* frir^ k <rliacon séparément , mais qu'ils ne liront certainement pas. — Maintenant, madame y dit don Juan, oserois^ vous demander ce que vous exigez de xiftoi ?— Il est possible, répondit la comtesse^ qfie mon fils , ce soir , à la signature des articles, vous dise un mot sur la prétendue ruine dlnès ; que , placé près de vous , il vous en parle tBUt bas , t>U que même une réflexion nwivdiie lui fasse désirer de vouf entretenir en particulier sur ce point. Ce que'je vous de- Tnande, c'est d'éviter ceci d'une manière très - simple , ^n vous tenant toujours auprès d'Inès, et en nous quittant mt^ ie-cliamp après la signature. De chez moi partez pour la eampagiM jusqu'à demain au soir , afin que don Alvar ne puisse ni vous écrire ni vous trouver
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chez voas j voilà tout ce que je vous demande. — ^ J^en suis au désespoir, madame, reprit don Juan ; car il m'est impossible de vous rien accorder de ce que vous attendez de moi. — Gomment!
le «lence sur un "Secret que je vous confie ! — Permettez-moi de vous dire, madame , qu'un secret révélé par un motif d'intérêt n'est point une confidence ; d'ailleurs , mon silence , dans ce cas, seroit un mensonge et une trahison. — ^ Il feroit le bonheur tf une famille, empécheroit un parjure^ préserveroit un jeune homme de l'^arement le plus coupable, et lui feroit épouser une personne charmante , vertueuse , accomplie , et qui est le plus grand parti*de l'Espagne; il me semble , monsieur, que ce n'est pas vous proposer une mauvaise action. — Lies résultats , j'en conviens , en pourroient être heureux ; mais l'action , madame ^ seroit , da^s tous les cas , très-condamnable de ma part ; et dans ma situation particulière , elle seroit une lâche per-
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fidie î elle me débaiTasseroit d'un rival Tedoutable , car je vous avoue, madame , que j'aime Alphonsioe , et que j'ai demaudé sa main. »
Une déclaratioD si franche ne laissoit aucun espoir à la comtesse. Interdite et consternée , elle rêva un moment ; ensuite , reprenant la parole : » Ëli bien !
monsieur, dit-elle, ne venez plus du tout ; laissez-moi votre procuration. — Non, madame , il faut absolument que don Alvar soît désabusé ce soir... — Ah !
c'en est trop, s'écria la comtesse outrée de colère ; quels droits avez-vous sur mon fils ?...'^- Aucun. Mais Inès est ma pupille; je ne souffrirai pas que l'on répande de faux bruits sur l'état de sa fortune.... — i> Vous voulei donc porter la désunion dans ma famille , et me brouiller avec mon fils ? — Au contraire , madame, ceci peut vous donner de nou-veaux droits k sa reconnoissance et à sa tendresse. Je tairai cet entretien, je vous en donne ma parole , mais à condition que vous direz à don Alvar que vous
n'avez youIu faire qu'une épreuve y qui montràJt du moins ^ au milieu de. soq égarement y quil a conservé de^senti-mensd'honneur etde,génér06ité.~NoB , monsieur, reprilla conai;tes«e> je ite me ferai jamais houncur J'un nijérile qite je n'aurai point* Vous êtes donc décidée à faire le malheur de ma vie par une fausse délicatesse ? -r- Voies avea Yximsmeme> madame^ une trop beUe âme pour ne pas m'approuver en secret.
Votre ingénieux artifice honore don Alvar et les^ principes qu'il a reçus de vous; cette conduite étoit excusable dans une mère , elle seroit odien&e dans le tuteur d'Inès y rival de don Alvar. « Des louanges méritées, données à propos, une justice rendue pair une pei^onne d'un grand caractère^ calme* Font touj^ûurs ( en dépit des plus puissans intérêts ) la colère et le ressentiment d'une femme. C'est pourquoi les femmes montrent presque, toujours , ^ans les afiakes , de la foiblesse ou de l'imprud^ice. Elles sont trop faciles à
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gagner ; alors même qu'il est impossible de les séduire -i il v^st aisé de les émouvoir, d'ébranler leurs résolutions, ou dé' lès metïer beaucoup plus loin qu'elles n'ont» » eu d abord le ■> projet d'aller. f '
La comtesse,' dés)(^lée, mais radoucie, enorgueillie par' les éloges du sévère don Juan , se lève avec une action emphatique , sonné, et d'un ton solennel , dit à un valet de chambre d'aller chercher son fils. Don Àlvar survient , et la comtesse , sans préambule , lui déclare la vérité en présiencé de don Juan^ ^'elle avoit reieriu. « C'est' dpn Juan, dit-elle, qui me force à faire cet aveu; il voiiloit que je m'en fisse honneur auprès de vous ; mais si j'ai pui vous tromper un moment pour votre gloire et pour votre {bonheur, je suis incapable de vous déguiser la vérité pour me faire valoir à vos. yeux*,..*— Généreux. don Juan! *s'écrie:don Alvar. -^-^ Mon fik,îreprit la comtesse^ si 'chacûxi!, aujourd'hui,
faisoit son devoir >• vous viendriea^ signer
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le contrat. ~- Ah ! rëpondit-il ^ daignez me laisser respirer. .. ; ^-^ Don Alyar ^ dit don Juan ^ -Vous cédiez , sam balancer, à Topuiion publique , la volonté d une mère a* t- elle moims de pouvoir sur vous ?. . . — Mon malheur ne sauroit la rendre beurease ; fe bii donnerois ma vie , je pourrots lui sacrifier mon bon* beur 9 mais ce seroit détruire le sien. »
La. comtesse, quoique bien décidée à ne jamais donner le consentement <{ue son £ls doiroît obtenir > fut touchée de cette phrase 9 et surtout charmée que don Juan Teèt entendue* Cétoft une sorte d'excusé dWe désobéissance qui bléssoit également son amour*propre et son cœur. Elle tendît la main à don Aivar, qui la reçut en mettant un genou en terre. La comtesse , dans cet instant ^ regarda don Juan d'un air presque triomphant ; don Juan sourit ^ fit une profonde révépence , ^t sortit.
Ce scmrire éptgrammatiqne piqua h comtesse ^ et l«ii rendit toute sa fermeté.
Elle conimença un long .^érmoai ; don
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'Alvar repondit avec toutes les expressions du plus profond respect y mais en montrant la plus inébranlable résolistion de ne jamais épouser Inès. Lacomteisse se fâdia , fitdesreproches , dies menaces :
tout fut inutile. Après une scène trèsvive , dans laquelle la comtesse renouvela mille fois le serment de s'opposer toute sa vie à une union qu elle appeloît de'shonorante, don Àlvar se borna à demander avec instance la permission d'aller passer quinze jours dans la terre de sa mère, dont on avoit fait rebâtir le château. Il savoit que des affaires et des devoirs à remplir reticndroient la comtesse plus d'un mois à Madrid. La comtesse y consentit, à condition que M. Antonio partiroitavec lui : ce qui fut accepté pardon Alvar , qui ne vouloit, ^disoit-il, que se recueillir dans la solitude , et lâcher , s'il étoît possible , d'y • recouvrer sk raison égarée. Alors , la comtesse fut très-satisfaite de ce projet; elle attendoît tout des soins et de la surveillance de M. Antonio.
a 12 ÀtPflONSINE.
Don Alvar courut se renfermer dans $a cbambre, où son premier soin fut d'écrire à Dazeli, pour l'informer de tous ces éyënemens. Ensuite il forma de grands projets , donna ses ordres à Pérès, son valet de chambre de confiance, et fît tout préparer pour son départ. Pendant ce temps, la comtesse confioit tout à Inès , qui fut beaucoup plus surprise qu'affligée en voyant sa noce rompue encore pour cette fois«