CHAPITRE XLV
Malgré son ignorance et sa candeur, Alphonsîne éprouva une sorte de frayeur en se voyant seule avec un jeune homme ; maïs elle fut distraite de celte pensée par Tinquîélude que lui causa lexlrême pâleur de don Alvar. « Mon Dieu ! lui
dit-elle , n'êles-vous pas blessé ?
— Oui..,., en effet...., je l'ai été »
A ces mots , les pleurs d'Alphonsine coulèrent. « Oh! quelle sera, ditelle, la reconnoissance de ma mère!..... — ISe vous inquiétez pas, celte blessure ne sera rien , ce n'est qu'une contusion , je n'ai besoin que de repos. — Je vous supplie de
rgS ALpnoNsiNE.
me renvoyer chez le curé ; car , SI vous devez vous reposer et rester ici , il m^en coûte de vous quitter ; maïs je dois retourner , sans délai, dans lasile que ma choisi ma mère. D^ailleurs, le bon curé doit être si inquiet I — A Tinstant même où je vous ai délivrée, reprit don Alvar , je lui ai envoyé un courrier qui Tinstruira de tout, — A combien de lieues sommes - nous du presbytère ? — A quatre lieues. — O ciel! je suis à quatre lieues de ma
mère ! quelle distance ! — Mais
un homme à cheval pouvant prendre un chemin beaucoup plus court , le courrier que j'ai envoyé sera ici dans une heure. — Cependant , don Alvar, je veux partir tout de suite.
— J'en vais donner Tordre.» En
disant ces paroles, don Alvar alloît sonner, lorsqu'on entendît un grand bruît dans la cour. Don Alvar veut sortir pour sMnformer de la cause de celte rumeur; Alphonsîne, épouvantée, le retient. « Ne sortez pas, s^écrîa - t- elle , ne m'abandonnez pas ! » Dans ce moment, un domestique entre brusquement , d'un aîr ejffrayé , en contant que , la voiture étant restée attelée à la porte, les brigands sont revenus sur leurs pas, s'en sont emparés, et l'ont emmenée. Don Alvar paroît vouloir courir après eux. Alphonsine se précipite vers lui , le relient par son habit, et le conjure , au nom du ciel, de ne point recommencer un nouveau combat.... « Songez, ajouta-t-clle naïvement, que celle yoi-
20O ALPIIONSINE.
ture est à eux ; elle ne vous appartenoîl pas, — Maïs je n'ai îcî qu^un cbeval de selle , qui est blessé et
hors de service ' — Eh bien ! j'irai
à pîed au presbytère.... —Eh! songez-vous que les brigands , possesseurs de la voiture et des chevaux , sont sûrement en embuscade sur le chemin, qu'ils seront peut-être en troupe et que je serai seul pour vous défendre , avec un domestique trèsfatigué du dernier combat? Cependant, partons si vous le voulez; certainement ils ne vous enlèveveront qu'après rn' avoir ôté la vie....
— ISon , non , s'écria Alphonsine , ridée de ces dangers me fait frémir.,.,. Mais, grand Dieu ! que deviendrai-je ? que pensera le curé ?....
— Nous sommes à six ou sept lieues
d'une vîlle ; je vais y envoyer cliercher des chevaux, une voiture et une escorte , et nous pourrons partir demain. — O Dieu ! passer la nuit ici!.,.. — Eh bien! Alphonsîne , que craîgnez-vous sous ma garde ? — Oh ! rien ; j'y suis bien en sûreté ; mais je ne vois point de
femmes , et — Le jardinier a une
fille qui n'est pas ici , car je l'ai demandée en arrivant; elle revient ce soir, et passera la nuit avec vous^ Je pourrols m'en aller à pîed la nuit , les brîgands ne me verroient pas..... — Soyez sûre qu'il leur serolt alors beaucoup plus facile de vous enlever. Et qui nous guideroit ? Les chemins sont affreux , bordés de précipices , et les bols remplis de loups — Ah l ciel U..^
^02 ALPHONSmi?.
Don Alvar, allez donner vos ordres pour celte escorte , et renvoyez encore chez le cure, pour Finstruîre de tout ceci.... Il viendra peutêlre , ou du moins îl mVnverra Marianne Je vais moi-même lui
écrire — Et moi , donner mes ordres. — Ah ! don Alvar, ne me laissez pas toute seule — Je ne vous
cjuitîerai pas un seul instant. Calmez-vous donc — Ah î que vous
êtes bon et généreux! » Don Alvar sonne , donne ses ordres en présence d'Alphonsine , recommande bien la diligence ; ensuite fait apporter tout ce qu^il faut pour écrire. Alphonsîne se met devant une labié , prend une plume, et, dune main tremblante, commence s3l lettre au curé. Pendant qu'elle écrite
ALPHONSINË. !2oS
don Alvar ouvre une fenêtre à l'autre bout delà chambre , et s'assied sur le balcon : il avoît besoin de se fortifier et de s'armer contre tant d'innocence , de bonne foî et de sensibilité ; il avoit besoin de se répéter qu'il n' avoît jamais eu le projet de la séduire , qu'il ne vouloit que lui faire connoître son amour, obtenir l'aveu du sien, et l'engager irrévocablement aux yeux du monde , à ceux de Diana même ; bien certain qu'après un tel éclat, Inès s'unlrolt à lui pour fléchir la comtesse , et que cette dernière n auroit pas la barbarie de porter le désespoir dans le cœur de Diana , en refusant un consentement qui pourroit seul préserver du déshonneur l'innocence et la vertu. D'ail-
^o4 ALPHONSINE.
leurs, don Alvar ne désîroît , oo du moins croyoît ne désirer d'elle qu'une faveur légère de toule antre , maïs d'un prix înestîmable accordée par elle , ce chaste ernbrassement, dont la jalousie maternelle prîvoîtramîlîé même depuis la naissance d'Alphonsîne l Don Alvar ne 4*onnoîssoît que cette seule singularité de l'éducation d*Alphonsîne ; car y comme on Ta dit , jamais Inès et la comtesse ne lui avoîent parlé d'elle. H concevoil bien que la jeune personne de quinze ans et demi qui, par un sentiment de reconnoisséance, s'étolt fait un devoir si cher et si sacré d'une telle réserve , même avec une amie de son sexe, ne se décideroit pas facilement à y manc[uer pour la première fois en fa«
ALPHONSINE. 2o5
Teur d'un jeune homme de TÎngl ans; maïs cette diffîcullé étoît un attrait sî piquant , il avoît préparé tant d'artifices pour la surmonter, enfin il savoît sî bien , au fond de Tâme, qu Âlplîonsine vaincue sur ce point seroît entièrement subjuguée , et qu'on pourroit tout obtenir d elle !.... Mais il n'arreloit point sa pensée sur les suites de ce premier triomphe ; au contraire , pour écarter des remords importuns, il aimoit à se persuader qu'il ne dcsiroit rien au-delà.
Lorsqu'Alphonsîne eut écrit sa lettre (dans laquelle, après avoir conté son aventure , et loué la conduite héroïque de don Alvar, qu'elle appeloil deux ou trois fois son généreux libérateur, elle supplioit Le
2o6 ALPHONSÎNE.
curé de venir tout de suite avec Marîane , et de ne pas oublier de lui apporter les billets du jour, écrits par sa mère), elle appela don Alvar ; elle lui donna sa lettre , dont il chargea sur-le-champ un domestique , avec ordre de l'envoyer par un exprès. Il étolt dix heures du matin. Dans ce moment , on vint apporter à don Alvar la réponse du billet qu'il prétendolt avoir écrit au curé. « Ah! voyons , s'écria Alphonsine avec une vive émotion de joie. — Vous connoîssez sûrement son écriture? demanda don Alvar* — Non , répondlt-elIe ; je ne connois que celle de ma mère.?? Cetoit bien sur quoi don Alvar avolt compté. « Pour moi , reprit-il , je la connoîs parfaitement; et l'adresse
même est de sa maîn. — Ohl lisez^ de grâce. » Don Alvar lut ce qui suîl :
Monsieur ,
« Votre billet me rend à la vîe.
« Comment dona Diana pourra-t- « elle s'acquitter de tout ce qu'elle « vous doit ? Certainement , après « sa chère Alpbonsîne, vous serez u désormais l'objet qu'elle aimera « le mieux au monde. Nous lui laiscc serons ignorer cet événement jus- *( qu'au moment où elle reverra <c cette fille cbérîe , qui lui fera elle- « même tous ces détails. Les bri- « gands qui ont enlevé Alphonsîne ^ « afin d avoir une forte rançon de « de sa mère, sont certainement « sur la route qu'il faut parcourir
to8 ALPÎÏOT^SÎNE.
« pour revenir ici ; c'est pourquoi « je n ose envoyer Mariane. Gardez- « vous bien, monsieur, de rame- « ner Alpîionsine sans une forte « escorte , que vous ne pourrez vraia semblablement avoir cjue sous « deux ou trois jours ; en attendant , i< je vous conjure de ne point la « quitter ; elle ne peut être dans des u mains plus respectables , et je vous « demande ce que sa mère imploi< reroit à genoux , si elle connois^ ic soit sa situation. Dona Diana est « toujours de mieux en mieux, en •c parfaite convalescence ; et pour a prouver à sa fille qu'en effet, dece puis trois jours , elle n'a plus mal a aux yeux , au lieu du billet ordlu naire, elle lui a envoyé , sur une « grande feuille de vélin, un bou-
alphonsinï:. 209
ie quet de roses qu'elle a peint, avec *t huit vers qu'elle a écrits au bas, « ouvrage trop précieux pour que « j'ose le confier au messager, qui «f n'est qu'un enfant. Ma gouver- « nanle, qui a vu ce matin dona c Diana , m'a dit qu elle n'a pas « laîr d'avoir été malade , et qu'elle ^ est très-gale. Dona Diana lui a « donné, pour Alphonsine, deux « beaux ananas Cjue je vous envole.
« Quant à moi, je braveroîs tous « les périls pour aller féliciter ma « chère Alphonsine de sa déli?^ « vrance , si mon devoir ne me rer « tenoît Ici auprès d'un malade que « je dois administrer cette nuit.
« D'ailleurs, il vaut mieux que je « reste pour recevoir les mes sage;^ <!f de dona Diana*
« Agréez, monsieur, tous mes <c remercîmens, et Fassurance des « wsentîmens avec lesquels j'ai Thon- « neur d'être , etc.
« Garcîas Ildefonse de « COLMAS , curé de "^^^ »
Pendant cette lettre, la crédule Alphonsîne levoît les yeux au ciel , joîgnoît les mains , remercîoit Dieu, et pleuroit de joie. Elle relut ellemême deux ou trois fois celte précieuse lettre , qui calmoît presque toutes ses inquiétudes. Le vénérable pasteur , qui possédoit toute la confiance de Diana , rexhortoît à rester , et même deux ou trois jours , et il assuroit qu elle ne pouvoîl être dans des mains plus respectables... Avant même cette assu-
ALPIIONSINE. 211
rance, elle e'toît si disposée à le croire! Don Al\ ar , si généreux, si aimable, pouvoît - Il netre pas \^ertueux? Cependant Alphonslne , sans savoir pourquoi, soufFroIt en Técoutant (car elle n'osolt le regarder) ; elle souffrolt, et surtout depuis que , devenue plus tranquille , elle n^éloît plus occupée du désir pressant de retourner au presbytère.
Une pensée, très confuse jusqu alors, vint s'offrir plus distinctement à son esprit : Il revenolt de Madrid, sans doute II avolt reçu la main d'Inès,.. Maïs II n'avolt pas encore dît un mot d'elle.... Cependant on apporta des fruits , du chocolat , et don Alvar présente à Alpbonslne deux superbes ananas , qu'elle reçoit avec attendrissement , croyant
212 ALPIIOISSÎNE.
que Diana les a touches , et qu'ils sont envoyés par elle. On déjeune :
Alphonsîne étolt mélancolique et rêveuse. Don Alvar ne put obtenir d'elle un seul regard ; elle avoît toujours les yeux baissés. Après le déjeûner , don Alvar, rapprochant sa chaise d^ Alphonsîne , se plaça visà-vîs d'elle, et si près, quVAlphonsîne fit un petit mouvement pour s'éloigner un peu* Don Alvar contempla pendant quelques mînules ce visage charmant , sur lequel se peîgnolent Fcmbarras , Finquiétude et la pudeur; il se sentit intimidé, attendri!... Après un long silence , prenant la parole : « Alphonsîne, dit-il, se peut-il que vous ne m^ayez pas fait encore une seule question sur ma mère ^ sur Inès, et sur mon
prompt retour? » A ces> mots, la^ plus vive rougeur colora les joues d^Alphonsine ; et malgré la double mousseline qui couvroît entièrement son sein, on voyoit s'accélérer le mouvement précipité de sa
respiration! « Ah! don Alvar,
répondit - elle d'une voix entrecoupée , ne pensez pas que ce soît parindifTérence... — Eh bien! questîonnez-moi donc..,. — C'est à vous à m' apprendre.... — Quoi?... — Que vous êtes heureux..., que ... — Ouï, je serai heureux!... mais je ne le suis point encore... — Quoi ! le mariage n'est pas fail ? — ¥a ne se fera jamais...- — Grand Dieu ! ^) Alphongine joignit les mains, en faisant cette exclamation , et ses yeux se remplirent de larmes.... Don Alvar
21 4 ALPHONSTNE.
ne put retenir les siennes ; il tombe aux genoux d' Aîphonsîne..,, Elle se lève , se recule , en disant : « Don Alvar, que me demandez-TOUs? — Votre foi, votre main. — Ma mère seule peut en disposer, — J'ai son consentement. — Que dites-vous?
— Douteriez-vous de la sincérité de don Alvar? — O ciel! de quoi me soupçonnez- vous? — Non, non ; celle qui n'a jamais déguisé la vérité ne peut avoir une défiance injurieuse.,. — Ma mère consent? — Elle désire notre union. — Mais Inès ?... — Inès aime Dazeli. — Elle aime un autre après vous avoir aimé !..• -^ Elle ne m'almoil que comme un frère... — Aime-t-on autrement? --— Oui , ma chère Alphonsine ; un époux a le droit d'attendre
un autre sentiment, mille fois plus vif et plus tendre.,. — Mais peutêtre n'al-je pour vous que celui d'une sœur,... — Quel qu'il soît , je ra\^n contenterai. Asseyez-vous, mon Alphonsine , et daignez m'écoûter. Je vous aime depuis le premier instant où je vous ai vue. Je l'avouai à Inès ^ qui me confia ses sentimens pour Dazeli...» — Vous auriez- dû le dire tout dé suite à la comtesse. — Je voulois auparavant obtenir le consentement de dona Diana, et je savois qu'elle ne le donneroit que lorsque vous auriez quinze ans. — Mais j'avoîs quinze ans lorsque vous êtes parti pour Madrid. — Aussi nous parlâmes à ma mère , qui nous approuva , mais ^ en exigeant le secret , à cause de
2l6 ALPHONSTNE.
la famille d'Inès , qu'il falloît pré- Yenir. Nous partîmes. Tout s'arrangea. Alors ma mère m'ordonna de venir dans cette province pour solliciter le consentement de dona Diana. Quand j'arrivai au château, où je m'établis, dona Diana étoit au troisième jour de sa maladie, mais déjà si bien , que je lui écrivis sur-le-champ pour lui demander
votre main — ^ Eh bien? — Eh
bien ! voici sa réponse ! — Ma mère vousrépondii? — Le même jour. — Et de sa main? — Je le suppose. Tenez, voilà son billet. » A ces mots, don Alvar tire de son porte-feuille la lettre de Diana , qu'il avoit prise dans le secrétaire de don Juan, et la présente ouverte à Alphonsine, gui 5 transportée de joie , s'écrie :
ALPHONSTNE. Î217
c< Ahrouî, c'est bien son écriture. »
Elle lit avec avidité cette lettre , qui s adressolt à don Juan, et qui contenoît ces mots :
u Vos sentîmens, monsieur, me « touchent et m'honorent; puisse « ma fille les partager ! Je le « désire , et cependant je veux « qu'elle l'ignore ; mon approba- « tîon seroit un ordre pour elle, « et je n'exigerai d'elle, dans cette « occasion, que de dire librement « sa pensée. »
Alphonsîne baigna de larmes cette lettre ; elle en baisa les caractères. <i Mère chérie! s ecria-t-elle.
C'est ainsi qu'elle s'est conduite quand don Juan a voulu m'épouser; elle m'ordonna de parler en sa
présence — Eh bien! Alphon-
lY* 10
2l8 ALPHONSINE.
sine, mon sort est maintenant dans
vos mains — Don Alvar, vous
avez eu tort de me montrer cette
îellre — Comment? — Ma mère
vous y confie ses sentîmens ^ en vous disant qu'elle veut que je les ignore. — Mais pouvois - je vous laisser le juste embarras de passer un jour, et peut-être davantage, seule avec un jeune homme de mon âge, qui n'auroit pas eu sur vous ces droits si sacrés?.., — Main* tenant, je suis en effet plus tranquille — Ah! vous devez Fêtre
entièrement, si vous ne rejetez pas mes vœux , car alors vous êtes avec
votre époux. — Ecoutez, don
Alvar , je dois vous taire mes sentîmens jusqu au moment où je pourrai vous les déclarer devant ma
ALPHONSINE. ûïg
mère, aînsî ne m'interrogez point....
— Quoi! lorsque vous savez que dona Diana désire que vous partagiez mon amour... — Votre ^rmoz/r^i..
— Oui, l'amour, c'est le nom du sentiment que j'ai pour vous
— Je ne connoissois que V amour
maternel et \ amour filial — L'a-
mour, sans nulle épilhète, exprime ce que vous m'inspirez , ce qu'on n'éprouve qu'une fois, ce que je ne ressentirai jamais que pour vous.
— Ma mère sera peut-être fâchée que vous m'ayez appris cela. — Celle crainte est ridicule ; relisez donc tetle phrase de sa lettre : Puisse ma
jïlîe partager vos sentimens ! — Mais on peut partager un sentiment sans en savoir le nom. » A cette réponse ingénue , don Alvar , voulant dissi^
xnuler son attendrissement et sa joie, garda un moment le silence ; ensuite reprenant la parole : « Parlez» donc , Alphonslne , dit - îl ; si vous m'aimez , rendez-moi le plus heureux des hommes ; dites que vous ne vous opposerez point à mon bonheur. — Vous en êtes sûr, puisque je sais que ma mère le désire.
— Je ne veux point vous devoir à Tobéissance; ainsi je renoncerai à toutes mes prétentions, si vous ne m'aimez pas. — Attendez que nous soyons en présence de ma mère ; alors, don Alvar, je répondrai à toutes vos questions sur mes sentimens; d'Ici là je ne vous dirai pas un mot qui puisse voîis les faire soupçonner, et je vous prie de ne plus parler des vôtres. » Elle pro-
nonça ces paroles crunton sî ferme, que, malgré la douce et la tendre expression de sa physionomie , don Alvar n'osa pas insister dans ce moment. « Je me soumets , dit - il ; mais sî vous saviez combien vous m'affligez! — Songez donc, reprit Alpbonslne, que dans quelques jours vous saurez tout. — Mais ce sera peut-être mon
arrêt! — Pourquoi donc vous
inquiéter ainsi? — C'est une
crainte bien naturelle — Ah!
point du tout.>.. Don Alvar, je vous en conjure, parlons d'aulre chose. »
Don Alvar soupira, et ne répondit rien, Alphonsine, pour changer de conversation, lui demanda comment il avoit su que les brigands Tavoient enlevée. Il conta que , de-
puis son arrivée , sachant qu'AÎphonsine élolt chez le curé, il alloîl tous les malins à cheval au bas de la montagne, pour voîr seulement la maison quelle habitoîl ; que ce jour même , il y éloît arrivé un quart d'heure après Tenlèvement ; qu'instruit de cet événement par des paysans , il avoit aussitôt suivi la trace des ravisseurs. Comme il terminoit ce récit, on vint avertir que le dîner étoît servi. Apres le dîner , Alphonsine voulut aller passer deux heures seule dans la chambre qui lui étoit destinée. A côté de cette chambre , étoit un petit cabinet que don Alvar s'étoit réservé, non avec l'intention d'entrer dans la chambre , mais pour épier Alphonsine, ou , pour mieux dire , afin de
ALPIIONSINE. Ûô3
ne la pas perdre de vue. Il fui d^abord donner quelques ordres à ses gens ; ensuite il revînt se cacher dans le petit cabinet, doù il pouvoit parfaitement voir Alphonsîne sans en être aperçu ; il la vît à genoux , priant avec la piété d'un ange. Au bout d'un quart-d'heure , ayant achevé tout bas des prières qu elle disoit tous les jours, Alphonsîne serra plus fortement ses mains jointes, en levant la tête avec une expression sublime. Ses longs cheveux tombèrent sur ses épaules , le coloris de ses joues prit un nouvel éclat, et fixant vers le ciel ses beaux yeux baignés de pleurs : « O mon Dieu, dit' elle , nous nous aimons tant, que, malgré sa vertu et mes bonnes intentions , je crains que
!224 ALPIÎONSÏNE.
nous ne manquions à quelque devoir Guidez-nous , mon Dieu ,
inspirez - nous! Je sens qu'il ne devroît pas me presser de lui déclarer ce qu'il ne m'est permis de lui dire qu'en présence de ma mère; et cependant il m'en coûte de me taire! Mon Dieu, éloignez de mol celte tentation^ ou donnez-moi la force d'y résister! r|ue Diana retrouve son Alphonsine digne de
toute sa tendresse! • Il n'est pas
encore mon époux , et le saint nœud du mariage peut seul autoriser cet amour que nous avons l'un pour lautre ; jusque-là nous devons le modérer , et n'en point parler. O mon Dieu, je l'aime trop, je le sens.
Secourez - moi, ô mon père! ne permettez pas que je m écarte un
ALPIIONSINË. 2^S
seul însîant de la pudeur, de la re'serve et de la modestie que doit
avoir la fille de Diana! »
Don Alvar ne perdît pas un mot de cette touchante prière ; elle lui Inspira un si pressant remords , qu'il ne put en entendre davantage. Inondé de pleurs , trop indigne, par sa conduite , du bonheur d'être aimé ainsi pour en jouir, bouleversé par mille senlimens contraires, il s'arracha du cabinet, et fut s'enfermer dans sa chambre.
Là, se jetant dans un fauteuil : « Ah! s'écria-t-il, quai je fait! oh!
quelle est donc la pureté de cet être angéllque, puisque je suis un monstre à mes propres yeux, pour
avoir voulu obtenir d'elle , quoi ?
un simple aveu du sentiment que
lO^
22G ALPÎÎONSINE.
je lui connoîs , et un seul embras-
sèment fraternel! Voilà tous
mes désirs, voîlà Funîqne but de tout ce que j'ai fait..,.., et jamais suborneur n'éprouva de sî cuî-
sans remords •.,. Ah ! puis - je
lu'applaudîr du sentiment quelle a pour moi! elle croît mon cœur aussi pur, aussi vertueux que le sien; toute ma félicité n'est fondée que sur son erreur et sur mes artifices!.,... Hélas ! il falloit la mériter, et non devenir son ravisseur, et la tromper.... Si je m'en croyoîs, j'îroîs me jeter à ses pieds, lui tout avouer, la reconduire sur-le-champ
au presbytère Elle me pardon-
neroît , mais elle ne m'aimeroit
])lus ÎSon, il faut l'engager à ses
propres yeux, il faut qu'elle croie
AIPÎÎONSINE. 217
que riionneur même loblige à
mVponser Il est possible qu'elle
puisse ignorer à jamais mes stratagèmes ; le curé et Diana même sentiront qu'on doit les lui caclier, si Ton veut qu'elle me donne sa fol; et pourrolt-on ne pas le vouloir, après son enlèvement et ses sentlmens pour mol?.,...... Dans deux
jours j'enverrai un courrier à Inès, pour l'Instruire de tout: ma mère accourra, tout s'arrangera..... Al*
phonsine sera mon épouse. ... D'ic^
là , développons l'amour dans ce cœur ingénu. Oh ! si sa passion peut égaler la mienne, qu'auraî-je à craindre? ne serai- je pas sûr de triompher de tous les obstacles, de
maîtriser tous les événemens? »
Ce fut ainsi que , malgré tous ses
228 ALPHONSTNE.
remords, don Alvar finît par former le projet de se rendre pins coupable encore. Le repentir qui n'est inspiré que par Texcès et les inquiétudes de la passion, ne produit que âes inconséquences et de nouvelles folies.
Don Alrar fut doucement frapper a la porte de la chambre d'Alphonsine; elle répondît, sans ouvrir, qu'elle ne sorliroit plus de sa chambre. La porte n'a voit point de verroux ; don Alvar mit un passe-partout dans la serrure, et entra. Alphonsine parut fâchée. « Don Alvar, dit-elle , jusqu a ce que vous me reconduisiez au presbytère, Je veux rester dans la retraite, et seule dans celte chambre. — Et moi, reprît don Alvar , je veux obéir aux ordres de
alphonsine: 22g
notre pasteur, qui m'a recommandé de ne pas vous quitter un instant.
Je serai près de vous jusqu'à la nuit; alors la fille du jardinier sera revenue, elle s'enfermera avec vous, et je serai tranquille. Je ne puis supporter de vous savoir absolument seule dans celte maison déserte , et dans une chambre qui n'a point de sonnette Enfin , je réponds de vous, vous êtes sous ma garde.... — Il est vrai , mais.... — Je vous le répète, ce sont les ordres du curé ; laissons- nous guider par notre vénérable pasteur ; n'ayons pas, à nos âges, la présomption de nous conduire d'après nos propres
idées — Ah! c'est parler arec
sagesse , ce langage est digne de yous; mais sûrement notre pasteur
23o ALPHONSINE.
ne me blâmeroît pas de rester Ici en silence. — Songez donc que votre porte ferme mal; qu'un inconnu , qu'un homme , peut tout à coup entrer dans votre chambre,. « — Ah ! Dieu ! vous avez raison , allons dans le salon Maïs durant la nuit j'aurai bien peur, malgré la jardinière — Je veillerai
avec deux domestiques, nous passerons toute la nuit en sentinelles à votre porte. — Que ne faites-vous pas pour moi! — Ah! ne m'en remerciez pas!» A ces mots, don Alvar, saisissant la main d'Alphonsîne, l'entraîne, et la conduit dans le salon. Dans ce moment on apr porta des lumières, car le jour étoit tout à fait à son déclin. Don Alvar s'assit sur un canapé, à côté d*Al-
AirnONSlNE. 23 f
plîonsine. Il ne lui dit pas un mot de son amour, il ne lui parla que de Diana, et ce fut avec enthousiasme. V Oh ! qu'il m'est doux , don Alvar , s ecrîa-t-elle, de vous entendre parler ainsi de ma mère!
— Et si vous n'y mettez pas obstacle, reprît 'il, ne suis- je pas son
fils? Pourrois-je ne pas chérir
celle qui m'a choisi pour votre cpoux, celle qui vous a donné la vie , et dont voqs avez les traits charmans et le son de voîx enchanteur? Vous m'avez défendu de vous parler de mon amour, maïs m'empêcherez - vous de vous exprimer ma tendresse pour Diana? — Oh!
non , non. — Qu'elle est belle !
Diana! comme ses grands yeux
bleus sont louchansl comme son
regard esl pur et céleste !..=., Jamais je ne l'entendis parler sans émotion , sans tressaillir. Je ne confondoîs pourtant pas sa voix avec la vôtre ; mais elle lui ressemble tant !.. Et celte taille majestueuse que vous aurez dans quinze ans!.... Quand je regarde Diana , je me dis : Je
vols Alphonsîne dans Tavenlr
Ohl que Diana m'est chère
— Ah! don Alvar, c'est surtout sa tendresse pour mol dont il ïaut me parler; mais qui pourroît la peindre ! — IS'exIster que pour vous , ne voir que vous dans Tunlvers, oublier ou dédaigner tout ce qui n'est pas vous, n'avoir pas un projet, pas une pensée dont vous ne soyez
l'objet — Ah! voilà bien ma
mère! — Je ne parlois plus
crellc.t» A ces mots, Alplionsîne, vivement émue, leva les yeux avec timidité ; ses regards rencontrèrent ceux de don Alvar , elle rougit , et
détourna la vue « Vous regarder
avec ravissement , poursuivit-il, et cependant avec un trouble inexprimable; ne pouvoir même entendre prononcer votre nom sans éprouver un battement de cœur à la fois pénible et délicieux... — Don Alvar, interrompît Alpbonsine d^une voix basse et tremblante , vous oubliez ma prière. — Quoi donc ? — Vous me parlez de Tamour. — Ah! si vous le reconnoîssez , vous Tavez donc senti!.... Répondez.... Alphonr sine... Vous vous taisez... Juste ciel ! ce n'est peut-être pas moi.... — Eh!
quel autre pourrois-je aimer! »
^34 ALPUONSIKE.
Une naïveté échappée de premier mouvement ne suffisoil pas à don Alvar ; il vouloit obtenir un aveu positif et volontaire ; il vouloit qu'Alphonslne lui sacrifiât formellement le devoir qu'elle s^étoit imposé. Il ne Tavoit point encore vue 61 touchée, si troublée,... Il contint ses transports , dissimula ses espérances , et lui proposant une promenade, ii l'entraîna dans les jardins, qui étoîent vastes et d^une grande beauté. Alphonsine trembloit. Ce langage séducteur , si nouveau pour elle , ne faîsoit que trop d'impression sur son cœur; elle se disolt en secret , que don Alvar étoit son libérateur, qu'il seroit son époux. Nulle autre idée ne se mêlolt à cette dangereuse pensée !.•.. Mais
aussitôt qu'elle fut dans le jardin, la nuît et Tobscurîté calmèrent sa vive agîlalîon.... Don Alvar la conduisît dans un bosquet de roses et de citronniers : cette odeur délicieuse lui rappela sa mère, et Tîle charmante où elle avoît goûté des plaisirs si purs. Ces nouvelles sensations changèrent toutes ses idées , et les souvenirs les plus touchans achevèrent de la rendre entièrement à elle-même. « Oh, comme Pair est embaumé , dit don Alvar ! Oui , reprit Alphonsîne! restons ici, nous y sommes si bien !... — Entendezvous le doux murmure de la fontaine et du ruisseau? Alphon-
sine!.... Ah! sll m etoit possible de vous peindre ce que j'éprouve! Sî vous pouviez partager cette impres-
sion ravissante ! — Je la partage , interrompil-eile ; et comme vous , don Alvar, je ne puis en exprimer le charme..,. » Ces paroles enivrèrent don Alvar. Il éloît bien loin d'en pénétrer le véritable sens.... Il tombe aux genoux d'Alphonsîne. « Relevez-vous , lui dit elle — Non,
non, laissez-moi dans celte attitude.... L amour la préfère à tout autre... — Je m'en doutois ... Don Alvar , si vous me parlez encore d'amour, j'irai me renfermer surîe-cbamp dans ma chambre, et je n'en sorllrai que pour partir. Quand on a fait une promesse , comment peut-on y manquer ainsi? Vous m etonnez et vous me fâchez. Relevezvous donc... » Ce discours, prononcé du ton le plus calme et le plus
décide , confondit don Alvar. Plein de surprise et de dépit, Il se remit sur le siège de gazon , et garda le «Ilence. Alphonslne fit seule les frais de la conversation ; elle ne parla que de la joie qu'elle aurolt de revoir le curé , de le questionner sur Diana , et de recevoir le charmant bouquet peint qu'elle lui avoit envoyé. Don Alvar ne répondoit que par monosyllabes. Au bout d'une heure , il proposa de faire le tour du jardin ; elle y consentit. Le temps étolt obscur et chargé de nuages.
Cette nuit , dit Alohonsine , semble faîte pour le mystère Cette
réflexion , exprimée avec l'accent d'une vive sensibilité, pétrifia don Alvar. « Comment? reprit -il. — Oui , je suis sûre que l'on fera
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bien des heureux durant celte nuit obscure ! Cela est doux à penser ! — De grâce ^ Alphonsîne , que voulez- Tous dire? — Quand, dans votre première jeunesse , la comtesse tous conduisoît dans de pauvres chaumières , ne vous y menoît-elle pas secrètement la nuit? » A ces mots, don Alvar sourît, et cependant ses yeux se remplirent de larmes.... Il auroîl voulu se prosterner devant cette angélîque créature , qu il lui étoît aussi impossible de deviner que de séduire. Il répondit de manière à la confirmer dans Tidée qu'il avoit en efFel passé les plus belles nuits delé de sa vie à faire laumône.
Delà il parla de la charité chrétienne ; il en parla bien , car son âme étoit naturellement noble et sensible.
ALPHONSINE. fiSc)
Cet entretien charma Alplionsine* « Que j aîme à vocs entendre! dîtclle ; que nos cœurs se ressemblent !
— ISon, non, chère Alphonsîne, rien ne vous ressemble !... Je n'ai ni votre raison ni vos verUis... — J'applaudirai toujours à votre modestie , don Alvar; mais ne me dîtes jamais que vous êtes moins sensible que moi... » A ces mots, don Alvar, touché jusqu'au fond de l'âme , serra avec transport le bras qu'il lenoit sous le sien. Dans ce moment, on se trouva sur le bord d'une petite rivière ; Alphonsine parut enchantée en apercevant des bateaux. Don Alvar, espérant tout dans la disposition où elle éloit , d'une promenade sur l'eau ^ la fit embarquer dans un bateau charmant , couvert
24o ALPHONSINE.
d un treillage garni de fleurs odoriférantes , et dans lequel on étoît séparé du batelier par un grand voile de mousseline. A peine Alphonsine eut-elle mis le pied dans le bateau, qu elle se rappela la promesse solennelle qu'elle avoit faite à sa mère, de se mettre à Técart dans un bateau , si jamais elle s y trouvoit sans elle , afin de ne penser qu'à ses bienfaits et à sa tendresse. Don Alvar, en entrant dans la barque, soutenoit Alphonsine , qui se récria sur Fagrément de ce joli bateau. Elle remercioit don Alvar de cette attention charmante. « Ah! que je suis heureux l » dit-il. Son expression, aa voix entrecoupée , troublèrent Alphonsine. Elle étoit encore debout , soutenue par don Alyar^
Dans ce moment, des clarinettes et (les cors placés dans un bateau de suite» firent entendre une musique voluptueuse; maïs Alphonsîne n'avoit Tidée que d'un genre sublime de volupté ; toute musique tendre et touchante , loin d'amollir son âme, ne pouvoit que 1 élever!,.. Elle s'arracha du bras de don Alvar, fut s'asseoir à l'extrémité de la barque , en tournant le dos à don Alvar. « Que faites-vous donc ? lui dit-il. — Je vous conjure , reprît- elle, de ne me point troubler, de ne me pasdistraîre... — Comment? Je vous demande instamment de ne me point parler tant que nous serons sur l'eau. ,..•♦,. — Que signifie cet étrange caprice ?,.. — Ce n'est point un caprice, c'est une promesse; IV. 11
:>4^ ALPHQ^SINE.
c/est lin vœu.... — Une promesse?..., — Ouï , une promesse que j'ai faîte à ma mère..., — Quelle folie ! — De grâce, taisez-vous. Je vous avertis que je n'écouterai plus que la musique, et que je ne dirai plus, durant toute la promenade , une seule parole. » Don Alvar, outré, s'assit, et rh^meur qui le domînoit lui fit garderie plus profond silence. Pendant ce temps Alphonsîne recueillie, tournant toujoursle dosa don Alvar, écoutant avec délire la musique , ne pensa en effet qu'à Dieu et à sa mère. Don Alvar donna Tordre aux bateliers d'abréger la promenade. On aborda au bout d une demi-heure, don Alvar se promettant bien de ne pas faire une seconde partie de ce genre. Les nuages
étoîenl dîssîpés, la lune et les étoiles répandolent sur le jardîn la plus douce lumière ; don Alvar , en sortant du bateau, fut plus frappé que jamais de la beauté ravissante d'Alphonsîne , du calme répanda sur toute sa personne, et de l'expression céleste de sa physionomie*.
Elle donna le bras à don Alvar ^ sans le regarder; elle éleva les ^^eux vers le ciel , les y fixa , et ne répondit à tout ce qui lui dîsoit don Alvar qu'avec autant de distraction que de brièveté. Don Alvar prit le parti de rentrer dans la maison. Tandis qu'on servoit le souper, don Alvar, qui avoit une belle voix , prit une guitare et chanta, en s'accompagnant, qne romance passionnée.^ qu'il avoit composée pour Alphon-
2,4l^• ALPHONSINE
sîne ; mais elle l'interrompît au milieu du premier conplet. « Quoi!
s'écrîa-t elle , vous clianlez des paroles d'amour ; c'est une impiété; c'est profaner la musique, qui ne
doit célébrer que Dîeu! » Don
'Alvar jela sa guitare avec colère, en disant : « Tout doit donc tourner contre moi..... » On se mit a table. On vint dire alors, en présence d'Alphonsîne, qu'on nepourroit avoir l'escorte que le surlendemain. Alphonsine s'en affligea beaucoup; et après le souper, elle Youlul sur-le-champ rentrer dans sa chambre. Don Alvar demanda vainement un moment d'entretien. « Eh quoi! Alphonsine, dit-il, la journée se sera écoulée sans que vous m'ayez donné une seule preuve d'à-
AIPHONSINE. 245
mîtîé..... — Pourrîcz-vons me croire ingrate? — Aiphonsîne! je souffre; je suis réellement bien malade ce soîr.... — O ciel! En effet, vous êtes chanpfé 1 Ce combat, cette blessure Vous me disiez qu'elle éloît
si légère... — J'ai de la fièvre. — Ah! que vous m'inquiétez!..., — Le bonheur me guérîroit.... Si vous vouliez..,. — Parlez , don Alvar ; que puis -je faire? — M'accorder ce qu'on n'a jamais refusé à un ami....
— Eh bien ! — Me permettre de vous embrasser.,.. » Cette demande parutà Alphonsine si extraordinaire et si téméraire , que ne trouvant point de termes pour exprimer sa surprise, elle resta muette. Don Alvar concevant quelqu'espoir. « Oui/ poursuivit-il , je ne vous demande
que de me permettre d'appuyer un
instant ma joue sur la vôtre
— Don Alvar, si vous n'élîez pas malade , je vous quitteroîs sans vous répondre. Je sais qu'une jeune fille manque à la pudeur quand elle accorde à un homme une telle marque d'amilîé. D'ailleurs, vous n'ignorez pas que je n'ai jamais embrassé que ma mère; que j'ai refusé d'embrasser la vôtre et Inès.-..
INulle mère n'a pu faire pour sa fille ce que la mienne a fait pour moi : il est bien juste que je lui réserve une preuve particulière de tendresse — Ainsi vous n'embrasserez jamais votre époux? — J'ignore les droits que donne le mariage, et les devoirs d'une épouse :
ma mère m'en instruira, et je les
remplirai. — Vous refusez ce léger témoignage d'affectîon à celui que votre mère a choisi pour votre époux?-— Vous devez ce choix à son estime , et vous ne mériteriez plus cette préférence , si vous me pressiez davantage de faire une semblable action. » A ces mots, prononcés avec toute la froideur et toute la fierté de Tindlgnatlon , Alphonslne sortit sans attendre de réponse , et elle fui s'enfermer dans sa chambre.
Don Alvar, atterré , humilié , désespéré, resta quelques Instans immobile à sa place ; ensuite , tombant sur le canapé : « Voilà donc, dit-11, ce que j'ai recueilli de tant de ruses, de mensonges, de stratagèmes ! voilà tout ce qu'a pu pro-
duîre un plan de séduction si longtemps médité ! son indig^natlon et sa colère!... Quoi donc, à quinze ans, avec de Tamour, avec tant d'ignorance et de crédulité, elle résiste à tout!*... Elle est en mon pouvoir , elle me croit , elle m^aime , elle n'a pour se défendre que son innocence et une morale religieuse; et la simple droiture de ses raisonnemens, toujours conséquens, toujours fondés sur des principes invariables, déjoue tous rnes artifices!
Que font les sophismes , auprès de celle qui agit par persuasion, par sentiment, et qui croit à la sainteté des devoirs quon lui a prescrits?
INul langage contraire à celte foi si vive ne sauroit l'ébranler; il ne peut que la surprendre et la révol-
ALPHONSINE. 24g
ter... Mais , par quelle niagle cet être incompréhensible , si bien organisé, si sensible aux beautés de la nature , qu'elle a connue si tard, et au charme de la musique, n'a-t-elle pas une seule sensation dont l'amour puisse profiter?.,.. Qu'ai -je obtenu de la première vivacité de sa reconnoissance ? Lolri d'avoir rien gagné durant cette première journée , j'ai perdu dans son cœur.... Que puîs-je espérer pour demain ? C'est elle qui me domine, qui m'intimide, qui me maîtrise! Il ne me reste que des remords accablans, un découragement qui me tue , une passion qui me consume, et des inquiétudes désespérantes!.... » En disant ces paroles , don Alvar ne put retenir ses larmes..,. Honteux de sa faiblesse *
il voulut se lever pour aller respirer Taîr dan^ le jardin; mais ses jambes, tremblantes, ne purent le soutenir : il avoit véritablement une fièyre brûlante. Il fut oblig^é de sonner , et de s'appuyer sur un domestique pour aller dans sa cliambre.^ Il se mit au lit. A peine étoit-il couché, que la petite jardinière vint demander de ses nouvelles de la part d'Alphonsine. Don Alvar, attendri, ne voulut pas troubler le sommeil de la douce et sensible Alphonsine. Il fit dire qu une petite pro • menade dans le jardin avoit dissipé son mal de tête , qu'il n'avoit point de fièvre, et qu' il étoit parfaitement bien. Don Alvar, certain qu'il seroit malade plusieurs jours, projeta de s'établir le lendemain sur une chaise
longue , se flattant qvVll arracberoît à la pitié la faveur si ardemment désirée , qu'il n'avoit pu obtenir de Famour. Mais Alpbonsîne ignoroitclle qu 'il n' est pas permis , pour produire un bien , de faire une action condamnable? Elle étoit bien ignorante (au jugement des esprits raffinés), carelle ne savoit que c e qu'il faut savoir pour se bien conduire ; maïs cette science , pour laquelle on n'a point institué de prix , cette science , apparemment beaucoup moins importante que toutes les autres , elle la possédoit d'autant mieux, que sa mémoire , son esprit et son cœur en étoîent uniquement occupés.
Tandis que don Alvar, tourmenté , bouleversé par une passion impétueuse ^ étoil livré aux plus
isS^ ALPHONSINI?.
Tiolentes agitations, rinnocenle et paisible Alphonsine , suivant sa coutume, se rencloit compte tous les soirs des actions de sa journée. Cet examen de conscience fut le plus long qu elle eût fait de sa vie. Tant d evénemensj et un sentiment nouveau, exîgeoient la méditation la plus approfondie. Ne falloît-il pas se rappeler avec détail tout ce que don Alvar avoit fait pour elle , tout ce qu il avoit dit ? Sa mémoire , sur ce point , fut très-fidèle ; mais elle avoit oublié presque toutes ses réponses; elle se persuada, debonne foi qu^elîe n'en avoit fait que de conformes à son intention sincère de lui taire ses sentimens jusqu'au moîoent où elle pourroit les lui exprimer en présence de Diana. Ces.
pensées, et beaucoup de prières, l'occupèrent jusqu'à deux heures du matin; la petite jardinière étolt depuis long temps couchée et endormie sur un Ut de sangle placé au mîlleu de la chambre ; tout étolt parfaitement calme dans la maison depuis plus de trois heures. Alphonslne , vaincue enfin par le sommeil, allolt se coucher, lorsqu'elle crut entendre du bruit dans le corridor.
Elle eut peur, et appela la jardinière. Mais sa douce et tremblante
voix ne la réveilla pas Cependant
elle entend distinctement que plusieurs personnes marchent à pas précipités Glacée de crainte , elle
tombe sur une chaise...... Nous verrons , dans le chapitre suivant , si jsa crainte étoit fondée»
^54 ALPHONSTNE.