CHAPITRE XLIV
Don Alvar , averti par son petit espion, son jockey, sut que Diana avolt la rougeole depuis huit ou dix jours, et que, malgré les pleurs et la résistance d'Alphonslne , elle avolt voulu se séparer d'elle dès le second jour de sa maladie, dans la crainte affreuse de la lui communiquer. Elle Tavolt confiée au curé, dont elle habltolt la maison; il avolt fallu donner une femme pour la servir ; et la plus simple et la plus Ignorante fut celle que Diana choisit , au grand étonnement des deux autres femmes de chambre de Diana , qui étoient ^
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ce qu'on appelle dans cette clase , des filles au-dessus de leur ètciL Maïs Diana préféroît toujours, dans les emplois subalternes , la personne qui n'avoît précisément que le mérite nécessaire pour en bien remplir les devoirs. Mariane ne savoil ni écrire ni lire ; elle aimoît le travail ; elle éloît pieuse et silencieuse; ce fut elle qui suivit Alphonsîne chez le curé. Alphonsîne n'avoît pu se résoudre à quitter sa mère , que parce qu'on lui dit, avec vérité, que , par l'inquiétude qu'elle lui cau^ seroit, elle rendroit dangereuse une maladie qui ne Tétoil point. Elle l'ut donc se mettre sous la garde du curé. La première nuit qu'elle passa dans le presbytère , fut bien douloureuse. Accoutumée depuis sa pre-
TTîîère enfance à ne s'endormîr que sur le sein de sa mère , ou en tenant sa main , elle se trouvoît dans un affreux isolement; et de plus, elle ëloil inquiète , malgré tout ce qu on lui avoît dit pour la rassurer.
Elle passa la nuit à gémir et à pleurer. Elle reçut, le matin, un billet de Diana , qui la calma un peu ; elle ne sortit que pour aller à Téglise* Elle y resta toute la matinée, elle y prioit pour sa mère ; elle employa le reste de la journée à lui écrire.
Le soir et le lendemain , malgré les bonnes nouvelles qu'elle avoîk de Diana , elle étoit si triste et si abattue, que le curé craignit qu elle ne prît aussi la rougeole. Dans cette idée, dont il crut devoir lui faire part , il lui fit comprendre qu'il
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faudroit le cacher à Diana; ce qui seroît facile , puisque Diana ne Youlolt la revoir qu au bout de cjuinze jours ; et II lui proposa décrire une douzaine de petits billets, qui servirolent pour les six premiers jours de sa maladie, et quVin enverroll à Diana comme à Fordlnalre. « Au bout de six jours , continua le curé^ vous pourrez écrire , et nous aurons épargné une funeste inquiétude à dona Diana. — J'aurai bien la force de lui écrire , quoique malade ; elle-même ne m'a-telle pas écrit dès le second jour? — -Peut-être serez-vous plus malade qu'elle. — Mais c'est la tromper!
— C'est pour Tinlérêt de sa santé, et peut-être de sa vie ; c'est un tendre ménagement , non une trom-
perle. » Alphonsine se laissa persuader ; elle écrivît les billels, que le curé serra soigneusement. Les jours sulvans, Alphonsine, entièrement rassurée sur lelat de sa mère, reprît sa santé et sa fraîcheur, maïs non sa gaîté ; elle comploît les jours ; elrîennepouvoîiramuserdurantune absence qui luî paroîssoît si longue.
Ce fut le dixième jour de la maladie de Diana que don Alvar , décidé depuis trois semaines à enlever Alphonsîne , se détermina à exécuter enfin son dessein , que tout sembloit favoriser. Par les précautions prises par don Juan, son duel lî'avoit fait aucun bruit; il n^étoît point connu des gens de don Juan , qui n'a voit pas dît son nom ; et lors^ que don Alvar reprit sa connois-
sance , il pria don Juan de ne l'appeler que M. Blimann; lotit le monde crut dans la maison que c^étoît son Terltable nom , et qu'il étoît étranger, parce qu'il ne parloîl jamais qu'anglais à son jockey. Le chirurgien seul le connolssoil; mais il fut magnifiquement payé ; on lui demanda le secret , il le promit y et le garda. Ainsi l'on ne sut, dans le château de Diana , ni au presbytère, que don Alvar avoît quitté Madrid ; la comtesse , n'écrivant que très-rarement à Diana, ne lui avoit rien mandé de la rupture du mariage ; d'ailleurs, craignant que Diana ne désirât au fond de l'âme l'union d'Alphonsine et de don Alvar, elle n^élolt nullement empresséç de l'instruire de cet événement.
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Un incident singulier combla de joîe don Alvar , en assurant le succès des artifices qu'il se proposoît d'employer. L'appartement de don Juan étoît au rez-de-chaussée; on y porta don Alvar après le duel, afin d'éviter l'embarras de monter un escalier. Le Jour où don Alvar quitta son lit , îl voulut écrire. En cherchant des plumes dans un secrétaire, il y vit un billet qu'il euj rindiscrèlê curiosité d'ouvrîr.Quelle fut son émotion, en y trouvant la signature de Diana! Il lut avec avidité ce billet, écrit à don Juan (et qui , ayant été mis sous une enveloppe, n'avoit point d'adresse), et il lé serra précieusement dans son porte-feuille. Don Juan, renonçant à ses prétentions sur Alphonsîne,
n'avoît pu mettre de prix à cet ëcrît qu'il oublia de brûler avant de partir.
Tout étant préparé pour T enlèvement d'AlphonsIne , don Alvar , avant la naissance du jour, quitta le château de don Juan pour aller se poster à cheval dans le lieu où il devoit attendre les ravisseurs d'Alphonsine. Ces ravisseurs étoient trois espèces de bandits de Grenade, amis de Pérès, et que ce dernier avoît enrôlés pour cette entreprise.
On savolt qu'Alphonsine alloit tous les malins à la première messe du curé, à laquelle n'assisloient que sa vieille gouvernante, sa servante^ son valet, et cinq ou six bonnes femmes du village. Les trois complices de don Alvar se mirent en
embuscade, au point du jour, autour du presbytère. Le curé se rendit à reglîse à cinq heures et demie.
Vingt minutes après , l'innocente et pieuse Alpbonsine, tenant Mariane sous le bras , sortit de la maison. Aussitôt les trois hommes se précipitèrent vers Alphonsine , la iBaisîrent et Fentraînèrent , malgré ses cris el ceux de Mariane; ils la portèrent dans une chaise de poste, qui partit aussitôt au grand galop de six bons chevaux. Alphonsine s évanouit dès qu'elle se vit enfer* mée dans la voiture.,.*. La rapidité du mouvement lui rendît Tusa^e de ses sens au bout de quelques minutes. Elle voulut ouvrir les jalousies de bois de la voiture, mais ^lles étoienl fermées en dehors. La IV. 9
malheureuse Alphonsîne poussa des cris lanienlables. « Maman ! maman! s ecrîolt-elle , où m entraîne-
t-on loin de vous? ah ! pourquoi
m'avez-vous ordonné de vous quitter? Maman, que devîendrez-
vous en apprenant cet affreux événement? O mon Dieu , prenez pitié
de moi! » En parlant ainsi,
un ruisseau de larmes inondoit ses jOues; elle se mit à genoux, et les plus ferventes prières calmèrent un peu , sinon sa douceur , du moins r effroi mortel dont elle étoit saisie. •••
A près une heure et demie de marche , Alphonsine entend , autour de la voiture, un grand mouvement, et une voix qui s^écric : « Arrêtez, brigands , arrêtez !.,. — Dieu ! Dieu 1
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dît-elle, on vient à mon secours!,..»
La voiture s'arrête , le bruit redouble; Alphonsîne, palpitante de terreur et d'espérance, entend un grand cliquetis d'épées. <c Grand Dieu! dit-elle, protégez mes défenseurs! '> L'idée quon se battoit
lui glaçoit le sang ; toujours à genoux, elle appuya son visage sur le coussin de la voîture , en mettant ses deux mains sur ses oreilles, pour ne pas entendre les coups redoublés que se portoient les combattans.... Tout à coup la portière s'ouvre; Alphonsine, éperdue, passe subitement de l'excès de la terreur à la joie la plus vive, en voyant don Alvar l'épée à la main , qui lui dit : M Alphonsine, vous êtes libre ^ j'ai mis en fuite vos ravisseurs. •--
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O mon libérateur!» s'écrîa-t-elle.
Le coupable don Alvar n'enlendit pas sans remords celle exclamalion, faîte avec le ton le plus palbëlîque; maïs Alphonsîne , sans défiance et reconnoîssante, élolt enfin en son pouvoir; cette idée effaça toutes les autres. « Vous allez , lui dlt-îl, vous reposer dans une maison voisine; là , je prendrai vos ordres , que j'exécuterai poncluellement. » A ces mots , il referma la portière , et la voiture poursuivit sa roule. Alplionsine bénit le ciel. Un quartd'heure après, on arrive dans la maison. Alphonsine descend de voilure ; don Alvar, d'un pas tremblant , soutient sa marche chancelante ; il la conduit dans un salon , y entre , et se trouve tcte à tête avec elle.
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