CHAPITRE XLIX
Diana, et sa fille arrivèrent en Angleterre sur la fin du mois de mai ; elles furent aussitôt aux eaux de Buxton , que Diana vouloît prendre. Diana resta six semaines dans ce lieu , fameux par ses bains et ses magnifiques bâtîmens , et dont les environs sont si sauvages et si déserts. Diana quitta Buxton au mois de juillet ^ dans rintenlion de se rendre à Londres. Melcados , comme de coutume , voyageoit à cheval. Le bon écuyer avoit la prétention de savoir s'orienter parfaitement dans les pays inconnus. En conséquence de celte science ^ il
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avoît la manie de ne vouloir jamais suivre la grand route , afin , dîsoîtil , de couper au court. Il résultoit de celle habitude, qu'en général le pauvre Melcados faîsoit , dans de mauvais chemins de traverse , cinq ou six milles de trop par jour; qu'il s'embourboit , s'égaroil , crevoît sq.s chevaux , et n'étoit jamais auprès de sa maîtresse. A trois milles de Buxton , Alphonsine remarqua que Melcados , pressé de couper au court ^ avoit déjà disparu.
Lorsqu^on fut à dix milles de Bux- Ion , on se trouva dans un lieu si désert, que Faspect en est effrayant:
ce sont de vastes plaines de bruyères, entièrement dépouillées d'arbres et d'habitations; on n'y voit, de loin en loin^ que de pauvres pâ-
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très gardant des chèvres , et quelques chétlves chaumières sans jardins , à de grandes distances les unes des autres , et si basses et si petites, qu'elles ne ressemblent qu'à des huttes de sauvages. En jetant un œil mélancolique sur ces immenses bruyères, la surprise d'Alphonsine fut extrême en apercevant de loin un joli château, élégant et neuf, entouré de jeunes plantations et de jardins sans ombrage. Une telle habitation , dans ces plaines arides et désertes , cause à tous les voyageurs le même étonnement. (*) La voiture aîloit avec ranidité ; tout à coup une roue se rompt et se dé-.
tache , la voiture verse avec une af-
(*) Toutes cçs descriptions sont vraies.
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frense secousse. Dans ce choc violent y autant qu'Inattendu , une glace se brise , et Diana, dont le premier mouvement avoît été de prendre sa fille entre ses bras , fut grièvement blessée à la jambe droite..... Elles s^înterrogèrent à la fois , et Diana, rassurée sur sa fille , sentit alors la douleur de sa blessure. On éloît à deux pas d'une chaumière. Alphonsine fondit en pleurs en voyant les vêtemens de sa mère teints de sang.
Leurs gens les tirèrent l'une et fautre de la voiture , et les portèrent dans la pelîte cabane des pauvres pâtres , qui les reçurent avec la plus touchante humanité, mais qui étoient hors d'état de leur offrir les secours nécessaires. Diana ne se plaignant point, et s'eflforçant de
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sourire , cherclioît en vaîn à calmer la vive douleur d' Alphon sîne , dont le cœur éloît déchiré et pénétré de terreur à la vue du sang de sa mère. Une jeune paysanne étancha la plaîe avec de l'eau fraîche, tandis que Tun des pâtres courut au château chercher le chirurgien du seigneur. Diana , qui parloit parfaitement Tanglaîs , ainsi qu'Alphonsine , fit quelques questions sur le propriétaire de cette maison isolée. On lui répondit que c'étoit un vieillard italien nommé Dolzi, établi depuis sept ou huit ans dans ce Heu , oii il avolt planté lui-même Favenue et le petit bois de sapins, et fait bâtir la maison. On ajouta qu'il étoit bienfaisant ; qu'il envoyoit son chirurgien, à six milles à la
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ronde, soigner les pâtres Isolés de ce désert; qu'il ne refusoit jamais les secours qu'on lui demandoit; qu'il avoît dans son château un hospice fondé par lui à perpétuité pour six pauvres vieillards, et, en outre, une école fondée de même, pour six enfans, qu'il dirigeoit avec soin; mais que, d'ailleurs, ce vieillard étoit mélancolique et sauvage, et qu'il ne recevoit personne, Diana demanda l'âge de cet homme singulier. La jeune paysanne répondit qu elle n'avoit pu l'apercevoir qu'une fois , parce qu'il ne soroit point de son enclos , ei qu elle croyoit qu'il avoit bien à peu près soixante-quinze ans.
Le chirurgien arriva ; la beauté de Diana , celle de sa fille , et les
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pleurs de cette dernière , Tintéressèrent vivement. Après avoir exaïTîîné la jambe de Diana, il assura que sa blessure n'avoit absolument rien de dangereux , mais qu'il étoi»
impossible qu'elle se remît en route avant sept ou huit jours. « M. Dolzî, dît'il en souriant , et un vieillard peu galant ; mais il connoît et sait remplir les devoirs de Phospitalité ; je suis sûr qu'il s'empressera de faire offrir un asile à ces dames , je vais aller lui rendre compte de cet événement. ?»
A ces mots , le chirurgien se hâta de retourner au château. Alphonsine fut soulagée d'une cruelle inquiétude , en pensant que sa mère alloit avoir un bon logement , et un excellent chirurgien pour la soi-
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gner. Au bout d'une petite demiheure , on vît arriver les gens de M. Dolzi , ayec une chaise à porteur pour Diana ( dans laquelle tint aussi Alphonsine); une femme de chambre et les domestiques suivirent à pied. Diana , dans la crainte que don Alvar nVnit formé le projet de la suivre , voyageoit sous un nom supposé , qu'elle étoit décidée à ne quitter que lorsqu'elle seroit de retour dans son château. Le chirurgien lui fit seul les honneurs de la maison , en la prévenant que le maître en étoit si farouche, qu'elle ne le verroit point ; mais elle eut un joli appartement , et fut traitée , d'ailleurs, avec tous les égards et tous les soins d'une généreuse hospitalité.
' IV. i4
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Alplionsîne avoît envie de voir ce vieillard bienfaisant et sauvage, qui se cachoît en faisant de bonnes actions , et qui s'étoit retiré dans un désert pour consacrer, sa vie à la solitude et aux infortunés.
Le lendemain étoit un dimanche, Diana devoît rester cinq ou six jours au lit ; mais Alphonsîne , suivie d^une femme de chambre , fut entendre la messe dans une petite chapelle , qu elle trouva remplie par les domestiques , les six vieillards , et les six enfans , qui étolent tous des Irlandols catholiques. Alphonsine chercholt des yeux M. Dolzi ; elle ne le vit pas. Il étoit cependant vls-à-vîs d'elle , mais dans une tribune grillée , dont les barreaux étolent si rapprochés les uns des
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antres, qu'il étolt impossible de distinguer sa figure.
En sortant de la messe ^ Alphonsîne remonta chez sa mère. Un instant après , le chirurgien vînt , de la part de M. Dolzi, lui offrir la clef d'un jardin particulier, où lui seul communément sepromenoit.Diana voulut qu'Alphonsîne profitât de cette offre , et elle y fut sur-lechamp, avec sa femme de chambre* Elle s'assit sur un banc de verdure ombragé p^ une espèce de dais , formé de pampres , de capucines et de chèvre-feuille. Au bout d'un quart dlieure , elle aperçut de loin , avec émotion , un vieillard , dont Taspect avoit quelque chose de frappant. Sa chevelure étoit hérissée , sa barbe longue et noire ; il s'appuyoit
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sur nn bâton , et néanmoins sa démarche étoit ferme autant que grave ; il a\ oît de beaux traits , une physionomie sombre, un maintien sévère.
Il s'approcha sans sahier Alphonsine : il s'arrêta devant elle , et la regarda fixement. Alphonsine se leva , et voulut le remercier au nom de sa mère; maïs à peine eut-elle prononcé la moitié d'une phrase , qu'il se retourna brusquement, s'éloigna , et disparut. Alphonsine , intimîdéej courut rejoindre sa mère, en disant, qu'elle ne voulolt plus revoir ce vieillard , qui lui faisoit peur.
Sur le soir , on vit enfin arriver Melcados , harassé de fatigue , et charmé de trouver un bon gîte. Il convint que , pour cette fois , il n'a-:
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voit pas coupé au court , car il avoît fait plus de trente milles pour retrouver Diana. Il se coucha après avoir bien soupe. Il se leva à la pointe (lu jour, ne doutant point que , dans une maison où Ton soupoit et où Ton dormoît aussi bien , on ne trouvât avec qui causer ; et l'on doit se rappeler que c'étoit un des grands plaisirs de Melcados , questionneur impitoyable , mystérieux , quoique bavard, parce qu'il vouloit avoir F air d'être dans la confidence de tous les secrets qu'il désiroit savoir; d'ailleurs, manquant absolument de mémoire , comprenant mal et i^onfon dant tout.
Par malheur pour lui, tout le monde étoit occupé dans la maison ; il ne rencontra que des allans et des ve-
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îians , qui ne lui répondirent qu^en courant , quelques monosyllabes. Il fut rôder autour de la maison et des plantations , et pendant plus d'une iieure , sans apercevoir un seul être vivant.
Enfm , il vit de loin M. Dolzi , qui , une clef à la main , s'avançoît fers la grille de son jardin particulier. Melcados double le pas , se trouve le premier à la porte , s'y colle , et là , de pied ferme, attend Tinconnu , dont la marche posée lui promet du moins une réponse entière. M. Dolzi s'approche, regarde Melcados , tressaille et demeure immobile. Melcados , non moins surpris , reste les yeux fixes , la bouche béante ; la question qu'il vouloit faire expire sur ses lèvres ,
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elle est même oubliée. L^étonnement Ta lellement pétrifié , qu'il en est devenu muet... M. Dolzl prenant enfin la parole : « Melcados , dlt-iî, vous m'avez reconnu, sulvez-nioi, »
A ces mots , 11 ouvre le jardin , et y entre avec l'heureux Melcados, qui entrevoit d'étranges confidences et une longue conversation. Cependant sa joie élolt troublée par un grand embarras. Il se pîquolt de connoître mieux que personne les usages , 1 étiquette de tous les pays , et la manière la plus convenable de parler aux grands seigneurs. Celui avec lequel il allolt s'entretenir éloit Espagnol, mais fixé, naturalisé en Angleterre ; quel titre lui donner ?
Cette perplexité lia la langue de Melcados pendant plusieurs minutes.
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Enfin il se relira de cette situation épineuse , en se cléeldant à l'appeler alternallvement votre excellence , monseigneur et niilord.
« Ah ! Monseigneur ! s ecrîa-t-îl, tandis que don Pèdre est encore pleuré en Espagne , quel bonheur pour moi de le retrouver ici!... Je vois à présent quel étoit le vrai but de ce voyage en Angleterre ; j'en sàvois bien quelque chose.... — Dites-moi , Melcados , ma sœur vitelle ? — Oui , milord. — Et son fils ?...• — On dit que don Alvar eit le cavalier le plus accompli de l'Espagne. — Le ciel soit loué ! — Votre excellence n'a pas dû trouver doua Diana changée ; elle est toujours aussi belle belle.. • » A ce nom , dou Pèdre (car c 'étoit en effet lui-même)
frémît , chancelle et s'appuie contre un arbre. « Ce n'est donc point une illusion y s ecrîa-t-îl ; cette femme parjure est Ici!.., — Ah ! mllord , dès que vous la recevez , votre excellence doit oublier le passé.... — L'oublier ! jusfe ciel!... — Au bout de dix-sept ans, cela serolt naturel...
— Grand Dieu ! si du moins !....
Ecoutez y Melcados , je vais vous faire la question qui m'intéresse le plus, ou , pour mieux dire , la seule qui puisse m'intéresser ; promettezmoi d'y répondre avec exactitude.
— Oui , mllord , si je le puis sans trahir la confiance dont on m'honore. ' — Cette jeune personne est sa fille ; quel âge a-t-elle au juste? c'est une chose que vous devez savoir avec précision ; quel âge a-t-elle ?
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— Quatorze ans et demi , » répondît sans hésiter, Melcados, quoîqu'Alplîonsîne eût deux ans de plus ; maïs son ingénuité et son aîr enfantin lui persuadoîent que c'étoît sûrement là son âge. A cette réponse , don Pèdre mît ses deux mains sur son visage ; ensuite, regardant Melcados avec des yeux baignés de larmes : « Melcados , dit-il , êtes - vous bien sûr qu'elle ne soit pas plus âgée ? ■— Votre excellence doit penser que je sais son âge comme le mien. Elle a quatorze ans et demi. — El quel est donc son père ?••. — Ah ! cela , mllord... — Vous ne le savez pas ?..• — Je le sais parfaitement... Elle est filie de don Sanche de Mêlez.., — Quel comble d'horreur!.... Quoi! cette femme abominable n'a pas épousé •
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Dazeli ?.•• — Monseigneur, ceci est un secret que je dois confier à votre excellence , pour la juslîfîcalîon de dona Diana... — Eh bien ? — Eh bien ! niUord , elle a épousé Dazeli depuis la mort de don Sanche, maïs secrètement. ..et... ?>
Don Pèdre ne voulut pas en en-^ lendre davantage... ; Il fit précipitamment quelques pas pour s'éloigner; mais revenant aussitôt : « Melcados , dlt-II , je vous demande le secret, jusqu'au départ de voire maîtresse. SI vous lui dites qui je suis , vous la couvrirez de confusion....— Quoi , monseigneur , elle ne sait pas qu'elle est chez votre excellence ? — Et si vous avez l'Indiscrétion de le lui apprendre , elle voudra partir dans Tinstanto. — Je me tairai ^ mi-'
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lord : mais accordez-moî la favenr de vous entretenir quelquefois ; je pourrois vous conter des particularités curieuses... — Non , non , je ne veux plus entendre parler d'elle ; je la méprise autant que je la hais. Mais sa fille !... Ah !,.. que je suis malheureux 1... » Ainsi finit cet entretien; car don Pèdre congédia sur-lechamp Melcados, qui se trouvant fort bien dans cette maison , se promit d'être discret, et le fut effectivement à cet égard.
Il croyoit de bonne foi qu'Alphonsine étoit fille de don Sanche, parce qu'un jour , ayant hasardé de dire du mal de don Sanche à Diana, elle lui avoît imposé silence, en ajoutant : « Sans lui mon Alphonsine n existeroit pas » (car elle
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ëloîl persuadée que , sans don Sanche , le comte de Moncalde Tauroit empoisonnée, au lieu de lenfermer dans le souterrain) ; mais Melcados avoit conclu de celte phrase , que don Sanche étoît père d'Alphonsine. Quant au mariage secret avec Dazeli, c^étoit une conjecture fondée sur l'ancien amour du page pour Diana , sur la fortune qu'il avoit faite depuis , et sur F amitié que Diana conservoit pour lui , chose que Melcados savoît par la femme de chambre de Diana,
Après le dîner, comme Alphonsine sortoit de table , le chirurgien vint lui apporter la clef du jardin , en la priant, de la part de M. Dolzî , d'y descendre un moment, parce qu'il avoit un mot à lui dire, 11 fallut
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Tordre exprès de Diana pour décider Alphoiisîne à se rendre à celte invitation. Quand elle entra dans le jardin, suivie de sa femme de chambre, elle y trouva don Pèdre qui Tattendoit à la porte. Il la prît par la main : il trembloit, et n'osoît la regarder. Alphonsine étoit interdite 11 la conduisit sous le berceau de chèvre - feuille ; il la fit asseoir a côté de lui , et fit signe à la femme de chatnbre d'aller se placer à quarante pas vis-à-vis, sur un banc de pierre. Cet ordre déplut à Alphonsine ; cependant il fut exécuté.
Don Pèdre se tournant alors vers Alphonsine, la contempla en silence, avec un trouble inexprimable. Il revojoit Diana dans les jours bril-
lans de sa première jeunesse , et parée de tous les charmes de la pudeur et de rinnocence! « O regrets renouvelés et superflus ! s'écrîa-t-il y cV^sl donc en vaîn que le temps vous
avoît adoucis! Par un funeste
prodige , le passé se reproduit , non pour me rendre ce que j'ai perdu , maïs pour m oter un oubli salutaire ^ et pour me ramener aux premiers jours de ma douleur !...»V aurai donc inutilement vieilli ! .... » Des larmes amères interrompirent ce triste discours ; il mît son mouchoir sur ses yeux... . Alphonsine , aussi troublée que surprise , Técoutoit avec saisissement Don Pèdre tournant encore la tête de son côté , elle osa enfin le regarder; et quoiqu'à seize ans , un homme de quarante-cinq
328 AIPHONSINE.
paroisse un homme très-âgé , cependant elle vît très -bien que ce iVétoit point là un vieillard , et qu^il n'ayoît de la vieillesse que le cos-
tume De son côté, don Pèdre
Texaminoit attentivement , et parlant toujours en anglais ; « Avezvous connu don Sanche votre père ?..•. lui dit-il. — Don Sanche n'étoit pas mon père , reprit- elle vivement — Que dites-vous? — La
vérité. — C'est donc à Dazeli que vous devez le jour? — Ni Dazeli
— îSi don Sanche, ni Dazeli!
Oh! s'il s'étoit aussi trompé sur son âge.... Au nom du ciel, dites-moi....
— Eh bien? — Quel âge avez-vous?
— Seize ans et demi !,.. » A ce mot, don Pèdre, éperdu, la saisit dans ses bras, en s'éciiant en espagnol :
« O ma fille! je suis don Pèdre
— O maman! » dît Alphonsîne ; et elle tomba évanouie sur le sein de son père.... La femme de chambre
accourt pour la secourir. Don Pèdre la repoussoit. « Ne m'ôlez point ma fille, disoit-il en versant un déluge de pleurs ; c'est ma fille , c'est mon enfant Ah! Je pardonne tout à sa mère?,.. » La femme de chambre, en délaçant Alphonsine, détacha la chaîne d'or où tenoit le portrait de son père ; et ce médaillon tomba sur don Pèdre.......
Cette nouvelle preuve de son bonheur acheva de le transporter de joie.... Alphonsine rouvrit les yeux ;
elle se jeta aux genoux de son père ^ lui baisa les mains , lui demanda sa bénédiction , et la permission
33o ALPHONSINE.
d'aller instruire sa mère avec les précautions nécessaires , pour ne pas lui causer un saisissement funeste..... Don Pèdre vouloît la suivre ; elle le conjura de n'en rien faire , lui promit de revenir dans une heure, et s'éloigna en courant avec une inconcevable vitesse. On la perdit presque aussitôt de vue.
Don Pèdre retint la femme de chambre pour l'Interroger. Cette femme savolt parfaitement l'histoire de Diaria , et son premier mot fut :
« Elle n'a jamais été coupable envers vous! — Comment? quelle fable voulez-vous inventer? El sa fuite avec Daz.ell? — ^ Elle croyoit vous aller rejoindre ; le comte et
don Sanche la trompèrent --
Juste ciel! serolt-il possible! — On
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l'enferma dans une prison souterraine, où elle mit au jour Alphonsine au bout de sept mois. Elle n a élé délivrée , par la comtesse votre sœur, qu'après treize ans de capti-
^,itéî Dieu , Dieul s'écria don
Pèdre; comment supporterai-je ua
tel excès de félicité? Diana n'est
point coupable; et elle a souflfert pour moi treize ans d'une horrible
captivité! Je retrouve à la fois
mon épouse et ma fille! Ohl
conduisez -moi à ses pieds Je
vais revoir Diana innocente!......^
Grand Dieu, n'est-ce point un songe ! Ah lie réveil scroitlamort!.»
En parlant ainsi, il se leva. Ses jambes ne pouvolent le soutenir ; il s'appuya sur les bras de la femme de chambre , en disant : << Yous qui
33i2 ALPHONSÎNE.
m'avez rendu la vie, vous ne servirez plus Oh! pourrai-je jamais
payer les paroles que je viens d'entendre »
Don Pèdre reprenant tout à coup ses forces, vole à F appartement de Diana. Il s'arrêta quelques minutes dans rantîchambre ; ensuite, Fheureuse Alphonsîne vint , transportée de joie, se jeter dans ses bras, en s'écrîant : « Elle sait notre bonheur!..., » Et elle le conduisit aux pieds de sa mère.
Diana, en retrouvant don Pèdre, ne vit que le père d'Alphonsine. Ce fut un ravissement que tous les transports de Tamour ne pourroient causer.
Dans tout le reste de celle jour^
née, il ny eut pas un s^ul mot
d'explication ; don Pèdre dît seulement qu'il connoîssoît sa funeste erreur et son crime. On ne se fit point de questions , on se regarda, on aima, on jouit de son bonheur; le passé fut oublié , on ne songea point à Tavenir; pouvoit-on s'en inquiéter? On se reposa délicieusement sur le présent. Alphonsine fut contemplée , adorée. Don Pèdre l'écoutoit, il la regardoit avec enthousiasme ; et Diana, en voyant sa tendresse pour sa fille, lui disoit : « Jamais je ne vous aimai comme dans cet instant, w On ne se sépara qu'à minuit, on promit de se réunir au point du jour. Diana remit à don Pèdre le manuscrit qui contenoit son histoire, et toutes les lettres originales de don Sanche,
Qu'on se figure, sMl est possible , ce que dut éprouver don Pèdre en lisant ces écrits! Quels remords déchîrans! quel profond attendrissement ! quelle admiration passionnée ils excitèrent dans son âme !
Il passa la nuit entière à les lire , et le lendemain, il revit Diana et sa fille avec de nouveaux transports...
Pour lui, il n'eut rien à conter; la Yie d'un misanthrope solitaire ne peut offrir d'événemens. A la question que lui fil Diana de F âge qu'il s'^étoit donné , il répondit qu'afin de dérouter les curieux , et de mieux se cacher , il avoît imaginé de se faire passer pour un vieillard, ce qui étoit facile , puisqu'il ne sortolt jamais de son enclos ; et que d'ailleurs, ayecle costume qu'il avoit
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adopte , on pouvolt, en ne le voyant qu'en passant, le croire beaucoup plus âgé qu'il ne l'étoît; que, dans sa maison , il ne se donnoît que cinquante et quelques années, mais qu^il avoit chargé le chirurgien de ' répandre dans le pays, et parmi les pâtres, qu'il en avoit plus de soixante-dix.
Melcados fut étrangement surpris, en apprenant qu'Alphonsine n'éloit point fille de don Sanche; que Diana n' avoit point épousé secrètement Dazeli , et qu elle alloît donner sa main à don Pèdre , qui reconnoissoit solennellement Alphonsine pour sa fille. Le mariage se fit quelques jours après, dans la chapelle de celte maison hospitalière. Les vieillards servirent de té-
moins, les enfans tinrent le poêle béni sur la tête des époux et de la jeune Alphonsîne , légitimée par celte cérémonie religieuse. L'enfance et la vieillesse , réunies dans celte église par la reconnoissance , firent les mêmes vœux pour le même bienfaiteur. Le ciel exauça ces prières touchantes ; cet hymen , qui réparoit une grande faute , expiée par tant de souffrances, assura le bonheur de deux cœurs nés pour la vertu ; et ce fut avec un sentiment délicieux de joie et d'orgueil naturel , qu a la lecture de Tacte de mariage , Diana entendit désigner sa fille sous le nom , si long-temps désiré, d' AU phonsine d'Almédor.
On ne songea plus qu'à retourner en Espagne ; mais , avant de partir,
ALPHONSÎKE. SSy
donPedre prît toutes les précautions nécessaires pour assurer la durée des petits établîssemens qu'il avoîl formés dans cette solitude. On n'oublia pas les pâtres qui avoient reçu Diana dans leur chaumière. Après avoir reçu toutes les bénédictions de la reconnoissance , don Pèdrc , le plus heureux de tous les hommes , quitta les plaines de Buxton , avec 5on épouse et sa fille. Il se rendit au port de mer le plus voisin , afin de s'embarquer sans délai,
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