CHAPITRE XXX VIT
Tandis que don Alvar, poursuivant avec rapidité , dans les pays étrangers , le cours de ses conquêtes, se formoit à Técole des langues savantes, et n'apprenoit rien h celle de M. Antonio; tandis qu il acquéroit quelques agrémens frivoles et qu'il perdoit de bonnes mœurs et toutes les vertus qui en dépendent, l'innocente Alphonsine, embellie par tout le charme de l'adolescence, uni à la pureté d'un ange, croissoit au sein de la paix €t du bonheur sous les yeux de son
heureuse mère. Dans cette profonde solitude elle atteignît sa quinzième année.
Le deuîl de la comtesse étant fini depuis plus d'un an , elle eut enrie de revoir le monde ; elle partît , avec Inès, pour Madrid, en promettant à Diana de revenir passer avec elle une partie de Télé prochain. Inès revit Dazelî , après une longue absence , avec une sensibilité dont elle ne put se défendre ; il venoîl de refuser la main de la duchesse d'Alzuna, dont il éloit aimé , et qui avoit rejeté pour hii les vœux de don Juan d'Oropésa, grand seigneur, jeune, aimable et passionné. Ce refus d'une alliance illustre élevolt Dazeli aux yeux dlnès , il flattoit son amour- propre IV. 3
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aillant qu^il touchoit son cœur. Cependant, invariable dans ses résolutions , elle évita Dazeli , ne lui montra que de FindlfFérence lorsquelle le rencontra, et parvint à lui ravir presqu 'entièrement T espérance. Don Juan d'Oropésa étoit rhomme de la cour le plus considéré , parce qu'il avoit à la fois de la grandeur dans les sentlmens, et de Toriglnalité dans Tesprlt, ce qui réussit toujours avec de la fortune et un rang élevé. Dans le monde, surtout à la cour, on craint les gens qu'il est impossible de deviner; et la crainte qui n'est point inspirée par un caractère haïssable , est toujours une sorte d'estime* Quoique don Juan ne fût pas dissimulé, on pouvoit rarement prévoir ses opi«
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nions OU sa conduite : tantôt il agissoit d'une manière sage et simple, tantôt il prenoit les résolutions les plus extraordinaires, et les soutenolt avec persévérance. Sa raison dans de certaines occasions , sa bizarrerie dans d'autres, ne permettolent de faire aucune conjecture sur lui.
Don Juan, âgé de trente-deux ans , avolt une belle figure , un maintien irold et sévère ; il étoît naturellement frondeur , et vivement frappé des vices et des tra- Ters de la société; il mettolt son amour-propre à ne ressembler à personne. Il y parvenoît sans effort, en suivant ses premiers mouvemens,; qui étoient toujours d\ine générosité chevaleresque. Rien ne donne
plus de sîngtilanlé dans le monde qu'un pariait désintéressement, et que le démimentsînccre d'ambilxon.
Cependant, don Juan, par principes , ne voulant pas mener une vie oisive , s'étoil distingué dans la carrière militaire. Croyant devoir à sa réputation d'y faire son chemin avec distinction , il avoit sollicité les grades et les honneurs que mériloîent ses services. Son âme étoît sensible ; il portoit en amour et en amitié cette grandeur de senlimens qu'il avoit naturellement dans toutes les occasions de sa vie. L'idée de corrompre une femme lui faîsoit horreur; il avoit aimé pendant cinq ans la duchesse d' Alzuna avant son veuvage, mais en la fuyant toujours ; il fit même un long voyage
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pour se guérir de celle passion. Il étoît an fond de la Russie lorsque le duc d'Aizuna mourut; le roi eut aussitôt ridée de procurer à son favori cette grande alliance , il fit pressentir la duchesse , qui, ayant en secret de Finclination pour Dazelî , répondit de manière à donner beaucoup d'espérance. Ce fut alors que le roi rappela Dazelî à la cour, et que Dazeli conjura le roi de lui laisser une liberté dont il ne feroît jamais le sacrifice à Fambition. La duchesse ne s'étoit pas formellement déclarée, le roi cessa de la faire solliciter , et pendant quelques mois il ne fut plus question de ce mariage ; mais un parent de même nom que la duchesse, ayant dit publiquement que Dazeli n'a-
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voit renoncé à ses prétentions à cet égard que parce qu'il savolt bien que le3 parens de la duchesse , et lui surtout, n'auroient pas souffert qu^îi y persistât, Dazeli fut lui demander raison de ce discours. Cette explication produisit un duel, dans lequel Dazeli montra la valeur la plus brillante, et une extrême générosité. Après avoir blessé son ennemi , il devint son défenseur , en faisant révoquer larrêt d'exil prononcé contre lui. Don Juan arriva dans ces entrefaites , il déclara son amour ; la duchesse lui répondit naïvement que son cœur n'étoit plus libre, qu elle aimoit Dazeli. Il ne se plaignit point ; mais il résolut de donner sa démission d'une charge qui l'obligeoit à résider à la
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cour , el cV aller ensuite passer quelques années dans une terre qu'il possédoit dans le royaume de Gre^ nade , voisine de celle de dona Diana. La duchesse , ne contraignant plus ses sentimens, fit parler au roi sans détour. Ce prince fit vainement de nouvelles tentatives auprès de Dazeli. La duchesse , qui avoit regardé son duel comme une déclaration d'amour, fiil aussi surprise qu'affligée et blessée. Elle partît brusquement pour la France, et don Jnan se rendit dans sa terre, où il arrriva deux mois après le départ de la comtesse et d'Inès.
Don Juan avoit beaucoup entendu parler de Thisloire de Diana; il éprouvoit un extrême désir de connoître cette mère intéressante j
si célèbre par sa beauté , ses fautes, ses malheurs , et sa tendresse passionnée pour sa fille. Il entrevoyoît confusément que celte jeune Alphonsîne , sî pure, si naïve; élevée d'une manière singulière, pourroît seule lui faire oublier la duchesse d'Alzuna. Il ne fit pas la moindre tentative pour être admis rhe:^ Diana, et même il passa deux mois sans chercher à voir ces deux objets, qui excitoîent en lui une sî vive curiosité. Mais durant ce temps, il prît sur leur genre de vie , et sur leur caractère, des informations qui le pénétrèrent d'attendrissement et d'admiration. Il savoit que Diana ne recevoit personne, du moins il \'Oulut la voir. Il fut, un jour de grande fête , à la messe dans Féglise
paroissiale de la terre de Dianalà il vit Dîana et sa fille dans le banc du seigneur. Diana éloît enveloppe'e dans une niante de taffetas qui cachoîl entièrement son visao-emais Alphonsîne n avoit point de voile; don Juan fut aussi louché qu*éblouî de son éclatante fraîcheur et de sa beauté. Alphonsîne, les regards fixés sur son livre , et les yeux baissés en sortant de la messe , ne voyoit personne dans Fégllse ; elle n'aperçut pas don Juan , qui retourna chez lui profondément ému et presqu entièrement guéri de sa passion pour la duchesse d'Alznna.
On étoit au mois de décembre ; mais rhîver, si doux en Espagne , n'empêcha pas Diana et sa fille de
faire de longues promenades dans les champs. Don Juan savoîtqu elles alloîent souvent chez Nugna , cette jeune paysanne qu'elles avoîent tirée de la misère , et qu'Alphonsine aîmolt beaucoup.
Don Juan fut plusieurs fois se promener aux environs delà chaumière ; il n'y trouva pas ce qu'il cherchoit ; il ne se rebuta point , il y retourna un matin , sur la fin de îanvier» Comme il sortoit du petit bois qui touchoît à la maison de Kugna , il aperçut une jeune fille éplorée, qui sortoit de la chaumière en courant de toute sa force* Il lui demanda ce qu'elle avoit ; elle répondit que sa jeune dame étoit fort mal, et qu'elle alloit chercher le chirurgien du château^ qui, par
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Tordre de Diana, visitoît vin vieillard malade , dans une chaumière voîsîne.Don Juan vole chezNuirna.
la porte cfoît ouverte ; il y avoit un grand mouvement dans la petite salle basse. Il entre , et voit ^ au milieu de la famille de Nugna , Alphonsine évanouie dans les bras de Diana. Don Juan avoit sur lui un flacon de sel d'Angleterre ; il le présenta à Diana. A peine Alphonsine Teut-elle senti, qu'elle ouvrit les yeux; et, regardant autour d'elle avec un air attendri mêlé defFroi: €( Ce malheureux ! dit-elle , il n'est donc plus ici ? » En disant ces paroles , deux larmes s'échappèrent de ses yeux..... « Calmez-vous , mon enfant , reprit Diana , vous ne le verrez plus — J'y penserai tou-
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jours — Venez respirer le grand
air dans le jardin.» A ces mois, Diana se leva , en prenant sa fîile sons le bras. Elle se retourna vers don Juan , loi rendit son flacon , en le remerciant , et elle emmena sa fille dans le jardin. Don Juan n'osa les suivre; mais, éprouvant la plus vive curiosité de savoir ce qui s'ctoit passé, il questionna la vieille grand'mère de Nugna, qui s'étoit remise dans son fauteuil , en reprenant son rouet aussitôt qu^elle avoît vu Alphonsîne se lever et marcher. Don Juan ne pouvoit s'adresser mieux pour s'instruire : la bonne vieille s*engageoit volontiers dans de longs récits. Pour ne rien laissera désirer à don Juan, elle voulut prendre les choses d'un peu
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haut\ car elle entreprît de contera sa manière rhîsloîre de la captivité de Diana, et tonte Te'ducation d'Aïphonsine dans le souterrain ; maïs don Juan Finterrompît , en lui disant quMl n'îgnoroît aucun de ces détails. « Eh bien ! reprit Nugna , \\ faut donc simplement vous dire que Pédrîllo , le dernier des trois enfans de ma cousine Barbara , élolt le plus beau garçon qu^on pût voir.
11 a aujourd'hui cinquante-huit ans; mais dans le temps dont je vous parle , il y a environ quarante ans...» — Bon Dieu! quarante ans, s écria don Juan. — Oht oui, tout autant, repartit la vieille. — Ma bonne mère, ce n'est pas rhistoîre de Pédrilla que je vous demande , c'est la cause de révanouissement de la jeune
Alphonsîne.... — Eh ! justement , c'est où j'en veux venir. — Mais de celle manière vous n'y viendrez jamais. Est-îl donc nécessaire de remonter à une époque si reculée ?....:
— Très-nécessaire : je ne dis jamais rien de trop : soyez tranquille. Pédrlllo, le troisième enfant de ma cousine Barbara étolt,..., — Le plus beau garçon du monde : vous Favez déjà dit — Quand on vous interrompt, Il faut bien recommencer,. ••
— Je ne parlerai plus, je vous le promets. — Pédrillo , dernier né de ma cousine Barbara , élolt le plus beau garçon qu'on pût voir, et avec cela toujours de bonne humeur , toujours joyeux , toujours le premier à la danse , toujours prêt à courir pour obliger F un ou Tau-:
tre Ah! pauvre Pëdrîllo ! quand
je nie rappelle ce temps-là ( et je m'en ressouviens comnie dliier )y
le cœnr me fend ! » Ici la vieille
fit une pause , essuya ses yeux mouillés de larmes ; et recommençant à filer : « Un beau jour, contînua-t-elle , PédrlUo , malgré père et mère ,' malgré toute sa famille, sVngagea matelot sur un vaisseau du roi. Quand il partit, je lui dis:
Pédrillo y il t^en arrivera quelque malheur. IXe sais-tu donc pas le proverbe ? Qui part malgré ses parens , ne fait jamais un bon voyage ; il t'en arrivera quelque malheur.... Et ceci n'est pas un conte , je lui dis cela devant témoins , en présence de sa défunte mère , ma cousine Barbara^ et de feu M. le curé. Pédrillo partit^
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on fut quinze ans sans en entendre parler. Enfin, îl revînt au pays, maïs comment ?.... avec deux béquilles et deux jambes de boîs !.•..
et quelles jambes de bols ! deux petits bâtons , avec deux petites boules au lieu de pîeds !.... Ma cousine Barbara vivoîl encore. Il lui dît :
Ma mère , consolez-vous; j'ai perdu mes deux jambes , maïs c'est pour le servîce du roi. Je vous rapporte une bonne renommée , une bonne pension. Je me passerai bien de mes jambes , car je n'ai plus envie de courir le monde , et je ne veux plus vous quitter.
Nous sommes tous accoutumés depuîs long-temps à voir Pédrillo avec ses jambes de boîs ; îl a conservé toute sa bonne humeur^ il est
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encore plus gaî qu'aucun de nous.
Lorsqu'il vient nous voir , ce qui est rare , parce qu'il demeure à deux lieues d'ici, il nous met tous en joie. Il est venu ce matin , il nous faisoît mille contes , quand nos deux dames sont arrivés chez nous ; elles nous enlendoient rire de la porte. Notre jeune dame est entrée gaîmenl^ en nous demandant ce qui nous faisoît tant rire; et Nugna, lui montrant PédrlUo : Voilà^ dit-elle, celui qui nous divertit tous par sa bonne humeur» Notre jeune dame a été toute saisie, en regardant Pédrillo ; elle ne savoil pas que Ion put vivre sans jambes ; et sa respectable mère, qui lui a appris de si belles choses dans la caverne, avoît oublié de lui parler des jambes de bois. Elle est
devenue pâle comme la mort, en (lisant : O le pauvre malheureux!...
Elle trembloit comme une feuille.
Pédrlllo s'est approché d'elle. Quand elle Ta vu marcher sur ses petits bâtons, elle a été si touchée, si surprise, si effrayée , qu'elle est tombée comme morte sur une chaise.,.. y> Ce récit fut Interrompu par INugna , qui vint dire que Diana et sa fille étolent parties ; qu'Alphonsîne , en pleurant , lui avolt fait beaucoup de questions sur Pédrlllo ; qu'elle avoit demandé ce qu'on pourrolt lui donner qui lui fît plaisir ; et que , d'après les réponses de Nugna, on lui enverrolt une belle vache et deux chèvres. Don Juan apprit avec plaisir que Pédrlllo étoit un de ses vassaux. Il retourna chez lui , le cœur et les-
prît remplis de tout ce qu'il avoît va et entendu. Le jour même il envoya à la vieille grand'mère une énorme provision de lin pour filer ; et le lendemain , aussitôt qu'il fit jour , il se rendit chez Pédrillo. Ce dernier, très-llatté de la visite de son seigneur, lui fil voir toute sa petite habitation. « Pédrillo , lui dit don Juan , je sais que vous avez envie d'avoir une vache; et, en attendant , je veux vous donner un pré.
Vous connoissez celui qui est au bout de Tallée d'ormes , à cinq cents pas d'ici ? je vous le donne. » Pédrillo ne sut comment exprimer sa surprise et sa joie ; mais , deux heures après, son bonheur fiit au comble, lorsqu'il vit arriver une superbe vache et deux chèvres. Alors, malgré
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ses deux jambes de bols , il se trouva vérîlablement le plus lieureux de tous les hommes.
Don Juan , quelques jours après, écrivit à Diana ; il lui déclaroil , sans préambule, ses senlimens pour Alpbonsine , et lui demandoit sa main ^ en promettant à Diana de ne jamais la séparer ds cette fille chérie. Diana fut très-surprise d'une déclaration qui n'avoit été précédée d'aucune entrevue* Ne voyant personne, et ne causant jamais avec la comtesse sar la société et sur les gens du snonde , elle ne connoissoit de don Juan que le nom de sa famille , Tune âe3 plus illustres de l'Espagne. Elle savoit encore qu'il étoit parent d'Inès , et que , pour le mariage projeté de cette dernière , comme il
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avoit fallu lui nommer un Inteur qui lui tînt lieu de père , on avoît choisi don Juan; ainsi Diana, avant de répondre à la lettre qu'elle venoit de recevoir, écrivit à la comtesse, pour la questionner sur don Juan d'Oropésa , et elle chargea le curé de recueillir quelques lumières à ce sujet. Ces informations furent touJes a la gloire de don Juan : elles apprirent aussi à Diana la visite quU avoit faite dans la chaumière de ISiugna , et le don du pré, qui com-^ pléloît le bonheur du bon Pédrillo.
Ce détail surtout intéressa vivement Diana en faveur de don Juan, La comtesse, il est vrai , niandoit qu'il avoît de la singularité dans le caractère ; mais elle rendoil une entière justice à se$ grandes qualités^,
yo ALPHONSINE.
Diana répondit à don Juan , avec l'expression de la reconnoissance, que ses sentlmens la touchoient et rhonoroient , qu'elle n'ayoit point d'engagemens , maïs que sa fille n'ayant que quinze ans , elle ne songeroît|à la marier que dans un an ou deux ; que d'Ici là elle ne changeroît rien à son genre de vie ; qu elle ne recevrolt personne dans la solitude absolue à laquelle depuis sa délivrance elle s etoit consacrée. Don Juan lui écrivit , pour lui dire qu'il éloît satisfait, qu'il respecteroit et qu'il admiroit ses résolutions ; qu'il attendrolt , se flattant que , dans le temps qu'elle indiquoît, elle daigneroit le recevoir et l'entendre. Depuis ce jour , il ne fil plus de démarches pour revoir Alphonsine, il ne la rencontra plus,
Sur la fin de l'hiver, quelques affaires roblîgèrent à faire un voyage à Cadix. En partant , il écrivit à Diana ; il lui mandoît qu'il emportoit les mêmes senllmens , et qu'il reviendrolt dans les premiers jours du mois d'août.