‹ AlphonsineChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

La comtesse revint, avec Inès, au commencement du mois de mai , six semaines après le départ de don Juan. Diana ne remarqua pas , sans un chagrin secret, la joie qu'Alphonsine montra naïvement en la revoyant. Elle avoît pris l'habitude de cacher ses mouvemens involontaires; mais il lui fut impossible de ne

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pas faire un accueil glacial à deux personnes que sa fille recevoît si bien.

On allendoît, après deux ans d'ab»

sence , don Alvar; ses lettres annonçoîent qu'il arrîveroît au mois de septembre de celfe année. La comtesse avoît décidé qu'il épouseroît Inès au mois d'octobre , et qu'ensuite elle partiroit avec les nouveaux époux pour aller passer 1 blver à Madrid, Diana dit en particulier à la comtesse , qu'elle désiroit que don Alvar ne vînt plus du tout cheB elle , du moins jusqu'à son mariage ; qu'elle ne recevroît sa visite qu'après la noce , et la veille de son départ pour Madrid. Alphonsine étoit dans sa seizième année ; la comtesse ap-, prouva la sévérité de Diana,

Don Alvar arriva beaucoup plutôt qu'il ne l'avoît annoncé. Un soir , au mois de juillet, le salon de la comtesse s'ouvrit tout à coup, et Ton vit paroître don Alvar et Dazeli , arrivant de Madrid tous deux ensemble. Inès fut se jeter au cou de don Alvar , qui l'embrassa avec la tendresse d'un frère. Dazeli ne fut point jaloux de ce premier mouvement d'Inès , bien certain que Tamour n'eût rien fait de semblable , malgré le consentement d'une mère et les apprêts d'une noce. Dazeli aimoit bien mieuxla révérence composée qu'il avoit reçue d'Inès, Don Alvar parut heureux de se retrouver entre sa mère et Inès. La comtesse parla de la noce. Pour toute réponse , don Alvar baisoît sa maîn ÏY. 4

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et celle d'Inès , qu'il tenoît dans les siennes. Inès changea de conversation , et questionna don Alvar sur ses voyages. On demanda pourquoi M. Antonio n éloit pas venu recevoir les remercîmens de la comtesse ; don Alvar répondît qu il étoit resté à Madrid , pour se trouver à une grande séance académique. On lit Féloge du mérite de M. Antonio; don Alvar se plaignît en riant de sa riG:idîté. i< C'est un terrible surveillant, dit- il, un véritable argus.... »

Tandis que don Alvar parloit, Inès Texaminoit avec toute la complaisance de la plus tendre sœur. Elle remarqua qui! étoit grandi, et elle ajouta : « Il est vraiment bien beau à présent. — Mais, Inès, reprit la comtesse en souriant, on ne parle

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point aînsl cl' tin amant. Si j^étois à la place de mon fils, je m'en làcherois. Vous avez un ton de bonne amitié qui étolt tout simple il y a quelques années, et qui aujourd'hui devient piquant pour don Alvar. — A quoi me serviroll de me fâcher? répondit don Alvar; il faut bien me contenter des seuls senllmens qu'elle puisse m'accorder. ►^ Ah ! dit la comtesse d'un ton sérieux, le seniiment qu'elle a pour vous n'est peut-être pas en effet ce qu'on appelle de l'amour ; mais combien il est plus tendre et plus solide! Il ne passera jamais, et rien ne pourra le balancer dans le cœur d'Inès. — Je n ai jamais réfléchi à la manière dont J'aime don Alvar , reprit Inès ; tout ce que je sais, c'est que son bonheur est

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certaînement une partie nécessaire du mîen. » A ces mots, don Alvar, attendri, pressa contre son cœur la maîn daines. Il y eiil un moment de silence. Ensuite Dazell, sachant combien 11 obllgeroît son ami, fit quelques questions sur Diana et sur Alphonsîne. Alors la comtesse instruisit don Alvar de ce que lui avoît dit Diana. Don Alvar eut beaucoup de peine à dissimuler le chagrin extrême que lui causoil cette défense de Diana. La comtesse, aussitôt , changea d'entretien. Elle parloit rarement de Diana , dont elle n'approavoît ni la manière de vivre, ni les systèmes. Les esprits sages, ^ mais médiocres , ont un éloigne-^ ment nalm^el pour tous ceux dont les idées diffèrent des idées reçues ;

ils ont raison en général ; maïs lorsqu'il faiidroît admettre des exceptions> ils ne sont pas en élat de les faire,

Dazeli, pour ranimer la conver- .salion , à laquelle don Alvar ne prenoît plus de part , lui rappela qu'il apporloîl à Inès des roses d'une espèce et d'une beauté particulières.

On envoya chercher ce rosier, qui portoît une înlinîtë de boutons, et trois ou quatre roses épanouies qu'Inès se promit de donner le lendemain à Alphonsine : « Car, ajoutat-elle , Alphonsine préfère les roses à toutes les autres fleurs. >>

Diana occupoit un nouveau logement qu'elle avoît fait arranger exprès pour être tout à fait séparée de la comtesse quand elle yiendroit

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dans son château. C'étoîl un corpsde-logis qui avoît une cour , une entrée , on jardin et un escalier par-* ilculier : on ne pouvoit jamais rencontrer ni les gens de la comtesse ni les personnes qui venoient lavoir.

Diana avoît peu de domestiques ; ils ne paroissolent chez elle , ainsi que ses femmes , que lorsqu'ils étoienl sonnes. Diana seule habilloîlsafille ; elle avoit expressément défendu à ses femmes de parler dans son appartement, à moins qu elles ne fussent interrogées ; et même , dans ce cas, elles dévoient répondre le plus brièvement possible. Diana ne s'entretenoit qu'avec sa fille ; Alphonsine ne faisoit de questions qu'à sa mère. Ne voyant chaque jour les femmes de chambre que des ins-

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tans, et toujoiii\s en présence de Diana, elle ne leur parloit jamaîs.

Ses domeslîques avolent ordre aussi de ne point clianicr, de ne point faire entre eux de bruîl ou de conversations que Ton pût entendre de Tapparlement de Diana; de sorte que , dans ce pavillon solitaire , on n enlendolt q\iela guitare et la douce voix d^ Aîphonslne , clianîanlchaque jour des cantiques et des hymnes.

D'ailleurs, un profond silence y régnolt. On n y avolt pas la moindre îdée de ce qui se passoît chez la comtesse , ou pour mieux dire , Alphonsine supposoît qu'on y menoît un genre de vie à peu près semblable au sien ; elle croyolt qu il ne pou volt être différent qu'à la ville.

La comtesse et Inès, se conformant

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scrupulensement aux intentions de Diana, si sévère et si scrupuleuse sur ce point, n'avoienl jamais parlé à Alphonsine ni du monde ni de leurs amusemens. La comtesse seule avoit vu quelquefois Alphonsine , en particulier, les années précédentes , mais seulement un quart d'heure, ou une demi-heure tout au plus ; et de concert avec Diana, elle lui avoit dit en arrivant qu'elle n'avoît plus de temps à lui donner, parce que d'ennuyeuses affaires employoient tous ses momens, Alphonsine étoil la seule jeune personne au monde qu'une telle manière de vivre put rendre heureuse ; mais le souvenir, si récent encore, de la caverne , sa parfaite innocence , et sa tendresse pour Diana, lui per-

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suadoîent qu'il n'étoit pas possible d'avoir des amusemens plus variés , plus délicieux que les siens, ni de jouir d'un bonheur plus parfait. On peul sourire de cette opinion quand on aime passionnément la parure , le bal , les spectacles et le monde ; maïs Alpbonsine ne connoissoît aucune des jouissances delà vanité; celles de Tâme alors sont entières :

il est donc permis de croire cfue la contemplation de la nature , la possession d'une volière et d'un jardin plein de fleurs , le charme de la musique, le plaisir de porter chaque jour la joie ou la consolation dans de pauvres chaumières , les caresses et l'entretien d'une mère adorée, la lecture de la Bible faite avec un cœur pur , la foi la plus vive , et Tap-

probatlon crun veiiueux pasteur ^ rendolenl F ignorante Alplionsîne plus heureuse que ne peut l'être la jeune personne la plus brillante de Madrid ou de Paris , alors même qu'elle est applaudie dans un grand concert, ou qu'elle in- Tente une mode nouvelle.

Diana et sa fille se coucboient communément tous les soirs à dix beures ; elles venoient de se mettre au lit, quand don Alvar et Dazeli arrivèrent ; leurs femmes même ne le surent que le lendemain à midi.

Alpbonsine se leva , comme de coutume, à six beures; et à sept, àfinslant où elle se disposoit à sortir avec sa mère pour aller à la promenade , la porte de la cbambre s'ouvrit, et don Alvar parut. Alpbonsine

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rougit en le voyant. <c Ah ! voîlà don Alvar , » s'écrîa-t-elle avec Tcxpressîon de la joîe... Don Alvar voyoit pour la première fois Al[ilion5îne au grand jour ; combien il la trouva grandie , et surtout embellie ! Sa beauté avoit quelque chose de si frappant par sa régularité, son éclat et le charme inexprimable de ses manières , que les pav'sans même qui la renconiroîent dans les champs s'arrétoîent, ou interronipoienl leurs travaux , pour la contempler avec autant d'admiration que de surprise.

Elle avoit perdu sa pâleur , en conservant sa blancheur éblouissante , et toute la douceur de sa physionomie ; ses brillantes couleurs n'étoîent ni foncées ni tranchantes r elles ne paroissoient vives que parce

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qu'elles se desslnoîent sur une peau d'un blanc plus pur que la neîge et Talbâtre; ses cheveux brunis, devenus d\in blond cendré, falsoienl mieux ressortir la fraîcheur de son teint ; relevés par un peigne , leur extrémité retombolt en grosses boucles flottantes sur ses épaules ; ses yeux, accoutumés au jour, n etoîent plus à demi-fermés ; on voyoît toute la beauté de leur forme et de leur couleur azurée ; son regard n'avoit plus la mobilité que donne la surprise et la curiosité ; calme , sans être indifférent , il étoit à la fols touchant et céleste ; enfin, avec F air aussi naïf, avec la même expression de candeur et de sensibilité répandue sur toute sa personne , elle avoit plus d'aisance dans son maintien,

plus (îc grâce dans ses mouvemens ; sa taîlle , en s'élevant , avoît pris autant de noblesse que d'élégance et de légèreté.

Don Âlvar, à son aspect, devint

immobile 11 tenoît un bouquet

formé des quatre belles roses épanouies du rosier qu'il avoît donné la veille à Inès. Diana , également surprise et fâchée ,lui dit sèchement qu'elle aîloit sortir. Alors , don Alvar s'approcha d'Alphonsine, et lui présenta le bouquet , en disant d'une voix entrecoupée , qu'il le lui ap-

portoît de la part dlnès Alphon-

sine , sans prendre les roses , regarda sa mère : « Ah! maman , dit-elle, celles-là ne sont pas sans épines L,.

— Oh non ! ma fille , s'écria Diana attendrie. — Don Al var , reprit Al-

plionsîne » reportez ces fleurs à Inès, remercîez-la bien pour moî ; mais filtes-lnî que je ne recevrai jamaîs de roses que de la main de ma mère. » Don Alvar , qui ne connolssoît aucun des détails de Thisloîre de Diana , ne comprit pas tout le sens de cette petite scène ; il n'y réfléchit même pas; Il ne pouvoît que regarder Alphonsîne. Cependant, voulant laisser son bouquet dans cette chambre, il s^ avança vers Diana; et mettant un genou en terre devant elle : « Et vous , madame , dit-il , daignerez-vous Taccepter ? — Non , don Alvar, répondit-elle , je ne veux rien changera la décision d' Alphonsîne , reportez ce bouquet à Inès — Ah ! madame !..,.. » dit don Alvar. 11 s'arrêta ,

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mît sa maîn sur ses yeux , el fondît en larmes. « O maman ! s'écrîa Alplionsîne touchée jusqu'au fond de Fâme, maman, nous l'avons affligé , ah ! comment le consoler !,.••, — C'est Inès qui le consolera , reprit vivement Diana. Ne voyez-vous pas , mon enfant , qu'il n'est aînsî troublé que par la crainte qu'Inès ne pense qu'il a mal fait sa commission? Allez, mon cher don

Alvar, poursuivit-elle d'un Ion affecleux ( car elle ne pouvoîl s'empêcher de lui savoir gré du sentiment qu'il venoit de trahir), allez; Inès saura combien vous avez mis de zèle à exécuter ses volontés. »

En disant ces paroles , Diana se lève , elle sonne ; 'aussitôt don Alvar, sans proférer un seul mot , s'élance

ALPHONSINÎi:.

vers la porte , et sort impétueusement Alphonsîne reste étonnée ,

tremblante , Interdite. Sa mère la prend sous le bras, et Vemmène à la promenade.

Don Alvar, pour pénétrer chez Diana, s'étoîl conduit d'une manière adroite et simple : ayant entendu la veille ordonner à un valet de chambre de porter les roses à Alphonsine, il se chargea de les donner lui-même à un des gens de Diana ; décidé à dire ensuite à Inès, qu'en cherchant une des femmes de Diana , il s'étoit trouvé dans son salon, croyant n'entrer que dans une antichambre.

En sortant de chez Diana , don Alvar , éperdu , éprouvoit un tel besoin de parler d'Alphonsîne^

qu îl fut sur - le - champ réveiller Dazell ; et s'asseyant sur son lit :

« Ah! mon ami, s'écrîa-t-il, je Tai revue !..♦.. C'en est fait, mon sort est fixé sans retour. Il n'existe point sur la terre de puissance capable de m'empêcher d'épouser Alphon-

slne Grand Dieu ! qu'elle est

belle et touchante! et tout Tatlralt de la pureté , toutes les grâces de rinnocence, sont réunis dans sa

personne ! Ah ! Dazeli , elle

m'aime! J'ai vu se peindre sur son visage enchanteur le saisissement, la joie, la tendresse, je n'oserois dire l'amour; elle en ignore le nom.

L'amour, dans cette âme angélique, est sans doute un sentiment nouveau, dont nul mortel ne peut avoir l'idée , et qui fut inconnu jus-

ÔO ALPIIONSINi:.

qu'ici!..... Elle sera mon épouse..,. J — Mais, reprit Dazeli, il ne faut pas vous abuser , mon cher don Alvar , Inès ne vous secondera point dans ce projet, et la comtesse ne vous donnera jamais son consentement. .......... — J'attendrai ma majorité. — Pensezvous que Diana vous donne sa fille malgré l'opposition de votre mère? — Je suis aimé, rien ne m' effraie. — Croyez - vous qu'Alphonsine puisse être séduite ?..•• — Me préserve le ciel d'avoir cette horrible pensée ! Vous ne savez pas, Dazeli , comme je Faime, cest'à'dire comme je la connois!

Elle ne balancera jamais entre sa mère et moi. De premier mouvement, comme par réflexion, elle

ALPIÏONSINE. qi

me sacrifiera, sans hésiter, à son devoir , et elle croira ne faire qu'une action simple et naturelle.

Sa pureté, sa tendresse filiale, la leconnoîssance et la vertu, préservent à jamais son cœur des eniporlemens^ d'une passion violente; elle ne connoitra de l'amour que ce qu'il peut inspirer de délicat et de généreux ; il ne l'égarera point , parce qu'il ne la dominera jamais ; il ne lui fera éprouver que de Tattendrissement et de la mélancolie; mais il ne détruira ni son repos ni son bonheur , tant qu'il sera combattu par son devoir. Il ne pourroit prendre un véritable empire sur elle, que s'il éloît légitime, — Qne ferez-vous donc si la comtesse et Diana sont inflexibles? — Dans cette

affreuse supposition, je devîendroîs

capable de tout Sîl le falloît,

je tromperoîs Alphonsine , je trouveroïS les moyens de lengager sans qu'elle s'en doutât. Il est impossible de la corrompre ; et malheur à rame vile et barbare qui pourroit concevoir un tel dessin ! Mais il

seroit si facile de la tromper!

Oh! quand je pourrois passer une journée entière tête à tête avec elle, qu'il m'en coûteroit peu de respecter tant d'innocence ! cette innocence parfaite , unique à son âge sur la terre, et qui la pare à mes yeux plus encore que sa beauté. .,,.

Elle ne peut inspirer que des pensées attendrissantes et pures. •.• Que j'aîmoîs à voirie soleil éclairer cette figure ravissante , qui fut si long-

temps cachée dans les ténèbres!

Avec quel plaîsîr je contemploîs ces beaux yeux, qui n'ont jamais entrevu le vîce , ou même des spectacles profanes! Et celte fraîcheur éclatante, ces joues virginales , qui n'ont reçu jusqu'à ce jour que les seuls embrassemens d'une mère!....

Oh ! mille fois heureux le mortel qui pourra seulement obtenir d'Alphonsîne le droit de baiser sa joue ! »

Dazeli écoutoit don Alvar avec plaîsîr : il voyoit que cet amour , qui n'avoit d'abord été qu'une espèce de pressentiment, étoit devenu un attachement profond, une passion violente; il connolssolt l'impétuosité, et en même temps l'opiniâtreté de caractère de don Alvar;

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il ëtoît certain c\n\\ suîvroît avec persévérance un projet auquel il attaclioît toute la félicité de sa vie , et celte idée rendoit à Dazeli une partie des espérances quil avoit perdues depuis un an.

Don Alvar eut une longue conversation avec Inès ; il lui déclara formellement ( sans néanmoins lui confier son amour) qu'il étoit décidé à ne point l épouser, parce qu il n 'avoit pour elle que rafFcctîon d'un frère ; qu'il sentoit que cette espèce d'attachement ne le préserveroit pas d'une passion , et qu'alors il ne la rendroit pas heureuse , ce qui seroit pour lui un tel malheur, qu'il n'en pouvoit supporter Fidéci Inès lui répondit d'abord du ton léger de moquerie que Ton prend avec

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un enfant qui déraisonne. Don Alvar lui rappela un peu sèchement qu'il avoit vingt ans ; et Inès , prenant un ton plus sérieux, lui parla avec calme , douceur et tendresse , mais en lui montrant la ferme résolution de ne rompre un engagement qui lui étoit cher, que lorsque la comtesse paroîtroit le désirer. ^ Ainsi donc , reprit don Alvar avec humeur, si je cède à Tautorité de ma mère, vous ne balancerez point à m'épouser, en dépit des dispositions que je vous confie , c est-àdire malgré moi. Cela n^est pas délicat. — Ecoutez , don Alvar, repartit Inès , si jetoîs disgraciée de la nature , si vous aviez de Tantipatliie pour moi, je n 'insisterois assurément pas ; mais en vérité , vous ne

gS ALPHONSINE.

serez pas fort à plaindre de m'épouser. D'ailleurs , je suis sûre que vous avez pour mol la plus tendre affection* Vous n'avez point d'amour, je ne vous en demande point.

— Fort bien ; mais mol , je veux en

avoir pour ma femme — Vous

avez torl; vous rendriez très-malheureuse vine femme dont vous seriez amoureux, — Pourquoi donc , je vous prie ? — Vous avez la tête ardente , l'imagination romanesque, et beaucoup d'amour-propre ; vous voudriez être aimé comme il est impossible de l'être au milieu de la dissipation du monde ; vous seriez injuste , mécontent , jaloux , bizarre — Oui , avec une personne élevée comme vous. — Ah l vous me trouvez mal élevée ! — ^

Point du tout, mais. .t.. — Tenez, don Alvar, je vous Tai dît cent foîs ; la lecture des poètes et des romanciers vous a tourné la tête.

Epouser une riche héritière qui vous est destinée par votre mère depuis votre enfance , vous paroît un sort beaucoup trop vulgaire. J'avoue qu'il n'y a pas là de quoi faire un roman ; mais passons-nous des obstacles , dés persécutions ; sachons nous contenter modestement d'une union paisible , du bonheur de nous estimer, de nous aimer, sans emportement , et avec une confiance parfaite. Croyez-moi ; ce destin , qui vous paroît si peu brillant, n'est pas aussi commun que vous le pent sez.

On vint interrompre cette con- IV. 5

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versallôn , que don Alvar se promît bien de reprendre aussitôt qu^il en trouverolt Foccasion.

Peu de jours après , la comtesse déclara qu elle avanceroît Tépoque du mariage de son fils, puisquil étoit arrivé , et qu*il épouseroit Inès sous huit jours ; elle ajouta que don Juan d'Oropésa , revenu de Portugal ^ viendroit pour la noce , où il devoit se trouver comme tuteur daines. Celte nouvelle fut un coup de foudre pour don Alvar , d'autant plus cjuil soupçonnoit F amour de don Juan pour Alphonsine, car il avoit découvert qu'il Favoit vue a leglise et chez Nugna , où don Alvar n'avoit pas négligé d'aller, ainsi qu à la messe paroissiale. iJais Diana n'enlepdoil plus la messe que

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dans la chapelle du souterrain , où personne n'étoit admis que ses domestiques ; elle ne faîsoît plus de visites à Nugna. Don Alvar allolt tous les matins dans cette chaumière ; il comblolt de présens toute la famille , Il causoîl des heures entières avec la vieille , qui n'avolt pas manqué de lui conter l'histoire de Pédrillo , Tévanouissement d'Alphonsine , le don de la vache et des chèvres , et la libéralité de don Juan. Ces récits enivroient don Alvar d'amour et de jalousie ; et lorsqu'il sut que celui qu'il regardoit comme son rival allolt revenir, et pour être témoin de son mariage avec Inès , il se décida à ne plus garder de mesures.

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