‹ Alsace, 1871-1872Chapitre 21 sur 34 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

préventive est peut-être un mal nécessaire, je n'en jurerais point, mais je sens qu'il est monstrueux de traiter en coupables ceux qu'aucun juge n'a condamnés.

J'ai fini par m'orienter, avec un peu d'aide, et je vois que la maison d'arrêt est située entre le canal de 1*111 et la belle promenade, belle autrefois, du Broglie. Si ma fenêtre, qui s'ouvre au midi, n'était barrée jusqu'à moitié de sa hauteur par une persienne fixe, je verrais devant moi la cathédrale et ce qui fut le musée, à gauche, ce qui fut le'Iièâtre et la préfecture, et sur la droite* les ruines du palais de justice.

Au temps du dernier siège, les obus prussiens, dirigés deSchiltigheim sur la cathédrale, enfilaient la maison d'arrêt ; ils venaient souvent éclaterdans la cour où je me promène, ils ont criblé le mur de clôture. Le gardien me raconte qu'on a ramassé trente-six quintaux de fer et six quintaux de plomb dans cette étroite enceinte de la prison.

Tandis que je l'écoute, sa servante, une petite Alsacienne joufflue, entre dans la cour. Elle porte deux pigeonneaux dans une main et un couteau dans l'autre, et sans penser à mal elle s'adresse à mon jeune compagnon de la pistole :

«Vous devez savoir, vous... rendez-moi donc service. » Cruelle ironie du hasard I Le malheureux enfant n'a rien compris, sinon qu'il pouvait être

utile, et déjà... mais le gardien-chef, qui a vu mon haut-le~corps, renvoie aussitôt les pigeons, le couteau et la fille.

Tout compte fait, ce dimanche vide, sans interrogatoire et sans visites, ne m'a pas semblé trop long. J'ai retrouvé un de ces vieux livres qui avaient charmé mon enfance : c'est la première année du Magasin pittoresque à deux sous. Honnête et sage publication, qui a servi de modèle à vingt autres, mais qui, malheureusement, ne leur a pas servi d'exemple. Quel usage discret de l'actualité ! quel vif désir d'instruire en amusant, et de porter à tous les étages de la société les idées les plus justes et les connaissances les plus utiles! Je ne saurais exprimer tout le charme que je retrouvais après quarante années, ou peu s'en faut, dans ces articles courts, impersonnels, empreints d'un vrai bon sens bourgeois et d'une philosophie douce. Le style a quelque peu vieilli et les gravures sur bois nous reportent à l'enfance de l'art, mais ces défauts eux-mêmes sont attachants par leur bonhomie.

J'ai rencontré pourtant, dans le nombre, un article qui m'a fait bondir. Et je l'ai copié ab irato, et je le jette ici avec un dépit mal apaisé, car il est un monument de cette infatuation nationale qui nous a conduits où nous sommes et m'a mené moi-même où je suis ! Jugez-en :

Page 1