EPILOGUE
Ce qui m'importait autrement, c'était doter aux ennemis intérieurs de la république toute occasion de tourner mon accident contre elle et d'accuser l'impuissance du gouvernement. 11 était trop facile de prévoir que les divers partis monarchiques reprocheraient à M. Thiers de laisser un Fronçais, arbitrairement arrêté, entre les griffes de la po* lice allemande. Je me fis donc un devoir d'envoyer, le jour même, à M. de Rcmusat, notre jeune et brillant collaborateur, M. Paul Lafargue, qui était accouru à Strasbourg pour m'offrir ses bons offices. Il retourna à Paris, vit le ministre des affaires étrangères, et, après lui avoir transmis mes plus vifs remerciements pour ses intentions bienveillantes, il lui dit que je désirais garder ce litige pour moi seul ; que les pouvoirs publics n'ont pas le droit d'assister un homme malgré lui, et que, d'ailleurs, j'étais bien sûr de me tirer d'affaire.
Les amis qui purent m'approcher ce jour-là me fournirent des explications très-vrai* semblables, sinon positives, sur le fait de l'arrestation. Le jnandat d'amener, lancé, le 27 octobre 1871, à la suite d'un feuilleton du Soir, était resté lettre morte jusqu'à notre retour en Alsace. En septembre 1 872, un Prussien de Saverne, sous-préfet ou magistrat, avait annoncé mon arrivée au préfet de Strasbourg, en demandant des ordres. Le préfet en avait référé au gouverneur général du pays annexé,* M. de
Mœller, homme très-circonspect, qui, selon son habitude, renvoya la question à la chancellerie de Berlin.
Là, rien ne prouve que M. de Bismarck ou quelqu'un des puissants seigneurs qui mirent leurs yeux dans ses boites ait daigné résoudre cette question de mince détail. Il se peut que Tordre d'agir soit émané d'un souS-chef à poigne ou d'un intrépide commis principal : ces anonymes qui moisissent dans les bas-fonds officiels de Berlin se croient déjà les maîtres du monde. J'ai grand'peur que nous ne sachions jamais la vraie vérité sur les débuts de cette affaire. Lorsqu'un mauvais coup réussi!, c'est à qui en revendiquera l'honneur ; s'il avorte, on s'en lave les mains ; vous ne rencontrez plus personne.
Mais le procureur impérial qui avait lancé le mandat, M. Staedler, était le même qui soutenait l'accusation, et qui l'a soutenue mordicus, jusqu'r la dernière heure. Non-seulement nous le tenons, mais nos amis ont pu le faire causer, et parmi ses réponses j'en ai noté deux ou troisqui méritent les applaudissements du monde.
— Prenez garde ! lui disait-on. Si le gouvernement français, usant de représailles, emprisonnait les journalistes prussiens ?. Il connaît les correspondants de la Gazette de Cologne, qui insultentla France à la journée.