EPILOGUE. S
les otages enfermés dans Tannée 1871 à la maison de correction, me disaient : « Si une seule prison a reçu en un an 6,423 suspects, et dans k nombre une foule de gens de condition libérale, conseillers généraux, maires, instituteurs, ecclésiastiques, c'est qu'il n'y a ni scrupule, ni pudeuf qui arrête un Prussien dès qu'il est le plus fort. » Je devais donc, pensait-on, m'attendreà tout, et le renvoi du dossier à M. Met rem attestait chez le procureur impérial le ferme propos d'avoir raison à tout prix. Derrière Pobstination de ce Staedler on voulait voirabsolument la rancune de ses nouveaux collègues, les Dollinger, les Kern et autres renégats deColmar, que j'avais rudement crosses. On me disait : « La magistrature allemande n'aura pas Pair de venger ses propres affronts, mais les mots que l'accusation vous reproche ne sont pas ceux pour lesquels on vous poursuit. »
Cependant, au nombre des hommes qui m'appuyaient de leurs conseils et de leur amitié, M. Alfred Mayer et Pforlner étaient moins pessimistes. Ils insistaient sur la composition actuelle du conseil de guerre mixte, qui semblait offrir en effet des garanties d'impartialité. Les deux juges civils étaient des magistrats de la Prusse rhénane, anciens avocats, nourris dans l>ètude du code Napoléon, qui n'a jamais cessé d'être en vigueur chez eux; les trois juges militaires étaient trois
officiers saxons, gens d'honneur et d'indépendance et sans aucun enthousiasme pour l'arbitraire prussien.
Mais, si le procureur impérial n'était pas sûr de gagner sa cause devant eux, il était maître d'ajourner presque indéfiniment leur sentence. Ce supplément d'instruction pouvait nous mener loin, si l'équité de M. Merrem l'eût permis. Les articles publiés dans le Soir après le 27 octobre 1871 étaient couverts par la prescription , mais j'en avais donné quatre avant cette date, et pour ceuxlà le mandat d'amener arrêtait la prescription pendant trois ans. Je me les rappelais assez bien pour être sûr qu'on n'y trouverait rien de gravé, mais le temps de les traduire prolongeait inutilement ma réclusion.
Et si le procureur impérial s'avisait de faire acheter toute la collection du XIX 9 siècle depuis le 1 er mai de cette année I II était presque sûr d'y rencontrer soit dans mes articles, soit dans ceux dont je suis responsable en qualité de gérant, quelques dures vérités à l'adresse du roi décrusse ou du grand chancelier. En ce cas, les principes du droit international ne' m'auraient point sauvé d'une condamnation, car Guillaume et M. de Bismarck sont des personnes sacrées qu'on n'effleure jamais impunément. Mais, grâce à D\eu, le Xffi siècle était à peu près inconnu à Strasbourg t
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M. Sfaedler ne l'avait peut-être jamais vu, lui qui a si bien réussi à le faire lire !
Un de nos amis les plus chefs» M. Mallarmé, ancien bâtonnier (je Tordre, émigré à Épinal depuis l'annexion, m'assistait de sa vieille expérience qui n'était pas tous les jours rassurante. Il prévoyait des lenteurs infinies, et tâchait d'obtenir une mise en liberté sous caution, conformément aux lois de l'empire • allemand. A quelque prix qu'on eût évalué ma pauvre personne, nous étions sûrs de trouver la somme en moins d'une heure. D*''jà l'un des plus honorables banquiers de la ville, M. Klose, averti par M. Dollfus de Paris* était venu m'ouvrir sa bourse
L'esprit public était d'autant plus anïmé qu'on se déshabitue aisément de voir ou de souffrir l'arbitraire, et que Strasbourg croyait avoir tlni avec les arrestations illégales. Le procureur impérial, tâtéparM. Mallarmé, répondit que la mise en liberté sous caution était inutile, puisque la solution définitive ne pouvait tarder huit jours. On ne vit guère dans cette parole qu'une fin de nonrecevoir, et les optimistes les plus résolus s'en alarmèrent.
Sauf le tracas moral qui remplit ces trois derniers jours, la vie de la prison fut vraiment trèssupportable. Ma femme était autorisée à me voir tant quelle voudrait ; elle parlait de Saverne tous
les matins pour y retourner tous les soirs, et moyennant ces deux voyages de dix lieues chacun, nous passions quelques heures ensemble. Je recevais ses visites dans le parloir des avocats, qui est, dit-on, l'anci&i greffe ou le prince Louis Bonaparte subit son premier interrogatoire après Féchauffourée de la Finckmatt. On montre aux curieux la place où il était assis sur une malle devant le procureur du roi, M. Gérard. La légende prétend qu'il fumait une pipe de terre, mais on me permettra d'en douter. Nous étions mieux assis, nous avions une chaise, quelquefois même deux, et le gardien qui devait être en tiers dans nos entretiens montra toujours, quel qu'il fût, la discrétion la plus honnête.
Nos deux filles aînées vinrent un jour avec leur mère, et Dieu sait avec quelle impatience je les attendais. Mais leur présence ne servit qu'à nous attrister tous. Ces deux enfants, si vives à l'ordinaire, semblaient comme hébétées par la vue des barreaux. La plus jeune des deux s'assit sur mon genou, cacha sa tête dans mon sein et demeura ainsi tout près d'une heure sans babiller, répondant par monosyllabes aux questions qu'on lui faisait et uniquement occupée à retenir ses larmes. La grande, qui a sept ans, allait et venait du parloir à la porte d'entrée, regardait alternativement le gardien dans la chambre, la sentinelle dans la cour, le verrou d'une prison voisine, l'image de