‹ Alsace, 1871-1872Chapitre 29 sur 34 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Gambrinus, en tirant par un geste machinal l'élastique de son petit chapeau, qui chaque fois lui cinglait le menton et les joues. Ennuyé d'en jouir si peu et presque honteux d'enfermer ces jolis oiseaux dans une si triste cage, j'abrégeai leur visite et je sentis un vrai soulagement d'être seul.

Ma chambre m'appartenait sans partage; on avait déplacé un atelier de cordonnerie pour faire une cellule au petit meurtrier. J'avais deux ou trois livres de ma bibliothèque, je lisais, je prenais des notes, l'appétit revenait peuà peu, grâce au restaurateur de la gare, M. Traut, qui s'ingéniait à me nourrir. Décidément, je ne garderai pas un mauvais souvenir de cette pauvre .cellule, si repoussante à mon arrivée, presque agréable à la fin. Parmi ceux qui y ont passé avant moi, combien de malheureux ont regretté de n'y pouvoir vieillir ! C'est la chambré du condamné à mort.

S'il m'était défendu d'y recevoir ma famille et mes amis, j'y ai fait connaissance avec deux hommes dont l'un m'a vivement ému et l'autre m'a instruit et intéressé. Le premier est le médecin des prisons, M. le docteur d'Eggs; l'autre est l'aumônier catholique, M. l'abbé Gerber.

Le docteur d'Eggsest ungrand beau vieillard, sec et droit : ses traits, fortement dessinés, ont cette physionomie expressive qui distingue les figures du dix-huitième siècle. Il m'aborda comme une

vieille connaissance, presque comme un ami.

« Conmcnt donc, me dit-il, vous qui faites métier d'étudier le cœur humain, êtes-vousvenu vousjeler dans la gueule du loup?

— Ma foi ! docteur, le cœur humain et le cœur prussien se ressemblent si peu qu'on étudierait l'un pendant vingl ans sans prendre une idée juste del'aulre.

— El comment supportez-vous votre sortî

— A merveille.

— La santé du corps?

— Excellente.

— Et le moral?

— Solide.

— Allons, tant mieux! Et si cela devait durer, comme on le craint?

— Je ne crois pas que cela dure longtemps; mais, quoi qu'il puisse advenir, j'en ai pris mon parti d'avance. Si les Prussiens poursuivent en moi la liberté de la presse, ils me font plus d'honneur que je n'en aurais pu rêver. Si c'est comme Alsacien obstiné qu'ils me frappent, je serai trop content de souffrir un peu pour ce cher et malheureux pays.

— Dulce et décorum /...

— Eh ! lorsque tant, de braves gens ont fait le

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