‹ Alsace, 1871-1872Chapitre 3 sur 34 · TO THE EDITOR OF THE TIMES. I · texte numérisé non relu

TO THE EDITOR OF THE TIMES. I

Sir, — May I supplément your gênerai summaryl of the German principes of blockade with aJ more particular statement of Bismarck's military ] and political ethies on the saine subject as I applied to the siège of Paris ? I

From ftrst to last Bismarck was opposed to J the siège of Paris, Why ? From motives of j humanity ? Quite the <^ntrary. He t«ok the 1 view that to subdue Paris by hunger would. I be to prolong the war, To prolong the warl would be to provoke the interférence of the j neutral Powers by revealing the suif erings ofï tlie Parisians. Then a long winter spentl before Paris would bring unforeseen losses toi the German troops in battle and by sickness, j like the choiera in 1866 before Vienna. Itl would also moderato the demanda of thel German people by softening the bitterness of | the sentiment which ought to lead the conqueror ■ to crush the con^uered. For thèse reasonsl Bismarck thought ît a senseless.and dangerousl view that Paris should not be attàcked in thel same way as any other fortress. The onlyl sensible course was to press forward the assault I on Paris with heavy guns before the neutralsl had time to arrive at an understanding as toi the influence they could exert on the peace,l and thus attempt to deprive the Germans ofl the full prize of victory. 1

Why not î What was this ridiculous chat ter I about the sacrilège of demolishing the " Mecca I of civilization." Where did it como from — 1 this windy weakness ? It came to Berlin by 1 a roundabout route from London. The English I catchwords "humanity and civilization," withl other expressions of sentimental feeling froml the cant of English public opinion, were beingl imported into Germany by certain exaltedl ladies who regarded famine as more humane.B Who were thèse exalted ladies ? The Crownl Prinçess, MoJtke's wife, the wife of Countfl Blumenthal, Chief of Staff, and the wife ofl von Gottberg — ail Englishworaen. CherishingH the çhildish delusion that for reasons ofl humanity the capitulation of Paris ought notl to be brought about by bombardment, butl only by hunger, they so impressed their weàk-B ness upon influential circles that even theB blood-and-iron rule of the Chancellor had forB a time to give way. " The danger troubles I me dav and night," said Bismarck, writingB

;Le malheur, un malheur cruellement logique isj joû la fatalilé n'est pour rien, a voulu que la pnee fût vaincue en 1870, démembrée en 1871, 'ar la révolution de Février, nous avions oblu le suffrage universel, que personne ne désit ni ne connaissait chez nous. Le suffrage unisel, introduit sans préparation chez un peuple forant, peu lellré et généralement monarchique, irut d'inslinci au despotisme. Si le 2 décem- \î\xi un crime, ce crime eut presque autant de tà liplices qu'il y avait d'éloclcurs dans le pays. ng Us n'avons pas le droit d'oublier qu'au mois de

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•Ihîv cfe: TarttféQ dernière, sept millions trois cent mille électeurs, parmi lesquels M. Guizot, cette gloire, et M. Laboulaye, cette lumière, confiaient les destins de la France au bon plaisir de Napoléon III.

L'empereur n'était plus jeune, et il était infatué au plus haut point par une succession de victoires faciles. Il croyait à son étoile, à son génie, au canon de bronze rayé, au fusil Chassepot, à la mitrailleuse de Meudon, à la supériorité d'une armée qu'il avait énervée lui-même en remplaçant les vieux ressorts du devoir et de l'honneur par un misérable intérêt d'argent. Aigri, depuis quatre ans, par son mécompte de Sadowa, et directement provoqué par l'intrigue des Prussiens en Espagne, il ne sut pas se contenter d'une victoire diplomatique qui laissait son prestige intact. Il se jeta tête baissée, et nous tous avec lui, dans une nouvelle aventure, où la valeur de nos troupes ne pouvait contre-balancer ni la supériorité du nombre, ni l'armement, ni la tactique de l'ennemi. Cette guerre, étourdiment déclarée, fut conduite au début avec une mollesse et une irrésolution qui livrèrent nos armées, l'une après l'autre,

quand notre unique chance de salut était dans la vivacité de l'attaque.

La camarilla militaire délibérait encore sur l'opportunité d'envahir l'Allemagne par tel ou tel point de la frontière, que déjà nous étions nousmêmes envahis. Vaincus à Wissembourg, à Reichshoffen, à Forbach, à Sedan, nous n'avions plus qu'à traiter de la paix, à payer nos erreurs et à recommencer notre éducation politique et militaire. Paris en décida autrement ; on croyait encore à Paris et dans presque toute la France à l'improvisation des armées, à la supériorité de la passion sur la discipline, à la sainte et irrésistible furie de la Marseillaise : on fit donc une révolution, et la légende de 1792 acheva notre ruine, que la parodie de 1806 n'avait que trop bien commencée. L'idée républicaine, qui se flattait de tout renverser devant elle, n'empôcha ni la chute de Strasbourg, ni la chute de Melz, ni la chute de Paris. A la fin de janvier, après des efforts héroïques et de sublimes dévouements, il ne nous restait plus que l'alternative de capituler en masse, ou de laisser les Allemands poursuivre jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées leur pillage et leur dévasta-

tion méthodiques. La nation, consultée, se voila la face et vota la paix.

Noire détresse élait alors si grande cl noire

accablement si profond, que les plénipotentiaires français purent à peine discuter, pour Ja forme, les conditions dictées par Pennemi. Nos routes ouvertes, nos places de guerre occupées, les forts de Paris rendus, la capitale entourée de canons qui pouvaient la brûler en deux heures, toutes les circonstances du traité de Versailles, nous livraient pieds et poings liés à la discrétion du vainqueur. L'Europe, que nous avons troublée quelquefois, j'en conviens, mais que nous avons plus souvent aidée, servie et secourue avec un dévouement assez chevaleresque, ne se souvenait que de nos torts. Nos voisins les plus proches et nos amis les plus obligés se désintéressaient avec affeelation de la querelle ; ils semblaient résignés d'avance à notre anéantissement, comme si l'existence d'une nation française élait indifférente à l'équilibre des puissances. Personne ne s'eniremit, pas une voix ne s'éleva pour réclamer en notre faveur des conditions lolérablcs. L'empereur d'Allemagne fit de nous ce qu'il voulut.

Il lui plut de nous arracher non-seulement nos épargnes d'un demi-siècle, mais trois déparlemcnls eî demi : toute l'Alsace et un vasle lambeau de la Lorraine.

Les philosophes de cour qui, dit-on, pullulent à Berlin, sauront justifier la conquête de nos cinq milliards et montrer par quels caractères elle se distingue d'un simple vol à main armée. 11 n'entre pas dans mon plan de les suivre sur ce terrain ; c'est exclusivement l'annexion qui m'occupe.

Si l'empereur Guillaume n'avait voulu, comme on Ta dit plusieurs fois en son nom, que procurer la paix future et la sécurité de son peuple, incessamment menacée par la France, il avait au lendemain de la victoire une belle occasion sous la main. Une nécessité politique d'ordre supérieur veut que le Rhin soit libre dans tout son cours et que depuis la Suisse jusqu'à la Hollande une série ou une confédération de petits États neutres, non militaires, placés sous la protection collective de l'Europe, s'interpose comme un tampon de choc entre les Allemands et nous. L'empereur Guillaume pouvait se faire l'exôculeur de cette loi fa-

laie, et l'appliquant à son profit contre la France, tracer une ligne pacifique, sans garnisons ni forteresses, depuis Bâlejusqu'à Luxembourg. S'il eût créé une nouvelle Suisse à nos dépens, l'unité, la grandeur et la prospérité du nouvel empire germanique se trouvaient garanties contre un retour prochain de la fortune. L'hégémonie prussienne, mieux abritée par une frontière inviolable que par toutes les forteresses du monde, avait des années devant elle pour consolider l'édifice qu'elle a échafaudé per fas et nef as en quelques mois.

Dans celte hypothèse, qui fut vraisemblable un moment, c'en était fait pour toujours de la vieille unité française. Deux millions de Français, émancipés sans l'avoir voulu, se seraient résignés à la longue. Les déchirures qui ont pour effet de créer un être autonome se cicatrisent naturellement. On ne se sépare pas sans regret d'une patrie aussi belle et aussi glorieuse que la France, mais il n'est pas humiliant de n'appartenir qu'à soi-même, de se donner les institutions les plus libérales de l'Europe, de vivre sur sa propre richesse, de se soustraire aux charges d'un passé ruineux et aux menaces d'un avenir tout noir d'orages, de former

an pelit peuple indépendant, éclairé, laborieux, honnête, pacifique et prospère.

Il n'est pas facile de dire ce que notre pays eût pensé et résolu au lendemain d'un tel fait. Qui sait si celte France meurtrie, rançonnée et démembrée ne se fût pas, elle aussi, résignée à son triste sort? Les vieilles nations sont sujettes à s'endormir dans leur infortune lorsqu'elle n'est ni tout à fait honteuse ni absolument intolérable : témoin l'Autriche après Sadowa. Le vainqueur ayant eu l'esprit de la laisser intacte, elle est rentrée tout doucement dans ses habitudes, comme si la guerre ne lui avait rien coûté; en effet, elle n'avait perdu que sa prépondérance eu Allemagne. Nous-mêmes, malgré la légitime vivacité de nos ressentiments, nous étions hommes à signer une paix durable et mortelle pour nous, si l'Allemagne n'eût pris nos provinces. Du moins y aurionsnous regardé à deux fois avant de troubler de nouveau la tranquillité européenne et d'envahir à main armée l'Alsace et la Lorraine libres, neutres et sacrées. Nos diplomates ont dit et répété dans leurs conférences avec le vainqueur : « Renoncez i nous conquérir, et vous ferez une paix durable. »

8 ÀVANÎ-PtlOPOS.

La paix durable, c'était la fin de nos grandeurs el la France réduite à l'état de puissance secondaire. L'égoïsme, la paresse et la lâcheté n'attendaient pour nous achever que la signature d'une paix acceptable et par conséquent durable.

Heureusement pour notre honneur, les appétits rapaces de la Prusse ont obscurci en elle le sens politique. La sécurité du vainqueur était amplement garantie par l'interposition d'un État neutre entre la France ouverte et l'Allemagne fermée : les conseillers de l'empereur Guillaume ont voulu davantage. Ils se sont adjugé la frontière des Vosges, comme si leur nouvel empire ne pouvait être garanti que par une muraille de la Chine. Non contents d'interdire à notre armée le précieux recrutement qu'elle exerçait en Alsace, dans la Moselle ' et dans une moitié de )a Meurthe, ils ont cru pouvoir s'assurer, d'un trait de plume, le concours militaire de jeunes et fortes générations, élevées à l'ombre du drapeau tricolore, et nourries du plus pur patriotisme français. Raisonnant par analogie, et tout fiers d'avoir prussifié en quatre ans leurs annexés de \ 866, i ! s s'imaginent que les (ils de l'Alsace et de la Lonainc entreront de

iYANT-fcROPOS. . •

plain-picd dans le pangermanisme, comme des Hanovricns ou des Francfortois. A force de dire et d'imprimer que, depuis Thionville jusqu'à Mulhouse, tous les Français sont Allemands, les hommes d'État de Berlin ont peut-être tini par se duper eux-mêmes : on croit si aisément ce qu'on désire!

On croit aussi ce que l'on craint ; c'est une autre infirmité delà pauvre nature humaine, qui en a tarit de toute sorte. Et peut-être, à l'heure où j'écris, plus d'un bon citoyen, dans l'ouest, dans le centre ou dans le midi de la France, se den mande-t-il avec anxiété si les nouveaux sujets de l'empire germanique ne s'acoquinent point à leur joug. Tout le monde na pas visité l'Alsace; et ceux-là mêmes qui l'ont traversée en chemin de fer ont pu être abusés par la surface des choses. Dans tel ou tel village de l'Est, un aéronaute tombé du ciel pouvait encore, Tan dernier, se croire en Allemagne. Toutes les apparences concouraient à cette illusion : langue, costumes, types, habitudes, aliments, boissons. Ce jargon rude et lourd, c'était nien i allemand, personne n'en doutait; ces bonnes têtes carrées étaient des têtes alleman-

des ; ces longues redingotes, ces gilets rouges è cent boutons, ces tricornes surannés ou ces bonnets de fourrure, ces valses dans les granges, ces flots de bière et de vin blanc, ces pâtes noyées dans le beurre et ces saucisses enfouies dans la choucroute, représentaient la vie allemande aux yeux de tout voyageur un peu pressé. Ajoutez une certaine défiance, une froideur visible dans les relations avec les Welches, c'est-à-dire les Français de l'intérieur. Des peintres et des romanciers en quête de couleur locale, et peu préoccupés d'une question politique qui semblait jugée sans appel, ont cru sincèrement à l'existence d'une petite Allemagne cousue à notre pays depuis deux siècles. Des publicistes qyi habitaient et qui pensaient connaître à fond ces provinces de l'Est ont critiqué de bonne fei la faiblesse ou l'indifférence de tant de gouvernements successifs, dont pas un ne s'est donné la peine de franciser les Germains de l'Alsace. J'ai accrédité pour ma part cette opinion assez vraisemblable, et je croyais naguère encore, après une expérience de plusieurs années, que tel canton de notre cher pays était resté trop allemand par l'esprit, le langage et les mœurs.

AYANT-PROPOS. il

Les grands exemples de patriotisme guerrier qui ont illustré l'Alsace française au début de ce siècle m'apparaissaient comme une héroïque anomalie, et peut-être n'ai-je pas été seul à les juger ainsi. D'autres que moi se sont sans doute demandé par quelle bizarrerie de la nature les Kellermann, les Kléber et les Rapp, avec leur sang, leurs mœurç et leur accent germanique, avaient été les meilleurs Français de la France.

11 est permis de supposer qu'aujourd'hui ce problème n'est pas entièrement résolu pour )a totalité des Français, pour la majorité des Allemands, et pour l'Europe, spectatrice indifférente de nos malheurs* mais curieuse d'un avenir qui la touche. Nos voisins du Nord et du Sud qui ont tout permis contre nous, ne laissent pas de se demander, avec quelque intérêt, ce qu'il adviendra de l'Alsace ? si les populations nouvellement annexées se comporteront comme un Hanovre, ou comme une Pologne, ou comme une Vénétie? Les peuples allemands, qui ont non-seulement approuvé, mais réclamé l'annexion de nos provinces, n'auraient point attaché de gaieté de cœur un vautour à leur flanc, s'ils ae se flattaient pas dap-

ti avakt-î>ropos.

privoiser bientôt la bête peu farouche. Quant aux Français, victimes d'une guerre absurde dans son principe et insensée dans sa persistance, ils se demandent avec anxiété quels sont les sentiments des provinces conquises.

S'il leur était prouvé que la plupart des nouveaux annexés acceptent avec indifférence ou môme avec résignation un changement de patrie, la revendication ne serait pli^s pour eux qu'une affaire de passion ou d'intérêt, elle n'emporterait pas le caractère impératif du devoir. Si, au contraire, il était reconnu que l'Alsace exècre la race allemande, que tous les annexés se désespèrent de n'être plus Français, qu'ils sont livrés à l'ennemi malgré eux, en expiation d'une grande folie nationale ; qu'ils payent avec douleur, par une sorte de privilège inverse, les plébiscites de 1851, 1852 et 1870, notre devoir strict, absolu, serait de préparer dès aujourd'hui leur affranchissement, d'y pensir à toute heure, et de subordonner nos autres affaires à celle-là. La question d'opportunilé resterait entière, naturellement; il n'y a pas de devoir si urgent dans la vie qu'il faille y satisfaire par le suicide. Mais je crois puéril de montrer aux

hommes de bon sens que deux roules s'ouvrent devant nous, selon que les Français détachés de la mère patrie se résignent à leur nouvelle condition, ou qu'ils nous tendent des bras désespérés en nous appelant à leur aide.

Lorrain par le hasard de la naissance, Alsacien par mon choix et par une résidence de douze années, j'ai vu l'Allemagne confisquer d'un seul coup mon pays natal et mon pays d'adoption, les deux petites villes de Dieuze et de Saverne.

Je croirais faire injure à mes compatriotes delà Lorraine en prouvant qu'ils sont Français, bien Français jusque dans la moelle des os et qu'ils n'ont pas une goutte de sang qui n'appartienne à la patrie française. On ne démontre pas l'évidence. L'Allemagne elle-même ne se fait pas d'illusion sur ce point; elle s'est toujours attendue à rencontrer dans la Meurthe et dans la Moselle une exécration unanime et une résistance infatigable.

Quoiqu'elle ait pris la peine de faire imprimer jusqu'à Londres des mensonges historiques et géographiques qui suivent l'annexion pied 5 pied en la jusliliant, il est clair qu'elle n'eût pas songea conquérir un seul arpent de la Lorraine si elle

n'avait pris l'Alsace avec le ferme espoir de la germaniser. Il n'y a donc pas en Europe une questioi lorraine, puisque les sentiments actuels et futur! de la Lorraine ne font doute pour personne. Mai il y a une question alsacienne que je me suis donni la tâche d'étudier sur place. Pendant tout prèî d'un mois, j'ai quitté non-seulement Paris, mai^ les affaires, les idées, les préoccupations de toutt sorte qui emplissent et troublent la vie parisienne« Je n'ai pas lu un seul journal, je me suis désinté ressé des polémiques, des intrigues, des rancunej et des ambitions que tous les vrais Français de> vraient bien oublier comme moi en présence d'unis question de devoir national. Voici les impression! que j'ai recueillies pas à pas, au jour le jour. 1( les livre au jugement de nos concitoyens, de nos amis et de nos ennemis. Si je mens d'un seul mot, je permets à M. de Bismark de traiter ma modeste maison de Saverne comme une villa de Saint-Cloud.

28 septembre 1871. — Tous les services sont rétablis sur le chemin de Paris à Strasbourg, sauf la petite vitesse. Le train-poste du soir part à son heure accoutumée, et il arriverait exactement comme autrefois si la douane d'Avricourt ne l'arrêtait quarante ou cinquante minutes. Mais les voyageurs sont encore assez rares, et dans ce petit nombre peu de Français, pas un touriste. Personne ne va là-bas pour le plaisir d'y être. Où sont-ils les beaux jours de Bade! et cette élégante cohue qu'on entassait dans les trains dou-

blés et triplés? La Compagnie de l'Est pourrait seule nous dire ce que la guerre lui coûte.

Ce qu'elle ne dit pas, mais ce que j'ai appris par cent indiscrétions alsaciennes ou lorraines, c'est la générosité dont elle use envers les émigranls. Cette pauvre compagnie, si rudement éprouvée, rapatrie à moitié prix, souvent pour rien, les familles et les mobiliers de nos petits fonctionnaires nécessiteux. Ses directeurs et ses agents sont devenus, par la force des choses, les confidents de douleurs et de misères sans nombre; ses guichets reçoivent chaque jour des confessions déchirantes, et Ton y exerce à petit bruit une générosité vraiment patriotique. Les actionnaires s'en plaindront-ïls? Non certes. Les bénédictions des pauvres et la reconnaissance du pays ne sont pas un dividende à mépriser.

Presque tous ceux que j'ai connus et aimés à Saverne en sont partis depuis longtemps. Mais ce n'est pas la peur de quelques journées solitaires qui m'étreint le cœur au départ ; c'est le doute, c'est l'angoisse de ce redoutable peut-être que je m'en vais chercher auprès du vieux nid abandonné..

Home! sweet home! Pendant douze ou treize ans, mes travaux, mes plaisirs, mes affections, toute ma vie morale a gravité autour de Saverne. Tous mes enfants y sont nés, non par hasard.

mais parce que nous voulions qu'ils fussent Alsaciens. Nous nous disions : Paris n'est pas une patrie; on n'y a ni concitoyens, ni voisins, ni compagnons d'enfance: personne ne vous sait gré detre né à Parisi En province, l'enfant du pays est quelque peu le frère et le fils de tout le monde; chacun s'intéresse à ses progrès ; tous les regards, tous les vœux l'accompagnent dans la vie. Si lçs commencements sont difficiles, une municipalité maternelle ne refuse pas un peu d'appui. Plus tard, a l'âge des ambitions, on trouve dans la petite ville natale un terrain tout battu, des partisans tout faits, des dévouements à toute épreuve. C'est là qu'on vous sait gré de vos succès, comme si les voisins et les amis en avaient leur part ; on y devient grand homme à bon marché; les anciens rivaux de collège n'attendent qu'un prétexte un peu décent pour vous dresser une statue, Voilà le beau raisonnement qui m'a conduit à faire souche de petits Savernois. Maintenant, il faut que je retourne à la mairie pour réclamer à leur profit la nationalité française: faute de cette déclaration, ils seraient Allemands de plein droit.

Au temps où nous allions chez nous en dix heures sans rencontrer un factionnaire allemand à tAites les gares, cette nuit de voyage était pour moi un plaisir sans fatigue. On s'endormait à Meaux en savourant par avance la joie du lendemain , et, malgré

quelques cahots, onncfaisailqu'unsomme jusqu'à Nancy. Là on s'éveillait tout exprès pour entendre ce brave accent lorrain, dont j'ai eu tant de peine à me défaire au collrge, mais que j'apprécie en connaisseur dans la bouche d'autrui. Dés ce moment, mes yeux ne quittaient plus le paysage, et je ne me lassais point d'admirer la richesse un peu monotone de ce vieux sol lorrain qui m'a nourri.

Je reconnaissais les bons prés, je saluais en ami les forles terres rouges, terres à blé qu'un attelage de six chevaux n'entame pas toujours sans peine ; j'encourageais du regard les jeunes hqublonnières, nouvel espoir de nos pays ; je fronçais le sourcil devant les betteraves à sucre , gros revenu de quelques années avec la ruine au bout ; j'assistais au réveil des troupeaux de moutons dans leurs parcs, et je voyais le berger sortir tout ébaubi de sa maison roulante. Bientôt les deux clochers de Lunéville apparaissaient sur l'horizon ; style bourgeois, lourd, ampoulé, cossu, bonhomme au demeurant : c'est l'architecture des jésuites.

Les jardinets soignés, ratisses, taillés, émonaés qui entourent la ville, me reportaient à mon enfance. Je n'ai jamais pu voir un polagcr correct sans penser à mon grand-père , excellent homme et parfait jardinier. La station d'Avricourt, où l'on s'arrêtait trois minutes , m'inspirait chaque fois

une vive tenlalion d^e descendre : Avricourt est la tète d'une petite ligne qui mène à Dicuzc, mon p^s nalal. Un jour, je ne sais quand, j'y ai vu un train en partance; le conducteur criait de ce tou goguenard et cordial qui caractérise l'esprit lorrain : a Allons, les gens.de Dicuzc, en voiture! » Je répondis d'instinct, sans songer : a Les gens de Dieuzc? mais j'en suis ! »

On arrivait ensuite à Sarrebourg, aujourd'hui Saarburg, une aimable petite ville bien gaie, bien riante, et particulièrement française, en dépit de son nom germanique. Deux jolies filles, aux dents éblouissantes, tenaient un buffet en plein vent, sur le quai de la voie. Quelques voyageurs descendaierit pour les admirer de tout près, sous prétexte de boire un coup. Nous embarquions une demi-douzaine de marchands de bétail, tous enfants d'Israël, et le train se précipitait vers la grande traversée des Vosges. Six tunnels à la file : que de fois je les ai comptés ! Dès le premier, je mesentaischez moi; c'était une avant porte de la maison ; j'étais enfin dans nos montagnes degrés r ougc. En débouchant dans la première vallée, après deux minutes de nuit noire, on voit à gauche, sous ses pieds, un petit filet d'eau, la Zorn, <jui grossit à vue d'œil et devient une rivière avant Savernc. La Zorn, le chemin de fer. le canal de la Marne au Rhin et une roule vicinale s'entrc-croi-

sent, se coupent, se chevauchent tour à tour durant un bon quart d'heure : rien de plus pittoresque et de plus gai que ce lacis de communications serrées dans un espace trop étroit. Les montagnes s'élèvent à pic sur la droite et sur la gauche, avec force sapins et une profusion de rochers moussus, sans parler des genêts d'or et des bruyères roses.

Le quatrième tunnel est creusé sous le château de Lutzelbourg, un monument historique que j'ai marchandé bien des fois, tantôt pour Gustave Doré, tantôt pour Hippolyte Taine. C'est un plateau d'un hectare et demi avec deux tours carrées , dont la moindre fournirait les matériaux d'une vaste maison. Le tout ensemble s'est payé autrefois 350 fr., frais compris, mais le propriétaire, un vieux madré, ne se décidait pas à revendre. Je mourrai donc probablement sans avoir eu la gloire d'acheter un château sur mes économies pour l'offrir à un artiste ou à un écrivain.

Sur les sept heures du matin, sauf accident, le train, l'heureux train du bon temps, débouchait dans la plaine, au-dessous de Saverne, et, deux minutes avant l'arrêt, je voyais sur la gauche, au milieu d'une étroite vallée, un pignon à demi caché dans les arbres : home ! sweet home! voilà le nid!

Autre temps, autre voyage. D'abord, au lieu de m'endormir franchement, sans autre idée quePim-

patience du lendemain, j'ai ruminé toute la nui! dans l'amertume de mon cœur les dernières nouvelles qui nous sont venues de Saverne. Un misanthrope alsacien m'écrivait le mois passé : « Ces gens-là sont devenus plus Prussiens que laPrusse I » A l'appui de son dire, il m'envoyait la copie typographique d'une pétition adressée par tous les notables de la ville au chancelier de l'empire. Sur un faux bruit, habilement semé par le vainqueur, les Savernois ont cru qu'ils étaient menacés de perdre leur tribunal : ils se jettent aux pieds de M. de Bismark ; ils adorent la majesté de l'empereur Guillaume ; ils ne craignent pas de dire : « Nos origines, nos noms, nos mœurs, nos cœurs sont allemands... » Est-il possible! Tous ces hommes de bien, que j'ai connus et pratiqués longtemps dans une certaine intimité, n'auraient été Français que de nom? 11 aurait donc suffi d'un coup de sabre pour rompre les liens qui les attachaient à la patrie?

Au fait, je me souviens qu'ils n'étaient pas bien tendres pour nous autres qui ne parlions point leur patois. Les gros messieurs du pays, lorsque j'ai débarqué chez eux en 1858, ne m'ont-ils pas reçu à coups de fourche? Si je n'ai point inauguré de ma personne la prison neuve de la ville, une prison cellulaire s'il vous plaît ! c'est à leur grand dépit et plus d'un ne s'en console pas encore.

Ce souvenir en appelle d'autres qui font groupe et se prêtent un mutuel appui. N'ai-je pas vu, de mes yeux vu, quatre uhlans s'emparer de la ville, quoiqu'elle eût organisé et armé à grand orchestre une compagnie de francs: tireurs? Les visages qui se pressaient dans la rue autour de ces quatre hommes exprimaient plus d'étonnement et de curiosité que de douleur ou de colère. Longtemps après ce triste jour, au plus fort de la guerre, j'ai entendu conter je ne sais quelles histoires de trahison. Un bourgeois de Saverne aurait dénoncé des soldats convalescents qui s'apprêtaient à quitter l'ambulance pour rallier le drapeau national. Un aulre aurait aidé nos ennemis à rétablir la voie ferrée en leur révélant la carrière où Ton avait caché les rails. De tels crimes sont à peine croyables; on les a peut-être inventés pour refroidir les cœurs français qui restent fidèles à l'Alsace.

Mais ce qui n'est nullement inventé , c'est la défection scandaleuse de M. Kern, procureur impérial à Saverne. Je l'ai connu, celui-là , je lui ai parlé; je vois d'ici son petit corps sec, sa figure de bois, son regard froid, sa physionomie piétiste. Je l'entends chanter la romance sentimentale au piano de la sous préfecture avec un accent qui rappelle le bon gendarme de Nadaud. Est-ce qu'il chante encore aujourd'hui? Il n'y a pas à douter d'un fait

officiel. Ce petit nlonsieur, qui a eu l'honneur d'incarner là loi française dans son ingrate personne, s'est enrôlé spontanément dans la magistrature allemande. Quelle excuse peut-il alléguer? Il était déjà replacé parle garde des sceaux, et avec avancement. 11 est riche , très-riche, -on dit même trop riche. Et c'est au sortir de Saverne qu'il a signé celte glorieuse désertion. Quel air avait-il respiré? le milieu de Saverne était donc devenu terriblement malsain?

Eh bien non ! quelque chose se révolte en moi contre une telle pensée. Les Savcrnois sont loin d'être parfaits, ils m'ont souvent mis en colère; mais je ne puis pas croire qu'ils aient trahi la patrie, et je ne les mépriserai pas sans un effort énorme. Tenez ! celle inqualifiable pétition où ils déclarent leur amour à la Frusse ne me persuade point. Je la flaire suspecte, quoiqu'elle semble a usa authentique que la nomination du petit Kern. On m'aftirme que le maire y a écrit son nom avant tous les notables de la ville; mais ce maire, c'est l'avocat Gustave Ostcrrnann, un cœur droit, un caractère honnête et ferme, malgré la typhoïde qui a failli le mettre en terre l'an passé. 11 représentait le Bas-Rhin à l'Assemblée nationale de Bordeaux, et il y a fait son devoir avec les autres députés de la Lorraine et de l'Alsace en votant contre la paix, de même que les représentants du Nord,

du Sud, de l'Ouest et du Centre ont fait leur devoir en votant contre la guerre.

L'avocat Ostermann, qui défend pied à pied les intérêts de la commune contre les proconsuls allemands, n'a pas pu se donner sciemment un tel démenti à lui-même. Il y a quelque chose là dessous. J'en aurai le cœur net en arrivant à Sa verne.

Tandis que je débats ces graves questions dans le recueillement de la nuit, le train marche. Nous traversons la gare de Nancy, qui n a jamais été si morne, même 5 quatre heures du matin. Une aurore triste et pluvieuse éclaire insensiblement les campagnes : à Blainville, il fait pelit jour ; j'y remarque un bureau des postes allemandes où quelques étrangers en casquette d'uniforme brassent les lettres à pleins sacs. C'est la France qui fait partout les frais de ce service; nos vainqueurs ont exigé une poste pour eux seuls, et gratuite encore. S'ils sont loin de leur pays, c'est notre faute, disent-ils, c'est nous qui les avons attirés sur noire territoire; la charge des communications qu'ils entretiennent avec leurs gouvernements et leurs familles ne doit peser que sur nous. Amen! Force nous est de dire amen à tout, puisque nous ne sommes pas les plus forts.

Les voyageurs descendent à la station d'Avricourt, comme autrefois à Kchl pour la visite des bagages. La douane allemande est là. Sur une ba-

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raque de planches on voit flotter le nouvel étendard de la Confédération germanique; il est noir, blanc et rouge, par bandes horizontales. C'est le drapeau tricolore en deuil. La bande supérieure nous rappelle que 109,000 Français dans la force de l'âge, sains de corps et d'esprit, sont morts en quelques mois sur les champs de bataille, aux ambulances et dans les hôpitaux militaires. Au moment où j'allais remonter en voiture, j'ai entendu une grosse voix joviale et brutale, qui terminait je ne sais quelle discussion en disant: « Mossié, vous n'êtes plus en France. » Les conducteurs français nous quittent ; on est tenté de leur dire adieu et de leur serrer la main ; ils sont remplacés par des hommes qui ne savent pas un mot de ,notre langue.

Voilà pourtant le petit chemin de fer qui mène à Dieuze, voilà les belles plaines savamment cultivées et un fort attelage qui prélude aux embla- . vures d'automne en déchirant la terre rouge. Les petits villages aux murs blancs, aux couvertures de tuile brunie, nous sourient comme autrefois derrière leurs vergers . Rien n'est changé que le | drapeau, mais le drapeau, c'est tout pour l'homme 1 qui comprend le saint mot de patrie. Et dire qu'au printempsde 1870, il y a dix-huit mois, les vieilles tirades sur le drapeau nous faisaient sourire I II est presque miraculeux que les petits théâtres à

la mode n'aient pas fait litiùrc Je cela comme de tant d'autres nobles choses. Ahl nous sommes mal nés, dans un temps trop serein, trop pacifique et trop confortable surtout ! Il faut réagir maintenant, se refaire le sens moral, et devenir, s'il se peut, d'autres hommes.

La Lorraine s'enfuit grand train derrière nous, Sarrebourg est dépassé, les tunnels, Mes vallées, les montagnes, les forêts se succèdent. Quelles forêts la France avait là ! quelle richesse nous avons perdue ! L'Allemagne nous prend la neuvième partie de notre sol forestier comme étendue, et la sixième partie comme valeur. C'est un capital de 250 millions, selon l'estimation la plus modérée, que nous abandonnons à l'ennemi : et personne n'a songé à le rabattre sur la rançon de cinq milliards.

Enfin, voici la gare de Saverne. J'y connaissais tout le monde autrefois ; maintenant, plus personne. 11 n'y a que nouveaux visages et la casquette prussienne sur toutes les têtes. Cependant je retrouve un bon vieux qui prend des sacs de dépêches pour les porter à la poste. « Vous êtes donc devenu Prussien, mon brave homme? » Il ôte la maudite coiffure, la tortille dans ses mains, la regarde piteusement, et répond: « Oui, j'ai pris ça pour vivre, mais j'en ai déjà assez, et je m'en vais bientôt en France. »

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