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Je suis arrive un jeudi, jour de marché; le mouvement accoutumé emplit la grand'ruc. Les paysans des villages voisins font trotter leurs longues charrettes ; je rencontre deux ou trois femmes qui bercent des cochons de lait dans leurs tabliers en leur disant des paroles consolantes. On aperçoit aussi quelques soldats allemands sur le seuil des portes ; ils sont tout habillés de noir avec des passementeries noires. L uniforme n'est ni beau, ni bien tenu. Ces hommes appartiennent au contingent du Brunswick; ils logent encorç chez l'habitant, c'est tout ce que 'j'en ai appris sur mon passage. Du reste, je ne fais que traverser la basse ville pour gagner la campagne au plus vite et revoir ma chère maison.
Les ) abitanls d'Autcuil, d'Asnièrcs, de Saint- Cloud et de cent autres villes et villages qui ont éprouvé l'effet du pétrole et des obus, seront sans doute moins tentés de plaindre que d'envier un propriétaire dont la maison et le mobilier sont intacls en pays conquis. Je sais d'avance que je retrouverai tout mon petit domaine en bon état, même les caves I Nos pertes malérielles se résument dans une somme ronde à payer chez l'aubergiste pour logement et nourriture de soldats. Nous ne sommes donc pas malheureux dans le sens vulgaire du mot; si nous Tétions, je ne prendrais pas la peine de l'écrire : les plaies d'argent
ne sont pas clignes d'attirer l'attention du public* ; Je ne sais même pas jusqu'à quel point un simple *> prosateur est en droit d'imprimer l'analyse de ses î douleurs morales, comme de grands poètes l'ont \ fait avec gloire. La familiarité de la forme donne- i rait à ce genre de confidences quelque chose de î bas ; on aurait l'air de convertir en boudin le sang j de ses propres veines pour en régaler les lecteurs. '■ Si je parle en mon nom et si je conte ici des choses qui me touchent, c'est parce que je suis un témoin et que le témoin ne saurait rien voir d'aussi près que ses affaires privées. De quelque détail qu'il s'agisse, il n'y a qu'une question sur le tapis, la question alsacienne ; qu'un personnage en scène, l'Alsace.
Il est assez indifférent au public de savoir que tel homme est forcé de vendre, de louer ou de fermer une maison où il avait ses souvenirs et ses habitudes. Mais, lorsque le cas se généralise, quand des centaines, des milliers de pères de famille, frappés du même coup, regrettent par moments que leur maison ne soit pas en ruines sur le territoire français où l'on pourrait au moins la rebâtir ; quand, sur une longueur de 150 kilomètres, tous les bons citoyens se demandent s'il faut émigrer, ou s'ils peuvent rester chez eux sans trahison ni faiblesse, alors les côtés personnels de la question s'effacent : on n'aperçoit plus
que le vieux cœur humain tiraillé en tous sens par le sentiment, l'intérêt et le devoir.
En approchant de cette pauvre Schlitte (c'est ainsi que nous appelions la maison entre nous) j'éprouve exactement la même émotion que si j'allais revoir, après une longue absence, un ami mortellement malade. La joie de le retrouver pour un moment est empoisonnée par la certitude de le perdre bientôt pour toujours.
Un gazon court et dru commence à poindre dans notre petit chemin des noyers, où la circulation était si active autrefois. Voici l'ancien bâtiment de la serre où Ton a fait des chambres d'amis, que les amis n'ont pas eu le temps d habiter. Il y avait 15 une enseigne, une magnifique enseigne de fer forgé, découverte à Bouxviller par Charles Marchai, le joyeux peintre. L'archéologue Dagobert Fischer a publié toute une dissertation, dans un journal franco-allemand, sur cette vénérable ferraille. Elle portait les armes de la principauté de Hanau, enrichie par mes soins d'une devise nouvelle : Amicis. En eifet, cette enseigne indiquait l'auberge de nos amis. On l'a rentrée dès les premiers jours de l'invasion, parce que les Prussiens la prenaient trop au sérieux et venaient demander à boire. Une inscription d'un tout autre style décore la grille de bois : Verbotener Eingang : Entrée défendue,., aux vainqueurs.
Celte grille est ouverte, la maison fermée, le jardinier absent pour cause tic marché, les clefs en ville chez un ami : personne n'attendait notre arrivée. Nous sommes accueillis par les menaces d'un de nos chiens qui montre les dents, et par les cris horribles dune douzaine de paons effarés qui s'envolent jusqu'à la forêt voisine. Ce sont les seuls vivants que nous ayons rencontrés dans ce lieu naguère encore plein de vie, de bruit el de gaielé. En revanche, la végétation s'est donné carrière. Les glycines, les vignes vierges et les treilles qui tapissent la maison ne se contenlcnt pas d'occuper tous les murs, elles se glissent entre les feuilles des persiennes, qu'il faudra dégagera coups de serpe avant d'ouvrir. Les arbres du jardin, surtout les jeunes que nous avons plantés nousmôme, ont grandi follement : je suis confondu des progrès qu'ils ont pu faire dans une année; il est vrai que je n'avais pas eu le temps de les regarder l'année dernière, et qu'en réalité mon attention est absente ici depuis l'automne de 1869. Les herbes sont hautes et drues, surtout dans les allées; on y ferait paître un troupeau. Quelques vignes, négligées comme tout le reste, sont devenues folles; elles grimpent aux arbres el suspendent leurs grappillons chétifs aux branches fies cerisiers. P( u de fleurs dans les corbeilles à demi elfacées, les piaules exotiques sont mortes ou ma-
ladcs: Le jardinier, un honnête paysan qui n'entend rien aux choses de luxe, a concentré son attention sur les navets et les choux. Ses élèves lui font honneur, mais presque tous les rosiers que nous avions greffés de nos mains ont repris l'apparence agreste et les mœurs farouches de l'églantier.
Et les asters bleuâtres qui pullulent ! est-ce une dérision du sort? 11 faut vous dire que ces asters étaient les seules fleurs du jardin en 1858, quand j'y entrai pour la première fois. J'achetais une propriété délaissée depuis longtemps, où tout avait péri, sauf la maison, les arbres et ces asters bleuâtres qui ne demandent aucun soin. Je fus frappé de leur vigueur, sans les admirer autretrement, car ce sont des fleurs assez laides et parfailemcnt vulgaires, et je les supprimai presque aussitôt. Il y avait à la même époque une nappe de lentilles d'eau qui couvrait un petit étang d'un demi-arpent et lui donnait une physionomie par trop mélancolique. On peupla cette eau de canards variés; on y mit un couple de cygnes, et les lentilles disparurent comme par miracle. Aujourd'hui que je reviens dire adieu à ma pauvre maison, je retrouve les asters bleuâtres en pleine (leur et le petit étang complètement voilé par les lentilles d'eau. Effurt, patience et dépense, tout ce que nous avons lait ici en douze ans a presque
disparu. C'est merveille de voir comme la nature revient à ses plans aussitôt que nous cessons de la soumettre aux nôtres, et comme les choses auxquelles nous sommes le plus intimement attachés se passent aisément de nous !
Quelques coups de fusil Dreyse, tirés à intervalles égaux, m'arrachent à ma rêverie. Les soldats ont établi une cible au fond de ma petite vallée ; ils s'y exercent depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir. Le voisinage d'un tir n'est jamais agréable, mais la décharge lente, méthodique, cadencée de ces gros fusils allemands me fait horreur. Je pense à ceux de nos amis que leurs balles ont tués, aux affections, aux espérances, aux gloires qu'elles nous ont ravies : à Gustave Lambert, qui, Tan dernier, chez nous, expliquait son prochain voyage à mes enfants et laissait son chemin tracé à la plume sur leur sphère ; au sculpteur Cuvillier, à Henri Regnault I Cette détonation du fusil Dreyse, prolongée par l'écho de nos montagnes, est déchirante pour un cœur français. 11 me semble que je vois un bûcheron de la Poméranie, blotti derrière son créneau, le long des murs de Buzenval, ajuster froidement la belle et fière tête de Regnault 3t la casser comme une poupée de tir avec un ricanement bête. Ceux qui s'exercent là, au bord de mon pré, sous les yeux d'un officier en gants blancs.
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ont fait la carn pagne de France. Ils n'étaient pas nos ennemis, on dit môme qu'ils professent un»» vague sympathie pour nous et qu'ils murmurei I contre la Prusse. Mais ils lui oot servi d'instruments très-perfeclionnés, car ils çnt le coup d'oeil j)isle : leurs balles hachent la cible à 400 moires. Si vous êtes jamais allé aux Folies Dramatiques, vous ayez dû rencontrer le souverain de ces genslà, j'entends leur souverain légitime et déchu. C'est un vieillard fardé qui porte des diamants et des perruques de soie, et qui s'étale aux avantscènes avec des filles pour qu'on le croie meilleur qu'il n'est.
' Hais on vient me chercher au fond du jardin : les clefs sont arrivées et la maison ouverte. J'y cours et naturellement je vais droit à mon cabinet, à ce cher cabinet où j'ai tant lu, tant écrit, tant causé avec ks artistes, les poètes et les savants qui m'ont fait 1 amitié de s'y asseoir; ce cabinet où votre esprit, mon cher Dumas, a tiré de si beaux feux d'artifice ; ce cabinet où tu as accouché de tes premiers articles, mon cher Sarcey, lorsque tu n'avais pas le travail facile, l'esprit rapide el la main sûre comme aujourd'hui. Notre table massive y est toujours avec ce tapis de drap vert où tu as renversé notre gros encrier, que tu prenais pour une mouche.
Les deux premiers objets qui attirent mes yeux
sont la tête empaillée de Trick, mon pauvre ierrier, et le spectre de Jupiter II, notre beau cygne. Jupiter I er était mort de maladie vers 1866; il avait eu l'honneur d'être disséqué par l'Académie des sciences, dans la personne de Charles Robin. Dumas fils eut pitié de la veuve Léda et lui choisit un camarade au Jardin d'acclimatation. J'avais laissé l'heureux ménage en brillante santé l'année dernière. Tout a péri pendant l'hiver : Léda, étran* glée sur la glace par une bête, Jupiter II foudroyé par un coup de fusil anonyme. Je n accuse personne. Quant à mon pauvre Trick, il m'avait suivi à Wasselonne, lorsque je m'enfuis de Saverne après l'occupation prussienne. Si je l'avais laissé faire, il fût venu jusqu'à Paris. Par trois.ou quatre fois, il me fallut le renvoyer à coups de pierre. Il s'éloigna enfin, mais son dernier regard me reste sur le cœur, comme un reproche. Brave bêle ! je ne lui ai jamais connu qu'un seul défaut : c'était un goût immodéré pour le drap de culotte ; il avait la dent familière et quelquefois plus pénétrante qu'on n'eût voulu.. L'étendue et la variété de nos relations offraient à son appétit une riche matière, mais, quoiqu'il eût taté des morceaux de choix, mangé du sous-préfet, goûté du capitaine, il ne dédaignait pas le simple vagabond et l'affreux maraudeur. Nous avions même dû, pour le bon ordre, fixer le tarif de ses peccadilles : je payais
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tant pour l'étoffe simple et tant pour la doublure de peau lorsqu'elle se trouvait entamée. On le savait dans le pays, et plus d'un petit drôle se recommandait aux mâchoires de Trick lorsqu'il voulait un pantalon neuf. Nous espérions toujours que l'âge redresserait ses mauvais penchants : moi aussi, j'ai irçordu à tort et à travers quand j'étais jeune, j'y prenais grand plaisir, et avec les années mon humeur a changé du tout au tout. Mon pauvre chien, lui, n'a pas eu le temps de racheter ses fautes. Il commençait peut-être à s'amender lorsqu'un coup de fusil, dont je n'accuse personne, coupa court à sa conversion. Ne faites jamais empailler un chien qui vous a été cher. Ceux qui pensaient m'être agréables en conservant la tête de Trick, ont tout à fait manqué leur but. Un animal natularisé selon la formule n'a plus rien de lui-même : il est cent fois moins ressemblant que le plus médiocre portrait.
J'ai passé mélancoliquement la revue de mes livres : que vont-ils devenir ? Impossible de les apporter à Paris; autant la vie est large, aisée, dans une maison dfc campagne, autant elle se resserre elsctriquc à la ville. Chers livres! je les aimais bien, sans être bibliophile. Il y a là de pauvres petits prix du collège Charlemagne qui datent de trente ans ; il y a des volumes achetés un à un sur mes premières économies ; il y a des instru-
mcnts de travail, des présents, des souvenirs.
11 faut avoir traverse une crise comme celle-ci pour savoir à quel point on aime ce qu'on a. Nous tenons par mille fils invisibles aux choses qui nous environnent, et lorsqu'il s'agit de s'en détacher pour un temps illimité, on laisse à chacune d'elles un lambeau de soi-même et Ton s'en va tout déchiré. Autrefois, je partais d'ici pour quatre, cinq ou six mois sans regretter ce que j'y laissais, parce que j'étais sûr que la maison m'attendait tout entière ; maintenant qu'il s'agit de fermer la porte pour de longues années, je me lamente de ne pouvoir tout prendre. A chaque pas, je rencontre des objets qui représentent un voyage, une amitié, un travail, un bonheur, un deuil, et qui semblent me reprocher mon abandon. C'est une arme par-ci, un tableau par-là, un buste, un meuble, une faïence, une étoffe. Ceci me rappelle l'Egypte, cela la Grèce, ou l'Angleterre, ou l'Autriche, ou l'Italie.
Et par une contradiction qui paraîtra non-seulement étrange , mais peut-ôtre absurde à plus d'un, je regrette encore moins les choses que j'ai possédées ici que celles que j'y ai rêvées. J'ai une chambre à coucher faite par moi, pour moi, selon mes goûts; elle a cinquante rnèlres carrés, cinq fenêtres, un lit de chêne tout près de terre et large de sept pieds et demi; qualrc énormes bahuts
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dans les angles ; un vrai poêle d'Alsace aux tuyaux enroulés s'y carre dans sa niche, entre deux grandes peintures décoratives de Marchai el de Puvis deCliavannes. Je vais quitter cela pour longtemps, peut-être pour toujours. Eh bien, ce que je regrette surtout, c'est une vaste salle, ou plutôt une hall, à la mode d'Angleterre, avec une serre dans un coin, une volière dans un autre, un billard , une gymnastique, un piano , une installation de salon dans un autre angle, une haute cheminée de pierre rouge, un trophée d'armes et trois grands panneaux de Baudry. Cette halle existe depuis des années, dans mon imagination seulement: j'en ai choisi le terrain, j'en remanie les plans , j'en jouirais peut-être encore dix ans, par la seule espérance, sans avoir les moyens de poser la première pierre, et ce qui me désole le plus, c'est que l'annexion de l'Alsace me condamne à n'y plus penser.
Pour revenir aux choses positives, voici la situation que la paix fait aux propriétaires alsaciens.
Ils ont un an pour opter entre la nationalité française et la liationalité allemande.
Celui qui veut être Français est libre de resler propriétaire dans le pays, mais il n'a pas le droit d'y conserver son domicile. Il ne m'est donc pas interdit de garder ma maison et d'y passer quel-
ques mois tous les ans , comme on allait jadis Bade ou à Wiesbaden. Mais Bade et Wiesbaden n'étaient pas des pays arrachés à la France ; on y pouvait aller sans douleur et sans honte : on y vivait chez l'étranger, non chez le vainqueur ; on y était en voyageur et non en peuple conquis. Tant que l'Alsace sera aux Allemands, il n'y aura pas pour un Français une maison de plaisance en Alsace.
Que faire alors? Vendre? louer? Mais vendre à qui? louer à qui? Il n'y a d'autres locataires ni d'autres acheteurs possibles que les Allemands, car la population indigène décroît a vue d'œil, et tous ceux qui peuvent émigrer font leurs malles.
Vendre ou louer aux Allemands une maison française est un acte qu'il faut excuser toutes les fois qu'il sera nécessaire; mais je n'en suis pas encore réduit là, Dieu merci ! Tant que j'aurai dix doigts pour travailler, un ennemi ne profanera point les plus chers souvenirs de ma vie. Nous resterons ici tant qu'il le faudra pour bien voir, bien entendre et bien juger les sentiments de la population ; après quoi , nous fermerons la porte et nous emporterons la clef à Paris,
Une sous-préfecture de cinq à six mille âmes n'est pas tout le département, mais elle en offre presque toujours la représentation assez exacte en raccourci. C'est une moyenne proportionnelle entre la grande ville et le simple village. Les bourgeois, les artisans, les ouvriers, ont les mœurs, les passions, les lumières de la ville; la population des faubourgs est aux trois quarts rurale : on y voit des maisons qui sont de véritables fermes ; on y rencontre des citadins' qui conservent les sentiments, les idées et les routines du paysan. Sans quitter la petite ville, vous jugerez la grande et les campagnes aussi .
Il y a du plus et du moins, une marge considé-
rable; il faudrait se garder de conclure trop vite cl de généraliser au pied levé dans un pays aussi vaste et aussi bigarré que le nôtre. Par exemple, l héroïsme de Chàteaudun, de Toul ou de Saint- Quentin vous donnerait une trop haute idée de trois départements et de la France entière, si vous jugiez sur échantillon. Je ne crains pas de tomber dans ce genre d'erreur, ni de passer pour op.iiniste, si j'étudie d'abord l'esprit alsacien à Saverne : cette petite ville offre plutôt la matière d'un argument a fortiori. Elle n'est pas militaire comme Strasbourg artiste comme Colmar, ou laborieuse comme Mulhouse. C'est l'ancien reposoir de ces Rohan fastueux et débauchés, dont le dernier s'éprit d'un sot amour pour Marie-Antoinette, et fit le scandale du collier.
De 1795 à l'inauguration du chemin de l'Est, ce lieu de dévotion facile et de plaisir élégant ne fut guère qu'une grande auberge à rouîiers, étalée sur la droite et la gauche de la grand'roule : tout le commerce international de la France et de l'Allemagne y passait, allant, venant, effaçant les caractères sans épurer les mœurs, et semant forcô gros écus, que les indigènes dépensaient sans compter, comme si cette aubaine eût dû être éternelle. Jluinés lous à la fois par l'ouverture du chemin de fer et la suppression du roulage, ils n'ont pas réagi, personne ne s'est ingénié; on a
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courbé la tête, cl l'on s'est laissé vivre. Presque pas d'industrie, fort peu de vrai commerce, une multitude de petites boutiques qui naguère se disputaient la clientèle du (ribunal et des fonctionnaires; un cabaret tous les trois pas. Je connais un huissier cabarctier. J'ai vu un professeur du collège vendre la goulle sur le comptoir, pour faire comme tout le monde. Voilà certes un pauvre pays, et si les Allemands ont eu lieu d'espérer qu'ils s'implanteraient sans effort, c'est dans les villes déchues comme Savcrne.
Eh bien non; pas môme à Savcrne les Allemands ne sont chez eux. La première fois que j'ai parcouru la grand'rue qui forme les trois quarts de la ville, j'ai remarqué que les soldais allemands se promenaient un à un, deux à deux, trois à trofs, mais que pas un ne conversait en public avec un indigène. Cependant le petit peuple de Savcrne aime bien l'uniforme. Autrefois, si quelques troupiers français en permission descendaient de Phalsbourg, ils n'arrivaient pas au pont de la Zorn sans avoir fait des connaissances. C'était à qui leur parlerait le premier, à qu leur offrirait la bière. On leur prenait le bras, on les traînait de force au cabaret, on était fier d marcher auprès d'eux dans la rue; souvent même le soir, on leur faisait un bout de conduite jus qu'à l'auberge du Prince-Charles. Dimanche der-
nier, les Allemands de Phalsbourg, qui sèchent d'ennui sur les ruines qu'ils ont faîtes, sont venus voir leurs camarades et se désennuyer en compagnie. Pas un Alsacien né leur a dit mot, personne n'est intervenu dans leurs épanchements, on les a laissés boire, causer et se promener ensemble. L'homme qui se montrerait en public avec un soldat ennemi serait noté d'infamie : ses amis, ses frères eu*-mêmes, lui tourneraient le dos ; ses vieux parents lui fermeraient la maison paternelle.
Les employés civils qui portent l'uniforme tudesque, ou simplement la casquette rouge et noire, sont frappés du môme interdit. Ceux qui n'étalent aucun signe distinctif, par exemple les juges du tribunal, sont dévisagés dès leur arrivée, suivis de loin, épiés dans leurs moindres relations. Un avocat qui donnerait le bras au président du tribunal serait un homme jugé sans appel.
Comme les Allemands, tant militaires que civils, sont logés chez l'habitant, il se peut à la rigueur que certains rapports amiables, sinon cordiaux, s'établissent entre vainqueurs et vaincus derrière le mur de la vie privée. Ce n'est pas le soldat qui deviendra l'ami de ses hôtes : il est rustre, incommode et onéreux. Mais l'officier de belle mine et de bonnes façons est capable de
plaire; le fonctionnaire qui paye son terme et qui se met en frais de politesse a presque le droit de compter que son propriétaire ne le traitera point en ennemi. Ces accommodements, s'il en transpirait quelque chose, ne trouveraient pas grâce devant l'opinion publique. Chacun a l'œil sur ses voisins, le patriotisme est ombrageux dans la bourgeoisie, farouche dans le peuple. La police des bons citoyens n'a peut-être pas eu le pouvoir d'empêcher quelques faiblesses, mais elle les a contraintes de se cacher; elle en a étouffé le scandale et arrêté la contagion. Si l'ennemi se rend justice, il conviendra qu'ici du moins il a plus irrité qu'amorti les sentiments français en treize mois d'occupation, et plus perdu au total que gagné.
Les grands politiques de Berlin, qui ne font rien à la légère, avaient sans doute leurs raisons pour éterniser jusqu'à ce jour le cantonnement des troupes en laissant sans emploi les casernes petites et grandes, ou même impériales, qu'ils ont sous la main. Ils espéraient que leurs soldats, entassés pêle-mêle avec les habitants dans des logis étroits, se fondraient petit à petit dans la masse et feraient corps; que le rapprochement forcé engendrerait des sympathies; que la communauté d'origine, de langue, dé mœurs, de goûts, prévaudrait à la longue sur l'esprit na-
lionalet les rancunes de l'invasion. Ces messieurs ont compté sans leurs hôtes. La promiscuité de commande est jillée directement contre son but, et je m'explique aisément ce mécompte.
D'abord, la communauté d'origine, sur laquelle on fondait de si beaux calculs, n'est pas moralement démontrée. Si les Alsaciens sont cousins, et cousins éloignés des Allemands du Sud, la voix du sang ne leur a rien dit, mais absolument rien en faveur des hommes du Nord. Le patois qu'on parle en Alsace ressemble à l'allemand de Berlin comme le provençal à la langue du Tasse.* Si quelque Italien, trompé par une vague similitude des sons, élisait domicile dans les Bouches-du-Rhône comme dans une colonie de son pays, il serait élonné de ne comprendre personne et de n'être compris de personne. De même un Espagnol, dans le département des Landes, s'apercevrait bientôt que le patois de Dax n'a qu'une ressemblance lointaine avec le castillan. Je reviendrai plus d'une fois sur celte prétendue identité du langage qui a déjà causé bien des déboires à nos vainqueurs.
Mais c'est surtout par les idées et par les mœurs que l'Alsace diffère de l'Allemagne autant que le jour de la nuit. Nos Alsaciens, du moins ceux de Saverne, ne sont pas révolutionnaires, tant s'en faut : ils ont cru à Napoléon III ; ils ont voté le plébiscite et nommé tous les candidats of-
ficiels qu'on s'est donné la peine de leur offrir; mais le grand jour de 1789 a lui pour eux, ils connaissent la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ; ils en ont pris acte, et, sous aucun prétexte, ils ne voudraient rétrograder jusqu'à l'ancien régime. Comment se laisseraient-ils soumettre au despotisme militaire et féodal d'un Klat qui relarde d'un bon siècle sur nous? Un soldat allemand disait à une servante alsacienne : « Il me larde de rentrer dans mon pays, car le métier qu'on nous fait faire ici est le plus misérable du monde. Je veux bien être détesté, car nous avons un proverbe qui dit : Grande haine, grand honneur. Mais le pire est qu'on nous méprise, nous Iqs vainqueurs et les conquérants : les mendiants déguenillés détournent la tête sur notre passage, les chiens eux-mêmes ne nous regardent pas. »
La brave fille lui répondit : «c Et qui donc pourrait eslimer des hommes qui se laissent battre par leurs sous-officiers sur la place du Château comme des bœufs ou des ânes? Vous avez vaincu nos garçons dans cette malheureuse guerre, parce que vous étiez plus nombreux, mieux armés et mieux commandés ; mais nos garçons valent mieux que vous, car si un caporal les louchait seulement au visage, ils lui auraient bientôt planté la baïonnette dans le ventre I »
L'esprit religieux n'est guère moins rebelle à la conciliation que le sentiment politique. Les catholiques alsaciens ont deux raisons de haïr l'ennemi : parce qu'il est Allemand et protestant. Us voient déjà leurs églises ruinées et leurs prê« ires affamés par l'exil des fonctionnaires français et l'émigration des familles riches. Quant aux protestants libéraux, qui sont les plus nombreux chez nous, ils exècrent le piétisme prussien, cette religion d'Etat dont le grand prêtre fanatique est l'empereur Guillaume.
Enfin l'antipathie des deux races est constamment entretenue par le contraste de leurs mœurs. Comme le loup inspire autant de répugnance que de haine à son congénère le chien, on peut dire qpe l'aversion des Alsacienspour les Allemandss'accroit de jour en jour par le dégoût. Cette rusticité des gens du Nord, qui a fait merveille en campagne, ces appétits grossiers, cette ignorance du luxe et du confort, ce dédain de toute élégance et parfois de la propreté même, ces habitudes parcimonieuses, pour ne pas dire crasses, ont plus étonné que séduit nos compatriotes de l'Est.
Les Alsaciens ne sont pas des délicats à la mode de Paris, mais ils n'ont rien du goujatet du rustre. Us aiment ce qui est bon ; ils apprécient ce qui e$t beau, tiennent la maison propre, prennent soin de leur corps, recherchent le mobilier, le linge fe
les beaux habits, et savent se faire honneur de leur argent, quand môme ils n'en ont guère. Leur brillant appétit n'est jamais indifférent à la qualité des mets y ils boivent sec et mangent à belles dents, mais ils ne traitent point leur estomac comme un coffre, et ne s'emplissent pas aveuglément de tout ce qui fait vénlre. C'est pourquoi les repas du vainqueur, la digestion, le sommeil, la toilette du vainqueur, répugnent aux braves gens d'Alsace. Us flairent le fumet du vainqueur, et prétendent qu'ils sauraient le suivre à la piste, les yeux fermés.
Le peuple de Savernè exagère sans doute un peu l'avarice prussienne, mais l'hyperbole même atteste l'éveil et la vivacité de la haine. J'assiste à la formation d'une légende qui vivra plus longtemps sans doute que l'annexion. Les- nouveaux fonctionnaires y sont représentés comme des gueux, lotit étonnés d'avoir échangé leur besace contre un gros salaire. Leurs vêtements, leurs meubles, le peu qu'ils apportent chez nous est évalué strictement, à l'heure même du déballage. On «ait déjà que l'élégance de ces dames a le colon pour base, que le velours et la dentelle des plus huppées ne sont que du coton. Encore esl-il presque avéré qu'elles ont fait ces frais pour éblouir l'Alsace. Et l'Alsace rit aux éclats de ce luxe économique, étriqué et déjà fripé. Le président du
tribunal avait à peine déchargé son bagage, que l'on disait déjà de porte en porlc : a Douze cenis francs! I/cstimalion est faile par un tel, qui s'y connaît , il a dit que toute la boutique, vendue aux enchères [-arBloch, ne ferait pas un sou de plus. Ah! notre président est un homme considérable; vous pouvez l'appeler monsieur Douze cents francs! »
La sous-préfecture de Saverne a élé pendant quatre ans la plus brillante de France. On n'oubliera jamais ici le salon rouge et or de M. Guynemer, ses beaux chevaux, ses bons dîners, les diamanls de sa jeune femme, et les larges aumônes qu'elle répandait par la ville. Dans ce même salon, où les portraits de Napoléon III et de l'impératrice, d'après Winterhalter, n'ont jamais cessé de sourire, on a vu la famille d'un colonel prussien cuire des pommes et griller des harengs saurs au milieu de loques éparscs, de papiers en désordre et de chaussures crottées. Le sous-préfet actuel, un fonctionnaire civil à 15,000 francs par an, fait manger du pain de munition à sa femme et à ses enfants. Toute sa maison se compose de deux souillons allemandes, aux bras nus, qui vont laver le linge à la rivière, rencontrent des soldats en rentrant, acceptent un verre de bière sur la table d'une brasserie, et déposent leur linge à la porte, où les gamins s'empressent de le rincer dans le ruisseau.
Je ne garantis point ces menus faits, je sais seulement qu'ils se racontent, et que leur colportage n'ajoute rien à la considération du vainqueur. Dn nouvel employé court-il à la recherche d'un gîte, le bruit se répand qu'il demande un appartement de douze pièces, et qu'il en offre 200 francs. Si la femme d'un juge entre chez l'épicier avec sa bonne, toute la ville apprend qu'elle a fait ses grandes provisions de ménage, en achetant une demi-livre de savon. Les Prussiens, selon la légende, envoient leur saladier chez le marchand avec un sou dans le fond, pour qu'on leur donne du sel, du poivre, de l'huile et du vinaigre en échange du petit sou. On affirme que ces messieurs marchandent dans un style à part, et que, au lieu de dire : « C'est cher ! » ils s'écrient : «Vingt centimes? mais je vais vous faire arrêter! »
Je ne sais si le lecteur excusera ces observations microscopiques, mais je suis l'indigne élève de mon ami Charles Robin, et j'estime que la vie des sociétés, comme celle des individus, ne confesse ses secrets qu'au microscope.
La transplantation d'une colonie de salariés en Alsace a produit des effets que la politique de Berlin n'avait assurément pas prévus. Nos Alsaciens se sont affermis dans l'idée que, malgré leurs malheurs, ils sont plus civilisés que les allemands, a Nous avons plus de besoins, disent-
ils, dégoûts plus relevés et plus délicats. L'homme qui ne sait pas se passer d'un mouchoir, peut bien être vaincu à la guerre par celui qui se mouche dans ses doigts; c'est pourtant lui qui est le plus civilisé des deux, c'est-à-dire le plus différent de la brute. »
Le nouveau régime douanier, qui les astreint à consommer exclusivement des marchandises allemandes, a corroboré cette opinion. Malgré la modicité relative des prix, ils dédaignent les produits et les importations du Zollverein, ses tissus de mauvaise qualité et de goût pire; ses cafés avariés, ses sucres mous et terreux, ses chocolats frelatés, ses tabacs nauséabonds. «Tout cela, disent-ils, est assez bon pour les Allemands ; mais la France nous avait accoutumés à mieux. »
Quel que soit le mépris des Alsaciens pour la race victorieuse en général, on ne leur ôtera pas de l'esprit que leurs nouveaux fonctionnaires, ces hommes chiches, besoigneux et piteux, sont le rebut de la nation germanique. « Un homme qui se respecte un peu n'émigre pas pour le plaisir d'aller chercher des rebuffades et des camouflets. Ceux qui viennent vivre à nos dépens' ne peuvent plus se faire illusion sur l'accueil qui les attend; ils ont vu lesBismark-Bohlen,les Luxbourg et tous ceux qui avaient un peu de dignité demander leur
changement et quitter un pays intenable. C'est donc l'appât des gros traitements qui les attire. Ont-ils été nommés malgré eux? Alors nous sommes administrés et jugés par une espèce de colonie pénitentiaire ; l'Allemagne garde pour elle les serviteurs honnêtes et capables, elle se décharge des autres sur nous. » On a déjà constaté que les gens du chemin de fer, tous serviteurs de l'État, courent au-devant du trinhjeld comme s'ils n'avaient fait autre chose de leur vie. Ils sont aussi mendiants qu'arrogants : ces mœurs font regretter les employés de l'Est, polis, complaisants et dignes, quoiqu'ils fussent les agents dune compagnie privée.
Les intérêts de la population protestent contre le nouvel ordre de choses, comme ses sentiments, ses habitudes et ses idées.
Je ne parle que pour mémoire des réquisitions militaires, tantôt écrasantes, tantôt grotesques, dont on a ri et pleuré tour à tour : j'entends dire que la commune a payé quinze centimes, sur bon régulier, pour un verre remisa une paire de lunettes. Les charges publiques et privées que l'invasion a fait peser en un an sur une ville de 5,400 âmes où l'on ne compte pas dix familles un peu riches, font un total de 400,000 fr. Le vainqueur a promis d'en rembourser la plus grande partie, mais les Prussiens ont des trésors de pa-
tience à leur service quand il s'agit de rendre et non de prendre.
Ils nous ont dit et répété sur tous les tons qu'ils séduiraient l'Alsace par le dégrèvement des impôts et par une large extension des franchises municipales ; et je crois qu'ils parlaient sincèrement. Par malheur, on ne se refait pas soi-même, quelque intérêt qu'on y puisse avoir : si l'on est rapace et despote, on dépouille les gens et on les opprime sans y songer, presque malgré soi, par l'effet du tempérament et de l'habitude. C'est ce qui arrive aux Prussiens.
Les émissaires de M. de Bismark sont arrivés, pour ainsi dire, à la queue de l'armée allemande. Le maître les avait faits ou choisis à son image ; ils excellaient à cacher la finesse aiguisée de leur esprit sous une bonhomie toute ronde. Chez l'habitant des villes et surtout chez le paysan, il profitaient du désarroi des idées pour jeter leurs filets en eau trouble : « Ah ! mes pauvres gens, disaient-ils, vous avez trop souffert; il était temps que cela finît. C'est un miracle du bon Dieu que vous ne soyez pas tous sur la paille, depuis deux cents an« que la France s'enrichit à vos dépens. Il y a, dans l'intérieur, des douzaines de départements qui n'ont jamais gagné leur vie; on vous faisait travailler pour eux et Napoléon les nourrissait sur vos impôts. En avez-vous donné de cet argent!
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Voyons un peu. Vous, mon gros père, que mettezvous par an dans la caisse du percepteur?
— Eh ! je n'en suis pas quitte à moins de 45 francs.
— Alors, c'est que j'ai l'honneur de causer avec un gros propriétaire?
— Mais non! Voici la maison, voilà la cour, il y a tant d'arpents de terre, et c'est tout.
— Vous ra'étonnez; Ces Welches sont plus impudents que je ne pensais. Quarante-cinq francs d'impôt ! Je suis curieux de savoir ce que vous auriez à payer si vous étiez sujet de la Prusse... Attendez! »
L'agent tirait un carnet de sa poche et griffonnait chiffre sur chiffre devant son auditoire ébahi. «Nous disons la maison, la cour et tant d'arpents? Eh bien, mon cher ami, si vous aviez l'honneur d'être Prussien, on vous demanderait quatre thalers, quinze francs, pas un sou de plus; je le dis et je le prouve ; voyez plutôt I »
Le paysan ne répondait ni oui ni non, mais il restait pensif. Ce serait lui faire injure que de supposer qu'il songeât à vendre sa patrie, commT Judas vendit son maître, pour trente pièces d'argent. Toutefois il a pu sans crime comparer le gouvernement coûteux de la France aux services presque gratuits qu'on faisait miroiter devant lui. A la stupeur de l'invasion, à l'humiliation de la
défaite, à l'effet désastreux d'une retraite follement précipitée, qui n'a rien défendu, pas même k»s défilés des Vosges, s'ajoutait je ne sais quelle curiosité d'une avenir toléra ble et peut-être meilleur. Voilà pourquoi le patriotisme de certains villageois a pu nous sembler hésitant aux premiers jours de l'annexion.
Mais bientôt, Dieu merci, l'expérience du joug prussien a détrompé et révolté les intérêts les plus crédules.
Certes, nos ennemis avaient beau jeu. Si le gouvernement à bon marché a jamais été possible en ce monde, c'est dans tin pays riche et laborieux comme la Lorraine et l'Alsace. Les citoyens détachés de la mère patrie n'ont pas un centime à payer sur la rançon de cinq milliards ; leur solidarité n'est engagée ni dans l'emprunt Morgan, ni dans les marchés fabuleux de la défense. Le malheur qui les frappe les libère en même temps de nos dettes patrimoniales. Ils étaientnés, comme nous, débiteurs d'environ 250 francs par tête, l'annexion leur a donné quittance. Si la Prusse avait pu se résoudie à ne point bénéficier sur eux, ils seraient gouvernés presque gratuitement, comme les Suisses. Mais les Prussiens ne sont pas hommes à voir un écu devant eux sans y jeler la griffe. Au voisinage de l'argent, leurs doigts s'allongent. Le fer apprendra à se défendre contre
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l'attraction de l'aimant avant que ces rapaces ne résistenl à l'appât du gain!
Ils étaient décidés, bien décidés^ pratiquer un désintéressement de commande; ils s'étaient fail une loi de sacrifier l'argent à la politique, mais la tentation fut trop forte : l'instinct et l'habitude invétérée déjouèrent tous leurs calculs. La fortune des armes leur livrait un peuple prospère, accoutumé de longue date h payer largement les services publics. Les registres de perceptions étaient là, les avertissements imprimés, les quittances toutes prêtes : ils oublièrent leurs promesses et firent rentrer l'impôt comme devant.
Nos pauvres annexés n'opposèrent aucune résistance : que pouvaienl-ils contre la force? Ils payèrent si vite et si bien que le vainqueur se reprocha de n'avoir pas exigé davantage. C'était plaisir de rançonner colle gent taillable à merci. On le lui fit bien voir, et les cotes de 1870 subirent une majoration de cinq à dix pour cent dès 1871, sans préjudice de l'avenir.
Les Prussiens ont acheté sans bourse délier tous • les chemins de fer des provinces conquises. Ce capital de 550 millions ne leur coûte que des obus et des balles ; leurs frais actuels se réduisent à l'entretien et à l'exploitation. Que fera le gouvernement, propriétaire et gérant de la chose? Réduire les tarifs? Il y a bien songé; la politique le lui
conseillait; une remise de moitié, du tiers ou même du quart eût prouvé aux populations qu'elles avaient un maître accommodant et juste. On prit des résolutions bienveillantes, on remit les tarifs à l'étude avec le ferme propos d'en rabattre peu ou prou.
Mais Vinstinct, mais l'appât, mais la facilité d'un gros profit furent encore irrésistibles. L'ancien prix des transports se composait de deux éléments : tant pour la Compagnie de l'Est et le dixième en sus pour l'État, sans compter un double décime.
Les Prussiens s'adjugèrent d'abord le principal, comme héritiers de la Compagnie, puis le dixième de l'État et le double décime comme vainqueurs de la France, et ils cédèrent à la tentation de majorer le tout en leur qualité de Prussiens insatiables. On payait l'an dernier 4 fr. 20 c. pour aller de Saverne à Strasbourg en première classe. Aujourd'hui, c'est 5 fr., chiffre rond : nos vainqueurs sont ronds en affaires.
Quelques habitants de Saverne avaient loué le droit de chasse dans certaines forêts de l'État; ces forêts sont tombées dans le domaine de la Prusse. Les Alsaciens n'ont pas chassé en 1870, et pour cause. Premièrement, la chasse était interdite; en second lieu, la police s'était fait livrer tous les fusils; enfin, le militaire trouvait piquant de tuer
le gibier des adjudicataires avec leurs propres armes. Il ne manquait qu'un trait au tableau, c'était que les agents du fisc obligeassent,ces mal~ heureux à payer le plaisir dont ils n'ont pas joui et le gibier qu'on a tué et mangé à leur barbe. Le domaine prussien n'a pas manqué cette occasion de conquérir l'amitié et l'estime du peuple : il réclame le montant des baux pour l'année 1870 !
La moralité de ces faits peut se déduire en quatre mots : les Prussiens ont été plus forts que nous, mais l'argent est plus fort que les Prussiens, et il le$ entraîne à des fautes irréparables. Dieu merci!
L'instinct et l'habitude du despotisme ne leur font guère moins de tort. Ce large développement des franchises municipales, annoncé par M. de Bismark, ne s'est traduit jusqu'à présent que par une brutale oppression des communes.
Il a quelques jours, le maire de Saverne reçoit l'ordre de faire conduire à 16 kilomètres d'ici, par les gardes champêtres, quelques vagabonds étrangers. Il répond poliment que ses gardes champêtres sont faits pour garder les champs, et que le devoir d'escorter les . vagabonds incombe plutôt aux gendarmes. Le sous-préfet réplique aussitôt que si Tordre n'est pas exécuté à l'heure dite, le maire devra payer 100 francs d'amende. L'argent, toujours l'argent I Les plus ineptes fantaisies du
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despotisme prussien ont encore un arrierc-goùt d'argent.
Le même maire, à la même époque, employait dans ses bureaux quelques anciens agents de la police municipale. Ces hommes avaient donné leur démission comme sergents de ville plutôt que d'endosser l'uniforme prussien. Le sous-préfet apprend qu'ils ont l'audace de gagner leur vie, et, d'urgence, il écrit au maire r « Si vous ne les renvoyez pas aujourd'hui même, il y a une peine disciplinaire pour vous, une peine correctionnelle pour eux. » Voilà nos libertés municipales! \
11 est de règle en nos pays qu'un maire autorise ou défende les bals publics, et particulièrement les bals de nuit, selon qu'il les croit indifférents ou dangereux pour l'ordre et la morale. Un cabaretierde bas étage demande la permission défaire danser jusqu'à minuit les soldats allemands et les filles publiques. Le maire fait son devoir, ilrefuse, attendu que cette débauche insulterait à la douleur d'une population qui s'interdit les bals à elle-même; que d'ailleurs, les soldats étant logés chez l'habitant, la ville entière serait condamnée à veiller pour attendre ses garnisaircs, ou à dormir les portes ouvertes. Mais l'empoisonneur juré qui rêvait cette aimable fête ne se tint pas pour battu; il appela de la décision du maire au commissaire de police prussien, qui lui permit de passeroutre.
De ce coup, le maire a donné sa démission, mais les Prussiens n'ont pas encore nommé son successeur, et il est toujours sur la brèche, défendant de son mieux le peu qui nous reste.
La commune possède ou du moins possédait un collège que j'ai vu assez florissant. Les bâtiments sont une propriété de la ville ; les professeurs nommés par le ministre de l'instruction publique se partageaient une subvention de la ville. L'année dernière, après l'invasion, les vainqueurs invitèrent le principal à rouvrir tous les cours, à faire rentrer toutes les classes. Les droits sacrés de l'enfance leur étaient plus chers que tout; ils ne souffriraient pas qu'un conflit provoqué par leurs exigences suspendît les études un seul jour : ils voulaient s'effacer, abdiquer, disparaître plutôt que de contrarier les dignes professeurs de Saverne et d'encourir le blâme du monde civilisé.
On les crut sur parole : aucun maître ne donna sa démission, un modus vivendi tolérable et honorable s'établit sans difficulté. Durant Tannée scolaire 1870-1871, l'ancien personnel du collège professa en français sous l'autorité du conseil municipal. Les choses avaient marché à souhait, sans un seul choc, jusqu'aux vacances. Les prix s'étaient distribués dans les classes, à huis clos ; on avait éludé ainsi l'embarras d'inviter ou d'exclure le. sous-préfet. Tout ù coup, les Prussiens jettent
le masque : ils chassent nos professeurs, qui s'étaient déclarés Français à toute épreuve; ils annoncent que les cours se feront en langue a) ] > mande, et nous voyons déboucher en ville sept professeurs teutons. C'était tout simplement la confiscation du collège.
Et le maire de protester. Et les Prussiens de boucher leurs oreilles. « Le collège est à nous, dit le pauvre Gustave Ostermann ; nous l'avons construit à nos frais, meublé de notre argent, les livres et les collections qui s'y trouvent sontiiotre bien. La morale, le droit des gens, les traités vous défendent de confisquer notre propriété collective ou privée !
— Nous la prendrons pourtant, dit le vainqueur.
— Prendrez-vous aussi malgré nous nos écus dans notre caisse pour payer vos professeurs?
— Nous n'y manquerons pas, soyez-en sûrs! Est-ce que vous n'avez pas voté vous-mêmes la subvention du collège?
— Oui, nous l'avons votée, mais sous un autre régime, pour soutenir un établissement qui était nôtre, et français.
— Nous la prendrons quand même.
— Mais à quoi bon des professeurs, puisque vous n'aurez pas d'élèves?
— Nous en aurons si nous voulons. »
1 Et le fait est qu'ils en auront, bon gré mal gré, puisque les parents sont forcés de mettre leurs enfauts^à l'école sous peine d'amende et de prison, et qu'ils n'ont que le choix entre le collège allemand et i école primaire allemande.
Toutefois le collège n'avait reçu au milieu d'octobre que trente élèves, tous externes, au lieu de 130; pas un seul pensionnaire, et rien que des enfants pauvres. Tous ïes parents qui ont de quoi vivte ont envoyé leurs fils en France.
L'injustice et la brutalité du procédé prussien sont odieuses, mais je ne m'attendris pas outre mesure sur le sort des bambins d'Alsace, qui vont apprendre l'allemand malgré eux. Ne faut-il pas qu'ils sachent l'allemand, comme tous les Français de leur génération? Ils parleront la langue maternelle entre eux et dans le sein de la famille, et vous verrez qu'ils y feront des progrès plus rapides dès qu'elle aura l'attrait du fruit défendu. Quant à leurs sentiments, j'en réponds. Depuis qu'on s'applique à les germaniser, ils ne sortent plus de leurs classes sans chanter la Marseillaise.
doulé de nous, car vous n'avez pas su notre histoire. Une moitié de la France a perdu l'autre de vue pendant un an. Les communications. coupées, la presse réduite au silence sur le territoire envahi, la hâblerie des poltrons, la modestie des vrais braves, la sottise infaillible des badauds qui ne croient qu'aux fausses nouvelles et ne contestent que les vraies, tout a concouru à répandre comme un brouillard sur les événements de la guerre. Il faudra du travail et du temps pour que la lumière se fasse, et que chacun obtienne l'éloge ou le blâme qui lui est dû. Tout récemment encore vous avez lu dans les journaux de Paris que le docteur Hirtz, de Saverne, était déporté à Rastadt en expiation d'un propos trop hardi. Le docteur Hirtz n'a tenu aucun propos, encouru aucun châtiment, ni bougé de son domicile. L'histoire de sa déportation est un humbug aussi gratuit que la mort héroïque de Monseigneur Roess, évoque de Slrasbourg. Les Parisiens, pendant le siège, ont célébré un service funèbre en l'honneur de ce martyr gros et gras, qui vit en joie et qui a dîné depuis l'annexion chez M. de Bismark- Bohlen. •
a L'histoire de notre résistance, si elle n'offre pas des traits bien éclatants, n'en est peut-être pas moins curieuse et même édifiante. Vous étiez au milieu de nous le jour où quatre uhlans ont pris
possession de la ville. Pourquoi nous n'avons pas supprimé d'un tour de main ces quatre hommes, vous le savez aussi bien que moi. Rien n'était plus facile que de les écharper; mais à quoi bon, puisqu'on voyait arriver derrière eux toute une armée allemande? Nous venions d'assister à la déroule navrante de Mac-Mahon ; nous peftsions que si le plus brave et le plus illustre de tous nos hommes de guerre renonçait à barrer la route aux ennemis, ce n'était pas la petite population d'une sous-préfecture ouverte qui pouvait faire un tel miracle. Toutefois, dans cette douloureuse extrémité, nous n'avons perdu ni l'espérance, ni la présence d'esprit, car une heure avant l'entrée des Prussiens, nous prenions soin d'évacuer sur Phalsbourg tous nos blessés un peu valides et des centaines de chassepote que les fuyards avaient semés sur nos chemins. Ces armes et ces hommes n'ont pas nui à la défense de la place.
a Du jour où l'ennemi fut installé chez nous, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres n'eurent qu'une seule idée : donner des soldats à la France. L'ennemi le savait; il faisait bonne garde ; il menaçait des peines les plus terribles tout conscrit qui chercherait à rejoindre l'armée et quiconque oserait favoriser l'évasion d'un conscrit. Personne ne tint- compte des menaces; les jeunes gens s'esquivèrent l'un
après l'autre.- C'était à qui les cacherait, h qui les guiderait à travers nos' grands bois, à qui leur fournirait de l'argent, des habits, des chaussures. Il n'y a pas dix personnes en ville qui n'aient fait la nique aux Prussiens 6t mérité d'être envoyées à Rastadt, comme l'armurier Dreyssé, qui seul s'est laissé prendre. Les quelques jeunes gen? qui n'étaient pas à Parmée n'osaient se montrer dans les rues, crainte d'affront. Nos enfants ont fait leur devoir : les uns sont tombés glorieusement sur les champs de bataille; les autres ont gagné la croix ou la médaille, d'autres ont été prisonniers, et ils ne regrettent pas d'avoir souffert un peu pour la vieille patrie française. Un exemple entre autres : vous connaissez Auguste Bœsch, le fils du tonnelier, ce bon gros garçon réjoui? Il était de la classe 1870, l'invasion le surprend ici, juste au moment où il était appelé sous les drapeaux. Défense de partir. Un fainéant se serait dit : c'est un bon numéro qui me tombe du ciel. Lui, se faufile parmi les boucliers qui conduisaient des bœufs à l'armée allemande, parvient à la limite de linvasion , saute en France, court à Paris, va droit au ministère, demande l'adresse de son régiment, prend sa fouille de route, pique sur Alençon et dii au colonel : Me voilà!
« Au bout d'un mois il est sergent, au bout de
ux y prisonnier des Prussiens, la cuisse traversée me balle. Il se guéritf à toute vitesse, s'enfuit l'ambulance et retourne au service. On le renie comme Alsacien, l'armistice était signé ; il se ngage dans un corps franc. Les corps francs sont ssous, il retourne à Paris et reprend son métier i est de mettre le vin en bouteilles. Arrive la mmune. Mon gaillard se trouvait à la place ndôme le jour de la manifestation du 23 mars, i voyant, les gardes nationaux tirer sur une aie d'honnêtes gens sans armes, la colère le end, il arrache le fusil d'un fédéré, le sabre un capitaine, rapporte ce trophée à la maison, remet à rincer les bouteilles et ne pense pas us à briguer la médaille mililaire qu'à poser sa ndidature au trône de France. Il a vingt et un ls, ce garçon. Dites après cela que nos bons ivernois n'ont pas lecourag;e précoce!
« Dès que la paix eut clos la période aigué du triotisme alsacien , les sentiments revêtirent le autre forme. L'ennemi commençait à rapater les prisonniers français : tout le réseau de >s chemins de fer, ou du moins toute la ligne l'on fit suivre à ces malheureux fut le théâtre une opposition sentimentale à la mode de Poloiç . femmes, vieillards, enfants, tout ce qui resit de population assiégeâtes stations et les gares \\xr acclamer et réconforter nos soldats.
«Les premiers qui passèrent faisaient halte à Saverne : on se les partageait, on se Jes disputait,, on se les arrachait, on les traînait à la maison : c'était une manie, une fureur d'hospitalité. Les plus pauvres gens des faubourgs et de la basse ville couchaient sur les planches pour donner leurs lits aux soldats, jeûnaient pour les nourrir, bu« vaient de l'eau pour leur offrir du vin , se dépouillaient pour les habiller. Les Allemands comprennent bientôt que tout cela n'avance pas leurs affaires, ils brusquent l'opération, suppriment les couchées, limitent les temps d'arrêt au strict nécessaire. Les Alsaciens, de leur côté, abandonnent le logis, l'atelier, la boutique, font élection de domicile autour des gares, guettent les Irains, et deux, trois fois par jour, envahissent la voie malgré les brutalités du vainqueur pour régaler, accoler, embrasser les soldats de la France. Les coups de crosse n'y pouvaient rien : j'ai vu des femmes les recevoir sans sourciller et d'autres giffler résolument le Prussien sous son casque. Nos ennemis changent de note; ils décident que les prisonniers ne voyageront plus que la nuit. Dès ce moment, les Alsaciens renversent leurs habitudes, dorment le jour, passent leurs nuits sur pied, errent comme des ombres autour des stations, se soutiennent par le café et par la, fièvre. C'est dans une de ces expéditions nocturnes que l'aimable, la vaillante,
la respectée mademoiselle Riton, de Strasbourg, est morte écrasée par un train à la station de Uœnigshofen.
« Maintenant que les prisonniers sont tous rendus à la patrie, nous commençons une autre série de manifestations moins dramatiques, si l'on veut, moins héroïques surtout, car l'héroïsme fi'est pas une vertu de tous les jours, mais également expressives. La haine dont nous sommes pleins et le danger dont nous sommes entourés concourent à nous rendre ingénieux. Si notre servitude durait dix ans, l'Alsace deviendrait la province la plus spirituelle de France, une Àtlique grasse : nous rendrons le pays intenable aux Prussiens, sans conspirations ni sociétés secrètes, ni vêpres alsaciennes. On ne leur tuera pas un seul factionnaire, on ne leur fournira pas l'occasion de fusiller un homme, de brûler une grange, de frapper une contribution extraordinaire. Pas si botes 1 Ils seraient trop contents.
« Avez-vous remarqué que personne ne parle plus patois dans les rues? Le môme fait se produit dans toutes les maisons qui logent desgarnisaircs. Notre patois ressemblait trop 5 l'Allemand, nos vainqueurs le comprenaient à moitié et trouvaient un certain plaisir à 1* entendre. C'est pourquoi le mot d'ordre est de parler exclusivement la langue
IL IRW<>-
nationale, quand même on ne la saurait qu'à moitié. Défense d'entendre l'allemand quand mâmC on le comprendrait à merveille. Cent fois j'ai failli éclater de rire en entendant quelque brave homme répondre aux Prussiens avec un accent formidable : moi Vranzais, moi pas safoir allemand. Quelques-uns disent même : pas poufoir allemand. C'est la traduction littérale de Ich kann nicht Deutsch.
« Aux Allemands qui sont polis et qui nous abordent en français, nous répondons avec une politesse stricte, cérémonieuse et glaciale qui les tient à distance. S'ils nous demandent un renseignement, un de ces petits services qu'on ne peut refuser, nous nous exécutons avec des formes irréprochables, mais nous n'acceptons rien, en échange, pas même un simple merci. Qu'ils entrent dans un lieu public où nous étions avant eux, par exemple au café ou à la brasserie, nous vidons notre verre et nous sortons sans affectation. Nous n'entrons pas si nous voyons, en ouvrant la porte, qu'ils ont pris place avant nous. Noire plaisir favori, vous le savez, est la musique ; ils se flattaient de nous séduire un peu par leurs symphonies militaires : les expériences qu'ils ont faites ont tourné à leur confusion. Quand la musique arrive sur la place du Château, le vide s'y fait par miracle. Un dimanche de cet été, le jardin du Saumon était plein de buveurs de bière on voit entrer un
orchestre allemand qui prend possession de l'es- Irade. Les musiciens n'avaient pas eu le temps d'accorder leurs instruments que tous les verres étaient à sec et le jardin désert.
« Condamnés à frôler sans cesse l'uniforme allemand dans les rues, non-seulement nous avons changé nos habitudes, renoncé à la flânerie, à la promenade, aux conversations du trottoir, mais encore nous avons appris à faire un travail d'abstraction qui supprime pour nous la présence des ennemis. Nous passons auprès d'eux sans que nos yeux trahissent le dépit, l'humiliation ou la haine; nous traversons leurs groupes avec une telle sérénité de dédain, nous nous heurtons à leurs coudes avec une insensibilité si évidente que chaque Prussien en Alsace peut se croire invisible et même impalpable, et chercher instinctivement à son doigt l'anneau fabuleux de Gygès.
« Nos enfants, vous le comprendrez, ont encore quelques progrès à faire. On ne peut pas exiger que des élèves en stoïcisme s'élèvent du premier abord à la hauteur de leurs maîtres. La jeunesse est gamine ici comme partout, mais nous assistons quelquefois à des gamineries plaisantes.
« Il y a quelque temps, quinze ou vingt petits drôles se réunirent sur la place et se mirent à singer les soldats qui faisaient l'exercice. Leur capitaine de douze ans imitait à merveille le ton sec
des commandements germaniques. Deux officiers allemands s'approchèrent et prirent un plaisir visible à ce spectacle. Ils regardaient du haut de leur grandeur et pensaient, en caressant leur grosses moustaches : — Voilà des marmousets qui se préparent de bonne heure à servir notre empereur et roi!
« Tout à coup le chef des bambins crie à ses hommes : Mouchez-vous ! Et tout le rang avec ensemble, se mouche de l'index : Droite ! gauche 1 Les Allemands se rembrunissent un peu , mais l'exercice continue. Après deux ou trois mouvements fort bien exécutés , le capitaine en blouse commence une distribution de soufflets, de gourmades et de coups de pied, que sa troupe accepte sans broncher. Les officiers froncent le sourcil et s'apprêtent peut-être à tirer quelques paires doreilles, lorsque le chef des polissons, pris d'une inspiration sublime, crie à sa troupe : — Voici les Français qui arrivent I sauve qui peut! Toute la compagnie se débande et va se cacher dans les trous. Ainsi finit la comédie. Les Allemands n'en ont pas ri.
« Si, dans les dernières années de l'empire, beaucoup d'hommes élaient redevenus enfants, en revanche, depuis nos désastres, quelques enfants sont devenus hommes par le cœur : on assiste à des explosions de sentiments qui con~
trustent singulièrement avec leur âge. Vous connaissçz sans doute cette fière réplique d'un Français de neuf ans. Un officier prussien qui était logé che2 le père s'approche du baby pour le caresser :
« — Ne me touchez pas ! dit Penfant.
a — N'ayez pas peur, mon pelit ami ; j'ai un fils de votre âge.
t< — Je vous le tuerai !
« Toute la marmaille d'Alsace souffle le feu comme ce gamin-là. Il n'y a ni menaces ni corrections capables d'étouffer les chants patriotiques e! le cri de : Vive la Fiance ! qui part à tout propos en fusée. L'ennemi affecte de croire que nous faisons faire aux enfants ce que nous n'osons faire nous-mêmes, et il nous rend responsables de la conduite de nos fils. Nous n'y sommes pour rien, pas plus que dans les manifestations répétées, variées, souvent ingénieuses, où brille l'obstination de nos femmes. Ce qu'on peut dire en toute vérité, c'esl que le sexe faible et l'âge tendre ont plus de diable au corps que nous, lâchent plus volontiers la bride à leurs passions, sont moins maitres de leurs actes et de leurs paroles.
« L'Alsacien adulte est sérieux, réfléchi, concentré. 11 veut fortement ce qu'il veut, parce qu'il ne se résout jamais à la légère, et qu'il ne procède point par coups de tète comme les Frajiçais du
Midi. Notre résistance au vainqueur n'étant pas affaire de caprice, mais de raison, de dignité, de conscience et de droite méritait d'être réglée par poids et mesure. La France nous a cédés malgré clic ; nous lui devons de prouver au monde que c était aussi malgré nous. Nous ne donnerons pas le spectacle de ces insurrections inutiles et sanglantes, qui ont été le suicide de la Pologne. A l'impossible nul n'est tenu. Si tous les efforts d'un grand peuple ont élé impuissants à nous conserver, comment deux malheureuses provincesdésarmées, enchaînées, couvertes de garnisons s'affranchiraient-ellcs par elles-mêmes? C'est la patrie qui nous délivrera, nous comptons sur son courage, comme elle peut compter sur noire fidélité.
Qu'elle prenne son temps, qu'elle répare ses forces à loisir; nous lui ferons crédit de dix ans, de vingt ans, d'un demi-siècle s'il le faut : clic nous retrouvera tels qu'elle nous a laissés.
« En attendant, nous tiendrons têle à l'ennemi sur le terrain légal où les honnêtes gens sont chez eux. Cette paix déplorable et pourtant nécessaire, qui a sauvé la France d'une destruction totale au prix de notre indépendance, ne livre aux Allemands que nos biens et nos corps : les âmes ne sont pas comprises dans le trailé ; nous restons mailres du for intérieur. Vous verrez que nous
maintiendrons fermement, jusqu'au dernier jour, les seuls droits que nous n'ayons pas perdus. Il faut payer l'impôt à l'ennemi, tolérer sa présence dans nos rues et jusque dans nos logis, obéira des lois qui ne sont ni françaises ni modernes, reconnaître l'autorité de personnages antipathiques, céder à la force, éviter à tout prix les querelles : nous subissons avec dignité ces tristes conditions que la France nous a faites, et nous trouvons encore une consolation amère à penser que tous nos malheurs ont payé sa délivrance. Mais quant à donner aux vainqueurs ce qui n'est las strictement dû, quant à faire pour eux une action, une démarche, un geste qui ne soit pas exigible, non, voilà ce au'on n'obtiendra jamais de nous.
« Il n'ya pas de loi, Dieu merci, qui nouscommande d'accepter les fonctions, les honneurs et les salaires publics de l'ennemi, de prêter serment à son prince, de porter ses livrées. Aussi non-seulement refusons-nous avec dédain tout ce qu'il lui plaît de nous offrir , mais traitons-nous en renégats les très-rares individus qui, par ambition ou par vanité, descendent à son service.
« Le traité n'a pas dit que les annexés salueraient les au toril es allemandes, qu'ils échangeraient des visites avec les Allemands, qu'ils recc vraient les Allemands dans leurs cercles et dans
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les autres sociétés closes. Aussi détournons-nous la tête sur le passage de l'ennemi, aussi lui fermons-nous toutes nos portes, et traitons-nous en pleutres tous ceux qui ont la plus indifférente et la plus banale complaisance pour lui.
« L'année prochaine, avant la date du l w octobre, nous serons mis en demeure d'opter entre la Prusse et l'Allemagne. S'il s'agissait d'un vote, ou public ou secret, le vainqueur n'obtiendrait pas cinquante voix dans les deux départements de l'Alsace. Mais il n'y a pas de danger que les politiques de Berlin risquent une pareille aventure ; on nous tient, on nous garde. La question qui nous sera soumise dans un an n'a d'autre objet que de placer les propriétaires entre leur intérêt et leur patriotisme. Une rédaction ambiguë permet à l'ennemi d'expulser arbitrairement tous ceux qui resteront Français. Les autres deviendront Allemands malgré eux, et leurs fils seront condamnés à servir dans l'armée ennemie. 11 n'y a pas un chef de famille que cette alternative ne fasse frémir; laroiieriede certains diplomates et la naïveté de certains autres nous ont condamnés à un an de torture morale. Nous aimons nos maisons, nos terres, notre pays natal, mais nous aimons encore mieux la France et nos enfants. Pas un honnête homme ne se consolerait de voir son tils coiffé du casque à pointe* enrôlé sous les ordres
de M. de Moltke et armé contre la pairie. Il faut donc vous attendre à une immense émigration des familles, ou à la désertion générale des enfants.
« Les Français de l'intérieur nous dissuadeni démigrer ; ils font valoir d'excellentes raisons, je l'avoue. L'Alsace dépeuplée de tous les bons citoyens qu'elle a vus naître serait bientôt envahie et colonisée par les Allemands. Ces gens-là vivent mal chez eux; ils n'ont jamais montré un grand attachement au sol; la dépréciation des biensfonds les pttirera comme une nuée de sauterelles sur nos domaines abandonnés ; Strasbourg n'est pas si loin de la Prusse que le Far-West de l'Amérique. C est fort bien raisonné, mes amis, mais essayez un moment de vous mettre à notre place. Dites si vous consentiriez 5 passer votre vie au milieu de ces uniformes dont le passage rapide et furtif à travers un seul quartier de Paris vous a fait hurler de douleur et de honle? Dites si l'intérêt d'un avenir proche ou loinlain vous déciderait à opter pour la nationalité germanique? En est-il un de vous qui consenle à se faire Allemand pour les beaux yeux de la patrie française? Nous aimons bien la France, mais pas encore au point d'armer nos fils contre elle. L'enrôlement des jeunes Alsaciens dans les troupes du roi Guillaume serait plus désastreux, plus immoral et
■lus honteux que l'abandon de quelques lieues Carrées aux déclassés et aux vagabonds de l'Allemagne.
« Rien ne prouve d'ailleurs que l'Alsace, même aux trois quarls abandonnée par ses possesseurs légitimes, serait colonisée en grand. La race victorieuse est douée d'une prudence au moins égale à son courage ; elle y regarde à plusieurs fois avant de mettre un pied devantl'autre. Lorsqu'un soldai prussien, couvert de gloire et armé de toutes pièces, vient prendre son logement chez de pauvres vaincus effarés et sans armes, il commence par regarder sous le lit, sonder les murs, essayer la clef, vérifier le jeu du verrou, et, toutes ces précautions dûment prises, il ne dort que d'un œil. Jamais on n'a vu conquérants plus soucieux de leur illustre peau. Ils ne le sont pas moins de leur argent, et, si vous en voyez un qui place un liard à la légère, c'est que vous aurez de bons yeux. Immobiliser un vrai capital hors de chez soi , acheter un terrain dont la politique, la force et le hasard seront copropriétaires pendant un siècle ou deux , ce n'est pas une spéculation dans le goût allemand ! Depuis un an que la pauvre Alsace est ouverte aux incursions de l'ennemi, nous avons vu venir des immigrants en foule, mais pas un qui fût décidé à s'établir solidement chez nous. Ils viennent voir, tàtcr le pays, et s'en retournent prcsqrc aussitôt, mal
contents de l'expérience. Ce n'est pas un courant continu, c'est une marée.
Le flux les apporta, le reflux les remporte.
« II ne nous est resté jusqu'ici que des fonctionnaires, oiseaux sur la branche, et un bonhomme d'aubergiste qui n'a ni voyageurs, ni meubles, ni argent , ni crédit, et qui probablement fermera boutique avant d'ouvrir. A Strasbourg, à Mulhouse, à Colmar, quoiqu'on rencontre tous les cent pas une propriété à vendre, je doule que les vainqueurs aient fait emplette de dix maisons en (out. Leurs marchands de tabacs el de cigares, qui se flattaient d'exploiter nos pays comme une Californie, grâce à la suppression du monopole, ont loué des boutiques par centaines, et les plus belles qu'ils ont pu trouvera On en compte 450 dans la ville de Strasbourg, où la régie n'avait pas ouvert trente dôbils. Ils se ruinent par la concurrence, outre que le gouvernement prussien s'est fait marchand luimême pour écouler 18 millions de tabacs volés ou conquis. Et, comme leurs produits sont détestables, comme on se ferait une loi de n'en point acheter, fussent-ils excellents, comme les bons Français ne fument que les tabacs et les cigares de la régie nationale, tous ces californiens vont droite la faillite et n'encaissent que des protêts.
« L'expérience n'est pas engageante.Le commerce allemand sait que nous ne voulons pas entrer dans ses boutiques ; l'industrie allemande sait que nous ne voulons pas consommer ses produits : donc les industriels et les marchands attendront pour se iixcr chez nous qu'ils y aient une clientèle de bourgeois, d'artisans et surtout de cultivateurs allemands, l'Alsace étant avant tout un pays agricole. Les cultivateurs viendront-ils? cela n'est pas impossible à la longue, mais ils peuvent compter qu'on leur tiendra la dragée haute, et qu'ils n'achèteront pas nos bonnes terres à cent sous l'acre comme chez Brigham Young au bord du Lac Salé. L'Alsace ne sera donc pas colonisée aussi vite que les Parisiens ont l'air de le craindre, quand même nous émigrerions par milliers,
« Songez enûn que très-probablement on ne nous laissera pas le choix, et que les pères de famille, pour peu qu'ils aient un fils, ne seront pas les maîtres de demeurer ou d'émigrer. Rappelez-vous l'histoire de Francfort en 1867. Les Prussiens sont habiles dans l'art des annexions; ils y raffinent. Pour contraindre les fils à servir sous leurs drapeaux, ils ont imaginé la responsabilité des pères. Chez nous, le réfractaire est durement puni, mais il est puni Seul ; la loi le traite en homme et juge avec raison que nul autre que lui n'est responsable de ses actes. Sous le régime des annexions
prussiennes, si le fils passe à l'étranger, les parents sont coupables d'avoir encouragé ou toléré sa fuite; on confisque leurs biens, on les ruine, on les rérîuil à l'hôpital. Si c'est le sort qui nous attend Tannée prochaine, qui pourrait nous blâmer de prendre les devants?
a Personne ne peut dire ce qu'il adviendra de nous. Tout le peuple de trois déparlements et demi se voit livré sans défense à la plus odieuse des fatalités, qui est le caprice d'un homme. Demain ne nous appartient pas, l'heure présente n'est à nous que par une sorte de tolérance. Et pourtant, nous ne désespérons point de l'avenir : une foi vivace, robuste, obstinée, soutient et anime les cœurs. Nos ouvriers, nos paysans, nos pauvres, sont naïfs et confiants jusqu'à la folie. Ils voient leur délivrance avant l'été prochain. Ils vous disent sérieusement qu Abd-el-Kader est venu offrir son épecau gouvernement de Versailles, et qu'il commandera l'armée sous la direction de M. Thiers ; que ^Mac- Mahon lève à Paris tous les hommes de vingt 5 quarante ans. Hier, tandis qu'un peintre allemand effaçait le nom de Saverne pour écrire Zabern sur la façade de la gare , deux ouvriers alsaciens lui criaient : « Ne prends donc pas la peine ! Tu sais bien qu'il faudra tout changer dans trois mois! »
« Nous qui ne sommes pas des enfants, nous ne désespérons ni de la France, ni de l'Europe,
ni de nous-mêmes. La France se relèvera, elk» est en bonnes mains. L'Europe ne prendra fait et cause pour nous que si elle y trouve son compte; mais le jeu de la politique est fertile en combinaisons de toute sortent sans compter sur les retours delà fortune, on peut croire que le bon droit n'aura pas toujours la force contre lui. Quant à lasser nos ennemis, à les gêner, à les humilier, à les dégoûter si bien de leur conquête qu'ils finissent par la prendre en grippe, c'est un devoir que nous saurons remplir.
«c On dit qu'ils se préparent à tout fortifier en Alsace ; qu'ils ont déjà dressé les plans de quatre ou cinq citadelles à bâtir autour de Slrasbourg. Nous n'en sommes pas fort émus ; nous nous rappelons que l'Autriche, à grands frais, s'était rendue invincible dans le quadrilatère de Vérone. Elle la perdu en Bohême, et ces ouvrages, où cent mille hommes se seraient brisés sans faire brèche, ont amené leurs pavillons, ouvert leurs portes, et salué un nouveau maître qui ne les avait pas même investis. L'empereur Napoléon III avait passé vingt ans à fortifier son despotisme contre les révolutions de Paris. Vous savez s'il y était invincible ; les grandes voies stratégiques qu'il avait ouvertes à vos (rais pour vous mitrailler au besoin, ont-elles relardé sa chute d'un quart d'heure ? Il a perdu Paris sur le champ de bataille de Sedan. Je ne me charge
Autrefois, dans notre bon temps, lorsque je revenais à Savernc, je consacrais toujours la première journée aux détails de Pintéricur, à nos gens, à nos bêtes, à nos arbres. Je parcourais la maison de bas en haut, de long en large, tout seul, comme un affreux égoïste, découvrant à chaque pas mille richesses sans valeur, mais non sans intérêt, que j'avais oubliées, que je ne croyais pas avoir, et que je ressaisissais avec autant et plus de joie que si Ton m'en eût fait présent. Dans le jardin, je m'arrêtais pour h centième fois devant deux ou trois petits problèmes insolubles, comme le vivier qui n'a jamais voulu tenir Veau, malgré tous nos efforts et toutes nos
g£ ALSACE.
dépenses, et la glacière qui décidément refuse de conserver la glace, et cette fameuse pisciculture, où j'ai fini par récoller quatorze truites après en avoir semé vingt mille. Ah ! la belle journée I comme elle passait vite ! Quel chemin je faisais, sans m'en apercevoir, à force détourner sur moi-même, et de quel sommeil à huit heures je m'endormais devant mon assiette !
Le lendemain, quelque temps qu'il fit, je m'en allais à la petite ville, reprendre possession de mes amis. Et, comme j'en avais passablement, cette autre fête du retour prenait encore une journée. Je ne rentrais qu'à la cloche du dîner, et jamais seul, Dieu merci !
Cette fois, j'en ai été quitte à bon marché:
j'ai fait deux visites. La première à un ménage sans enfants qui n'est pas encore parti, parce qu'il ne sait où aller ; on hésite entre le midi de la France et le sol hospitalier de la Suisse. Ce n'est pas une petite affaire que de se transplanter soimême lorsqu'on n'a plus vingt ans, loin du pays que l'on connaît, où l'on est connu, pour essayer d'un autre climat et aborder de nouveaux visages. Il y a dans cette aventure un incertain que le cœur le plus résolu n'affronte pas sans angoisses.
A ma deuxième visite, je trouvai une femme de soixante ans passés, assise au milieu de ses malles et pleurant à chaudes larmes. On pleure beaucoup
en Alsace, il y a même des gens qui, du matin au soir, ne font guère autre chose. Je livre ce détail à M. de Bismark sans crainte de troubler sa digestion princrère. Le deuil public a modifié les caractères, les relations et les mœurs. Toutes les vieilles querelles sont finies, les rancunes oubliées: un Alsacien ne peut plus haïr un Alsacien; il a mieux à faire ! Ceux qui se connaissaient à peine s'abordent comme de vieux amis ; deux hommes qui échangeaient une poignée de main tous les six mois se jettent dans les bras l'un de l'autre ; les pauvres gens s'entretiennent familièrement avec les riches : la communauté du malheur à lout rapproché, tout nivelé. Et cette multitude d'opprimés trahit dans ses moindres actions une sensibilité maladive; un souvenir, un mot, un rien suffit pour attendrir le visage le plus froid ; à tout propos l'amertume des cœurs déborde par les yeux.
Par une contradiction que la philosophie allemande expliquera si bon lui semble, les plus anciens et les meilleurs amis s'évitent ou rompent ouvertement, si la haine du joug prussien varie d'un seul degré dans leurs ûmes. On se pardonne tout, excepté une faiblesse pour l'ennemi. Sur ce chapitre, les hommes les plus doux sont inflexibles, les plus confiants se montrent soupçonneux et farouches. Le Haut-Rhin surveille le Bas-Rhin,
el réciproquement ; chaque ville a la prétention de valoir mieux que sa voisine, chaque classe contrôle avec un soin jaloux le patriotisme des autres. Depuis que j'étudie les Alsaciens, jamais je ne les ai connus si tendres ni si durs.
La vieille dame que j'allais voir est une de mes compatriotes de Lorraine, et la mère de mon plus ancien ami. Son fils était parti depuis longtemps, elle n attendait plus, pour le rejoindre, à deux cents lieues du sol natal, en pays inconnu, que les moyens de transporter ses meubles. Le service de la petite vitesse est suspendu depuis plus d'un an par la force des choses; et DJeu sait quand il sera rélabli. On ne peut rien expédier que par wagon complet ; or le courant d'émigration est si rapide, qu'il n'y a pas assez de wagons, qu'il faut les demander en Fiance, écrire, attendre, et finalement acheter un tour de faveur en graissant la patte allemande.
« Vous allez me trouver Yicn sotte, me dit ma vieille amie en essuyant ses larmes. Je devrais rire et chanter, puisque je déménage demain, puisque je vais retrouver mes enfants dans un brave pays où ilsonl été reçus le plus cordialement du monde, puisque j'échappe pour toujours au contact de ces Prussiens maudits. Eh bien! non ; c'est plus fort que moi : je souffre le martyre à l'idée de commencer une autre vie, de quitter ce petit coin du
monde où j'ai eu des amis, et ce cher jardinet q je soignais avec tendresse, et ces bois où no avons fait de si belles promenades, et ces me tagnes dont la vue devient un véritable besc pour les yeux qui en ont joui. Le misérable s< que le nôtre I 11 est impossible de rester, mais n'estguère moins impossible de partir ! » Là-dcss elle se remit à pleurer avec une effusion si nal relie cl si contagieuse que je m'enfuis de peur l'imiter.
Comme je me trouvais au bout de la rue New à ^extrémité de la ville, le hasard me fit faire u troisième visite, qui n'était ni dans n:cs intentior ni dans mes babil udes : je vis le cimetière ouvi et j'y entrai.
Ce cimetière de Savernc est un des plus riai que je connaisse, bien fleuri, planté de beaux ; bres cl peuplé de petits oiseaux. Il a d'ailleurs mérite assez rare de ne point sép:'.ror, sous pi texte d'orthodoxie, les chrétiens que 11» voisinaj restimect l'amitié ont unis: catholiques et prot tanls y donnent cote à côte, confondus dans mort comme ils Tout été dans la \ie* J'étais do tout porté pour faire en quelques pas ma tourn du bon vieux temps, cl pour distribuer un sa] cordial à tant d'amis qui ne sont plus. La réuni est nombreuse, elle emplit loul l'angle du su est: comme le marbre et la pierre oï.I poussé d
dans ce coin vierge où le fossoyeur n*a»aitpas donné son premier coup de bêche en 185^ t Voici les fonctionnaires, les notables, les offici s ministériels, tout ce qui composait naguère encore laristocratie du pays. Et pêle-mêle, au milieu d'eux, 1 Opposition, les frondeurs, ceux qui ba taillaient avec moi contre le despotisme innocent de tel maire et l'autocratie anodine! -# tel malheureux sous-préfet. Que nos guerres enfantines ou provinciales (c'est tout un) sont loin de nous! Sous cette tombe un peu trop fière repose mon farouche et loyal ennemi, le baron de Latouche, maire absolu, que j'ai lardé jadis à coups de plume et rendu célèbre malgré lui. Dormez enpaix, mon pauvre maire! Vous aviez eu les premiers torts, mais vous étiez un brave homme dans le fund, et je me réjouis de penser que vous n'êles pas mort avant d'avoir signé la paix et trinqué sans rancune avec moi. Je vous ai escorté jusqu'à ce dernier gîte et j'ai souscrit avec la foule de vos sujets pour votre monument. S'il ne tenait qu'à moi, je bifferais quelques mauvaises plaisanteries qui vous survivent peut-être dans la mémoire des Alsaciens, mais à quoi bon? Le temps efface d'un coup d'aile les sottises que l'homme se flattait de graver sur l'airain.
La mémoire a des caprices singulier, presque impies ; on n'en peut mais. A mon corps défen-
dant, teates ces inscriptions qui cachent une pous^fèr humaine me rappellent des bals, de bons dîi. *rs, des parties de campagne au bord de l'eau. C'est que j'avais trente ans en arrivant ici, et ma jeunesse me remonte à la gorge comme un vin écumeux que j'aurais bu trop vife. Quelle fête en nous a donnée, il y a tout au plus dix ans, à la gra. d usine de Zornhof ! J'étais accouru de Parisloa t exprès, et j'avais entraîné deux amis pour leur montrer la cordialité alsacienne dans une de ses expansions les plus magnifiques. Le maître de Zornhof, le patriarche Goldenberg, un des vieux rois de l'industrie française, est mort empoisonné par les douleurs de cette guerre. Sa fille latten» dait ici : voici la tombe de Pauline Goldenberg. femme du chimiste Kopp, Pauline la lettrée, la musicienne, la savante, la philosophe! Jamais esprit plus noble et plus ardent n'habita un plus frêle corps.
Ici repose le docteur Maugin, un de& i*oiiâi&£. les plus bienveillants et les plus fins que j'aie rencontrés ici-bas; il m'a bien étonné en me prouvant qu'on pouvait pétiller de malice sans désobliger personne. Pourquoi le vieux père Leconte, ancien conservateur des hypothèques m'apparaît-il les cartes à la main devant un whist? Je l'ai vu dans un plus beau rôle et dans un moment plus solennel, à la veille de son dernier jour, tandis
que gravement, doucement, il consolait sa famille et mettait ordre 5 ses affaires. Il m'a donné une leçon de bien mourir dont je me souviendrai, si je peux, à mon heure.
Ce petit homme au crâne chauve, aux yeux brillants, c'est l'avocat Cros, qui frétille sur le chemin du tribunal. Ce long visage doux et pensif, c'est le peintre Eugène Lavillc, un vrai talnnl, trop mystique à mon «ré, mais doublé d'une âme admirable.
Dans le coure d'un ou deux étés, j'ai fait de belles parties de table à la Stambach et i\ la scierie du Kraufthal, où les truites sont exquises et 1rs écrevisses énormes. Dans ces débauches innocentes, j'avais pour compagnons cinq bons vivanls, d'humeur libre et frondeuse, assez mal vus du monde officiel. C'était le gros docteur Lévis, à la trogne rubiconde, et le petit Jérôme Gast, encore plus malin que bossu, et le brasseur Schweyer, et le robuste Leiser, de la fabrique <le bascules, et le père Audiguier, greffier du tri! unal, homme d'infiniment d'esprit, malgré son goitre. Eh bien, les voilà tous réunis comme pour un pique-nique, à 2 mètres sous terre. Il ne manque que moi.
Je ne sais pas si Sarccy se rappelle un déjeuner charmant que nous fîmes ensemble chez le notaire Greucll par une belle journée d'été. Pour moi, je n'oublierai de ma vie la jeune et gracieuse raai-
tresse du logis cueillant notre dessert dans le jardin avec ses deux garçons et ses deux filles.
L'aimable femme que c'était ! Elle avait conservé, par je ne sais quelle grâce d'état, le sourire naïf et les candeurs effarées de la première jeunesse. Je viens de retrouver son nom presque illisible sous le lierre. On jurerait qu'il dalc de cent ans. Le marbre s'est jauni, craquelé, et comme ridé sur cette honnête et douce créature qui reste si jeune dans nos cœurs. Les injures du temps poursuivent donc la mort elle-même, et il y a une vi' ilksse des tombeaux !
En revanche, voici une épitaphe véritablement fraîche, pour ne pas dire saignante : « Gaston Berger, sous-lieutenant au 32*, mort le 24 septembre, 1870, à l'âge de dix-neuf ans. Blessé à Borny. » Brave enfant! Belle mort! Mais la mère?
Je n'ai pas l'imagination assez poétique pour croire que les morts sont très-sensibles aux soins des vivants, ni qu'ils souffrent de voir leurs lombes abandonnées. Quant aux vivants, c'est autre chose. Je sais combien j'aurais l'àme navrée si le destin me condamnait à laisser sous celte terre ennemie un des êtres que j'aime, un lambeau de ma chair. « Tu es encore heureux, me disais-jc en sortant de là; oui, bien heureux dans Ion malheur, puisque pas un des tiens, grfice à Dieu, ne doit rester en arrière! Il est rare qu'une
famille an peu nombreuse s'arrête si longtemps dans un coin de pays sans qu'une croix ou deux attestent son passage. Les morts qui reposent ici vont être bien seuls cet hiver; mais bien plus seuls seront leurs pères, leurs sœurs, leurs enfants dispersés par toute la France. Si le 2 novembre prochain, ceux qui dorment du long sommeil ne songent pas à réclamer le tribut des prières, des fleurs et des larmes accoutumées, il y aura dans le Nord, dans le Midi, dans le Centre et dans l'Ouest, des hommes, des femmes et des enfants qui répandront du fiel avec leurs larmes, et mêleront des imprécations à leurs prières, en songeant au devoir triste, cher et sacré qu'il leur est interdit de remplir.
Une femme en grand deuil passait alors auprès de moi. Elle portait à la main Un bouquet blanc, composé des dernières fleurs de l'automne, C la mère du pauvre Octave, de cet enfant blom pâle et doux que nous avons vu s'éteindre à sei; ans. Il était Lorrain, lui aussi, et mon comp triote; les gens de Dieuze avaient ébauché dans temps une sorte de colonie à Saverne. Cette m heureuse femme est veuve; elle ne vivait q par son fils et pour lui. Depuis cinq ou six qu'il est mort, elle s'est soutenue par le eu de celte chère mémoire : on la voit errer comn une ombre autour de la petite dalle de marb
blanc. Que fera-t-elle loin d'ici ? Les femmes n
pas comme nous les puissantes distractions
travail et de la lutte. Celle-ci languira comme
plante arrachée, et je serais bien étonné si
languissait longtemps.
l En rentrant de ma promenade, je trouvai é
notre cour un homme de cinquante-cinq i
grand, robuste et hâlé, vêtu d une blouse bl
par-dessus l'uniforme des eaux et forêts, le -
nier sur l'épaule et la trique à la main. Ces
brigadier Huber, une vieille connaissance à ne
un des hommes les meilleurs et les plus honni
que j'aie rencontrés en Alsace. A sa vue, r
cœur battit avec force, et je me sentis pâlir. C
que le cas de cet homme esl terrible : il a cons<
à servir sous les Prussiens dans son ancien emp
j H est de ceux qu'on nomme renégats et qu
patriotisme alsacien flétrit sans pitié. Cepéndi
[1 quand mes yeux rencontrèrent son regard trist
; loyal, je me sentis plus ému de compassion
d'autre chose et je lui dis : « Entrez donc a
. } moi, mon pauvre Huber ! »
r/ Il venait, disait-il, pour me remercier de qi
.fques petits services, si anciens que j'en ai pe
, Jtoute mémoire, mais son vrai but était sans de
t i de confesser sa faute et de l'excuser à mes ye
r i « La population est sévère pour nous, me
[fil ; nous sommes bien mal vus, et cela sen
dur à ceux qui, comme moi, jouissaient de quelque estime. Vous connaissez ma vie, puisque vous vous intéressez à moi el aux miens depuis longtemps. J'ai fait un congé dans Tannée et quelques campagnes en Afrique;' ensuite, on m'a nommé garde aux appointements de 450 francs, et c'esl au bout de quinze ans que j'ai obtenu ma première augmentation. Lorsque vous êtes arrivé dans h pays, j'étais brigadier de seconde classe à 700 francs. Peu de temps avant Hnvasion, j'ai gagné mon bâton de maréchal* c'est-à-dire la première classe de 800 francs. J'étais à Taise. Jusque-là, il avait fallu des prodiges d'économie pour fa»re vivre une femme et sept enfants. II m'en reste six, Dieu merci! Ma fille aînée est morte au moment où elle commençait à se suffire. L'atnô des garçons, quoique faible et maladif, gagne à peu près son pain. Tdut le reste est encore à ma charge. Grands et petits suivent Técole ou Pont suivie assez pour recevoir une instruction moyenne: ils écrivent passablement le français et l'allemand. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si les malheurs de la patrie m'ont surpris sans un sou vaillant : c'est mon état normal, et le plus habile homme à ma place n'aurait pas mis cinq francs de côté. Le plus qu'on puisse demander à un père aussi bien loti de famille et aussi mal payé que je Tétais, c'est de ne point faire de dettes; or je ne dois rien à personne.
« Les missions soni venus, un matin, on ma demandé si, oui ou non. je voulais continuer mon service. On ne nous laissait pas le temps delà réflexion; il fallait se résoudre au pied levé, et ceux qui disaient non étaient chassas 5 l'instant môme. Qu'aurais-jcfait?Oùscrais-jcallé?Etcommcnlnourrirtauteemondcà qui je dois le pain quotidien? La France m'aurait employé, tôt ou tard, mais cela pouvaitlardcr quelque temps, car elle a moins de Pm-ûIs qu'autrefois, et toutes les places sont occupées. Cinq ou six mois ne sont pas une affaire aux yeux de l'administration; les messieurs des bureaux sont rarement pressés; je vois beaucoup d'anciens fonctionnaires qui attendent encore le bon plaisir de Paris. Pour des malheureux comme nous, six mois de chômage, c'étni! la mort. Je suis donc descendu dans ma conscience, et je me suis demandé si les devoirs d'un citoyen étaient plus stricts que ceux d'un père. Seul, je me serais immolé sans rc- £rct, je n'ai pas eu le coeur de sacrifier mes enfants.
« —Mais ils seront Prussiens, vos cnfanls! vous êtes un vieux soldat d'Afrique, vous avez eu l'honneur de servir sous le drapeau tricolore, et vous souffrirez que vos fils portent les armes contre la France?
« — J'espère bien que non. Nous ayons uneannée devant nous ; je n'ai prêté aucun serment ; le
droit d'option m'appartient comme aux autres, on sera toujours libre d'émigrer. Mais je n'étais pas libre d'abandonner ma place le jour où Ton m'a mis le marché à la main. Si la plupart des gardes alsaciens ont pris le même parti que moi, soyez sûr qu'ils ne l'ont pas fait de gaieté de cœur. Les forestiers aiment la France, ils Font prouvé assez souvent; au cours de cette funeste guerre, il y en a bien peu qui n'aient risqué leur vie dans des missions ingrates et obscures autant que périlleuses. Les mêmes hommes n'ont consenti à garder les forêts françaises pour le compte du gouvernement prussien que parce qu'ils étaient sans ressources et que la nécessité les tenait littéralement à la gorge.
« On dit que nous avons sacrifié notre devoir à un misérable intérêt. Mais ce calcul, si c'en était un, serait le plus stupide du monde. Nous avions un intérêt évident à rester Français, Moi qui Vfcus parle, je touche à l'âge de la retraite. Avant trois ans, j'aurai le droit de faire régler la pension qui m'est due, puisque l'État me retient quelque chose à cet effet sur chaque mois de traitement. A qui m'adresserai-je, je vous prie : aux Prussiens? Us répondront qu'ils ne me doivent rien, car c'est le trésor français qui a encaissé mes retenues. Aux Français? Ils diront que j'ai perdu mes droits à la retraite en acceptant du service chez l'ennemi. Et
DOULEUUS ET DÉFAILLANCES. 97
1 on aura raison de part et d'autre. Et je savais à quoi je m'exposais le jour où j'ai dit oui. Mais je ne pouvais pas faire autrement. C'est l'histoire du plat de lentilles. Les renégats de ma catégorie sont des hommes qui ont vendu leur héritage à vil prix un jour qu'ils avaient faim *. »
Il parla longtemps sur ce ton, avec beaucoup de chaleur et de force, et peut-être était-il de bonne foi. Je l'ai toujours connu sincère et profondément religieux. Toutefois, les raisons qu'il déduisit à la file ne dissipèrent pas complètement son malaise, ni le mien. J'estimais que les pauvres petits fonctionnaires mal payés, sans épargnes, qui ont conservé comme lui leur gagne-pain chez le vainqueur sont plus dignes de pitié que de blâme, et pourtant, quelque effort que je fisse, je ne réussis pas a le voir avec mes yeux d'autrefois, et je lui dis adieu plus froidement que je n'aurais voulu moi-même.
Je n'ai pas pu, jusqu'à présent, me procurer le compte exact des gardes et brigadiers qui consentent à servir la Prusse. On parle de vingt ou trente mais le chiffre est sans importance, parce qu ne comprend que des esclaves de la nécessit Tous ces hommes ont été bons Français jusqu'i dernier jour. Ils sont venus spontanément s'oflï
1 Ce raisonnement est faux; les pensions des renég; *T<mt servies par la Prusse.
pour guides aux généraux ahuris de notre armée; ils ont pris sur eux de barricader plusieurs routes, et si la marche des ennemis a été retardée de quelques heures, c'est par eux. lis ont tendu la main aux francs-tireurs ; ils ont favorisé l'évasion des blessés convalescentset des conscrits qui ralliaient notre drapeau; ils ont élé, pendant plusieurs mois, les seuls agents de la poste française, et gratuitement, a grands risques, ils ont entretenu des communications presque régulières entre l'Alsace et la patrie. Enfin, il paraît avéré qu'en conservant leur gagne-pain sous la domination du vainqueur, ils n'ont fait qu'obéir aux conseils paternels de leurs chefs, qui voyaient la difficulté de les replacer tous en France. Ajoutez qu'en dépit de tant de circonstances atténuantes, ces pauvres gens sont impitoyablement condamnés par l'opinion publique, et dites si l'Allemagne a lieu de célébrer cette conquête morale et cette annexion d'âmes.
Les officiers de ces humbles soldats formant l'état-major de la partie forestière, gardes gênévaux, sous-inspecteurs, inspecteurs et conservateurs, sont tous restés Français, sauf deux, un polisson nommé Gerdol et un Turckheim, parent uu trop célèbre Durckheim de Monlmartin, et entraîné par ses relations de famille.
Il ne faudrait pourtant pas que la France con-
fondit dans une même réprobation les noms de Turckheim et de Durckheim. M. Durckheim de Montmartin, ancien préfet de Colmar et préfet des plus débraillés, puis inspecteur général aux télégraphes, a renié dans un écrit public la France, qu'il avait très- piètrement servie. Une ambition démesurée et des besoins qu'on dit insatiables le poussèrent à briguer, par ce scandale, les bonnes grâces de M. de Bismarck. Sa défection devait sembler d'autant plus méritoire aux Prussiens, que son fils aîné, un vaillant jeune homme, s'était fait tuer à Sedan.
Mais Durckheim de Montmartin, seigneur de Frœschwiller, n'a pas été coté au prix qu'il croyait valoir. Les vainqueurs ont payé sa noire trahison d'une plus noire ingratitude : on ne lui a offert qu'une sous-préfecture, et il perd sans compensation la retraite que la France s'apprêtait à lui liquider. Son parent, M. de Turckheim, sousinspecteur des forêts, ne doit être confondu sous aucun prétexte avec les honorables Turckheim de Niederbronn, MM. Edouard et Rodolphe de Turckheim, membres de la grande famille de Dietrich, où tout le monde, sans exception, donne l'exemple du plus pur et du plus ardent patriotisme.
Parmi tant et tant d'hommes que le ministère des finances employait en Alsace, on ne cite que deux percepteur? qui aient passé à l'ennemi. J'en
sais, j'en vois beaucoup qui ont repoussé des offres éblouissantes, et qui attendent stoïquement, dans un état voisin de la misère, que le gouvernement français veuille ou puisse les replacer.
Les professeurs de nos collèges communaux sont encore en grand nombre sur le pavé. Comme ils étaient payés douze ou quinze cents francs au bon temps, ils ne sauraient avoir de grosses économies devant eux. Aussi fatiguent-ils de leurs sollicitations le ministère de l'instruction publique, qui n'a pas le (emps de répondre. Cependant, ils refusent de servir l'ennemi, et l'ennemi, qui veut à tout prix enrôler quelques Alsaciens pour la montre, est réduit à les prendre dans le rebut de la population. Il n'a pu ramasser qu'un seul professeur danslabouede Saverne, c'est l'abbé Biaise. L'abbé Biaise, qu'on nomme abbé par dérision, est un fruit seede séminaire, suspect de mœurs infâmes et manifestement adonné à l'ivrognerie : il mendiait deux sous pour aller boire. Cet affreux petit drôle n'est ni bachelier, ni pourvu du brevet d'instituteur primaire Les Prussiens l'ont nommé professeur au collège, avec le traitement d'un principal. Le jour où cette nomination a paru dans la feuille officielle, la ville n'a poussé qq'un cri, irçais le sous-préfet allemand a fait la sourde oreille.
Kous avons à Saverne un curé, un pasteur et un
rabbin. De tout temps, ces trois prêtres ont vécu en bonne harmonie: Ils sont rivaux depuis un an, mais ils ne rivalisent que de patriotisme. C'est à qui se montrera meilleur Français.
Les quelques gros propriétaires que Ton citait ici, les Hoffmann, les Arth, les Seiler sont partis avec leurs etifants. L'aristocratie de la ville, réduite à sa plus simple expression, se compose des avocats et à*s officiers ministériels. Je n'en parlerai qu'en pesant tous les mots, car je touche au point délicat : c'est un peu là que le bât nous blesse. Le peuple et la bourgeoisie surveillent avec une certaine anxiété les» moindres mouvements de ce petit monde qui gravite aulour du tribunal.
11 faut dire d'abord que le patriolisme est moins facile aux officiers ministériels qu'aux autres citoyens de l'Alsace, parce qu'il peut leur coûter beaucoup plus cher.
Je n'ai pas besoin d'aj)prenare aux Français comment et à quel prix on devient officier ministériel en France. Ce qu'on ignore assez communément à Paris, c'est qu'en Prusse, un notaire et un avoué sont deux 'fonctionnaires nommés gratis par le roi. Les avoués et les notaires alsaciens, qui ont payé leur charge à beaux deniers comptants et qui souvent ne possèdent pas autre chose, seront probablement ruinés s'ils réclament la nationalité française. S'ils deviennent fonctionnaires prus-
siens, non-seulement on leur permet de continuer l'exercice de leur profession, à charge de rédiger les actes et les conclusions en allemand, mais M. de Bismarck pourra leur rembourser le prix de leurs charges, qui ne sont désormais plus transmissibles par voie de présentation. Je dis pourra, car le grand chancelier est maître absolu de leur sort. Il a dit au Reichstag qu'ayant été pour ainsi dire l'auteur de noire annexion, il se faisait un devoir d'assurer notre bonheur, et la Chambre, comme le roi, lui a donné carte blanche; il est de fait, le vice-empereur de l'Alsace et de la Lorraine. Sur sa proposition, nos vainqueurs ont dit qu'il fourrait indemniser les officiers ministériels, qu'il pourrait autoriser pour trois ans l'usage de la langue française devant les tribunaux : c'est ainsi qu'on a placé les notaires, les avoués et les avocats eux-mêmes dans sa main.
Si l'on expropriait tout simplement les officiers ministériels, ils prendraient le prix de leurs charges et l'emporteraient en France : c'est ce qu'on ne veut pas. De même qu'à Strasbourg et dans les autres villes démolies par le canon Krupp, on indemnise les propriétaires quand ils ont rebâti leurs maisons, on n'indemnisera les notaires et les avoués que s'ils conservent leurs études au titre allemand, comme fonctionnaires prussiens.
Que feront-ils? Et vous, lecteur impartial, êtes-
vous homme à dire au pied levé, sans réflexion, sans hésitation, ce que vous feriez à leur place?
Voici, par exemple, un vieillard qui a travaillé quarante ans pour payer le prix de son étude, en élevant trois fils. L'aîné est juge en France ; le second, qui s'<est bien battu sous les murs de Belfort, est percepteur en France ; le troisième est aide-major dans l'armée française. Ces trois jeunes gens gagnent strictement leur vie ; le père ne voudrait pas leur être à charge tant qu'il peut travailler lui-môme. Exigez-vous qu'il abandonne, pouf l'amour du pays, cette étude qui est son seul gagne-pain possible, son unique avoir et le fruit de toute une vie laborieuse? S'il prenait un parti si héroïque, il serait un grand ciloyen, la France lui rendrait hommage, mais elle ne lui rendrait que cela.
Si tous les officiers ministériels de l'Alsace et de la Lorraine refusaient l'investiture prussienne, s'ils optaient tous pour la nationalité française, s'ils renonçaieut à toute indemnité, s'ils se ruinaient généreusement pour l'honneur du pays, ce serait l'idéal de la résistance, et l'idéal n'est pas de ce monde. C'est déjà beaucoup qu'un grand nombre de notaires et d'avoués aient pris et publié cette résolution admirable ; on ne peut pas compter qu'une règle surnaturelle ne rencontrera pas déception.
Nous ne sommes ici ni a Colmar, ni à Mulhouse, mais dans une pelile ville déchue, où le moral des habitants n'a jamais dépassé certain niveau.
Si j'écrivais une œuvre d'imagination, j'aurais le droit de supprimer les demi-teintes et d'exposé: en pleine lumière une Alsace sans tache, belle de tout point, partout égale à elle-même, rayonnante du plus pur éclat de la vertu. C'est la méthode antique. Les Grecs et lès Romains la pratiquaient non-seulement dans leurs sculptures, mais dans leurs récits historiques; qui étaient aussi des œuvres d'art. Ils éliminaient avec soin, et sans aucun scrupule, toutes les imperfections de détail qui pouvaient déparer un type de beauté physique ou morale. C'est ainsi qu'ils nous ont légué des portraits tellement supérieurs à la nature que, si on les prenait au sérieux, il faudrait nier le progrès et croire que l'humanité marche à reculons.
Ces procédés ne sont pas abandonnés depuis longtemps, même en France, et l'histoire de notre grande Révolution, telle que nous l'avons lue, est quelque peu renouvelée des Grecs et des Romains. Elle déguise en héros antiques, c est-à-dire en demi-dieux, beaucoup d'hommes qui, vus de près, ne paraîtraient peut-être pas meilleurs que Ferré, Gaillard ou Régt'rc. L'esprit de noire époque est
mais ils savent bien ce qu'ils veulent, et c'est beaucoup.
J'ai entendu de riches paysans déclarer qu'ils , donneraient la moitié de leurs biens pour rester citoyens français. Ce sentiment est noble ; il m'a touché, j'en conviens, mais n'ayant pas trouvé une occasion de le mettre à l'épreuve, je n'y crois que sous bénéfice d'inventaire. Ce qui me persuade bien autrement, c'est l'unanimité des bonnes gens qui me disent sans phrase, en secouant la tête : « Ça ne va pas bien ! » Je crois sans hésiter ceux qui se plaignent dés réquisitions, des garnisaires, de la rapacité prussienne, des impôts aggravés, de la roideur des nouveaux fonctionnaires, de la grossièreté allemande ; ceux qui témoignent une répugnance invi cible à voir leurs enfants sous le casque pointu, malmenés et rossés par un soudard puant.
Je crois ceux qui me disent : « Nous avons bien taquiné les Welches, qui valaient cent fois mieux que les Souabes. Quant aux Souabes, nous les ferons mourir à petit feu, sans nous donner beaucoup de mouvement. » Cette phrase dit tout en peu de mots; elle exprime leur goût pour l'autonomie absolue, leur préférence pour les Français comparés aux Allemands, et leur confiance illimitée dans cette force d'inertie dont la nature les a doués.
D0ULEUH3 ET DEFAILLANCES. «07
Nous avons à deux pas de Saverne un hameau du nom d'Ottersthal. Triste commune, beaucoup d'ivrognes, pas mal de braconniers, des maraudeurs en foule, énormément de filles perdues. Le maire, ancien et nouveau* seul possible, est un grand vieillard sec et rude, comme un fagot d'épines, honnête homme au demeurant. 11 a donné bien du fil à retordre aux sous-préfets de l'empire français. La semaine dernière, un Savernois appelé pour affaire à la sous-préfecture se croise avec le maire d'Ottersthal, qui sortait roide, froid, impassible. Il entre et trouve le sous-préfet haletant, tout en nage, tordant ses mains comme un désespéré, et criant : « Ce maudit maire me fera mourir ; c'est la résistance faite homme. Et dire qu'il ne sait pas un seul mot de français! »
Dans les villages bons et mauvais, dans les villes petites et grandes, ignorantes ou éclairées, les Alsaciens résisteront, je ne crains pas de le prédire, tant que l'annexion durera. Leur révolte sera le plus souvent passive, elle pourra mollir ici ou là, pour un temps, mais elle ne désarmera jamais. Elle a faibli un peu, cela s'explique assez, pendant les horreurs de la Commune, mais la victoire de M. Thiers a retrempé tous ses ressorts.
Les plus beaux caractères ont leurs jours de fatigue. N'avons-nous pas vu M. Kùss, l'honorable et vaillant maire de Strasbourg, assister au Te
Deum allemand après la capilulalion de la ville? Le général von Werder l'avait invité à s'y rendre, il craignit que son refus n'attirât quelques représailles sur ses administrés. C'était probablement une erreur, à coup sûr une faute. Strasbourg la lui pardonna, mais le digne homme ne se la pardonna point, il en mourut. Peut-être verra-t-on encore des citoyens également honnêtes et dévoués à la France se tromper comme lui, car le patriotisme alsacien n'est pas tout d'une pièce. Soyez sûrs qu'ils ne ploieront que pour se redresser avec force, et que le jeu de ces ressorts humains fatiguera nos ennemis.
J'ai parlé du danger qui menace nos officiers ministériels. C'est la ruine à courte échéance, ni plus ni moins. Ceux qui, l'année prochaine., à la fin de septembre, opteront pour la nationalité française, pourront être privés de leurs offices sans un centime d'indemnité. Il n'y en a pas un qui n'aspire à rester Français, mais beaucoup sont trop pauvres pour faire le sacrifice de leurs études, cl les riches eux-mêmes, on le comprend, seraient charmés de ne rien perdre.
Leur première inspiration a été de tourner l'obstacle, sauf à l'aborder de front et à s'y briser en braves si Ton ne peut faire autrement. Ils ont envoyé une députalion à Versailles pour demander l'avis de l'autorité compétente : « Qu'adviendrait-
DOULEUUS ET DÉFAILLANCES. 103
il (le nous si nous restions en place jusqu'au payement de nos indemnités? Si nous étions contraints d'accepter la nali^alilé allemande, quand et comment pourrions-nous redevenir Français? El si' nous prêtions à Guillaume le serment qu'il exige des officiers ministériels, quelle serait la valeur de cet acte aux yeux du gouvernement français? «
On raconte, mais je n'ai pu vérifier ce dire, que le minislrc a tout permis, tout promis, déclaré que la France rendrait la qualité de citoyen à ceux qui l'auraient abdiquée pour éviter la ruine, et qu'aussitôt rentrés dans le giron de la patrie, on les relèverait d'un serment extorqué. J'ai peine à croire qu'un tel propos soit authentique de tout point. Si un gouvernement est toujours maître de naturaliser à nouveau ceux qui ont perdu le droit de cité sans méfaire, la question du serment est moins simple.
Je ne croirai jamais qu'un ministre ait le. bras assez long pour déchirer 5 Versailles un contrat enregistré à la chancellerie de Berlin. Le droit de rendre une parole n'appartient qu'à celui qui l'a reçue. Les triumvirs de Tours, quoique grands fanlaisistcs et portés à gouverner pontilicalcment, se contentaient d'ouvrir leurs bras aux ofiicicrs parjures; ils n'ont pas fait la simagrée de les délier de leur serment. On peut plaider que, dans l'espèce, nos officiers ministériels sont sous le
110 ÀtSACB.
coup d'une violence ; que la confiscation dont ils sont menacés est un acte de brigandage à main armée. N'importe : ce tripotage.de conscience et d'intérêt ne sent pas bon. D'ailleurs, la ruse est éventée par des indiscrétions de toute sorte, et Bismarck le bien informé a dû se mettre en garde depuis longtemps. Comptez qu'il prendra ses mesures, et que s'il indemnise Pierre ou Paul, il le fera à bon escient. Le jour où la question sera posée sans ambages, on verra les grands côtés du caractère alsacien se dégager du brouillard qui les voile. Les notaires et les avoués qui ont d'autres moyens d'existence refuseront le serment, renonceront à l'indemnité, jetteront leurs charges à l'eau, et se retireront dans une médiocrité honnête et fière. Tout cela, posément, simplement, sans éclats, sans fanfaronnade : l'Est de la France est à mille lieues du Midi. Ceux qui seront contraints de passer sous les fourches caudines se soumettront avec dignité.
L'opinion publique fera la part des uns et des autres avec un bon sens qui l'honore : on plaindra ceux-ci, on redoublera d'estime pour ceux-là ; personne ne sera hué ni acclamé dans les rues. Cette race est pleine de seins; elle admire les hommes qui luttent bravement contre le sort, elle n'accable pas ceux qui le subissent. Ce qu'elle exècre et flétrit sans pitié, c'est la bassesse active,
DOU.EURS ET DÉFAILLANCES. fit
le vil empressement des pleutres qui courent au* devant de la servitude pour en tirer quelque profit.
Notre petite ville, qui est assurément une des moins héroïques de l'Alsace, ne sait pas mauvais gré aux officiers ministériels que le besoin va transformer en fonctionnaires prussiens ; mais elle flétrit ceux qui hantent, sans nécessité, le tribunal ou la sous-préfecture. Elle a montré une profonde émotion le jour où quelques plats valets, en minorité, Dieu merci, ont tenté vainement d'admettre au Casino la magistrature allemande. Et la population entière a hurlé d'indignation lorsque les filles du concierge, deux vénérables coquines qui avaient dévoué leur jeunesse aux plaisirs des magistrats français, ont enguirlandé les abords du tribunal en l'honneur de la Prusse.
Puisque je tiens Saverne et son tribunal , je ne les lâcherai pas que nous n'ayons éclairci la grosse affaire de la pétition. Une ville de 5,400 âmes qui écrite M. de Bismarck: «Nos origines, nos noms, nos mœurs, nos cœurs sont allemands » mérite de comparaître devant le tribunal de l'opinion publique. Nos ennemis ont exploité cet acte de faiblesse, les bons Français de l'Asace en ont gémi, mais personne, que je sache, ne s'est encore donné la peine de l'analyser.
De même que les Français se distinguent des autres nations par l'acharnement avec lequel ils
poursuivent et retiennent les fonctions publiques, on peut dire que le caractère le plus saillant d'une ville vraiment française est un clésir immodéré d'obtenir, ou de conserver quelque institution publique entretenue aux frais de l'État. Homère appelle l'Océan le père des fleuves, sans ajouter qu'il est alimenté par les fleuves. Les Français considèrent le budget comme le père des revenus collectifs et privés, sans songer que cet océan prend sa source dans toulcs les poches. Après le bonheur d'émar ger directement nous-mêmes , nous plaçons en première ligne la consolation de partager avec les heureux du budget, et de leur reprendre une partie de ce qu'ils ont touché. Voilà pourquoi les grandes villes se disputent les préfectures, les cours d'appel, les manufactures de l'État, les écoles nationales, tandis que les petites font des vœux pour obtenir un tribunal s'enrichir d'une caserne, jouir d'une prison ! Une cité qui loge et nourrit un certain nombre de serviteurs publics regarde ses voisines de très-haut, comme si elle même était peu ou prou fonctionnaire. La grande jalousie de la province contre Paris s'explique par le nombre des chefs de bureau que Paris accapare au détriment de la province.
La belle phrase des a cœurs et des mœurs » est donc au moins inexacte en un point. LcsSavcrnôi»
sont Français par les mœurs, puisqu'ils se sont cramponnés à leur tribunal avec une furie toute française. Nos maîtres de Berlin, qui cachent un certain fonds de malice sous leur couenne, avaient voulu tâter le moral du pays et se donner par surcroît le spectacle d'une émotion ridicule. Ils insinuèrent à petit bruit, par demi-mots, qu'il était question de transporterie tribunal à Sarre-Union, et la ville se crut perdue. Saverne, sans tribunal, n'était plus que l'ombre d'elle-même ; le dernier reflet de son antique splendeur allait s'éclipser pour toujours ; la ville des Rohan tombait au niveau de Wasselonne ou de Drulingen, les natifs de la rue de l'Oignon n'auraient plus dit, avec le légitime orgueil qui les caractérise : « Je suis moimême de Saverne même. » Il fallait renverser le célèbre obélisque où l'on a marqué la distance de toutes les villes du monde, lorsque le nombril de la terre était évidemment la place du Château.
L'imminence et la grandeur du péril dictèrent une résolution désespérée. Le conseil municipal se réunit; on parla d'adresser une pétition au chancelier, de soutenir énergiquement les droits de la ville. Si la pièce ne fut pas rédigée séance tenante, c'est que notre conseil, composé de fort honnêtes gens, compte plus d'aubergistes, de bouchers et de brasseurs que de journalistes: ce n'est pas le conseil municipal de Paris 1 Tel mem-
tu
bre qui jouit d'unt
d'une demi-journé
bon français; or
M. de Bismarck, e
grande. Si la plu[
ramment le patois,
le haut allemand,
quelque peu péda , M . .. . .
bureaux de la chancellerie. Bon gré mal gré, il
fallut ajourner une affaire si urgente, et déléguer
la tâche à des hommes capables ; on ne vota que
le principe de la pétition ; c elait beaucoup ; quand
la ville le sut, elle se sentit déjà soulagée.
Les gens du peuple et les bourgeois, tous bons Français, se réjouissaient de dire son fait à M. de Bismarck, et de lui prouver que Sa verne n'est pas ville à subir une injustice sans protester. Les habiles de la classe supérieure comptaient bien que le document serait conçu dans une forme trèscourtoise. Les mots ne sont que des mois, pensaient ils, tandis que lesaifaires sont les affaires. Tout le monde attendait la pétition avec impatience, non pour la discuter et la juger, mais pour la signer vite et parer le coup fatal s'il était temps encore.
Un pelit avoué rachilique du nom de Felter, gaillard sans préjugés, écrivit la pièce en français; il y mil tout le feu d'un homme qui plaide pour
son pain et qui se moque du reste. La traduction fut savamment élucubrée par l'archéologue Dagobert Fischer. Celui-là n'est ni avoué, ni avocat, il n'a pas d'enfants à nourrir, c'est un vieux garçon, bien partagé de la fortune, soigneux conservateur de son patrimoine et qui n'a besoin de rien pour lui-même. J'ai sous les yeux une lettre qu'il écrivait la semaine dernière ; il y professe les meilleurs sentiments pour la France, « que nous considérons toujours , dit-il, comme notre patrie. » Ce n'est pas le langage d'un renégat. Mais ce brave homme, qui n'est plus jeune, a germanisé toute sa vie ; il a respiré la poussière de nos archives, il s'en est imprégné, il se meut dans le moyen âge alsacien, comme un vieux poisson rouge dans un bocal d'eau croupie. Son archéologie et sa littérature, médiocrement appréciées dans nos pays, ont obtenu quelque ombre de succès dans queljue coin de l'Allemagne. 11 n'est guère qu'un maniaque à Saverne , il est un demi-savant et une façon d'homme de lettres sur la rive droite du Rhin. De là ses demi-sympathies pour l'Allemagne et l'espèce de complaisance qu'il met dans ses rapports avec l'ennemi. En traduisant les basses flatteries du petit Fetter, peut-être a-t-il rêvé que les érudits de sa sorte sont comme dus ponts vivants que la Providence a jetés d'une nation à l'autre. Peutêtre aussi les soins du mol à mot, le tour des phra-
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ses, le choix des expressions classiques, la satisfaction de prouver aux messieurs de Berlin que le culte du beau langage n'est pas mort en Alsace, en un mot, la niaiserie du pédant lui a-t-elle fait oublier qu'il traduisait des platitudes et se rendait complice d'une infamie.
La pétition ainsi faite et traduite, il restait à escamoter les signatures des habitants. Cela n'était pas malaisé dans une ville où l'allemand classique est lettre close pour quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent. On s'adressa d'abord au maire, qui, voyant trois pages d'écriture indéchiffrable dans une langue qu'il sait fort mal, eut plus tôt fait de signer que de lire. Je reproduis l'explication qu'il m'a donnée lui-môme : « Pour comprendre la pétition, m'a-t-il dit, j'aurais eu besoin de piocher trois heures 5 coups de dictionnaire, et malheureusement, j'étais pressé. »
Il paraît certain que l'urgence fut pour beaucoup dans le succès dé cette étrange opération. L'appariteur chargé de recueillir les signatures courait de maison en maison: « Voici la pétition, disait-il, signez vite. C'est pour le tribunal, il n'y a pas de temps à perdre; le paquet part ce soir à quatre heures. » On avait choisi à dessein le jeudi, jour de marché, ou personne n'est de loisir. Nos Alsaciens étaient intimidés, comme le maire, par ïa longueur du document, par récriture allemande, et par leur
DOULEURS BT DÉFAILLANCES. ill
ignorance de la langue. La signature du' maire rassura les conseillers municipaux: Us firent comme tui ; et toute la ville emboîta le pas derrière ses élus. Quelques femmes signèrent, à la bonne franquette, pour leurs maris absents : c'est un peu l'usage. Plusieurs Welches de mes amis, qui s'apprêtaient à quitter l'Alsace, signèrent pour faire nombre, et pour t.onner un dernier témoignage de sympathie à la ville.
La chose avait marché sans un seul choc jusqu'à trois heures et demie, lorsqu'un honnête industriel, qui sqit l'allemand, voulut lire avant de signer : « Mais c'est une infamie ! » s'écria-t-il à la dernière page, Il jeta l'appariteur à la porle, courut chez ses amis , leur ouvrit les yeux, donna l'éveil, et mit toute la population sur pied. On s'émut, on cria; chacun voulut reprendre sa signature. Trop tard ! la pétition roulait déjà sur la roule de Berlin.
Que faire alors? rédiger une contre-pétition? se démenlir du jour au lendemain? écrire au chancelier : « Nos origines, nos mœurs, nos cœurs sont français? » C'était provoquer la colère de M. de Bismarck ; c'était envoyer le tribunal de Saverne à Sarre-Union par la poste. Les résolutions extrêmes ne sont ni dans les goûts ni dans les habitudes de l'Alsace. On se consola en disant : « Nos * signatures ont été surprises ; si M. de Bismarck
n'a jamais fait moins d'accueil aux Allemands que depuis cetle malencontreuse et solte pétition. On se venge sur eux de la sottise qu'ils ont fait commettre. Et Ton garde le tribunal !
Le lecteur me pardonnera d'entrer si avant dans le détail de cet épisode. Je devais insister, car c'est le seul acte de défection collective qui se soit produit, en un an, dans toute l'Alsace, et il fallait l'étudier de près pour le réfduire à ses justes proportions.
Quant aux trahisons isolées qui sont le fait d'un seul individu, on n'en a vu que deux à Saverne. encore la plus coupable vient-elle d'un Allemand établi dans le pays. Cet homme a fait son métier d'Allemand; ses compatriotes l'ont payé: il se promène la tête haute en compagnie des gendarmes prussiens, mais rien ne prouve qu'il ne recevra pas un jour, à la brune, quelque ample volée de bois vert. Ces corrections tombent du ciel à ceux qui les méritent, on en cite quelques exemples çà et là.
11 y a des mauvais drôles partout. Un misérable
a livré pour trois cigares les canons de la Petite-
'Pierre (Lichlensteinî, que nos soldats avaient pris
soin d*cntcrrer. Un aulre a vendu à l'ennemi les
DOULEURS Et DÉFAILLANCES. 419
conduites d'eau qui alimentaient la place de Phalsbourg. Mais ces petites infamies ne sauraient étonner les Parisiens : ils en ont vu tant d'autres pendant le siège! L'essentiel est que la masse des populations soit saine, loyale et française, et je l'ai trouvée telle à Saverne, aussi bien que dans les grandes villes de Strasbourg, de Colmar et de Muli ouse, où je vous conduirai dès demain
Aussi longtemps que je vivrai, ce beau nom, ce cher nom de Strasbourg, éveillera le plus radieux souvenir de ma jeunesse. La douleur et la honte n'ont pas pu l'assombrir, les larmes et le sang n'en ont pas effacé un seul Irait.
C'était au milieu des vacances de 1846; j'étais un grand collégien vif et robuste. Après avoir couru les Vosges à pied, le sac au dos, j'entrais, tout palpitant d'impatiente curiosité, dans cette grande ville, et je la trouvais en fête. L'Alsace tout entière s'y élait donné rendez-vous pour saluer le duc de Montpensier, dernier fils du roi, et fiancé d une princesse espagnole. On se foulait à la porle des hôtels, où le service des tables d'hôtes recom-
mençait d'heure en heure. Les places et les rues étaient encombrées de longs chariots pavoises et fleuris, où les plus belles filles des villages étalaient leurs costumes éblouissants.
Autour de ces députalions virginales, des milliers de grands gars aux cheveux blonds, espoir de la cavalerie française, faisaient caracoler leurs bêtes bien râblées. Quelques gros maires, au visage écarlate, drapaient fièrement leurs écharpes sur des habits du siècle dernier. C'était un joyeux carnaval de jupes vertes et rouges, de corsages brodés, de larges rubans étalés en ailes de papillon, de culottes courtes, de souliers à boucles, de gilets ruisselants de boutons, de harnais où le cuivre poli brillait en larges plaques aux rayons du soleil.
Les réjouissances se continuèrent durant deux jours et deux nuits, sans un intervalle de repos. Il y eut petite guerre au polygone, grand bal à la mairie, pont jeté sur le Rhin, spectacle de gala au tgrand théâtre avec Robert le Diable. Naturellement, tnos amis, nos bons amis du grand-duché de Bade, prirent leur part de ces plaisirs ; il n'y avait pas de belles fêtes sans eux. Je vois encore le fils du id-duc, un beau garçon de vingt ans, entrer en llle avec notre jeune prince : ils passent le pontms côte à côte et les tambours battent aux ips.
iSft ALSACE.
On m'aurait, certes, bien scandalisé ce jour-là, si Ton m'eût dit que notre vieux roi, le roi bonhomme, serait détrôné dans dix-huit mois, comme le plus odieux tyran de l'histoire ; mais ce qui m'eût semblé plus incroyable encore, c'est que ce prince allemand, à la figure honnête et douce, reconnaîtrait un jour l'hospitalité de Strasbourg en taisant bombarder la ville. Non, jamais mon esprit ne se serait ouvert à une si monstrueuse hypothèse, et, si quelque Cagliostro m'avait montré dans son miroir magique 565 maisons brûlées ou effondrées, 515 bourgeois de tout âge tués, 2,000 autres blessés ou mutilés chez eux ou dans la rue par les canons de ce jeune homme, que nous acclamions à l'envi, j'aiïrais brisé le miroir en l'appelant menteur infâme. Qui pouvait deviner la fermentation d'une haine implacable sous l'apparente cordialité de ces Badois?
11 paraît que nous sommes leurs ennemis héréditaires, mais du diable si l'on s'en doulait alors! et ils ne semblaient pas s'endouler plus que nous. Bien des fois, depuis cette époque, je les ai vus chez eux, je me suis assis à leur table en payant; j'ai couché dans leurs lits d'auberge, qui sont chers et mauvais, je leur ai donné des pourboires qu'ils serraient sur leur cœur comme les souvenirs d'un ami. Quels hommes sont-ils donc pour cacher si longtemps et si bien une rancune si fc-
roce! Ces sauvages patelins, ces Peaux-Rouges fardes d'honnête bonhomie, nous ont trompés jusqu'à la dernière heure. Je me rappelle fort bien qu'au début de cette malheureuse guerre on se flattait de les trouver sinon favorables, au moins neutres. La France ne leur voulait aucun mal. Le seul dissentiment entre eux et nous, c'est que nous ne souhaitions point qu'ils fussent mangés par la Prusse, tandis qu'ils avaient faim d'être mangés.
Ils ont brûlé Strasbourg pour plaire à celui qu'ils appellent, dans leur admiration naïve, l'homme de fer et de sang. Ils ont été les valets du bourreau, et, suivant un usage vénérable, ils se sont adjugé la chemise et les souliers du condamné. Aussitôt que l'Alsace a été vaincue et désarmée, on a vu les honnêtçs citadins et les braves paysans badois accourir en pantoufles à la conquête des mobiliers français. Ils traînaient des fourgons derrière eux, comme au temps des grandes invasions germaniques, et ils dévalisaient de préférence leurs anciens amis, ceux dont ils avaient essayé le piano, dégusté la cave, admiré les armoires, envié le beau linge blanc. Estimables Badois, si ces biens mal acquis vous faisaient le profit que vous en espérez, la divine Providence perdrait son nom ; il faudrait l'appeler Complicité divine 1
Maisc'est du présent qu'il s'agit. Voyons ce qu'ils
ont fait de la plus vaillante, de la plus studieuse, de k plus hospitalière, de la meilleure cité qui fût en France. Je ne connais personne qui ait habité ou simplement traversé Strasbourg sans s'y plaire ; pas un homme qui n'en ait emporté une impression d'estime et d'amitié. La ville neuve et la vieille, et la citadelle elle-même, avaient une physionomie cordiale. Cette pauvre citadelle, dont on montre aujourd'hui les ruines pour de l'argent, je me souviens d'y être allé un jour à sept heures du matin pour défendre un brave garçon devant le conseil de guerre. Elle me fit l'effet d'une chartreuse, avec sa grande place aux trois quarts déserte, ses bâtiments du dix-septième siècle, ses petits jardins de curé, où des colonels en robe de chambre secouaient gravement leurs pruniers, et l'activité mécanique des soldats qui s'en allaient deçà, delà, mal éveillés. Pour la première fois, j'entrevis les douceurs inertes delà vie méthodique et cloîtrée; j'enviai le sort des vieux officiers du service des places, demi-clos dans les trous à rats que le génie leur a creusés partout.
Il faut dire aussi que Strasbourg, lorsqu'une s'écrivait pas Strassburg, était le paradis des militaires : ils y vivaient pour rien ; ils y tenaient le haut du pavé; ils y étaient reçus dans toutes les familles, parce que les plus illustres et lesplusriches avaient au moins un fils sous les drapeaux.
L'uniforme fleurissait sur les places, dans les ri ilans les salorçs, comme une plante qui a tro son vrai terrain. Et les bonnes filles du cru, auraient pu être blasées sur ces splendeurs, s montraient si naïvement éblouies! Un homme avait savouré les délices de cette heureuse gai son en conservait le goût jusqu'à l'heure de la traite, et toute une population d'anciens offici venaient finir la vie à Strasbourg. On les reo naissait à la moustache grise, au ruban rouge la tournure, au pas cadencé, à la voix. Et si on leurôtait pas son chapeau, ce qui eût été fatiga pour les chapeaux surtout, on les saluait au fc du cœur, et Ton se disait : Voilà encore un br; homme qui a dépensé trente années, ses me leures, au service de notre pays !
Je Vais faire un aveu qui semblera peut-è puéril : au moment où le train qui me ramenai Strasbourg, après quatorze mois d'absence, fn chit l'enceinte des remparts, j'étais moins occu des ruines qui m'attendaient que de la physioi mie nouvelle des rues. Je pensais en moi-mêi que Strasbourg, sans soldats français, devait êl bien triste. Eh bien, l'impression fut encore pi poignante que je ne l'avais cru. J'avais oublié garnison allemande! Pour sentir toulela honte toute l'horreur de notre sort, il faut avoir vu Str; bourg peuplé de soldats ennemis, Strasbourg a\
un billet de logement placardé sur toutes les portes , Strasbourg avec une boite de prussien sur chaque pavé!
Je ne décrirai pas les ruines, à quoi bon? Tout le monde sait maintenant à quoi ressemble une maison bombardée. Les Allemands, après leurs victoires de Forbach et de Wœrth, ont pu s'approcher impunément et établir presque sans danger leurs batteries d'attaque. La ville n'avait pas dix mille hommes de garnison et, dans le nombre, il faut compter une foule de soldats débandés, abattus, démoralisés, qui s'y étaient réfugiés le 7 août. Avec des éléments si peu solides, il était difficile de défendre un seul jour les abords de la place. On ferma les portes, et l'on attendit un destin désormais inévitable si Ion n'était secouru à temps.
L'ennemi dirigea son principal effort sur la Porte-de-Pierre, qui est au nord, entre la gare et cette caserne de la Finckmatt où Louis-Napoléon se fit prendre comme dans une souricière. Établi fortement et en nombre dans les villages qui s'étendent du nord à l'ouest, entre Sehiltigheim et Kœnigshofen, il avançases parallèles jusqu'au pied du rempart, tandis qu'à l'est les batteries de Kehl couvraient de feux la citadelle, l'esplanade et l'arsenal.
Je ne vous ai promis que les noies d'un observateur attentif et véridique. On pourrait me taxer
de présomption si j'entreprenais au pied levé 1 histoire du siège de Strasbourg. iMais cette histoire se raconte elle-même au passant par tant de témoignages en tout genre, elle envahit si fortement son âme, il en est tellement saturé au bout de vingt» quatre heures, qu'à son tour, il la laisse échapper par tous les pores. Sans faire concurrence aux écrivains qui ont traité et traiteront encore ce noble sujet, je vous livre mes impressions dans leur vivacité native.
Le siège de Strasbourg, envisagé du point de vue où je suis, est un chef-d'œuvre de froide cruauté et un miracle d'héroïsme passif. Cruauté allemande, cela s'entend de reste, aux prises avec l'héroïsme français.
Pour les généraux assiégeants, la place aussitôt investie était prise d'avance, à moins d'un secours imprévu, peu vraisemblable après Reichshofen, et tout à fait impossible après Sedan. Wcrder avait le choix de la réduire par famine comme Paris, ou d'y entrer par la brèche, au bout d'un mois ou deux. Le bombardement des maisons fut donc un luxe de barbarie aussi inutile que l'envoi des boulets qui ont touché Saint-Sulpice et le Panthéon.
Il fut bien autrement odieux, car il dura trente et un jours; et ce n'est pas par un accident plus ou moins justifiable qu'une ville reçoit deux cent mille obus dans ses rues. Pour faire tout le mal
qu'ils ont fait, les Allemands n'avaient pas d'autre 3xcuse que la hâte d'en finir, l'espérance de lasser la population civile et d'exercer par elle une pression sur les chefs militaires. Ils réussirent à ♦endre les rues impraticables, à refouler quelques habitants dans leurs caves, à blesser ou à tue! jeaucoup d'enfants, defemmçs, de bourgeDis inoffensifs, à détruire ou à mutiler les monuments les )lus précieux, à raser tout un quartier, à en dévaster plusieurs autres; mais leur but principal *ut manqué, car le moral du peuple s'exaltait à nesure qu'ils s'efforçaient de l'abattre.
Je crois qu'il serait puéril de leur imputer à ;rime la destruction de tel ou tel édifice, comme a Bibliothèque, le Théâtre et la Préfecture. C'est nalgré eux, j'en suis certain, qu'ils ont incendié e Théâtre, car ils le regrettent beaucoup, et ils >ressentla municipalité de le rebâtir au plus vite. ,a Préfecture a pu brûler par accident le lendenain du jour où M. Valentin en avait pris possesion; rien ne prouve qu'ils fussent avertis de 'arrivée du nouveau préfet. C'est peut-être aussi e hasard qui attirait une pluie de projectiles sur e conseil municipal, en quelque lieu qu'il se réulît, et quelque soin qu'il prit de changer l'heure le ses séances. Si la cathédrale a servi de point de aire aux canons ennemis, la faute en est un peu ux chefs de la défense, qui avaient mis leur ob-
servatoire en vue sur la plate-forme, au lieu de la cacher dans une tour. Mais le crime des assiégeants, leur crime barbare et stupide, est d'avoir criblé de mitraille une population qu'ils se proposaient d'annexer.
En faisant éclater des milliers déboîtes à balles au milieu des rues de Strasbourg, ils ont trahi leur profonde ignorance du caractère français; ils ont prouvé qu'ils nous jugeaient d'après euxmêmes. Les Allemands, grands et petits, ont le respect et le culte de la force : ils lèchent la main qui les assomme. Plus un vainqueur leur a fait de mal, plus leur bassesse naturelle les porte à l'admirer, à le servir, à lui complaire : témoin ces misérables Bavarois, qui se sont fait hacher, en 1870, pour l'homme qui les avait battus à coups de crosse en 1866; témoin l'Autriche allemande, qui, cinq ans après Sadowa, rampe ostensiblement vers la Prusse. Nos Alsaciens sont d'autres hommes, Dieu merci !
On peut se rendre compte des dangers qu'ont courus les Strasbourgeois, si Ton suit le bord du canal depuis l'angle de quai Kellermann, en face de la gare, jusqu'aux ruines de la Préfecture. Les murailles qui restent debout sont criblées de balles et d'éclats, comme à Paris l'angle d'une maison où les insurgés ont tenu tète à la Iroupe. Sur toute cette longueur il n'y a pas une place de
•es de haut sur 50 centimètres de large oii it pu se tenir debout sans risquer la mort, igade d'infanterie, alignée en permanence front de bataille, eût péri jusqu'au dernier
;ourez en tous sens cette ville de 84,000 vous ne trouverez pas une rue où la midu roi Guillaume n'ait frappé quelque chose îlqu'un, tandis que les remparts ont relatit peu souffert, et que la brèche ouverte à te-de-Pierre n'a jamais é(é praticable. Tout 30urg de Pierre était rasé jusqu'à l'angle de ckmatt ; il n'en restait pas une maison à , pas une à gauche, quand le mur d'enétait encore debout et solide. . C'est donc ibitants, à la population civile, à ses futurs , que le héros de l'Allemagne a fait la guerre, ►ulu leur inculquer le patriotisme allemand terreur, devenir à leurs yeux une sorte de r tonnant, dieu de la poudre et de là mi-
ivais calcul, en somme : les Allemands s'en rivent, mais trop lard. A leur approche, le des citoyens n'était peut-être pas unanimehéroïque. Tous ces fuyards de l'aile droite c-Mahon qiû se jetèrent dans la ville avaient luniqué à plus d un habitant la terreur dont tient plein». On se comptait, on raisonnait;
quelques-uns osaient dire à demi-voix que 1ï sistance était impossible, et que le plus coin rait d'ouvrir les portes. Le matin du 10 î lorsque le général Uhrich déclara que la vil! défendrait tant qu'il resterait un soldat, une touche et un biscuit, bien des gens murmuré à la lecture de son affiche, et jugèrent qu'il t un peu loin.
La garde nationale prit les armes sans hés un corps de francs-tireurs s'organisa, prêt à faire; on vit des êtres doux et pacifiques coi cet excellent Liès-Bodard, professeur de chin la Faculté, endosser l'uniforme et conduire veraent de petites sorties. Toutefois les pren obus qui tombèrent en ville le 13, le 1 4 et h août, la vue de pauvres gens blessés dans leu ou dans la rue, un carnage de petites fill l'orphelinat, quelques incendies isolés, la i du vaillant colonel Fiévet et la perte de troii nons dans une sortie malheureuse, troublé bien des cœurs et amollirent quelques coura
Mais quand une nouvelle affiche signée du néral, du maire et du préfet annonça, le 23 a que le moment solennel était arrivé ; quanc ennemis commencèrent ce qu'ils nommaient c leurs sommations officielles, le bombarder] régulier ; quand une grêle de projectiles s'ab sans interruption sur les maisons, les hôpit;
les ambulances, les églises, tuant à tort et à travers les vieillards, les enfants, les femmes, les blessés, un héroïque désespoir s'empara de tout le peuple, et chacun fit sans marchander le sacrifice de sa vie. Les plus tièdes devinrent les plus ardents; l'indignation, le mépris et la haine enivrèrent les plus timides.
Durant un mois entier, cette honnête, paisible et douce population vécut au milieu des flammes, et elle s'y acclimata comme le$ salamandres de la fable. Les oreilles s'habituèrent au sifflement des obus, au fracas des explosions, les cœurs s'endurcirent à l'idée de cette mort subite qui pleuvait çà et là, frappant aujourd'hui l'un, demain l'autre. Lorsqu'un éclat de quelques kilogrammes venait briser le miroir d'une jeune fille à sa toilette, couper le livre entre les mains d'un vieux savant, la jeune fille achevait de se coiffer devant un débris, en disant : Je l'ai échappé belle : le vieux savant prenait un autre livre.
Je connais des familles qui ont fui leurs maisons incendiées en courant sur les toits, et qui parlent de cette promenade comme d'un événement tout naturel. Une mère dont le fils était garde mobile à la citadelle est allée le voir chaque jour, en traversant l'esplanade où les obus tombaient à toute heure. Quoiqu'il fût impossible de faire cent pas dans la rue sans voir éclater une bombe,
pouvons endurer mille fois plus de maux, nous voulons mourir ici! Tout plutôt que de rendre la place aux Allemands ; dès qu'ils seront entrés à Strasbourg, ils n'en voudront plus sortir, et nous serons perdus pour la France ! »
Parmi les conseillers municipaux qui refusèrent le plus énergiquement de se rendre, le brasseur Lipp mérite une mention spéciale. Il habitait le faubourg de Pierre; l'incendie méthodique des assiégeants n'était plus qu'à deux portes de sa maison. Ce digne homme repoussa de toutes ses forces les premières ouvertures. relatives à la capitulation ; deux jours après, sa fortune était réduite en cendres.
Les Allemands entrèrent le 28 septembre avant midi. Toute la ville protestait : hommes et femmes juraient à l'unisson qu'on pouvait, qu'on devait tenir encore ; que la France viendrait au secours. L'événement a fait voir qu'une plus longue résistance n'eût rien sauvé, et pourtant le patriotisme de Strasbourg murmure encore contre le vaillant et malheureux Uhrich.
On rend justice à son courage, mais on ne lui en sait pas gré, parce que tout le monde a été brave et que la plus précieuse denrée s'avilit quand elle surabonde. Qui est-ce qui avait peur de la mort? Ce n'était pas le maire Humann, épicurien assez vulgaire en d'autres temos; il a fort bien payé de
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sa personne. Ce n'était pas le petit baron Pron, préfet dès plus salés, des plus fringants et des plus capricants sous l'empire : en présence de l'ennemi, ce danseur administratif fit des miracles d'intrépidité gaie; ses ennemis eux-mêmes confessent qu'il fut un héros, trop régence peut-être et presque gamin par moments, mais solide comme la vieille garde. N'est pas gamin qui veut devant la mort, et ce tempérament n'est pas des plus communs,même en France, te conseil municipal, composé, en très-grande majorité, d'hommes tranquilles et froids, d'honnêtes buveurs de bière, ne fut ni moins stoïque, ni moins grand, dans sa simplicité bourgeoise, que les sénateurs romains du bon temps. Des jeunes gens obscurs, voués aux professions les plus pacifiques, mêlaient leur sang avec joie au sang des soldats et des marins.
Le général Uhrich s'est exposé comme les autres défenseurs, et même un peu plus que les autres : on ne l'accuse pas d'avoir pris trop grand soin de sa vie. S'il a commis quelque péché de négligence, oublié dé tenir un journal des opérations du siège, et violé ainsi l'article 253 du règlement sur le service des places, c'est un détail que les Alsaciens neprennentpasla peine d'éclaircir. Non, sonseul tort aux yeux du peuple est de n'avoir pas fait tuer assez de monde, d'avoir hissé le drapeau blanc lorsque la brèche n'était qu'à moitié praticable,
cl qu'on avait encore de la poudre et du pain pour quelques jours. Voilà pourquoi la ville est presque ingrate envers ce loyal vieillard et conteste un peu les honneurs qu'on lui a prodigués à Paris. J'ai dû noter cette impression, parce qu'elle montre à quel point le palriotisme est encore nerveux et frémissanl dans Strasbourg.
Si le lecteur est curieux d'apprendre ce que tant de braves gens sont devenus, leur ville prise, les choses se passèrent tout simplement, personne ne demanda au voisin ce qui restait à faire. Comme îa guerre n'était pas finie, tous les jeunes gens et bon nombre d'hommes mûrs s'échappèrent, malgré l'étroite surveillance du vainqueur, et rejoignirent l'armée française. Les uns ont assisté aux combats de la Loire, les autres ont défendu le terrain pied à pied, jusqu'au dernier moment, dans le Jura ou dans les Vosges : tous ont fait deux campagnes, et Dieu sait si la deuxième fut rude! Ces défenseurs obstinés d une cause perdue n'élaient pas endurcis dès rcnfance"aufroid,àla fatigue, aux privations. C'étaient des avocats, comme Victor Mallarmé; de magistrats; comme Edgar Kolb; de gros bourgeois, comme le brasseur Lipp, du faubourg de Pierre, celui qui a sacrifié sa maison pour retarder la capitulation de huii jours. Ils s'engageaient confine simples soldais, sous le premier drapeau qui se rencontrait sur leur route : régiment de marche ou
corps franc, tout leur était bon, pourvu qu' pussent risquer leur vie et lutter jusqu'au bc pour l'indépendance du sol natal. Le corps M. Edgar Kolb, juge suppléant, gagna ses galo de capitaine, a perdu 450 hommes sur 600.
Le dentiste Wisner, de Strasbourg, a cinq fi dont voici l'histoire édifiante : 1° Philippe Wisn< 27 ans, incorporé au 84 e de ligne le 27 juillet 1 SI blessé d'un coup de feu à Gravelotte le 16 aoi soldat troisième secrétaire au trésorier le 14 se tembre, caporal-fourrier le 16 octobre, évadé Metz le 29, sergent-fourrier le 4 septembre, s< gent-major le 26, blessé grièvement par un éc d'obus le 10 décembre, sous-lieutenant prope pour la croix le 19 décembre ; a quitté le servi aussitôt la paix signée. — 2° Arthur Wisner, 24 ar engagé volontaire du 4 août 1870, campagne Sedan et siège de Paris. — 3° Ferdinand Wisw engagé volontaire du 14 octobre, campagne de Loire. — 4° Maurice Wisner, 21 ans, garde mob du Bas-Rhin ; siège de Strasbourg, échappé api la capitulation, entre au 16 e de ligne et fait campagne de l'Est sous Bourbaki. — 5° Léon W ner, 19 ans, garde mobile; siège de Strasbou] échappé après la capitulation, rentré aussitôt campagne avec le 45 e de ligne. Le père de < jeunes gens a été mis en prison comme compl de l'évasion des deux derniers, et condamné à u
amende de 1500 francs qu'il n'a jamais voulu payer. Un pays où la bourgeoisie donne de tels exemples, un pays où l'on trouve encore des familles uniformément héroïques comme les Wisner, n'est pas un pays pourri, n'en déplaise à M. de Bismarck et à ses moralistes gagistes.
On me contait hier l'histoire de deux fils dé famille, MM. Hecht, dont le père dirige une grande usine auprès de Naples. A la première nouvelle de l'invasion, ils accourent en France et s'engagent. L'aîné, qui est ingénieur, entre dans le génie, fait la campagne de l'Est et mérite les galons de lieutenant. Le cadet, débarqué à Toulon, se laisse pren- I dre, comme un enfant qu'il est, par l'infanterie de marine : on l'envoie à la Martinique en passant par le Sénégal! Il a beau dire qu'il est Alsacien, que s'il s'est engagé pour la durée de la guerre, c'est dans l'espoir de combattre les Allemands et de sacrifier sa vie à la défense de son pays ; on lui répond qu'il est soldat pour obéir, et que la France a besoin de lui à la Martinique. H y est bel et bien allé : ces Alsaciens sont vraiment l'élite de l'armée française, car ils ont autant de respect pour la discipline que de mépris pour le danger.
Toutefois, comme la perfection n'est pas de ce monde, ils ont un grand défaut, que je cacherais avec soin si je ne m'étais engagé à tout dire, le bien et le mal : depuis que le traité de paix les a
livrés à l'Allemagne, ils sont affreusement gambettistes.
Pardonnez-leur : ils jugent le grand chef de la République radicale avec le cœur plutôt qu la raison ; ils n'ont pas vu de près les fautes diciature. Ce qu'ils ont su par les journaux, que le citoyen Gambetta ne s'est jamais lasi décréter la victoire ; qu'il a voté contre la j qu'il eût laissé brûler la France entière p que d'en céder une parcelle à l'ennemi...
obstination les touche. Ils n'examinent pas gouvernement de Tours a bien ou mal emj les ressources du pays; s'il a conduit la gi par principes ou par boutades; s'il a fait ac courage ou de témérité insensée; si c'étail ritablement résister aux Prussiens que d'î muler sur leur route de grands troupeaux d' mes mal nourris, mal chaussés, armés poi forme, exercés en huit jours, et commande dépit du sens commun . Ce qu'ils voient clairen c'est que la guerre est finie et que Gambetta lait la pousser à outrance ; c'est que leur pro est livrée, et que Gambetta voulait la garder à prix ; c'est qu'ils sont les plus malheureu:
hommes, et que Gambetta s'est flatté, jusqi dernière heure, de les sauver, sans dire cornii Voilà pourquoi le dictateur de Tours et de deaux sera toujours un grand citoyen en A]
140 ALSACK.
Les Allemands n'ont rien compris à celte exaltation des âmes. Quelques-uns demandent encore naïvement pourquoi on les reçoit si mal : « Est-ce que vous ne nous avez pas appelés? disent-ils. Tous nos journaux affirment depuis dix ans que vous êtes opprimés par la France, et que vos bras se tendent vers nous. »
D'autres s'étonnent que l'Alsace n'accepte pas plus docilement la loi du plus fort: «Quant à nous, nous étions tout prêts à devenir Français dans le Palatinat ; c'était une affaire arrêtée. Nous ne le désirions pas, mais on se serait résigné : c'est la guerre. Est-ce que nous nous sommes fait prier sous le premier empire? avons-nous fait des simagrées ? Napoléon nous avait battus et conquis : nous sommes devenus Français, très-bons Français, et même le goût de la France nous est resté assez longtemps encore après 1815. *
Une dame de Strasbourg, qui est née en Allemagne, mais qui aime la France à cœur perdu, me faisait part des remontrances de sa famille. On lui écrit : « Que signifie ce patriotisme ? Est-ce que nous t'avons enseigné des sentiments si farouches? Rappelle-toi donc, malheureuse enfant , que ton grand-père était un des meilleurs Allemands de Mayence, et qu'aussitôt après la cession de la ville, il a été chnrmé de devenir fonctionnaire français. Et il a mis ses fils au lycée de Metz, quand il pou*
vait si bien les faire instruire en Allemagne 1 » Les Bavarois, les Wurtembergeois, le gens du Sud, quand on leur reproche d'avoir trompé nos espérances en servantleroi de Prusse, leur ennemi d'hier, contre nous, répondent naïvement : « C'est que la guerre a été mal engagée. Si vous aviez gagné les premières batailles, il y avait bien des chances pour que nous fussions vos alliés. » Toujours le culte de la force.
La grande-duchesse de Bade, fille du roi de Prusse, estvenue à Strasbourg peu de temps après \a capitulation. Elle a joué son rôle de princesse et de femme avec assez de grâce, mais sans aucun succès. A l'hôpital, tous les blessés, tous les malades qui pouvaient se remuer sur leurs lits se retournèrent à son entrée, et elle n'en vit pas un en face. Malgré ce rude accueil, l'encom brement des salles et l'insalubrité du lieu l'émurent de pitié ; elle offrit de faire transporter et de soigner à ses frais, dans une maison plus commode, tous ceux qui ne se trouvaient pas bien. Pas un seul n'accepta l'hospitalité allemande. La princesse exprima devant une dame de Strasbourg fe chagrin qu'elle en éprouvait : « Je croyais que ce peuple avait de meilleurs sentiments pour nous.
— Madame, lui répondit-ou, nos sentiments ont été trop bombardés pour qu'ils s'en relèvent
jamais. L'Allemagne doit en faire son deuil.
Je viens de parcourir en tous sens cette grande ! ville populeuse où, l'an dernier encore, il m'était difficile de faire vingt pas dans la rue sans rencontrer un ami. Je n'y reconnais pas un visage, et certain mot de Chateaubriand me revient en mémoire: il me semble, en vérité, que je parcours un désert d'hommes. Ceux qui rentrent dans leur pays après une absence de vingt ans doivent éprouver le vertige qui m'éblouit par moments : on croit se noyer dans la foule, on saisit au hasard, çà et là, quelque ressemblance trompeuse, comme une branche morte qui se brise dans la main. Ce n'est pas sans raison que la superstition populaire désignait autrefois les revenants sous le nom d'âmes en peine : il est pénible d'errer à l'aventure dans un monde dont on n'est plus. Cependant, sur la place Gutenberg, j'ai été abordé par un homme. Je ne sais pas son nom, mais son visage ne m'était pas tout à fait nouveau. C'est, je pense, un brocanteur juif, à qui j'aurai acheté quelque chose en passant. Il m'a dit à brûle-pourpoint : « Est-ce que ça peut durer longtemps, à votre avis ? Que voulezvous que je devienne? J'ai deux fils qui m'aideirt à gagner ma vie ; si je les garde ici, les Prussiens en feront des soldats contre la France. Et si je les envoie en France, je ne les aurai plus. Nous avons bien ia ressource de nous en aller tous ensemble,
mais où? D'ailleurs on n'emporte pas sa clientèle et son crédit avec soi. »
Le faubourg de Pierre , par où j'ai commencé ma triste promenade, est encore une vaste ruine. On a rebâti quelques maisons en façade dans le voisinage du quai ; mais les trois quarts des terrains semblent abandonnés par leurs propriétaires. Ce n'est pas faute d'argent, puisque les ennemis ont offert de payer et payent en effet la reconstruction à mesure qu'on l'exécute; mais la maind'œuvre fait défaut. Les ouvriers de Strasbourg ont été de tout temps bons Français et honnêtes gens ; s'ils avaient eu la colonne Vendôme à garder, ils ne l'auraient pas abattue sur un lit de fumier. Le contact des Prussiens leur soulève le cœur : ils vont en France. On ne s'accorde pas ici sur le total de l'émigration : les uns la portent à 50,000 âmes, les autres la réduisent à 8 oui 0,000. Il sera toujours impossible d'obtenir un renseignement exact, car les pères de famille qui envoient leurs fils à l'intérieur ne vont pas , et pour cause, le déclarer fc la police. Mais on sait plus exactement le compte des étrangers qui s'installent à la place de nos émigrants ; et s'il est vrai, comme on me l'assure, que 17,000 Allemands ont élu domicile à Strasbourg, c'est qu'autant d'Alsaciens ont laissé leurs logements vides. 11 faudrait ajouter à ce chiffre un nombre de 4 à 5,000 per-
sonnes, représentant la population des maisons détruites. Je crois donc, sans l'affirmer trop positivement, que la ville a perdu 21 ou 22,000 Français sur 84,000. Combien en restcra-t-il l'an prochain, au 1 er octobre, lorsque les lois prussiennes sur le recrutement deviendront applicables en Alsace? On n'ose y penser.
La Toussaint, quoiqu'elle touche au malheureux faubourg de Pierre, est encore debout: j'en suis bien aise. Couvent, refuge, hospice, hôpital, sous quelque titre qu'on la désigne, cette maison a sa place marquée dans l'histoire de la chirurgie française. C'est là qu'Eugène Kœberlé a fait ses miracles d'ovariolomie ; c'est là que le plus audacieux des praticiens et le plus timide des homrties a sauvé cinquante incurables par une opération de boucherie transcendante, dont la seule idée épouvantait les grands maîtres de Paris. Depuis une dizaine d'années qu'il y dissèque le corps vivant, il y a su créer autour de lui, à son usage, des aides incomparables. Que deviendra cet atelier de guérisons fabuleuses , de résurrections inouïes? Et Kœberlé lui-même, où ira-tul, maintenant que la Prusse confisque tout, sans excepter la Faculté des sciences? On parle d'une grande école indépendante que les vainqueurs ont promis de tolérer, mais la foi germanique est sujette à caution, et il n'y a pas de lendemain assuré pour
les savants français , sous le bon plaisir de Guillaume.
Dans la rue de la Nuée bleue (un joli nom, n'est-il pas vrai?), je rencontre à ma gauche les ruines du Palais de Justice. C'est très-correctement brûlé ; les communeux de Paris n'ont rien fait de plus achevé. Je cherche en vain quelque vestige dune rampe en ferroiinerie que j'admirais autrefois en allant au jury. Triste fragililé des belles choses qui semblaient faites pour durer! Plus triste vanité des opinions qui nous étaient chères, et que nous nous flattions de professer jusqu'au dernier soupir î Ces feuillages et ces houquets de fer forgé, qui n'existent plus que dans ma mémoire, sont étroitement enchaînés, pour moi du moins, à, tous les arguments qui combattent la peine de mort. Dans la session où je fis à Strasbourg mon apprentissage de juré, trois assassins devaient comparaître ensemble. Ils étaient à peu près aussi intéressants que leur compatriote Troppmann : l'accusation établissait qu'un beau jour ils étaient entrés chez un vieillard dans une maison isolée; qu'ils lui avaient demandé l'hospitalité; quecebonhomme, cordialement, leur avait donné le vivre et le couvert, et qu'ils l'avaient assassiné à coups de hache pour lui voler son argent. Je n'en aurais pas fait autant, et peutêtre me croirez^vous sur parole si je dis que j'abo-
minais leur crime. Mais j'abominais presque autant la peine de mort. L'idée qu'un matin, à sept heures, le bourreau couperait froidement ces trois têtes, forl ignobles d'ailleurs, et répandrait sur le pavé plusieurs litres de spng humain me faisait frisonner comme M. Jules Simon lui-môme. Dans les temps calmes, au milieu de la paix et de la sécurité générales, la vie humaine prend une valeur tout à fait exorbitante; c'est une affaire énorme que de tuer en public une créature plus ou moins semblable à soi. Les dernières rigueurs de la justice semblent alors non-seulement barbares et surannées, mais inulilcs et lâches : est ce que la société n'est pas invincible? est-ce que le bon ordre n'est pas assuré pour toujours? N'avonsnous pas des prisons si bien construites et si fidèlement gardées, qu'elles seront inviolables jusqu'à la fin des siècles? Cela étant, que sert-il d'égorger les assassins, qui sont des fous furieux, lorsqu'on a'tout en main pour les mettre dans l'impossibilité de nuire?
Je croyais à cet évangile selon Victor Hugo et quelques autres rêveurs, et je fis les efforts les plus méritoires pour convertir mes collègues du jury. Que de l'ois, dans le vestibule, au pied de cet escalier qui n'est plus, je serrai le bouton aux plus tenaces et je réfutai, bien ou mal, le célèbre argument d'Alphonse Karr ! Mon zèle fut ré-
compensé, et quoique le ministère public eût pris . soin de me récuser, mes trois horribles scélérats obtinrentle bénéfice des circonstances atténuantes.
Aujourd'hui, Pavouerai-je? rien ne me semble • plus naturel et plus logique que la peine de mort appliquée aux assassins. La guerre a renversé mes idées, la vue du sang versé à flpts m'a guéri de cette sensibilité tant soit peu maladive que les délices énervantes d'une longue paix développent dans les âmes. Qu'est-ce que la guerre, sinon la peine de mort appliquée sur une grande échelle h des milliers d'innocents? Comment ! nous avons vu périr de mort violente, en quelques mois, plus de cent mille hommes de cœur, l'élite de la nation, la fleur de la jeunesse, l'espérance du pays, et nous pourrions nous apitoyée sur le sort d'un infâme gredin qui a tué son père ou sa mère ! Nous voyons i|uc la fin du dix-neuvième siècle sera ensanglantée par des luttes gigantesques, meurtrières, formidables : les Prussiens, en foulant aux pieds l'éternelle justice et le droit sacré des nations, nous condamnent à élever nos fils pour tuer et pour être tués; et l'on perdrait son temps, on userait son éloquence à disputer au bourreau quelques litres de sang inhumain! Autres temps, autres idées... j'allais dire : autres vérités 1
Les Allemands ne se hâtent pas de reconstruire le Palais dv. Justice; mais, en revanche, nos avo-
cats et nos avoués eux-mêmes s'empressent de le quitter. Je l'ai vu très-brillant, au temps des Engelhardt, des Masse, des Pfortner, des Kugler, des Mallarmé père et fils. Il eût fallu courir bien loin pour trouver dans les tribunaux çle province un barreau comparable au nôtre. Le ministère public semblait assez petit garçon en face de tels avocats. Ils émigrent tous à la file : aujourd'hui l'un, demain Tau! re. J'ai sous les yeux le tableau de Tordre pour Tannée judiciaire ^870-71 : il comprend 26 avocats et 22 stagiaires, en tout 48. Le tableau de Tannée 1871-72, tel qu'on Tavait dressé la semaine dernière, ne portait plus que 12 avocats et 6 stagiaires, total 18. Mais M. Popp, Yober-procurator allemand, a su le réduire encore.
Le jour où les nouveaux magistrats ont prêté serment en séance publique, ce M. Popp a jugé bon de prononcer un discours d'énergumène où il insultait si grossièrement la France, où il piétinait si lourdement sur la malheureuse Alsace, que plusieurs avocats, résolus de fout temps à opter Tan prochain pour la nationalité française, ont avancé leur décision et quitté la partie hic et nunc. En tête de ces bons citoyens, on cite deux anciens bâtonniers, MM-. Mallarmé père etKugler. Quant au fils Mallarmé, il plaide depuis longtemps devant la cour d'Alger.
L'arrogance du ministère public allemand fut
si prodigieuse, que le renégat Traut, ancien conseiller de préfecture, chevalier de la Légion d'honneur, disait en sortant de l'audience : « Ce discours m'a serré la gorge ; je le sens encore là. » Quelqu'un lui répondit : a Cela vous passera, monsieur; vous avez avalé bien autre chose... »
En somme, le barreau de Strasbourg paraît définitivement réduit à treize membres, stagiaires compris, et là bazoche ne compte plus que quatre avoués : tous les autres ont purement et simplement fermé leurs études, sans demander ni attendre un sou d'indemnité. Un notaire, M. Momy, a fait de même ; il ne sera pas le seul, dit-on. '
Ce qu'on peut encore prévoir dès aujourd'hui, c'est une grève des plaideurs, qui épuiseront tous les moyens de conciliation avant de réclamer la justice allemande. 11 y a des précédents. Par exemple, à Sarreguemines, durant plusieurs mois, M. Richert, ancien président du tribunal français, a été contraint de juger plus de quarante procès civils. Les plaideurs le relançaient dans son domicile privé, ils lui disaient : « Nous n'acceptons pas la juridiction de l'ennemi. Nés citoyens français, fermement résolus à vivre et à mourir dans le culte delà patrie, nous ne nous soumettrons qu'à la justice française, et c'est vous qui la représentez ici : jugez-nous! Celui que vous aurez condamné s'exécutera de bonne grâce, et sans appel. » Cette
touchante illégalité n'a pris fin que le jour où la police prussienne expulsa le brave Richert.
Les bureaux de la recette générale sont occupés par une banque d'Alsace-Lorraine, établissement tout neuf, mais déjà digne de respect.
Le gouvernement français a voulu que les ren tiers et les pensionnaires de l'État pussent toucher leurs arrérages et leurs revenus comme par le passé, sans sortir de la Lorraine et de l'Alsace. Pour atteindre ce but, il a pris des arrangements avec les maisons les plus honorables de la Suisse et du pays annexé, qui feront désormais les opérations de trésorerie, moyennant la commission qu'on allouait jadis aux receveurs généraux.
Il suffit de jeter les yeux sur la liste du conseil d'administration pour estimera sa valeur la banque d'Alsace Lorraine; voici les noms qui la composent : Oswald, Kauffmann, Ringwald et Stœhlin, de Baie; Chenevière, de Genève ; Elose, Grouvel, Baslien, Blum , E . Lauth et Œsinger, de Strasbourg; Mégièrc, de Blamont; Paganetto, de Haguenau ; J. Sée, de Colmar; R. deTurckheim, de Niedcrbronn; J. Salles et H. Thors, de la banque de Paris et des Pays-Bas.
Je côtoie, sans le saluer, l'hôtel de la « Ville de Paris, » le plus cher et le plus mauvais de l'Europe. De tout temps, on y a mal dormi et diné pour la forme, mais le voyageur qui s'y égare est passé en revue par douze ou quinze patauds en
chir à leurs dépens, comme tant d'autres l'ont fait à Versailles et ailleurs ; il aime mieux se ruiner et rester bon Français.
On peut dire que tcjut le commerce de Strasbourg, sauf quelques rares exceptions, a tenu la même conduite. Les Allemands n'ont pas le droit de dire qu'on spécule sur eux, que nous exploitons 1 ennemi; car on fait ouvertement tout ce qu'on peut pour ne rien leur vendre et les tenir à Pécart des moindres boutiques. Sur un mot d'ordre parti on ne sait d'où, tantôt les étalages se pavoisent des trois couleurs nationales; tantôt, pour célébrer quelque anniversaire douloureux, les magasins se drapent de crêpe noir et prennent le grand deuil . La police allemande a beau proscrire les cocardes et les nœuds tricolores, il est toujours facile de Rapprocher, comme par hasard dans une même vitrine, des tissus ou des papiers bleus, blancs et rouges.
L'acheteur allemand qui se fourvoie dans un magasin français s'expose à mille impertinences, d'autant plus sensibles qu'elles sont souvent spirituelles et de bon goût. Un marchand qui est forcé de répondre à un Prussien baisse les yeux avec persistance, et fixe ses regards sur les longs pieds de son interlocuteur. I! n'en faut pas davantage pour que l'autre, attaqué par son côté faible, se trouble, bégaye et quelquefois sorte furieux sans rien acheter. Un cordonnier qui s'agenouille devant une nou-
velle cliente n*a qu'à pousser un cri d'admirat « Oh ! oh ! » pour .la mettre en fuite. Michel C le poète dramatique, a un frère qui vend des veautés à Strasbourg. Une Allemande entre lui pour choisir une robe et quelques garnit et ajoute malicieusement : « Vous entendez ?
veux pas avoir l'air d'une Française. » On h pond avec beaucoup de politesse : « N'aye; peur, madame, cet air-là, nous ne pour jamais vous le donner. »
Ces jours derniers, la femme d un fonction prussien sortait d'une boutique en mordan mouchoir. Elle rencontre une amie, éclate en glots, et lui dit : « C'est horrible ! je ne i jamais ici, il faut que mon mari demande son < gement, ou donne sa démission.
— Eh ! que vous a-t-on fait ?
— Rien, et tout. J'entre là, j'aperçois une fi de seize ans, gentille, accorte et gracieuse servait une Française avec force révérences, vue, elle grandit de deux pieds, prend des a reine offensée, m'écoute en détournant la tèti jette sa marchandise comme un os à un chie pousse mon argent avec un chiffon de papie qu'à l'ouverture du comptoir ! »
Voilà comment les Alsaciens \endent aux inands. Voici comment ils leur achètent. La ser passée, le voyageur d'un grand droguiste de I
ruhc entre chez M. Daur, pharmacien de Niederbronn, pour faire ses offres de service. On lui répond poliment qu'on a besoin de bien des choses, mais qu'on ne lui demandera rien.
« Cependant, répond-il, vous auriez tout profit à prendre nos marchandises; la douane... -
— Il est vrai, les produits français coûteront désormais bien plus cher que les vôtres, mais j'aime mieux les payer che/\
— Que diable ! monsieur Daur, nous sommes de vieilles connaissances, et tout Allemand que je suis, j'ai eu l'honneur de vous vendre souvent.
— Je m'en souviens, mais en ce temps-là vous n'étiez ni mon ennemi, ni mon vainqueur, et vous n'aviez pas conquis l'Alsace.
— Tu quoque ! Eh bien, puisque vous êtes si résolu, je "vais vous faire un aveu. Il y a deux mois que j'ai repris mes voyages, deux mois que je parcours l'Alsace en tous sens, et dans toutes les maisons où je suis entré, j'ai reçu le môme accueil. Autrefois je faisais beaucoup d'affaires avec votre pays ; je vais retourner à Carlsruhe sans avoir pris une seule commission. Voulez- vous voir mon carnet ? 11 est blanc. »
La promenade du Broglie était jadis animée et brillante à toute heure, mais surtout à l'heure de la musique. Depuis qu'elle s'étend entre les ruines de la maison Fietla et les ruines du théâtre, elle
possession, rien de plus simple : reste à savoir si elle 7 gagnera sa vie. Les officiers allemands ont l'habitude d'aller à l'Opéra pour dix ou douze sous : les fonctionnaires sont chiches; ils ne manqueront pas de s'adjuger les bonnes places à prix réduit; quant à l'ancienne clientèle du théâtre, la seule qui puisse soutenir une entreprise dramatique ou lyrique, il n'y faut pas compter. Une population en deuil ne va pas au spectacle.
Il y a quelque temps, on put croire que les vainqueurs et les vaincus se rencontreraient dans un concert au profit d'une œuvre pie : toute la ville avait souscr.t. Mais, à l'heure indiquée parles affiches, nos honnêtes et bons Strasbourgeois se contentèrent de sortir dans les rues avec leur billet au chapeau, à la boutonnière ou à la main. Chacun salua ses amis, on échangea des politesses, on parla un peu de la France et l'on rentra chez soi. La bonne œuvre était faite, et, par surcroît, on s'était donné le plaisir d'isoler les Allemands dans une salle aux trois quarts vide.
Entre les ruines du théâtre et les ruines delà préfecture, on rencontre les ruines d'une statue. C'est le marquis de Lesay-Marnésia, préfet du premier empire. Les projectiles allemands l'ont criblé sur son piédestal, dans son costume officiel ; on dirait qu'il a été fusillé en culotte courte, comme le maréchal Ney.
Ici, le hasard ou la pente des vieilles habitudes aie pousse un moment hors de la ville. Lorsque Strasbourg était à nous, je n'y venais guère sans aller jusqu'au Contades, qui continue vaguement ie Broglie, comme à Paris les Champs-Elysées font suite au boulevard. Le rempart et les ouvrages extérieurs qui séparent ces deux belles promenades ne m'ennuyaient jamais : d'abord, la vieille architecture militaire est pittoresque à sa façon, et puis ces remparts sans canons, ces fossés pleins de longues herbes, et les soldats désœuvrés qu'on rencontrait par-ci par-là, tout respirait la confiance, le sentiment de notre force. Les défenses d'une ville imprenable, ou qui se croit telle, ont une honnête et bonne physionomie de gros chien.
Aujourd'hui les remparts et ceux qui les gardent ont l'air uniformément rébarbatif. Quant à la zone militaire, elle est lugubre; on n'y voit que les fondations des maisons rasées et la souche des arbres abattus. Cette banlieue immédiate de Strasbourg brillait surtout par un grand luxe de végétation: la richesse du sol et l'humidité du climat entretenaient partout une verdure admirable ; les assiégeants et les défenseurs de la place ont tout fauché à qui mieux mieux. Le regard, déconcerté parla triste nouveauté des objels, cherche en vain, sur la gauche, les avenues et les ombrages de la Robertsâu : il n'en reste pas même une trace.
Je ne sais par quel privilège les vieux arbres du Conlades sont encore debout ; on dirait que les belligérants ont respecté, d'un commun accord, leur majesté un peu caduque. Voici même le jardin Lips, ce paradis de la marmaille, avec les jeux et les curiosités qui l'encombraient au vieux temps, et la très-conforlable guinguette du bonhomme K..., où les bacheliers se donnaient des récréations plus viriles. Ces deux jolis coins sont intacts, il me semble que j'en jouirais pleinement et que leur ombre me rajeunirait de quelques années, si la présence des ennemis ne gâtait tout. Le jardin Lips fourmille de Prussiens; un grand concert militaire est affjché contre la porte. Dans le jardin du père K..., je vois des officiers prussiens en partie fine ; ils vont casser les reins à quelque hareng saur. vieux K..., est-ce vous qui prosliluez votre incomparable cuisine à ces estomacs de pacotille? Dieu vous punira, mon brave; il Qétira le nez radieux dont il lui avait plu de décorer votre visage en recompense de vos longs et patriotiques services !
Au milieu de cette belle imprécation, trois officiers prussiens passent au grand galop, et m'obligent à me ranger dans une haie. C'en est assez, et même trop. Adieu, Contades ! nous ne nous reverrons que le jour où le pantalon rouge refleurira dans tes massifs.
A cinq cenls pus de la ville, un maraîcher, qui a surpris mes regards curieux et mon air badaud, me dit :
« Vous cherchez probablement la lunette où les marins se sont si bien battus? C'est là bas, du côté de la Robcrtsau. Ils étaient soixante- dix ; il n'en est pas resté quarante; mais il ont fait du mal aux Prussiens, ceux-là I Si seulement nous en avions eu beaucoup 1 Nous nous souviendrons de l'amiral Exelmans et du commandant Dupclit- Thouars. Voilà des hommes I »
Il parait que décidément la marine a donné le môme exemple partout. Cela me rappelle le fâcheux de Molière qui voulait mettre en ports de mer toutes les côtes de France, et je me demande, chemin faisant, s'il n'y aurait pas un moyen de transformer en marins tous nos soldats de l'armée de terre. Pourquoi la discipline est elle restée si forte dans les corps de marins débarqués, quand elle faiblissait à vue d'œil dans les autres troupes? Ne seraitce point parce que le marin est forcé de reconnaître la supériorité morale de ses chefs ? Quand il se > trouve à trois cents lieues au large, il sait que, par lui-môme, il serait incapable de manier le sextant, de déterminer la position du navire et de diriger sa marche. Le sentiment de son ignorance le soumet à l'officier comme un enfanta son père. H est sûr que personne à bord ne porte l'épauleltc
sans avoir étudié beaucoup et attesté par des examens sérieux une instruction supérieure. Ses officiers sont donc, à ses yeux, d'autres hommes que lui, son ignorance rend hommage à leur savoir ; il trouve tout naturel qu'un enseigne de vingt ans le tutoie et le traite avec une familiarité amicale. Il n'entrera jamais dans son esprit que l'inégalité des conditions à bord ait sa source dans le hasard ou la faveur ; vous ne l'entendrez pas murmurer, et dire comme les frondeurs de corps de garde: « La seule différence entre nos officiers et nous, c'est qu'ils vont au café et nous au cabaret; nommez-moi capitaine et j'irai au café touteomme un autre ! » Veut-on que le respect de la hiérarchie soit aussi profond dans l'armée que dans la marine, il faut creuser entre les officiers et les soldats un fossé large et profond , que le mérite seul puisse franchir dans une épreuve publique. Il faut instruire les officiers pour discipliner les soldats. La discipline prussienne, dont je rencontre un nouvel exemple au coin de toutes les rues, chaque fois qu'un soldat s'arrête comme pétrifié à la vue d'un officier, cette discipline de fer et de bois, toute mécanique et passive, a son principe dans l'inégalité des castes. Il ne faut donc pas espérer de l'introduire en France, mais la démocratie n'a pas encore aboli, grâce à Dieu, l'inégalité des talents*
En ruminant ces graves questions, je si rivé sur la place du Dôme. On dit que lesPrus lorsqu'ils entrèrent dans la ville, furent toul nés de voir la cathédrale debout. « Corni disaient-ils, nous n'avons pas fait plus de n Il est certain que la beauté de l'édifice survit rément au désastre, quoique mille et mille ( aient péri. Les grandes choses comme celle lent surtout par leur ensemble, et notre esp voit telles que 1* artiste les a conçues, sans s'a outre mesure aux lacunes de l'exécution. Mai qu'il faudra tout remeltre en état, rempla< statues que les obus ont dénichées, refaire 1 gles écornés, réparer les dentelles de pien nouveler ces merveilleuses colonnettes qu tombées en mille morceaux sur le pavé delà nos ennemis rendront justice à M. Krupp,et ront que le canon d'acier est un destructeu rival.
Le culte catholique est encore en possessif autels que Louis XIV lui a donnés par la caj lion de 1681 ; mais, patience ! je serai bie pris si 1 empereur Guillaume, en mémoi Louis XIV, ne les rend pas un de ces jours ai réformé.
Les Allemands ont installé la direction d€ tes impériales dans les bâtiments de TÉc< médecine militaire. Strasbourg regrettera
temps ces petits soldats carabins qui étaient la jeunesse el la gaieté de la ville, et qui ont si bravement versé leur sang pour la défendre.
On ne sait pas encore à quel usage est réservé le château impérial ; j'y ai vu transporter des équipements militaires. Les vainqueurs n'auront pas de peine à en tirer meilleur parti que nous. Sous le règne de Napoléon III, ce beau palais n'a servi, si je ne me trompe, qu'à justifier la pelite pension de Marco Saint-Hilaire. 11 y était bibliothécaire sans livres aux appointements de 2,000 francs.
Le lycée impérial n'a pas changé de nom. Seulement, on y compte 12 internes au lieu de 200, et 145 élèves en tout, au lieu de 6 ou 700. Les Allemands, qui y professent par droit de conquête, ne seront pas surchargés d'ouvrage. En revancne, le gymnase protestant, où les cours se font en français, ne sait où fourrer ses élèves, et une petite école française qui végétait sur la place Saint- Pierre le Jeune, s'est vue prise d'assaut le jour de la rentrée par cent gamins qu'elle n'attendait pas.
Les professeurs de notre vieille université ont été à Strasbourg, comme partout, admirables. Lfes ennemis, en conséquence, les ont indignement traités . Après leur avoir prodigué sans succès les offres les plus séduisantes, on les a, non-seulement jetés sur le pavé, mais chassés de la ville el de l'Alsace, non pas en huit jours, comme des laquais* mais
dans les vingt-quatre heures, comme des pestiférés. L'un d'eux, Alsacien, marié à une honnête eî courageuse Allemande, était retenu au chevet d'un enfant malade ; il sollicitait un répit de quelques jours. Les Allemands ont cru qu'ils le tenaient ; on est venu à lui, on lui a dit d'un air aimable : a Pourquoi quitteriez-vous Strasbourg? Vous avez des parents chez nous, votre femme est Allemande ; nous vous ferons un sort que M. Jules Simon n'oserait pas même vous promettre. » 11 n'a rien écoulé, il a laissé son fils, il s'est l'ait expulser ; il est venu attendre en France, sans argent, avec une nombreuse famille, le bon plaisir du ministère de l'instruction publique, qui s'est fait attendre longtemps. Ce brave homme et ce bon Français s'appelle Rieder ; je m'honore d'avoir été à l'École normale avec lui.
Il est impossible de citer tous les fonctionnaires publics qui ont fait leur devoir en refusant de servir l'ennemi ; le plus simple est de dire que tous ceux de Strasbourg, sauf M. deTurckheim, sousinspecteur des forêts, ont repoussé avec dégoût le Méphistophélès allemand : plusieurs ont dédaigné des offres magnifiques, comme M. Hugot, directeur des contributions directes, qui n'avait qu'à rester en place pour voir son traitement triplé.
Mais il n'est malheureusement pas inutile de répéter sur tous les tons à nos ministres que beau-
coup d'employés alsaciens sont encore à la disposition du gouvernement ; que plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources ; que les bureaux ne daignent pas répondre à leurs lettres désespérées, et que la politique est d'accord avec la justice et l'humanité pour conseiller une autre conduite. Gardons-nous de justifier les Allemands qui disent à ces loyaux fonctionnaires : c< La France se moque bien de votre fidélité 1 »
Les quelques actes de faiblesse ou de défection qu'on a pu relever à la charge des indigènes sont des phénomènes si rares et si prodigieux, ils tranchent tellement sur le fond du sentiment général, qu'ils prennent une importance énorme dans le tableau par un inévitable effet d'optique.
Qu'un polisson de pasteur protestant, nommé Reichardt, dans un discours public, glorifie l'armée de Werder et la loue d'avoir arrêté les hordes de Bourbaki, le sentiment public se soulève en tempête, et tous les protestants en masse seront battus par le flot pendant trois jours. Mais on se calme, on réfléchit, on se rappelle que la population protestante et ses pasteurs, et M. Braun, le digne président du directoire, ont donné les exemples du plus fier patriotisme. Bientôt les communions rivales se réconcilient ; on s'embrasse, et les catholiques avouent qu'ils étaient fous de condamner tout le troupeau pour une brebis galeuse.
Que M. Jules Sengenwald, un niais et un important du plus piètre caractère,, s'en aille saluer le roi de Prusse à Berlin, au nom de la chambre de commerce, voilà tout le haut commerce suspect d'intelligences avec le vainqueur. Pensez donc, c'est le président de la chambre, l'homme qui personnifie le commerce de Strasbourg ! Les journaux allemands abondent en détails sur son ambassade : il a visité celui-ci, diné chez celni-là, rempli Berlin de ses courbettes... Mais tout s'explique au bout de quelques jours : on apprend que M. Jules Sengenwald ne s'est inspiré que de sa propre sot- Usé, qu'il a tout pris sur lui, que la chambre de commerce le désavoue officiellement, et tout rentre dans l'ordre accoutumé, sauf notre ambassadeur fantaisiste, qui reste au ban de l'opinion publique.
Les faiblesses dont la France pourrait se plaindre sont strictement personnelles ; elles ne s'étendent pas même à une famille. On cite un M. Hecht qui a mal tourné ; mais tous les autres Hecht, et Dieu sait s'ils sont nombreux ! le renient. Un père de famille qui se laisse prussifier par ambition, par avarice, ou simplement par faiblesse, n'entraîne pas sa femme et ses enfants dans sa chute. Par exemple, M. Jules Sengenwald, qui n'est pas un méchant homme, a jadis adopté la iille d'un ou vrier de Paris; il Ta parfaitement élevée, et l'on
ltft - ALSACE.
sait qu'il s'apprête a la doter richement. Eh bien, à 1 heure où j'écris, cette jeune Française ne craint pas d'afficher les sentiments les plus patriotiques ; elle est prête à renoncer à tout plutol que d'épouser un Prussien.
J'avais entrepris de dresser la statistique complète des défeçlions qui ont ému Strasbourg ; je n'en ai pas trouvé dix, et je me suis rappelé la phrase de Bossuet sur les clous plantés dans une muraille : on les arrache, on les rassemble, et l'on n'en a pas plein la main.
L'intérêt, un invincible attachement à des propriétés héréditaires, la longueur et la difficulté des liquidations, décideront sans doute un certain nombre de familles à subir, l'an prochain, la nationalité allemande. Mais M. de Bismark aurait tort de faire grand fond sur la sincérité de semblables conversions. Les Alsaciens ne seront pas meilleurs Allemands que les juifs convertis par l'inquisition espagnole ne devenaient bons catholiques.
Je prends la liberté de recommander aux vainqueurs un excellent critérium du sentiment populaire. Le jour où un soldat vêtudel'uniforme français traversera Strasbourg dans sa longueur sans être acclamé, applaudi, entouré, fêlé, embrassé par tous les passants, Strasbourg pourra compter parmi les villes allemandes.
Mais nous n'en sommes pas là, Dieu merci ! Le
feu latent qui couve dans les âmes éclate chaque jour en gerbes éblouissantes, il se rallume à tout propos: la plus futile occasion, un enterrement, un mariage français, donne carrière aux manifesta* tions patriotiques. Les libraires ont déjà commandé à Paris des milliers de livres d'étrennes : ils savent qu'au 1 er janvier' de Tan prochain les seuls présents autorises car le bon gôut seront des livres français.
Il serait superflu d'indiquer à nos ennemis Tépreuve qui consiste à promener un traître dans la ville pour mesurer l'intensité des fureurs populaires en les provoquant. Ce système, plus ingénieux que moral, leur est connu ; ils l'ont déjà mis en pratique, à Strasbourg môme, avec tout le succès désirable. Un déserteur, ancien chef de musique dans notre armée, élait dressé à parcourir les promenades publiques pour récolter les injures et les soulllets. Quatre Prussiens en uniforme te suivaient sans affectation pour empoigner les délinquants : ils en prirent beaucoup, quoique le piège fût d'une simplicité biblique, et le conseil de guerre eut le plaisir de condamner quelques patriotes trop vifs. On m'a cité, entre autres victimes, un officier qui rentrait de captivité, et qui obtint un suppléaient de vingt jours de prison pour avoir reaardé avec mépris ce traître infâme l
Les sentences des conseils de guerre prussiens •ont un jour coordonnées et publiées pour l'édiation de l'Europe. Il est bon que les étrangers inaissent la moralité d'un peuple auquel ils ont irifié la France. Ce renseignement intéresse surit la Hollande, la Belgique et l'Angleterre, qui urront être envahies après nous.
Quoique le colportage des journaux français soit erdit dans les rues de Strasbourg, quoiqu'ils ent proscrits à la gare, et que les employés de poste allemande ne se fassent pas scrupule de ifisquer souvent le service des abonnés, j'espère c ces lignes passeront sous les yeux des amis ej'ai laissés dans la ville. Ils verront que j'ai t un usage discret de leurs confidences, et que ne suis môme interdit de rendre hommage 5 leur triotisme : il était impossible de signaler leurs ms à la reconnaissance des Français sans les désier aux rancunes de l'ennemi.
On lit sur la porte Nationale une inscription du jnzième siècle ainsi conçue :
« Par ma foi ! nul ne saurait sonder la miséri- *de de Dieu, la cupidité des clercs et la médiané des paysans 1 » Un jour viendra, j'en ai la me espérance, où la nation écrira sous cette illerie satirique : « Par ma foi ! la France a idé le courage et le dévouement de Strasbourg» elle n'en a pas trouvé le fond 1 »
à conter. Vous la dirai-je?Au fait, tâchons de vivre une minute dans le passé; ce sera autant de pris surrennemi.
Donc le 28 septembre i 865, juste cinq ans avanl l'entrée des Prussiens à Strasbourg, six ans avant le jour où nous avons commencé ce triste voyage, je partais de Saverne avec ma femme et notre premier enfant pour aller au couvent de Sainte- Odile. Gustave Doré m'avait dit plus de vingt fois: « Viens donc passer huit jours d'automne à Sainte- Odile : c'est un pèlerinage pour les simples d'esprit, une partie de plaisir pour les artistes. On loge dans un couvent qui est une auberge, on y boit le vin de Tévêque au milieu de ruines splendides, à quatre pas du mur païen, et dans un paysage dont lu me diras des nouvelles. »
La beauté peu commune de la saison nous décida: nos grands bois n'avaientpas perdu une feuille et leur verdure commençait à se barioler un peu partout; la chaleur des jours était tiède et la fraîcheur des soirs délicieuse. Je fis charger une malle sur la vieille carriole de la Schlitt, on attela cette pauvre Bichette, que les derniers cuirassiers de Reichshofen ont culbutée, couronnée et presj ue tuée dans leur retraite au galop sur la côte de Phalsbourg. Une jolie Alsacienne portait notre petite Valentine, qui devait peu jouir du spectacle de la nature avec ses veux de trois mois, mais qui
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trouvait un intérêt de haute gourmandise à ne point s'éloigner de sa mère.
Au moment de lever le fouet, j'eus l'idée d'emmener Camille. Camille était un orphelin que les destins amis nous avaient envoyé et qui passait ses vacances chez nous ; un charmant enfant de seize ans, blond, rose et d'une maigreur transparenté, mais dur à la fatigue et toujours prêt. Il ne se fit pas appeler deux fois, il dégringola d'un trapèze où il prenait ses, ébats et sauta en voiture avec sa tunique du lycée, une seule bretelle et point de gilet. Cette tenue ne lui serait plus permise à l'heure où j'écris, car un capitaine doit l'exemple à ses hommes, et Camille a gagné ses épaulettes à vingt-deux ans sous les ordres du brave Denfert, aux avant-postes de Belfort.
La carriole ainsi lestée s'achemina au petit trot vers le village de Marmôutier que les exploits du sergent Hoff n'avaient pas encore rendu célèbre. Nous ne nous doutions guère, en voyant la jeunesse du cru bayer aux corneilles sur la route, qu'elle * récolterait trois croix et sept médailles militaires dans la campagne de 1870, et quelle laisserait sinq morts à Graveiotte seulement, sans préjudice des autres batailles!
Après Marmôutier, Wasselonne, où nous descendions de voiture pour prendre le chemin de fer à deux sous. On désignait sous ce titre familier
un petit railway départemental, construit aux frais des habitants et exploité par la Compagnie de l'Est. Nos centimes additionnels avait payé tous les travaux. La plupart des propriétaires riverains, au lieu de spéculer sur l'expropriation, avaient cédé leurs terrains gratis ou à vil prix : ce trait vous peint l'esprit pratique et les sentimenls généreux de l'Alsace. Aussi les paysans s'admiraient-ils de bonne foi dans leur œuvre collective ; ils disaient: « nos chemins de fer, les chemins de fer que nous avons faits. »I1 en usaient autant par gloriole que par nécessité : l'ouvrier, le cultivateur, se faisaient transporter d'une station à l'autre moyennant dix centimes, avec leurs outils, pour un oui, pour un non, pour remettre un carreau cassé, pour biner quatre pieds de pommes de terre.
Mais dans cette joyeuse saison d'automne, il semblait que la plupart des voyageurs fussent des touristes, des amoureux de la nature, en vacances comme nous. L'Alsacien aime son pays autrement que le Parisien n'aime Paris : il se pique de leçonnaître, il en possède l'histoire et môme les légendes, ces naïves enluminures de l'histoire; il se fait un point d'honneur de visiter les vieux châteaux qui pullulent dans la province, de parcourir les forêts célèbres, de gravir le sommet des principales montagnes. Dès l'âge de dix ans, souvent plus tôt, les bambins exercent leur corps aux
ches du pin sylvestre, c'est la vie animale dans sa plus humble simplicité ; mais les meilleurs moments de la vie sont ceux où largement, pleinement, sans souci, ni scrupule, ni arrière-pensée, on s'est senti vivre.
Contre l'usage des touristes alsaciens, nous avions préparc très-sommairement notre voyage et nous laissions une part assez large au hasard. Ainsi, de deux stations qui sont également distantes de Sainte-Odile, je choisis la première sans savoir pourquoi, et je descendis avec mon petit monde à Obernai/Mal nous en prit: tout Obernai était en proie à la fièvre des vendanges ; pas un cheval qui ne fût aux vignes. L'unique loueur du pays nous offrait poliment trois ou quatre voitures passables, mais il eût fallu nous atteler nous-mêmes pour les conduire à destination. Notre embarras éveillait déjà la curiosité et l'intérêt du public ; les passants s'arrêtaient autour de nous, de braves gens nous offraient leurs services, il pleuvait des conseils. J'eus la faiblesse d'en écouter un qui aurait pu être meilleur. Le pharmacien de la grand' place opina qu'au retour des vendanges, c'est-àdire vers les cinq ou six heures du soir, on trouverait un cheval assez dispos pour nous conduire au village d'Ottrott. Il ajoutait que le village était au pied de la montagne; que d'Ottrott au couvent il n'y avait que la distance d'une petite promenadeà
pied; qu'autant la route des voilures était longue et fatigante avec ses interminables lacets, autant le chemin des piétons était court et agréable. « Mes deux enfants vontd'Obernai à Sainte-Odile et en reviennent avant le déjeuner, pour se dégourdir les jambes et s'ouvrir l'appétit. » Une belle jeune fille de seize ans, debout sur ses petits pieds au seuil de l'officine, confirmait tous les dires de son père. Cet être charmant et frôle ne semblait pas construit pour les courses laborieuses; sa vue me persuada qu'il nous serait facile de monter au couvent le soir même, en portant le baby tour à tour. Au pis aller, si quelqu'un se trouvait las, ou si la lune était voilée par les nuo jes, il serait toujours temps de coucher à l'auberge d'Ottrott. Notre plan de campagne ainsi dressé, on attendit patiemment le cheval de bonne volonté qui devait nous tirer d'affaire. H , se présenta tout attelé vers cinq heures et demie ; et six heures sonnaient quand il nous déposa, nous et notre bagage, au pied delà montagne.
Le jour tirait à sa fin, mais la lune brillait dans un ciel pur : un paysan d'Ottrott prit notre malle sur ses épaules et se chargea de nous conduire au couvent en quelques enjambées. Je le crus sur parole, d'autant plus volontiers qu'un poteau indicateur et menteur nous disait : « Sainte-Odile, 4 kilomètres. » L'enfant dormait comme un amour.
Nous voilà donc lancés dans un chemin mon-
tant, escarpé, rocailleux, mais toujours pittoresque, qui tantôt rampe sur les flancs des hautes collines, tantôt descend en pente rapide dans les vallées, et s'enfonce parfois sous des voûtes de sapins où il doit faire nuit en plein jour. La variété des spectacles, les petits incidents de la route, la fuite effarée d'un chevreuil, l'apparition de quelque prairie basse où les brouillards accumulés semblaient former un lac, la découverte successive de deux ou trois sommets dentelés comme des ruines, et qu'on prenait toujours pour Sainte- Odile ; enfin par-dessus tout la jeunesse de mes compagnons et notre gaieté naturelle nous préservaient de la fatigue. Quelques groupes de promeneurs redescendaient la montagne au galop, tandis que nous la gravissions au pas. Les premiers nous souhaitaient le bonsoir, sans réflexion; les suivants laissèrent voir un peu d'étonnement ; les derniers, si toutefois j'ai bien entendu leur langage, s'éloignaient en disant : « Ces gens sont fous de courir les forêts à pareille heure avec un enfant sur les bras. »
Ce jugement, saisi au vol, me fit faire un retour sur moi-môme. Je tirai ma montre : il était plus de sept heures. Je hélai le guide, qui courait à plus de cent pas en avant, comme si notre malle eût été du tissu dont la nature fait les ailes.
« Eh ! mon brave homme , lui dis-je, n vons arriver bientôt ?
— Certainement, monsieur ; encore < nutes, et nous serons à moitié chemin. »
Ce fut un coup de foudre : les deux fen laissèrent aller sur le tapis de mousse. Q bambin (pardon, capitaine I), il éclata < Valent ine dormait à poings fermés. Mais m'en voulais d'avoir cru si naïvement auj gnage des poteaux et des 'guides.
« Çà/ dis-je au paysan, vous m'avez dil route était de quatre kilomètres.
— Oui, monsieur, quatre kilomètres. 1 vous l'avez lu, c'est écrit.
— C'est écrit, mais depuis une heure q marchons, nous les avons archifaits, ces kilomètres.
— Sans aucun doute, monsieur, quat mètres.
— Mais si nous arrivons seul ment chemin, c'est quatre kilomètres de plus.
— Oui x oui, quatre kilomètres.
— Mais quatre et quatre font huit, le save oui ou non ?
— Eh ! je le sais tout comme un autr< sieur.
— Alors, pourquoi ne nous avez-vous p; tis?
— Quelques pas de plus ou de moins ne sont pas une affaire, et puis, c'est la mesure du pays.
— Ainsi, vos kilomètres à vous sont de deux kilomètres ?
— Non ; nous comptions par lieues, il y en a de courtes et de longues ; celle d'Ottrottà Sainte- Odile n'est pas des plus courtes, c'est vrai, mais on ne Fa jamais comptée que pour une. Et une lieue, réduite en nouvelles mesures, vaut quatre kilomètres : le compte y est.
— Il n'y est que trop, ventrebleu 1
— Bah ! bah ! marchez toujours. Plus la course vous parait longue, plus vous serez content d'être au bout. »
Cette philosophie brochant sur cette arithmétique nous désarma. On lui dit qu'il avait raison; il répondit naïvement que tous les voyageurs finissaient par se rendre à Févidence. Au point où nous étions arrivés, il fallait aller de lavant, puisque dans les deux sens il restait une lieue à faire. Ma vaillante petite femme en prit gaiement son parti, quoiqu'elle ne fût pas chaussée pour escalader les montagnes. Je me chargeai de Valentine, qui, bercée par la course, dormait mieux que dans un lit. Son sommeil me parut même assez pesant, et je me promis bien de demander au prochain physiologiste pourquoi les enfants endormi» sont plus lourds que les enfants éveillés.
La deuxième heure du voyage fut bien de 80 minutes, ce qui ne paraît pas miraculeux un pays où le mètre est long d'une toise. Après avoir fait traverser au pas de course un ph déboisé où le vent séchait notre linge un peu vile, le guide nous montra une masse énorn pierres noirâtres où pas une fenêtre éclairée diquail la présence des vivants. « Nous y somm dit-il. Il sonna, les chiens aboyèrent, puis il un silence inquiétant, et enfin, derrière un j grillé, je vis poindre, à la lueur d'une chanc un respectable nez encadré de fortes lunettes lait la supérieure, ou Frau Mutter en perse qui venait prudemment reconnaître etquestio ses hôles inattendus. L'arrivée providenticll madame Doré et de son fils Gustave abrégea i interrogatoire, et nous pûmes franchir le seu couvent sans trop parlementer. On fit nos lil la Frau Mutter nous servit de ses mains bises la toile cirée du réfectoire, une vague appai de nourriture, qu'elle appelait naïvement i souper. Quant au guide, il vida un verre de v regagna Ottrott en se promenant, pour être à ouvrage avant le lever du soleil.
De ce moment commença pour nous une de plaisirs, plus que simples, presque sauv; mais exquis et dont je garderai le bon sou toute ma vie. Nous étions mal couchés, dévoré
les puces, plus mal et plus malproprement nourris que dans une auberge de rouliers ; je n'avais jamais vu pareille négation du confort le plus élémentaire, quoique j'aie été aussi pauvre que pas un et que j'aie voyagé dans des pays où l'homme n'a point ses aises. On faisait maigre deux fois par semaine, et quel maigre ! On brûlait des chandelles infectes ; si le petit vin de l'évêque était bon, Peau manquait : nous en avions tout juste assez pour les plus stricts devoirs de la toilette. La règle du couvent défendait de fumer, de chanter, de faire aucune musique ; il fallait se coucher à dix heures précises, sous peine d'être réprimandé par M. le directeur. Eh bien, j'y voudrais être encore, et je suis sûr que presque tous nos compagnons de cet automne regrettent ce bon temps comme moi.
Nous nous levions au petit jour, on chaussait les souliers de chasse ; on s'appelait les uns les autres ; on se réunissait au réfectoire pour tremper un morceau de pain dans le lait, dans le vin, ou dans un détestable café, et l'on partait. Il faisait toujours beau ; tout le monde se portait bien ; personne n'avait peur des longues courses ; on ne connaissait pas la fatigue. D'élégance ou ( de coquetterie, il n'en était pas question : hommes et femmes ne songeaient qu'à mai cher, à voir, à crier, à rire, à s'ébattre au grand air. A peine avait-on fait la promenade du matin qu'on se lestaità lahâtcpour
en recommencer bien vite une autre. Chacune de nos sorties avait pour but une ruine célèbre ou un site pittoresque, et souvent les deux à la fois ; quelques excursions prenaient un jour entier, ou davantage. C'est dans ces conditions de bonne humeur et de santé que nous vîmes le Mennelstein, lesDreistein, Lutzelbourg, Ralsamhausen, le Kaepfel, le Niedermunster, Beckenfels, le Hagelschloss, Truttenhausen, Andlau, le Spesbourg,leHanfmatterschloss ! Tous ces noms vous semblent barbares; il n'y en a pas un qui ne sonne agréablement à mon oreille en me rappelant un beau jour. No^ débauches de mouvement nous avaient si bien entraînés que nous ne comptions plus les kilomètres : on descendait à Barr ou à Obernai pour un rien ; le futur capitaine et deux autres adolescents de son âge arpentaient quatre lieues en courant, pour nous aller quérir un paquet de tabac. La nuit venue, on se trémoussait encore en vertu de la vitesse acquise ; on tirait des feux d'artifice, on allumait des feux de Bengale dans les ruines, on improvisait des charades dans une grande salle où chacun apportait sa chaise et sa chandelle.
Si nos logis particuliers n'étaient ni beaux ni confortables, la grande hôtellerie épiscopale avait pourtant assez grand air. Un couvent du septième siècle dont les abbessesavaientrang de princesses, un vieux pèlerinage miraculeux qui se souvient
d'avoir hébergé Charlemagnc, Frédéric Barberousse, Itichard Cœur de lion, et Goethe, cette autre majesté, nous fascinait par la grandeur des souvenirs et par un arrière-goût de mystère. Le site est un des plus imposants qu'on puisse rencontrer en France. Du haut de la terrasse qui s'allonge au-dessus d'une voie romaine, on embrasse d'un seul coup d'œil un infini de montagnes et de forêts, et celte magnifique vallée de l'Alsace jusqu'à la ligne azurée du Rhin. Un matin que le ciel était un peu voilé, nous nous trouvions au nombre de sept ou huit sur les pierres druidiques du Mennelstein, quand Gustave Doré nous fit voir à l'horizon un massif de montagnes argentées : c'était la Suisse.
Le charme et l'intérêt de la compagnie sont sans doute pour beaucoup dans l'impression que j'ai gardée. Je me rappelle entre autres choses que ce jour-là, sur le Mennelstein, un digne homme de général nous contait mille détails curieux sur l'esprit et les mœurs de Lyon, où il commandait une brigade. C'était le pauvre Abel Douay , qui est mort au combat de Wissembourg.
Le général Lichtlin venait aussi de temps en temps rendre visite à sa charmante femme, qui faisait une saison de bains d'air dans les Vosges, comme en d'autres pays on prend les bains de mer.
quinze jours en dévidant leur chapelet pouï fenir se laver les yeux à la fontaine de Sainte Odile et faire une économie de dix sous sur le pharmacien. L'instant d'après, c'était un déballage de bons vivants échappés des chalets du Hohwald, ou des confortables auberges de Barr. Mais le contingent le plus sûr et le plus régulier se composait de braves, de modestes et studieuses familles voyageant à peu de frais pour l'instruction des enfants, pour la récréation des adulles et pour la santé de tous; employés, professeurs, gens de condilion sédentaire. C'est ainsi que j'ai fait connaissance avec cet admirable Kœberlé et avec le cher et vénéré couple des vieux Ehrmann.
Le père Ehrmann était alors doyen de la faculté de médecine ; il jouissait d'une grande et légitime réputation dans le monde savant; d'ailleurs, la modestie et la simplicité mêmes. C'est lui que l'Académie de médecine de Paris a bravement élu comme correspondant français, après la p'rise de Strasbourg. Sa digne femme était, avec infiniment d'esprit et de distinction, un type de bonté sans mélange, de bienveillance épanouie : la chaleur de cette âme exquise rayonnait autour d'elle; on ne l'approchait pas sans en être touché. Les deux vieillards s'aimaient de cette tendre amitié des vrais ménages, qui n'est pas de l'amour éteint, mais de l'amour transfiguré. Ils étaient pleinement
absolument heureux ; ils avaient une fille aimable, spirituelle, mariée à un homme de bien, et on fils que toutes les familles de Strasbourg leur enviaient à juste titre.
C'était plaisir de les entendre parler de lui, de les voir en contemplation devant le portrait de leur Albert. Albert était le plus brillant élève du père Ehrmanri; on en avait fait un savant et un soldat, un vrai savant et un soldat intrépide. Lorsque je rencontrai ses vieux parents à Sainte-Odile, il comptait déjà de beaux états de service, plusieurs campagpcs en Afrique, l'expédition de Syrie ; il était médecin err chef de l'armée du Mexique et président de la commission scientifique; il avait affronté la lièvre jaune, il l'avait prise, et il s'en était guéri; le plus brillant avepir s'ouvrait devant ce beau, brave et laborieux jeune homme. Il est mort médecin principal de i n classe et officier de la Légion d'honneur au milieu de la dernière campagne; une maladie contractée dans les hôpitaux de Metz l'a tué quelques jours après la capitulation de Bazaine, tandis qu'il courait offrir le dernier reste de ses forces au gouvernement de Tours. Je n'ai pas eu le courage d'aller voir, à Strasbourg, les pauvres vieux parents qui lui survivent. Un premier mouvement m'avait conduit jusqu'à leur porte: je me suis arrêté sur le seuil, de peur de réveiller une douleur que j.e ne pouvais consoler
Dans la foule qui allait et venait autour de Sainte- Odile, je reconnus un jour Auguste Bartholdi, le statuaire de Colmar : « C'est à vous que j'en ai, me dit-il; vous ne connaissez pas le Haut-Rhin, il faut absolument que je vous en montre quelques échantillons. Ma mère vous attend, vous, Doré, et deux ou trois autres. Vous verrez un beau pays, une ville curieuse et les plus braves gens du monde. »
Je ne me fis prier que pour la forme, et je partis le jour même avec lui.
Les circonstances de ce petit voyage avaient-elles tourné mon esprit à l'optimisme? étais-je devenu sans le savoir un disciple du docteur Pangloss? Il se pourrait : je ne réponds de rien, je ne me charge pas de discerner dans mes premières impressions sur Colmar le subjectif de l'objectif. Ce que je sais pertinemment, c'est que la vieille cité du Haut- Rhin me laissa un souvenir sui generis, que je n'avais emporté d'aucune autre, quoique j'en eusse visité de plus antiques et. de plus glorieuses. Non, vraiment, pas une ville de France ou de l'étranger ne m'a inspiré plus d'estime et de vénération.
Lorsque je tente d'analyser ce sentiment, je me heurte à des objections de toute sorte. Colmar n'a pas la majesté des grandes villes : comme étendue et comme population, c'est un quart de Strasbourg.
On n'y rencontre pas de monuments prodigie les quartiers du centre sont ceux d'un bon chef de troisième classe, et les faubourgs ont ça des airs de grand village. Si l'on y garde quel précieux débris du moyen âge el de la Renaissa comme le cloître des Unterlinden et la me Pfister, le reste a beaucoup moins de caractèi les bâtisses de pacolille abondent de tous côtés
One grande coquine de préfecture, ruineui inhabitable, comme toutes les constructions cielles du second empire, a gâté la plus belle { sous prétexte de l'embellir. L'ensemble est m pittoresque et moins pur de style que tel boui Bretagne ; il faudrait être fou pour parler i Nuremberg, ce musée d'architecture religieu civile. Et cependant, Colmar vous domine par sais quel air de sérénité imposante, en même te que sa bonhomie vous attache par un chï pénétrant.
C'est une ville de tradition, d'étude et de science. La bourgeoisie de Colmar conserve gnetisernent la maison de ses pères, leur bi thèque, leur cave et leur foi. Les hommes religieux, éclairés et réfléchis ; ils ne dédaig pas le confort ; ils vivent en famille, ils praliq l'épargne, ils ne se soucient ni du luxe, nidub Les journées sont ici de vingt-quatre heure moins, chacun les remplit de son mieux, à
goût, personne n'aTair de les trouver trop longue?.
les grandes industries du Haut-Rhin se dévelop pent aulourde la ville sans l'envahir ; les fortunn 4 ne s'y font ni ne s'y défont à la hâle ; chacun s'applique à garder ce qu'il possède, à bien élever ses enfants, à les pousser honnêtement dans une carrière tranquille et sûre.
La ville doit fournir beaucoup de fonctionnaires, et de bons : ce n'est ni par hasard ni par caprice que l'État y a mis un de ces lycées où les trois quarts, dés élèves sont boursiers. Mais ce n'est pas seulement au lycée qu'on s'instruit; lesColmariens travaillent à tout âge. Je ne sais pas de ville où les études soient en plus grand honneur : études de jurisprudence, comme dans toutes les villes de parlement, études de théologie, d'histoire, d'archéologie, de médecine, d'agriculture, de géologie, de botanique, de peinture, de musique : il y en a pour tous les tempéraments.
Le gagne-pain n'absorbe pas les gens au point de leur faire oublier tout le reste ; chacun se cultive soi-même et prend soin de son esprit. On est juge et numismate, substitut et entomologiste, avocat et géologue, médecin et violoncelliste, négociant et ténor. Cette population d'amateurs ou de àilettanti en tout genre se réunit par affinités en groupes littéraires, artistiques ou scientifiques. Je ne suis pas en état de mesurer exactement le travail
COLMAIL *89
utile qui s'y produit, mais j'ai pu voir que la somme de tant d'efforts patients, modestes et désintéressés fait de Colmar un milieu aimable et distingué s'il en fut.
Il n'est pas impossible que je m'exagère un peu les mérites de ces bons Colmariens; si je me trompe, c'est leur faute et non la mienne. Pourquoi nous ont-ils fait si bon accueil ? Je suis encore sous le charme de la première impression, qu'aucune autre n'est venue effacer jusqu'à cette heure.
Nous étions arrivés fort tard, à nuit close, après quelques traverses gaiement acceptées. Je ne sais plus par quelle combinaison savante on avait imaginé de gagner Schlestadt en voiture, au lieu de prendre le chemin de fer à Benfeld. La voiture était un carrosse à trente-six portières, rembourré de trois bottes de paille ; le cocher, un paysan pris de vin, qui ne voulait ni fouetter ses chevaux ni permettre qu'on les fouettât pour lui ; nous lui 1 avions livré bataille, la conquête de son fouet avait été une épopée comique, et l'ivrogne, conduit en prisonnier sur sa propre charrette, nous avait dit lièrement à la gare de Schlestadt : « Moi aussi, je vous aurais bien fait manquer le train, si vous m'aviez laissé conduire ! »
Où est le temps où un seul mot plaisant nous défrayait de gaieté durant trois ou quatre heures 9
et rira-t-on jamais en Alsace commenousyavonsri?
Les silhouettes de Colmar, entrevues à travers notre bonne humeur, nous parurent merveilleuses, et quoique le pavé pointu nous rappelât sensiblement la promenade à pied que nous avions faite le matin, nous primes un plaisir d'enfants à courir çà et là pendant une heure, tandis que le diner refroidissait chez madame Bartholdi.
Quel dîner ! quelle maison ! et quel accueil à la fois noble et cordial ! Je vois encore la maîtresse du logis, debout sur le seuil, et semblable à une statue de l'hospitalité» C'était une grande femme d'environ soixante ans; sa physionomie, voilée par un deuil inconsolable, annonçait beaucoup de courage et infiniment de bonté. On n'avait pas besoin de voir son portrait, peint en pied par Ary Scheffer, pour deviner qu'elle avait été belle ; elle Tétait encore, de cette beauté des âmes d'élite que l'âge et le malheur transforment sans la flétrir. Cette mère, comme on en trouverait peu, môme dans notre Alsace patriarcale, a consacré ses plus belles années à l'éducation de ses deux fils ; elle s'est soumise avec eux au labeur le plus ingrat des études classiques ; elle a appris le latin pour les aider à l'apprendre ; elle en a fait deux hommes cultivés et distingués entre tous, sans négliger le soin de leurs affaires et sans cesser d'être un seul jour l'intendant de leur fortune. De ces deux jeu*
COLMAR. tt!
nés gens, l'un, Charles Bartholdi, élait un peintre, ul écrivain, un archéologue célèbre au delà de son pays, quand l'abus du travail éteignit sa belle intelligence et termina prématurément sa vie; l'autre est un statuaire, un érudil, un lettré, el, quand il le faut, un soldat ; il s'est bravement battu pour notre Alsace, après l'avoir brillamment décorée.
Mais qui est-ce qui pensait à la guerre en 1865 ? Les malades eux-mêmes, dans le cauchemar de la fièvre, ne rêvaient pas d'invasion et de conquête ; la plus fière sérénité régnait sur la frontière comme partout. Colmar se félicitait d'être une ville ouverte ; on faisait voir aux étrangers les traces des remparts et les restes de la citadelle, comme des monuments d'un âge barbare. La maison où nous fûmes si bien reçus était hors de la vieille enceinte, conslruite sur le bord des anciens fossés, au milieu d'un jardin magnifique. La vaste et haute salle où le dîner nous attendait respirait le culte du passé et la confiance dans l'avenir. Un luxe respectable, antique, patrimonial, s'y étalait sans craindre les profanations de la guerre étrangère ou civile ; la lourde argenterie du vieux temps brillait sur la nappe de Saxe, au milieu des cristaux taillés, des faïences peintes, et des bouteilles cachetées en 1811, 1819, 1825 ! Autour de nous, sur les parois, s'étalaient deux ou trois générations
de braves gens, rasés, frisés, poudrés, habillés de velours, de taffetas ou de satin, agrémentés de broderies et de dentelles : c'est la galerie des ancêtres. A la richesse de l'habit on les prendrait pour des gens de cour, si l'éclat du teint, la redondance de la chair, la vigueur de l'ossature, un air de gaillardise et de bonhomie ne trahissaient le sang bourgeois. Mais ce sont des bourgeois de distinction, la fine fleur de la classe moyenne : ils ont été magistrats, avocats, échevins» stettmeister ou bourgmestres.
Leurs visages placides el souriants nous annoncent que nous sommes chez eux, et que nous y sommes les bienvenus. On croit les entendre parler et dire avec ce brave accent qui ne perd jamais ses droits : « Prenez donc place... Donnez-vous la peine... Il faut revenir aux perdreaux, puisque vous les trouvez bons. . . Encore un verre de Ribeauvillé ! » Ces braves gens ont vécu ici, nous mangeons le potage dans les cuillers qu'ils ont usées, nous buvons dans leurs verres ; tous les meubles qui nous environnent leur ont servi : ils ont miré leurs honnêtes figures dans ces glaces d'un éclat verdâtre, ils ont consulté ce grand baromètre de bois doré ; cetle horloge de marqueterie leur a carillonné les heures. La digne madame Bartholdi, qui vit seule au milieu d'eux pendant unepartiede l'année, nous raconte qu'elle ne s'ennuie jamais
en leur compagnie; elle les connaît tous intimement ; elle a lu toulcs leurs lettres, qui sont conservées et rangées en bon ordre dans les archives de la famille ; elle sait les procès de celui-ci, les bâtisses de celui-là, les chagrins du gros homme en velours vert, le roman de l'habit bleu barbeau et de la robe cuisse de nymphe émue qu'un père dénaturé (en drap de soie grenat) ne voulait point marier ensemble.
Tousces souvenirsd'un autre âge sont empreints d'un charme poignant. Pour un rien, le sourire qu'ils éveillent chez nous se tremperait de larmes. Ce n'est pas que les hommes du siècle dernier fussent sensiblement meilleurs que nous, ni même que leurs mœurs et leurs actions s'embellissent à nos yeux par une illusion d'optiqp*, Non; ce qui est beau, rare et touchant j)ar-dessus tout, c'est la tradition, l'hérédité, l'esprit de suite, cette continuité de la vie après la mort, cette solidarité des générations successives, celte conservation de la propriété par la famille, et de la famille par la propriété !
Les paradoxes monstrueux qui ont failli tuer Paris en 1871 tomberaient à plat sur le seuil de cet honnête et respectable logis comme des ballons dégonflés. Le bon sens français peut se consoler des folies et des crimes qui l'outragent, en pensant que de telles maisons ne sont pas rares
en province, et qu'on rencontre un peu partout des jeunes gens élevés dans l'amour du vrai et du bien par une digne mère, sous le regard sourianl i|es vieux parents encadrés.
Mais je n'ai pas le droit de m'endormir dans ces estimables délices, ni même d'en savourer l'arrière-goût à loisir. Il faut passer au galop sur ce bon temps, trop vite écoulé, sur nos belles promenades, sur notre ascension au lac Blanc, ce glacier éteint y sur notre visite au musée, où je fis connaissance avec le peintre Martin Schœngaucr, dit Martin Schœn, digne rival d'Albert Durer, cl sur le monument exquis que notre ami Auguste Bartholdi a élevé, dans le cloître des Unterlinden, à la gloire de Martin Schœn. Un vrai bijou, celle statue entourée de quatre images symboliques dans le goût de la Renaissance première. Depuis Je sol jusqu'au bonnet de la figure principale, tout est de la même main et d'une main savante autant que spirituelle; le sculpteur s'est fait architecte, il a exécuté son œuvre adungum, sans rien livrer au hasard des collaborations, et incrusté sa pensée dans les moindres détails.
Colmar a d'autres œuvres du même artiste: une bonne statue du général Rapp, un monument grandiose à la gloire de l'amiral Bruat, une délicieuse fontaine dont le corps représente un jeune vigneron buvant à la tonne; mais le Martin Scliœn
est$onpremierpéché,etlî3spelilsenfantsd'Auguste Bartholdi, s'il en à, retrouveront dans cette sculpture Tivrcssc à la fois innocente et capiteuse qui distingue le premier péché de tous les autres.
Hélas ! il ne s'agit plus aujourd'hui ni du passé ni même de l'avenir, qui pourra réparer bien des choses, mais du présent lugubre qui attriste tout, sans excepter le paysage. J'ai pris seul, sans amis, le chemin de fer à Strasbourg. Le marchand de journaux, sur le quai de la gare, m'a offert toutes les feuilles de Berlin, depuis la Gazette de la croix jusqu'au Kladderadatsch, ce charivari lourd et brutal comme le pied d'un cheval mecklembourgeois posé à plat sur les verres de Venise dans l'étalage féerique d'un Salviati. Sur notre droite, à l'horizon, j'ai revu les chers profils des Vosges alsaciennes; j'ai salué de loin les vieux châteaux en ruines que les Français ne visitent pas cet automne, car le temps des joyeuses promenades est passé.
Parmi les voyageurs qui font route avec moi, je n'ai reconnu personne et personne ne m'a reconnu. Les noms mûmes des stations m'étonnent par leur apparence exotique et rébarbative. A Schïestadt, qui s'appelle Schleltstadt, l'ennui de ma solitude m'a pris : vous savez qu'en Allemagne, il faut être prince ou Français pour voyager dans les wagons de première classe, et nous sommes en Allemagne, paraît-il. Je suis donc monté
en troisième, et j'ai eu la bonne fortune d'cntendrecélébrer, par un gros paysan» l'esprit pratique de nos ennemis.
« Quels gaillards ! disait-il. On en met beaucoup à Toulon qui ne sont pas aussi roués. J'avais dans ma ferme un hauplman, ou capitaine, avec dix hommes et leurs chevaux. Belles bêtes, les chevaux, et d'un appétit formidable. Il nous fallait nourrir tout ça : le foin, l'avoine et la litière, tout allait d'un train de poste, et je fournissais tout sur bons de réquisition, c'est-à-dire pour le roi de Prusse. Un malin, le hauptman m'appelle dans la cour, et me montre un tas de fumier qui pouvait faire dix voitures. — Combien m'en donnes-tu ? — De mon fumier ? — Du nôtre : c'est le travail des chevaux prussiens, bonhomme I — Mais, sous voire respect, capitaine, vos chevaux n'ont rendu que ce qu'il m'avaient pris, et je crois qu'en bonne justice... — Justice ou non, ce lumier est à vendre. Si tu en veux, dis-le ; sinon, nous le vendrons à un autre, et tu le transporteras chez l'acquéreur par réquisition... » Celle idée m'a paru si drôle, mais si drôle, que j'en ai ri à faire sauter deux boutons de ma culolle, et que j'ai donné au hauplman le prix qu'il a lui-même demandé...»
Uu petit bourgeois de Schlcstadt. où deColmar, reprit avec bonhomie :
« Oui, le proverbe a raison de dire que Ton est
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désarme lorsqu'on a *ri. Moi qui vous parle, je logeais un officier par réquisition, et de plus je le nourrissais par pitié. Ce n'est pas que je sois riche, mais cet homme paraissait bien plus pauvre que moi; il mangeait et buvait comme pour réparer toute une vie de privations, et je pensais en moi-môme que nourrir un ennemi affamé, rendre le bien pour le mal, c'est faire œuvre agréable à Dieu et pratiquer la loi de l'Évangile. Mais un jour, à la brasserie, j'apprends, devinez quoi ? Que mon pensionnaire recevait quinze francs de Tagegeld, comme tous les officiers de son grade, et aux frais de la ville, encore ; si bien que par le fait je le nourrissais deux fois. L'idée d'avoir été sa dupe pendant trois semaines et plus m'échaufïa les oreilles ; je rentrai furieux à la maison, et je trouvai mon gaillard devant ma table, la fourchette au poing. « Bon appétit! lui dis-je ; soupez bien, car c'est le dernier repas que vous prendrez ici. N'ôtes-vous pas honteux d'escroquer le pain d'un brave homme qui n'a pas quatre thalers d'argent de poche comme vous ? Je ne sais ce qui me retient d'ôter votre couvert et de vous envoyer finir ce repas à l'auberge. Je suis trop bon, je vous permets d'achever, puisque vous avez commencé, mais que le ciel me foudroie si vous tûlez encore de mon pain! »ke capilaine écoutait mes imprécations en baissant la tôte sur son assiette, sans tou-
tefois perdre un coup de'dcnt. Lorsqu'il me vit un peu soulagé du trop plein de mon cœur, il joignit les mains, et me dit d'une voix insinuante et lamentable : — Monsieur Muntz ! cher monsieur Muntz ! vous me donnerez bien encore le café au lait demain matin? Ce mot fil tomber ma colère, je pouffai de rire, et je répondis : — Oui, capitaine, le café au lait, vous l'aurez ; vous m'avez dit une parole qui vaut* un hectolitre de café au lait. »
Cette anecdocte fut suivie de beaucoup d'autres ; la conversation devint générale, et chacun dit son mot. La principale vertu des Allemands, l'économie, défrayera longtemps les veillées du Haut- Rhin. Les pères raconteront à leurs enfants que M. de Moltkc a daigné se donner à lui-môme un billet de logement, plutôt que de payçr sa note aux Deux-Clés ; que le prince Guillaume de Bade, installé, lui aussi, par billet de logement dans cette antique et confortable hôlellerie, y offrit un banquet à tous ses officiers pour la fête du grand-duc. La ville de Colmar paya les frais de cette agape, toujours en vertu du billet de logement.
Le sens moral de nos vainqueurs approuve celle large interprétation des lois de la guerre. Il faut bien que les Allemands envisagent le bien et le mal sous un autre angle que nous, puisque l'université de Fribourg en Bi isgau décerna au général de Werder un diplôme de docteur en philosophie, dès
qu'il eut incendié la blibliothèque de Slrasbouig!
On cile quelques officiers allemands comme de vrais scapins armés en guerre. 11 est certain que Thistoirc du sopha est un trait d'avarice ingénieuse que Molière n'eût pas inventée. Voici le fait:
Le major prussien X... marchandait depuis quinze jours un appartement de deux chambres meublées. Après un débat acharné, on s'était mis d'accord sur le chiffre de trenle francs par mois, mais au moment de conclure, le major se frappe le front.
— Un moment ! dit-il. Je vais avoir des visites ;i faire ; on mêles rendra : il faut donc que vous me donniez un sopha.
Le propriélaire réfléchit et dit:
— Soit, je puis faire ce que vous désirez.
— Sans augmentation de prix ?
— Assurément.
— J'en prends acte. Mais le sopha ne me sera utile que pendant un mois, car une fois les visiles échangées...
— Soit, onvousPôtcra dès que vous n'en voudrez plus.
— Mais alors, vous me ferez une réduction de trois francs par mois.
— A quel propos, grand Dieu?
— Tiens! parce que je n'aurai plus le sopha.
Si j'en crois les récits de mes compagnons <'e
voyage, c'est un peu la nécessité qui donne tant desprit à ces gens-là. La vie est chère dans le Haut-Rhin, pays riche, et le bon temps des Tagegelder est passé. Lorsque le plus modeste lieutenant recevait tous les jours 12 fr. 50 d'argent de poche, on faisait sauter les bouchons. Depuis que la population des villes n est plus contrainte de donner pour boire à ses vainqueurs, on a vu les vainqueurs dégringoler d'hôtel en hôtel jusqu'aux auberges du dernier ordre, et finalement installer une malheureuse popote pour laquelle ils demandent une cuisinière dans le journal. Les magistrats de la Cour, obérés par la dépense de chapeaux neufs (ils étaient arrivés en chapeaux mous) sont en instance pour obtenir une réduction de cinquante centimes sur le tarif de la table d'hôte.
Ces pauvres magistrats n'ont pas échappé à la fatalité des pendules qui poursuit les Allemands depuis le début de la guerre. Le premier président, par mégarde, ou plutôt par instinct, a fait main-base sur un magnifique cartel qui décorait la salle des séances, pour en orner son cabinet. Les mauvais plaisants disent qu'il demande tous lis jours à voirie ressort de Colmar, dont on parle partout et qu'on ne montre jamais.
Ce qui n'est pas de pure invention, c'est que, les employés des finances prussiennes s'ctanl fait rc« présenter les quittances d'impôt de 1869, et ayant
poursuivi ceux qui les avaient perdues, le premier bourgeois de Colmar qui se laissa poursuivre et saisir plutôt que de payer deux fois, fut violemment exproprié de sa pendule ! Les Allemands ont beau se mettre en garde contre leur premier mouvement ; l'horlogerie les attire malgré eux par une action magnétique.
Les taquineries à la mode vénitienne sont en honneur à Colmar comme dans toute l'Alsace ; ces procédés, qui constituent la petite résistance, se renouvellent chaque jour. On évite la musique militaire comme un fléau ; non-seulement on évacue les brasseries dès que l'orchestre prussien s'y introduit, et Ton fait des détours énormes pour éviter les places publiques où il s'installe, mais lorsqu'un colonel se faitdonnerunconcert dans sa cour, tous les volets se ferment avec fracas, et la maison devient aveugle et sourde. Une femme du peuple qui s'était fourvoyée 5 proximité d'un orchestre militaire en plein vent, s'approche des musiciens dans l'intervalle de deux morceaux, et leur dit : — Pauvres gens ! vous avez un double travail; il faut que vous v fassiez cette musique et encore que vous Pécoutiez vous-mêmes !
Dans les premiers lempsde l'invasion, lorsqu'un officier se promenait en traînant son sabre sur le pavé, un gamin le suivait en murmurant :
—Monsieur ! pour deux sous ! pour deux sous l
— Pour deux sous, quoi?...
— Pour deux sous, monsieur, je vous porterai ce morceau de fer qui vous gêne.
Aujourd'hui, le jeu favori de la marmaille est la petite guerre. On se divise en deux camps, derrière la préfecture : les uns font les Prussiens, les autres sont les Français, et lorsque les Prussiens ont l'avantage, ils retournent les poches des vaincus. Un officier ennemi renconlre un gamin tout en larmes. « Qu'as-tu donc, mon bonhomme?
— J'ai, monsieur l'officier > que j'avais trois sous dans ma poche, et que les Prussiens me les ont volés : ils n'en font jamais d'autres ! »
Les cocardes tricolores, les képis, la Marseillaise, les cris de Vive la France! vont leur train à Colmar comme par toute l'Alsace. Les manifestations pacifiques, et d'autant plus agaçantes pour l'ennemi, s'y succèdent de jour* en jour Un capitaine français épouse une jeune fille de la ville ; toute la population s'invite aux noces, emplit l'église et l'assiège avec des bouquets d'immortelles et autres accessoires symboliques. Une fille majeure etséchée sur pied, sans grâce, sans beauté, sans esprit, brouillée avec toute une moitié du genre humain h la suite de plusieurs mariages manques, se jette à la tète d'un officier allemand et l'épouse. Aussitôt le quatrain suivant est mis en circulation dans la ville :
e scandalise, nouveau, it Élise, ; et la peau.
Une aulre transfuge, mademoiselle R. t dînai l'insu de ses amis chez le préfet prussien. Elle i connaît dans la livrée un de ces garçons d exl qui vont de maison en maison et qui servent to les repas de cérémonie. La peur la prend, elle voit déjà dénoncée par cet homme, et honnie da toute la ville. 11 faut amadouer Bastien, obtei qu'il se taise, acheter son silence au besoi Elle saisil le moment où Bastien, seul debc devant elle seule, lui présente le café sur i plateau :*
— Eh ! mon brave ami, lui dit-elle, vous él étonné de me rencontrer ici ?
— Pourquoi donc ça, mademoiselle? J'y si bien, moi!
Si Bastien a compris ce qu'il disait, c'est le s blime de l'ironie.
Ces anecdotes m'ont mis en goût, je fais caus mes compagnons anonymes, je pratique sure la maïeulique de Socrate avec un plein suect car ils ne demandent qu'à parler. Il est même i scz remarquable qu'un peuple conquis d'Irie gardé à vue, livré sans défense à la police et à soldatesque, et toujours sous le coup d'une terre
SOt ALSACE.
relative, exprime si librement en public sa haine et son mépris du vainqueur.
On me raconte rentrée des Badois à Colmar, la résislance qu'il ont rencontrée au pont de Horbourg, la mort de quelques braves gardes nationnaux, qui, soutenus par une ou deux compagnies de francs-tireurs, sauvèrent au moins l'honneur de la ville.
L'histoire des réquisitions vient ensuite ; il y en a d'odieuses par l'exagération et de plaisantes parla forme. L'état-major victorieux n'a pas requis ici, comme à Mulhouse, trente kilogrammes d'un baume adopté par la thérapeutique secrète, mais il a réclamé 5,000 gilets de flanelle pour ces braves Badois, que les coups de poing et les coups de pieds de leurs chefs ne réchauffaient pas suffisamment, paraît-il. Et comme le maire jurait que 5,000 gilets de flanelle ne s'étaient jamais trouves réunis dans la ville, l'officier déroula la liste des drapiers de Colmar, et dit fièrement en français : « Donnez toujours l'étoffe ; auant aux gilets, nous les construirons déjà. »
Tandis que les Allemands prennent soin de leurs lourdes personnes et passent un hiver agréableà nos frais, la jeunesse de la ville émigré en masse vers l'armée française ; les fils de famille cl les pauvres gens, pôle-mêle, vont tuer des Prussiens sur la Loire, ou se faire tuer.
L'armistice signé, la paix votée, quclqucs-ur reviennent au gîle sans savoir s'ils y restcroi plus d'un an ; beaucoup s'éloignent sans esprjt à retour, la ville est pleine de maisons à vendre < de maisons à louer. La cour d'appel et le tribun* se peuplent d'Allemands entremêlés de quelque renégats ; les gens de. cœur abandonnent leurs sit ges ; quelques-uns sont brutalement expulsés pa l'ennemi.
Il serait naturel, il serait même destricte justice que tout avancement fût suspendu dans la magiî tralure tant que les Alsaciens et les Lorrains n seront pas replacés. Mais on n'a pas songé prendre cette décision au ministère, et bon non bre déjuges et de conseillers très-merilants rester encore sur le pavé. Quelques-uns sont soutenu tant bien que mal par des indemnités temporaires d'autres ont épuisé leurs dernières ressources e ne vivent que d'emprunts. Il serait grand temp d'aviser; je ne sais pas si le gouvernement d Versailles est éclairé sur l'horreur de cette situa tion.
Mes voisins de wagon me livrent un détail eu rieux èurles renégats delà Cour. 11 parait qu'a début de la guerre, ces messieurs escomptaient 1 victoire en se partageant par avance les meilleur sièges des provinces rhénanes: l'un prenait Trêves l'autre Maycnce, celui-ci plus modeste, se conlen
Wê ALSACE.
lait d'une présidence à Sarrebruck. Surpris par les malheurs de la patrie, ils se sont retournés le plus. lestement du monde, et ne pouvant jouer le rôle de magistrats français en Allemagne, ils se sont faits, sans plus de scrupule, magistrats allemands en France.
On m'assure que M. Kern, aolre ancien procureur impérial à Saverne, est plus particulièrement méprisé que les autres, soit parce que la France lavait mieux traité, en le nommant d'urgence avocat général à Limoges, soit parce qu'il avait joué le patriotisme avec quelque succès dans les salons de Bâle. Son père s'était réfugié en Suisse, jurant tout haut qu'il ne reverrait pas la patrie tant qu'elle serait souillée par l'invasion. Ces sentiments lui firent une sorte de popularité dont le fils profita lorsqu'il eut passé la frontière à son tour. Les maisons les plus honorables ouvrirent leurs portes au jeune homme ; il s'assit à tous les pianos et fit pleurer les plus beaux yeux de la ville en chantant : Triste exilé sur la terre étrangère. Depuis qu'il chante la palinodie, les Alsaciens et probablement aussi les bons Suisses se font un devoir de le siffler. C'est justice.
Je me suis enquis des raisons qu'il pouvait alléguer à l'appui de son apostasie, car enfin un homme d'un certain monde et d'une certaine éducation ne forfait pas à l'honneur sans se disculper bien
ou mal. Celui-ci, me dit-on, a deux systèmes défense selon l'occasion, c'est-à-dire selon lesge 11 dit aux uns : Mes vieux parents mourraient nostalgie s'il leur fallait quitter le pays ; la t< dresse et le devoir me défendent de les y lais seuls et ma fortune ne me permet pas de vi sans rien faire, lldit à d'autres qu'en acceplanl service du gouvernement prussien, il a prouvés dévouement à la patrie alsacienne, que tout t citoyen devrait agir ainsi et que si tout le mor s'enfuit à qui mieux mieux, l'Alsace dans deux i ne sera plus elle-même.
Méfions-nous de cette théorie, et tenons-nous gtfrdc contre ceux qui nous disent : Je suis Ali cien avant tout I Noire' plus dangereux enner pour le moment, n'est pas M. de Bismark, c'est particularisme adopté par quelques hommes tr intelligents, dans l'intérêt de leur fortune priv( Tel avocat illustre, tel ancien député de la dérc cratie alsacienne, tel puissant manufacturier, al chent une étrange impartialité, et se tienne entre la France et l'Allemagne, sai^s pencher d'i côté, ni de l'autre, comme autrefois le jourr le Siècle entre Versailles et la Commune. 11 fa combattre énergiquement cette tendance et pro ver que le patriotisme 1 alsacien, au point où no en3ommcs, est l'antipode du patriotisme. L'homr qui dit : Je suis Alsacien avant tout I n'est dé
plus Français. Il ne lardera guère à solliciter un emploi pour mieux servir l'Alsace, et un traitement en thalers pour reprendre une parlie de nos cinq milliards ; et il tombera dans le marécage où les Kern, les Dollinger, les Traut et les Klœckler barbotent, le bec ouvert, comme des canards ivres de boue.
Mais grâce à Dieu Phonnêle population du Haut- Rhin met la pairie au-dessus de tous les intérêts. Non-seulement elle refuse à l'ennemi tout ce qu'elle peut lui refuser sans risque ; elle lient les Allemands à l'écart, elle leur interdit l'entrée des cercles et de toutes les réunions privées, elle a trouvé moyen de les exclure à Colmar de la société de chasse, à Mulhouse de la société d'équitation et de la société d'horticulture; mais encore il se trouve dans cet admirable pays des hommes assez courageux pour sacrifier leur fortune entière plutôt que de céder à l'ennemi. Un digne notaire de Colmar, le plus capable et le plus estimé de tous, à déclaré qu'il abandonnerait son étude, c'est-àdire un revenu de 20 à 25,000 francs, le jour où il faudrait prêter serment au roi Guillaume. On assure que tous ses collègues, entraînés par l'exemple, ont pris le même engagement les uns envers les aulrcs, et qu'ils se sont même interdit de discuter séparément avec Fautorilc prussienne les inlérèts et les droils de leur corporation»
Ce chapelet d'anecdotes, plus ou moins authentiques, mais qui ne laissaient aucun doute sur le patriotisme des conteurs, fut brusquement coupé par l'arrêt du train. Nous étions à la gare de Colmar.
Mon ami Bartholdi, que j'avais pris soin d'avec lir de mon arrivée, ne m'attendait pas, et pour cause : depuis plus de trois mois, il se promenait sur le chemin du Pacifique, entre New- York et San-Francisco. Mais je n'eus pas de peine à trouver sa digne mère: je revis le beau jardin du faubourg et cetle aimable maison de campagne où les ancêtres en drap de soie, toujours souriants dans leurs cadres, ignorent, les bienheureux I tout ce qui s'est passé.
La maîtresse du logis m'accueillit avec cette grâce noble que j'avais admirée dans des jours plus sereins, mais elle ne réussit point à me cacher sa profonde tristesse. Elle prévoyait que son fils ne viendrait plus à Colmar que pour opter et repartir ; il avait défendu le pont d'Horbourg à la tête des gardes nationaux, il avait fait la campague des Vosges, en qualité de chef d'escadron, dans Tétat-major de Garibaldi ; ses antécédents, son talent, sa glorieuse notoriété l'expulsaient par avance du pays annexé, quand môme il ne l'eût pas quitté spontanément par patriotisme. A peine prendrait-il le temps d'élever un tombeau à ses
anciens compagnons d'armes ; mais te monument lui tenait au cœur, il l'avait esquissé en pleine guerre, il s'était juré à lui-même de le construire et de l'inaugurer dans le cimetière de Colmar. Le projet que je vis alors me parut vraiment dramatique dans sa simplicité : c'était un bras, rien qu'un bras, soulevant la dalle du sépulcre pour saisir une épée tombée à terre. •
Madame Bartholdi, en me montrant l'atelier de son fils, me disait par quel ingénieux et touchant stratagème ce brave garçon avait su la rassurer jusqu'au dernier jour de la guerre. Tandis qu'il se battait en Bourgogne, elle le croyait installé chaudement dans les bureaux d'un ministère : elle recevait des chefs-d'œuvre de lettres rédigées dans le style du parfait employé.
Et bientôt il lui faudra se séparer d'un tel fils ! vivre pour lui, mais sans lui, durant la plus grande partie de l'année ! 11 y a des intérêts à surveiller dans le pays, des fermes à faire valoir, des rentrées à poursuivre, des immeubles à réparer, et la vaillante mère se dévoue; elle accomplira jusqu'au bout ses devoirs de bon intendant.
« Que voulez-vous? me disait-elle. Nous ne sommes pas assez riches pour laisser notre patrie moine à l'état de non-valeur. Mais ces soins dont je m'acquittais naguère avec bonheur seront quelquefois bien pénibles. Hier, par exemple, un offi-
cier de la nouvelle garnison vient louer un appartement dans notre maison de ville. Nous avions débattu l'affaire point par point, nous étions d'accord, il ne me restait plus qu'à dire oui. Mais lorsqu'il me demanda, fort poliment d'ailleurs, s'il pouvait se considérer comme mon locataire, les larmes me montèrent aux yeux, la parole me manqua, voxfaucibus hœsit! Je vis en imagination tous les portraits de la famille; il me sembla que ces braves gens, si bons Français, avaient les yeux sur moi, qu'ils me demandaient compte de ce marché, et qu'ils me défendaient d'ouvrir leur vieille maison à l'ennemi de leur patrie! Je le ferai pourtant un jour ou l'autre, car il le faut. »
Quelques amis de la famille, gens d'esprit et chauds patriotes, vinrent passer la soirée avec nous. Madame Bartholdi, toujours ingénieuse dans son hospitalité, les avait priés à la hâte, pour met- Jtre en quelque sorte sous main les lumières que je cherchais.
Tout ce que j'entendis dans ces trois bonnes heures de causerie affermit soUdcment mes premières impressions. L'esprit public était admirable dans le Haut-Rhin; riches et pauvres tenaient tête au vainqueur avec une égale énergie. Les plus gros seigneurs d'Allemagne promenaient leur couronne ou leur casque dans les rues de Colmar, sans qu'un seul gamin, pour les voir, se dé-
21 î y ALSACE.
tournât de sa route ; le seul effet des apparitions princières était la pose d'une seconde sentinelle devant le vénérable hôtel des Deux-Clés. On savait déjà que l'option serait à peu près unanime, et l'émigration des meilleures familles avait commencé. La nouvelle du jour était la flore réponse du notaire Rencker qui aimait mieux sacrifier son étude que d'écrire un seul acte sur le papier timbré des Prussiens. La défection de quelques magistrats, fort rares, Dieu merci, soulevait un dégoût unanime. Si j'avafis pu noter au vol tout ce que j'entendis ce soir-là sur le Camille Schlumberger, leScheuch,leDollinger,le Kern, leMunlz, lesKlœckler et le Burguburu, j'éprouverais un plaisir d'entomologiste à piquer cette collection d'animaux rares dans une vitrine ad hoc. Mais la Ligue d'Alsace, en son treizième bulletin, m'a consolé de manquer de mémoire ; on ne me saura pas mauvais gré d'y choisir quelques types çà et là.
« Strasbourgeois de naissance, fils d'un ancien avoué enrichi par des spéculations douteuses, lauréat de l'École de droit, grand, maigre, blond, sans barbe, les lèvres minces, les yeux cachés par des lunettes, les habits trop courts, malpropre, laid, ridicule, possesseur à quarante ans d'une fortune de plus de deux millions, cet être sordide, que la presse française a déjà noté d'infamie, a trahi sa patrie par avarice. C'eslpour la somme de sept mille
COLMAB. 213
francs par an que, encouragé par sa digne compagne, Salomé K. de Wasselonne, Dollinger, l'archimillionnaire, s'est fait le serviteur des bandits...
« Marié, père de trois enfants auxquels il laissera son déshonneur à laver, M. Schlumberger n'a pas la pauvreté pour excuse. Il jouit d'une aisance attestée par l'élégante habitation qu'il s'est fait construire derrière la préfecture ; c'est là qu'il vit en promiscuité avec le directeur du district.
« H. Kern a été l'un des premiers magistrats alsaciens replacés en France. Nommé substitut du procureur général à Limoges, il a préféré se mettre au service delà Prusse. M. Kern est célibataire, il est riche, c'est-à-dire absolument indépendant; il s'est signalé par la désinvolture badine avec laquelle il a prêté serment aux incendiaires de Strasbourg. M. Kern n'est pas vieux, il n'a que quarante ans ; de longues années d'ignominie de* vantlui. La nature, presque toujours logique, l'a fait laid, remarquablement laid. M. Kern chante; il dansera quelque jour.
«Burquburu, personnage aussi lourd que son nom, estabsolument étranger à toutes les matières judiciaires; nature épaisse, rivé du matin au soir au fourneau de sa pipe, réduit à la valeur d'un appareil digestif, Burguburu, chargé de trente et quelques années tout au plus, sommeille lourdement dans sa bauge pavée de quarante mille livres
de rente. La France ne le réclame point à la Prusse : ces natures ne sont ni traîtresses, ni fidèles; on les prime aux concours régionaux. »
Voilà de quelle encre on écrit la vérité sur nos renégats; le ton dont on en parle est, s'il se peut, plus vif encore. L'énormité du crime et la vigueur d'un honnête ressentiment font excuser le trait hardi et la grosse couleur de ces ébauches.
Mais il faut voir avec quel tact et quelle délicatesse nos Colmariens estompent le contour et ménagent la demi-teinte, lorsqu'il s'agit de peindre la figure équivoque et savamment voilée d'un habile. Interrogez-les sur quelqu'un de ces citoyens douteux qui ont aimé la France dans sa splendeur, qui Pont servie à charge de revanche, et qui, du jour au lendemain, se sont épris d'un amour spécial, aveugle, exclusif pour la province où ils ont leur fortune et leur clientèle. Demandez ce qu'on pense de ces grands particularistes, nobles ou roturiers, qu'une illumination soudaine a convertis comme saint Paul sur le chemin de leur château, et qui sont devenus mille fois plus Alsaciens que l'Alsace. Les mêmes gens d'esprit qui jetaient sans façon Burguburudans le saloir, prendront délicatement entre deux doigts le politique le plus madré, le dépouilleront de tout prétexte, le larderont à petits coups et en un tour de main vous l'assaisonneront du plus fin sel allique.
vu
J'avais employé tout le jour à voir des ateliers, des manufactures, des usines énormes dont une seule a déjà lancé 1,500 locomotives sur les chemins de fer de l'Europe. La ville n'est ni belle ni laide, elle est vaste et vivante. Autour d'un vieux noyau qui contenait 6,000 habitants, mal logés, à la fin du dernier siècle, les filateurs, les tisserands, les imprimeurs sur étoffes, les teinturiers, les constructeurs de machines se sont groupés successivement; leurs bâtiments, plantés l'un après l'autre sans grand souci de la symétrie, ont fini par couvrir une immense étendue de terrain plat. 11 s'est fait des fortunes, et naturellement les \ieureux ont élevé, dans le voisinage de leurs fa-
hriques, de belles maisons, entourées de jardins agréables. Ceux qui avaient le plus d'argent et de temps se sont donné des parcs et des châteaux dans la banlieue. La physionomie générale de ces habitations, tant à la ville qu'à la campagne, est sérieuse, discrète etdigne; on y sent la gravité des mœurs protestantes et le voisinage de la Suisse. Aucun sacrifice à la moaïTe, rien qui puisse éveiller l'envie dans le cœur des passants ; mais on devine un intérieur confortable. Nous sommes dans une ruche de bourgeois laborieux, qui se marient de bonne heure, qui ont beaucoup d'enfants et qui vivent en famille. Un désœuvré serait de trop ici, il ne- saurait où passer Son temps ; on n'y connaît que les plaisirs sévères ; on y voit des musées, des écoles, des bibliothèques, des laboraloires, une salle de conférences, et point de théâtre. Le casino, grandiose et bien décoré, éteint son gaz bien avant l'heure où les clubs s'éveillent à Paris. La jolie promenade du Tarmemvald est déserte en semaine; je n'y ai rencontré qu'un jeune prêtre qui disait son bréviaire.
Après la ville des patrons, j'avais visité en détail les cités ouvrières, ce chef-d'œuvre de quelques hommes de bien qui sont par surcroit des gens d'esprit. En aucun lieu du monde, on n'a tant cl si bien travaillé à réconcilier les prolétaires avec leur sort cl à les élever peu à peu vers une condi-
lion supérieure. Ils deviennent propriétaires en quatorze ans, propriétaires d'une petite maison commode et d'un charmant jardinet, dans un quartier aéré comme les Champs-Elysées. Et pour monter en grade, pour s'élever à la petite bourgeoisie, ils n'ont qu'à payer régulièrement un loyer de 18 à 23 francs par mois. Est-ce trop cher à votre avis? C'est le remboursement exact du prix coulant; la Société Mulhousienne s'est interdit de gagner un centime sur eux. Ajoutez que l'épargne leur est bien plus facile qu'aux ouvriers de Paris, puisqu'ils ont tous les profits de la coopération $ans en courir les dangers. Un patronage intelligent a mis à leur portée, outre les écoles gratuites et la salle d'asile, un lavoir, un établissement de bains chauds à 15 centimes, linge compris, une boulangerie économique, un fourneau où Ton trouve des repas suffisants à quelques sous par tête, et un magasin où l'habillement, le petit mobilier, la quincaillerie et l'épicerie se débitent au prix coûtant. Voilà comment cette bourgeoisie de Mulhouse aide les travailleurs, à la condition qu'ils s'aideront eux-mêmes ; c'est ainsi qu'elle leur tond une main fraternelle sans exiger aucun sacrifice de liberté ni de dignité.
A la tête de cette institution et de toutes les œuvres de prévoyante bonté, qui seront l'éternel honneur de Mulhouse, on trouve régulièrement
quelques noms, toujours les mêmes : c'est DolU'us, c'est Kœchlin, c'est Mieg, c'est Siegfried, ccsl Thierry; j'en passe; une douzaine de familles, dont quelques-unes possèdent dix ou quinze millions, sont comme les fondements sur lesquels la ville est bûtie. Mais la pierre angulaire est M.Jean Dollfus, que les riches et les pauvres désignent familièrement sous le nom du père Jean, d'abord parce qu'il est un des pères de l'industrie moderne, et surtout parce qu'il a été, durant une longue carrière, le père de ses ouvriers et de ses administrés. 11 est bien difficile de faire cinquante pas dans Mulhouse sans rencontrer la trace de ce vieux roi débonnaire que le suffrage universel a stupidement détrôné en 1869.
Cetle journée active et presque trop bien remplie se termina délicieusement. Je me vois encore au milieu de la famille Dclmas-Thierry , après un de ces dîners dont la cuisine provinciale a gardé le secret. Dans un salon d'une élégance toute parisienne, deux belles jeunes femmes, vêtues de noir, portaient au col un nœud tricolore; le maître du logis avait sa boutonnière ornée du modeste ruban de la médaille militaire. Riche, heureux, père de deux jolis enfants, allié à une des grandes familles de Mulhouse, engagé personnellement dans une usine de premier ordre, agent consulaire d'une grande nation, ce jeune homme a
tout quille pour se jeter dans les ambulances ei bientôt après dans l'armée. Entre ces deux campagnes également courageuses, il a trouvé le temps d'écrire sur le pouce un charmant petit livre intitulé : De Reicltshofen à Sedan. Aujourd'hui, il s'apprête à choisir ijne nouvelle carrière. Laquelle? je ne sais; il Pignore lui-même, mais il émigrera en France avant le 1 er octobre prochain, voilà qui est sûr. Et il affirme que toute la haute industrie, sauf quelques rares et scandaleuses excep lions, est aussi française que lui.
Parmi les réflexions qu'il nous a communiquées ce soir, en voici une que j'ai notée : « Lorsqu'on dit : Il n'y a qu'une France au monde, on a l'air de rabâcher un truism vide de sens. Et pourtant admirez la force d'attraction que la patrie française erxerce sur nous ! Il n'y a pas plus de soixante-treize ans que Mulhouse, ville libre, alliée des treize cantons, s'est réunie à la France dans un intérêt purement commercial. La France nous a cédés à son vainqueur sans avoir pu nous défendre , sans nous avoir donné les moyens de nous défendre nous-mêmes, car dix mille fusils à pistonne sont pas des armes sérieuses devant le dreyse et le krupp. Nos intérêts commerciaux ont été jetés par-dessus bord avec une désinvojturc étonnante par le gouvernement de Versailles : c'est tout au plus si l'on a ménagé une
transition entre l'ancien régime douanier qui favorisait nos produits et lé nouveau qui les proscrira demain comme étrangers. Nous ne nous plaignons de rien, nous n'accusons personne, nous ne parlons de la France qu'avec amour, nous baisons la main qui nous frappe après nous avoir donnés, parce que c'est la main de la patrie. Les Allemands ne nous ont pas bombardés, ils nous ont rançonnés avec une modération remarquable, car le total de leurs réquisitions tant en argent qu'en nature ne dépasse pas un million dans une ville de 60,000 âmes où les millionnaires se comptent par douzaines. Cependant tous nos hommes valides ont couru s'enrôler contre eux, et la paix de Francfort, en arrachant les armes de nos mains, n'a pas éteint l'ardeur de notre haine. Avouez que la France est la seule patrie assez belle et assez attachante pour qu'un peuple annexé d'hier s'identifie si cordialement avec elle. »
Faquin qui eût dit le contraire! Nous étions tous du môme avis.
A propos des réquisitions prussiennes, je recueillis dans cette soirée certains détails qui prendront quelque jour une place dans l'histoire.
L'ennemi ne s'établit pas d'abord à poste fixe chez les habitant? de Mulhouse. Tendant tout près d'un mois, on le vit aller et, venir, prendre ses
MULHOUSE. Kl
cantonnements et les quitter le lendemain pour battre la campagne. Il s'éloignait généralement le samedi, comme s'il eût spéculé sur le chômage du dimanche pour amener un conflit entre les ouvriers et les patrons : on sortait d'une grève terrible. Mais le patriotisme des ouvriers déjoua tous calculs. Seulement, un samedi soir, dans ce malheureux mois d'octobre, tandis que le 81* de ligne sortait de la ville sous les ordres du colonel von Loos, la population des fabriques échangea quelques mots désagréables avec l'arrière-garde. La légende prétend que le dernier fourgon, chargé d'un butin suspect, avait provoqué des observations malsonnan t es . Les soldats répondirent de leur mieux, mais quand ils furent à bout de raisons, ils tirèrent sur la foule. Quelques victimes périrent, et dans le nombre un Suisse, et deuxBadois. Cette échauffourée se produisit aux environs de la filature Kœchlin-Schwartz.
Huit jours après, quand la très-légitime irritation du peuple commençait à se calmer, ce beau 81* prussien reparut, colonel entête, et, prenant position devant la manufacture, il fit savoir aux autorités qu'en réparation de l'outrage commis envers les soldats du roi, il réclamait 50,000 francs, 5,000 chemises de flanelle, 80 paires de chevaux attelés à 80 charrettes, et divers autres approvisionnements, le tout livrable dans une heure.
Faute de quoi, le 81* brûlerait la filature de M. Kœchlin et les cités ouvrières, sans préjudice du surplus.
L'indignation fut générale, mais pas un homme de trente ans ne se monlra plus courroucé que M. Jean Dollfus. Brûler les cités ouvrières! L'œuvre et la gloire de sa vie I Le temps de prendre sa croix de i'aigle rouge, une croix de commandeur obtenue à la suite de je ne sais quelle exposition, il accourut aussi vite que ses jambes de soixante-dix ans voulurent le porter. Arrivé, il entreprit les officiers prussiens avec toute la vigueur d'une âme honnête et loute l'autorité d'une vie exemplaire ; il leur prouva que si une réparation était due, c'était par les vainqueurs aux vaincus et qu'il serait monstrueux de rançonner les gens après les avoir assassinés.
Le colonel, sourd aux bonnes raisons, comme tout Allemand qui se sent le plus fort, maintint ses prétentions sans en rabattre nn centime, et le père Jean, s'échauffant par degrés, lui dit : « J'ai donc affaire à des barbares? Eh bien! reprenez donc cette croix que j'avais cru pouvoir accepter de votre maître, dans le temps où la Prusse comptait encore au rang des peuples civilisés ! Rendezla-iui ; diles-luique je ne pourrais plus la porter saris honte et que je vous l'ai jetée à la face I » Le geste suivit la parole, et les insignes de l'aigle
) ravitailler l'armée française, à la barbe du 'ussien qui n'y voyait goulte.
Après une rapide excursion dans le passé, nous cordons des questions plus actuelles. L'événeent du jour est un petit coup d'État de la chanllerie allemande qui brusquement, sans avis •éalable, a retiré Yexequatur à tous les agents insulaires : M. de Bismark n'entend pas qu'un *ançais soit couvert par une immunité diplomate dans ses nouvelles provinces.
Les écoles et les collèges de la ville ont rouvert urs portes, mais tout l'enseignement est boulcirsé. Un nouveau personnel, envoyé de Berlin, jmplace les anciens maîtres, si bons Français ; i fait la classe en allemand devant un auditoire 3 pauvres enfants qui n'y comprennent rien. L'enîignement obligatoire, ainsi pratiqué, abrutirait i peu de temps des générations entières. Mais i patriotisme des habitants a trouvé remède à i chose. Les dames de Mulhouse, ces simples, 3s modestes, ces studieuses personnes, se feront laîtresses d'école; chacune d'elles enrôle dix ambins dans son voisinage ; ils viendront tous les >urs à l'heure du goûter; on leur distribuera des àteaux ou des confitures, et on leur apprendra lire, à écrire, à parler le français.
Tout le peuple court au devant de ce bienfait vec une vive reconnaissance. Les ouvriers sont
admirables, on m'en raconte des traits bie chants dans leur naïveté. Ces braves ge fondé des réunions du soir où ils s'interdiî prononcer un seul mot d'allemand. Mais coj plupart ne savent pas le français, leur règh en fait, les condamne au silence. N'impo tiennent bon ; ils passent leurs soirées à fum pauvre pipe en vidant un verre de bière, sa dire. De temps à autre, une grosse voix s avec L'accent que vous savez : « C'est égal, bleu, vive la France ! » Et Ton répond en ç « Vive la France! » Voilà les divertissement! laires de Mulhouse en octobre 1871 1
Je ne pouvais pas visiter cette admirab sans pousser jusqu'à Dornach et sans voir tographie de M. Braun, unique en Europe.
M. Braun est un artiste que les circom ont transformé en grand industriel. Il a aux portes de Mulhouse une vaste et mag usine où tous les chefs-d'œuvre des galeri bliques sont reproduits, multipliés, vul:
sans passer par l'interprétation toujours m reuse du copiste. Plus de 300,000 clichés c directement comme des planches gravées lumière elle-même, servent à tirer des n d'épreuves exactes, parfaites et ineffaçables tes les fresques de l'Italie, tous les tablea musées, tous les cartons et les dessins des
mailres son! réunis chez M. Braun comme en un va>te réservoir qui les répand à bon marché dans les cinq parties du monde. Un amateur intelligent peut aujourd'hui, sans sortir de son cabinet, (aire ample connaissance avec Raphaël, Michel Ange, Léonard de Vinci et tous les maitres du dessin ; il peut s'entourer de leurs œuvres les plus exquises et vivre dans un milieu aussi divin que l'Olympe du vieil Homère.
En parcourant les ateliers de M. Braun, j'ai remarqué un grand nombre d'écloppés, pr esque tous jeunes; quelques-uns n'avaient pas vingt ans. Vous les choisissez donc? lui demandai-je.
Il me répondit : Non, je les prends tels que la guerre les a laissés. Ce jeune homme a eu les mains gelées ; celte autre a reçu une balle dans la jambe au combat de Villerscxel; mes deux fils ont fait celte campagne, eux aussi, et si vous les aviez vus au retour !
J'ai pris congé de Mulhouse et de ses braves habitants dont beaucoup, je le vois, n'y seront plus Tannée prochaine. Le travail me rappelait a Paris, j'ai traversé l'Alsace en toute hûleet je ne me suis arrêté à Saverne que pour prendre ma famille et fermer notre chère maison.
Voici comment nous avons arrangé nos affaires La maison restera telle qu'elle est, toute meublée, et nous la laisserons ainsi jucqu'au jour proche
Non, je n'avais plus rien à faire en Alsace, mais j'y avais encore à voir, ù apprendre et a souffrir, Le mouvement provo mé par l'échéance imminente du 1 er octobre 4872 m'attira par cette sorte de fascination qui jette les hommes dans les gouffres. Je cédai à l'irrésistible et poignante curiosité de voir les drames de l'option, d'assister à l'émancipation des mineurs, de contempler le grand spectacle de cette émigration patriotique qui coupe en deux les familles les plus unies et fait le vide autour des patriarches navrés.
Ma chère et courageuse femme, qui est devenue en huit ans aussi Alsacienne que moi, voulut goûter sa part de cette amertume; elle emporta de Paris à Sa\crne un enfant -de cinq mois qu'elle nourrissait. Nos deux filles aînées nous supplièrent de les prendre avec nous; elles sont nées là-bis, et à leurs yeux rien n'est plus beau, plus grand, plu- admirable que celle humble maison perd-e dans un coin de foret.
Nous arrivions chez nous le 3 septembre au malin, par
un temps magnifique, et nous y retrouvions, sinon le plein contentement des jours heureux, au moins la solitude, les souvenirs, le calme et cette douceur secrète qui se mêle aux plus rudes misères de la vie pour ceux qui n'ont perdu ni le courage ni l'espoir.
Mais je n'avais pas quitté Paris pour me laisser aller au courant des émotions passives, et, dès le second jour, je me mis en campagne, observant, écoutant, interrogeant les hommes, voyant tout par moi-même, e*. parcounmt l'Alsace en tout sens; villes et camppirnes, depuis Saverne jusqu à Bclfort.