‹ Alsace, 1871-1872Chapitre 31 sur 34 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

dénotent un pur Alsacien, elsa loyaïe bonhomie i;e dément pas les signes extérieurs. Il a fait ses études à Strasbourg, sous la direction du célèbre abbé Bautain, et reçu le sacrement de Tordre côte à côte avec le père Gratry, qui était son voisin par ordre alphabétique. Je ne crois pas qu'il ait jamais bougé du diocèse, car il compte environ trente ans de service dans les prisons; mais il a l'esprit large, ouvert et tolérant.comme s'il avait fait deux fois le tour du monde. La vie n'a guère de secrets pour celui qui a touché du doigt tous les crimes et toutes les douleurs. Ce bon et beau vieilla/d a conduit à l'échafaud onze condamnés, dont deux femmes ; aussi peut-il me dire avec un sourire doux et voilé :

— Je suis un peu cher moi dans votre chambre.

Il m'a conquis de prime abord, et, le voyant instruit de toutes choses, j'ai profité de ses visites pour m 'éclairer sur la persécution des catholiques en Alsace. Les détails qu'il m'a donnés sur l'expulsion des jésuites font le plus grand honneur aux victimes et à leurs amis. A l'heure de l'exécution, une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants en prières remplissaient la chapelle. L'agent des hautes œuvres prussiennes fut un instant troublé par ce spectacle et offrit d'ajourner la partie à une meilleure occasion. Ce fut le père directeur qui congédia l'assemblée, prô-

tant l'appui de sa parole a celte autorité qui le frappait.

On obéit, mais le lendemain et tous les jours suivants, la façade du pelit couvent de la rue des Juifs fut décorée de fleurs et de rubans tricolores par des mains inconnues. Le jésuitisme était devenu, grâce aux Prussiens, une forme du patriotisme; à tel point, qu'un éminent avocat de Strasbourg, M. Masse, m'a dit, dans ma prison :

— Jesuis juif ; vivent les jésuites!

Les autres ordres religieux ne sont pas encore fixés sur le sort qui les attend; on craint que la maison du Sacré-Cœur ne soit exilée 5 la suite des Pères, qui la gouvernaient peu ou prou. Le difficile sera de chasser les sœurs de Ribeauvillé et toutes les respectables filles qui dirigent l'enseignement des écoles et des salles d'asile. On en compte trois mille dans le pays annexé, et l'énormilé de ce chiffre a, dit-on, fait réfléchir M. de Mœller. Ce n'est pas , Dieu le sait , que nos vainqueurs se préoccupent de ce qu'elles pourront devenir; on ne pense pas plus à leur donner du pain pour leurs vieux jours qu'on ne s'est occupé d'indemniser les jésuites. Mais on se demande comment on pourra les remplacer.

Quant au clergé séculier, chaque jour qui s'écoule accroît sa gêne et ses perplexités. Il se voit menacé jusque dans ses moyens d'existence par

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