‹ Alsace, 1871-1872Chapitre 9 sur 34 · PHALSBOURG · texte numérisé non relu

PHALSBOURG

nom sans en écrire un autre. Phalsbourg, dans son beau temps, ne lut jamais qu'un fort habile; les remparts entouraient les casernes et les magasins militaires, qui enveloppaient les maisons bour* geoises, serrées en petits groupes autour de la place d'armes, où s'élève la statue du maréchal Lobau. La statue est toujours à sa place ; qu'en feront-ils? Que feront-ils de Kléber, à Strasbourg? et de ce pauvre Rapp , qu'un officiçr bavarois, son neveu, paraît-il, est venu saluer en grande pompe sur une place de Colmar?

Enlever ou détruire ces monuments serait un acte d'impiété ; mais les laisser drbout au milieu des soudards allemands, n'est-ce pas une ironie? Les héros de notre histoire opteraient pour nous, s'ils vivaient encore; pourquoi les Allemands ne leur permettent-ils pasd'émigrer? Nousics recueillerions pieusement dans quelques villes de la fronlièrc,et si le vainqueur alléguait que tout ce bronze vaut quelque argent, la France est encore assez riche pour racheter ses vieilles gloires.

Sur la place Lobau, où quelques rangées de vieux arbres sont encore debout, quatre hommes d'âge se promènent mélancoliquement : l'un d'eux porte à sa boutonnière un large ruban de la Légion d'honneur: ils ont tous la tournure et la physionomie qui distinguent nos anciens militaiin s. Phalsbourg était peuplé d'ofliriers en retraite

que la beautédu pays,, les facilités de la vie et surtout le spectacle d'une petite garnison toujours en mouvement attiraient et charmaient.

Où iront-ils finir leur triste vie? Les quatre que je vois jouissent de leur reste avec plus de souci déjà que de plaisir. La population civile, accoutumée à loger les officiers, à les nourrir, ou du moins à les fréquenter, était aux trois quarts militaire. J'ai connu par ici un notaire qui savait l'Annuaire par cœur. Que voulez-vous? On ne naît pas impunément citoyen d'une ville imprenable, et Phalsbourg a passé pour tel jusqu'au jour où les Allemands l'ont réduit par famine. Les habitants qui n'émigreront pas auront cruellement à souffrir du contact obligé, quotidien, permanent des uniformes étrangers. Un poste à chaque entrée, un poste sur la place, un factionnaire tous les dix pas, quatre soldats contre un bourgeois dans chaque rue. La garnison ne sait que l'allemand, et les trois quarts de la population ne parlent que le français.

Cependant je remarque que les maisons bombardées se rebâtissent assez vivement ; toute cette destruction sera réparée dans six mois aux frais de la Prusse. L'église seule est restée telle que l'incendie l'a faite ; j'assiste à la célébration d'un mariage religieux sous les halles, où un autel provisoire est dressé.

la garnison. Or la garnison ne sera pas réduite, au contraire, quoique les Allemands aient démantelé la ville. Ils aménagent les casernes et les autres bâtiments militaires : ils installent le mess des officiers à l'arsenal; ils ont acheté un terrain de 300,000 francs pour faire un champ de manœuvres. On pourra donc gagner sa vie comme autrefois, mais bien des gens aiment mieux mourir en France que de vivre en Allemagne. La vue des uniformes étrangers leur donne le mal du pays. »

Il m'en aurait conté plus long. Mais on vint le chercher pour un conseil de famille : l'émancipation d'un mineur qui voulait opter et partir.

Je revois en passant le petit café militaire où nous parlions de gloire et de victoire en juillet 1 870, avec trois jeunes officiers du 84 e , qui ne devaient point revenir. Les mêmes tables sont devant la porte, avec les mêmes lauriers -roses dans des caisses de bois peint en vert ; rien n est changé que l'uniforme des buveurs.

En traversant le pont-levis, je remarque des ouvriers qui chargent sur des wagonnets les belles pierres de nos remparts. Les Allemands sont un peuple pratique ; aussitôt qu'ils ont eu déclassé Phalsbourg, comme forteresse inutile, ils se sont avisés que les matériaux de ses murailles, soigneusement choisis, bien taillés, durcis parte

écrevisses, et, tout en déjeunant sur le pouce, je cause avçc les habitants. Un n'a que faire de les interroger, ils dévisagent un Français à cent mètres et le provoquent par mille questions : « Com« ment va M. Thiers? vivra-t-il bien dix ans? Et le maréchal Mac-Mahon? Et pourrons-nous garderie république? Et l'armée? Ah! voilà ia grandeaffaire. On en parle, le jour, on en rêve la nuit. Combien avons-nous de soldats? Sont-ils aussi disciplinés, animés d'un aussi bon esprit que tout le monde nous l'assure? Est-il vrai que nos officiers désertent les cafés pour les bibliothèques? Àvez-vous vu les manœuvres qui s'exécutent autour de Paris ? Ici, nous enrageons de voir ces maudits Allemands aller, venir, lever des plans, prendre des notes ; non-seulement les capitaines, mais les sous-officiers et souvent les simples soldats. S'ils ne connaissent pas notre terrain,ce n'est pas faute de courir. Ils viennent du camp de Metz, où on lésa fait peiner comme des nègres; eh bien, vingt-quatre heures après leur arrivée, on ne voyait qu'eux dans les villages et dans les bois. Le bonhomme Christman, qui les exècre en face, en a rencontré trois ; il leur a dit : « Tenez-vous « bien I les Français travaillent. » Les coquins lui ont répondu : « C'est possible ; mais tant que les « Français travailleront, les Allemands ne dormi- « ront pas. » Mais c'est bien vrai, n'est-ce pas, mon

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cher monsieur, que les Français travaillent? Aurons-nous bientôt un canon qui démonte leur fameux Krupp? »

A ces mille questions qui respirent le patriotisme le plus ardent, je réponds de mon mieux, assez mal. On parle d'autre chose, on discute l'événement du jour, la rentrée de M. Cerfbeer dans son château et les fêles par lesquelles il a célébré sa délivrance. M. Cerfbeer est bien connu à Lut- 2elbourg ; avant de déserter, il y déjeunait quelquefois sous le drapeau parlementaire : « Ah ! monsieur, me dit-on, comment cet homme n'a-t-il pas fait un ou deux ans de prison pour l'exemple? Si celui-là reste impuni, pourra-t-on maintenir les hommes dans le devoir ? Sa grâce nous a fait hurler ; savez-vous quel effet elle a produit sur nos soldats ? »

Nos soldats ! nos soldats I C'est le commencement et la fin de tous leurs discours. On ne pense qu'à nos soldats dans ces pays que l'Allemand croit tenir sous sa lourde patte.

J'ai regagné Saverne en suivant les bords du ranal; c'est une promenade de deux à trois heures, dans un paysage admirable. Les montagnes boisées qui descendent en pente douce encaissent les deux rives; on rencontre à chaque pas un filet d'eau glissant sur la mousse, ou une nappe de bruyères en fleurs.

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Mais ce qu'on rencontre surtout, c'est le carrier allemand qui fracasse notre grès vosgien par le pic, la nitroglycérine ou la poudre ; le carrier du roi Guillaume, qui débite àiour de bras nos magnifiques rochers pour en blinder les forts prus siens. De tous côtés, les moellons rouges dégringolent en bondissant à travers les malheureux arbres qu'ils pèlent, qu'ils meurlrissjent ou qu'ils brisent ; partout on voit ces lourdes masses s'accumuler sur les bateaux des forteresses impériales.

Si le spectacle de Phalsbourg démantelé m'avait un peu serré le cœur, ce travail de nos ennemis et la comparaison de leur activité avec la nôtre me faisaient cent fois plus de mal. Je me disais : Phalsbourg est jugé depuis longtemps, nous l'avions condamné nous-mêmes, comme nous avions reconnu la nécessité de couvrir le nord et Test de Strasbourg. Que nous eût-il coûté de faire ce que nos ennemis exécutent si facilement contre nous? Oui faut-il accuser ? Les comités spéciaux, le gouvernement ou les Chambres? Il imporle assez peu, puisque le mal est fait. Convenons franchement, tous ensemble, qu'hier nous étions fous. Mais pouvons nous jurer que nous serons plus raisonnables demain ?

Je n'étais plus qu'à deux ou trois cents mètres de la ville, quand un petit villageois, pieds nus,

vint me demander un sou. « Comment, lu oses-tu mendier? Tu ne sais pas que les Pi punissent ce délit des peines les plus sévè

— Oui, monsieur, répondit-il. Aussi je mande qu'aux Français.

— Mais tu peux donc les reconnaître?

— Vous voyez bien.

Ce n'est pas seulement l'admiration et la reconnaissance qui m'ont attiré à Belfort, quoique les miracles accomplis dans cette héroïque cité vaillent bien le pèlerinage.

Belfort est, avec Bitche, qu'il ne faudrait pas oublier, la seule place qui ait lutté plus longtemps que la France elle-même contre notre implacable ennemi. Toute la nation avait mis bas les armes, Paris et les départements se déclaraient vaincus, il y avait quinze grands jours que toutes les forces du pays avaient abandonnée partie, et, dans ce coin isolé de l'Alsace, une poignée de braves gens se faisaient encore tuer pour l'honneur.

L'histoire d'une si noble résistance est encore à

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écrire, quoiqu'on en ait publié plusieurs récits. Les narrateurs, assurément sincères, mais encore trop échauffés pour parler sans passion, se disputent la gloire et la tirent chacun à soi. La postérité impartiale les mettra tous d'accord en disant que depuis le commandant supérieur, M. Denfert , jusqu'au moindre bourgeois de la ville, tous, officiers, soldats, gardes mobiles, mobilisés, habitants, ont bien mérité de la patrie. Ceux-là même qui n'ont pas eu l'honneur de combattre ont attendu la mort avec un stoïcisme rare.

Une garnison de 17,600 hommes, qui ne comptait pas plus de 3,000 soldats de ligfae, presque tous conscrits de dépôt, s'est si bien aguerrie en peu de temps qu'elle ne tenait plus aucun compte du froid, des privations et des dangers. Les approches de la place ont été savamment gardées et vaillamment défendues. Un siège de 104 jours, 410,000 obus de tout calibre lancés sans interruption durant 75 jours, une épidémie de variole et la contagion des fièvres purulentes, qui tuaient un blessé sur deux, ne découragèrent ni la garnison, ni la population civile, quoique le général de Trescow, assiégeant, eût interdit la sortie des vieillards, des enfants et des femmes.

Ce beau type d'humanité germanique n'a pas eu, malgré toul, l'honneur de prendre la ville ; il ne l'a point enlevée à ses défenseurs ; c'est un

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ordre du gouvernement français qui la lui a ou* verte, et nos soldats décimés, exténués, mais invaincus, sont sortis de Belfort avec armes et bagages, le 18 février 1871.

La bonne foi m'oblige à dire que ce jour-là.

l'ennemi, installé sur les Hautes et les Basses- Perches, était maître d'anéantir la ville en quelques heures. Avouons franchement que l'artillerie prussienne, après trois mois et demi de travail incessant, a prouvé qu'elle était plus forte que les défenses si renommées de Belfort; mais le colonel Denfert et ses dignes soldats ont eu la gloire de prolonger la résistance jusqu'au moment où la paix rendait tout effort inutile.

Il faut voir le terrain de cette longue bataille pour apprécier les mérites de$ assiégeants et des assiégés. Nous avions pour nous l'avantage d'une admirable position. Le Château de Belfort est peutêtre la plus forte citadelle qui soit sortie des mains de Vauban ; le camp retranché du vallon, couvert à la fois par la place, par le château et par les forts de la Miotte et de la Justice, était considéré à bon droit comme une position imprenable. Mais Vauban n'avait pas prévu lés progrès de la balistique moderne, et les successeurs dégénérés de ce grand homrtie les ont suivis de loin, avec une curiosité inerte.

Us n'ont su ni les utiliser en réformant notre

le i* novembre, et après avoir assuré l'investissement de la place, ils s'acheminent sans perdre un jour, par une suite d'efforts continus, vers ces deux redoutes, dont Tune est au sud et l'autre au sud-est de la place.

Leurs batteries s'établissent successivement à Essert, à Bavilliers, au Grand-Bois, au Bosmont, au bois de la Brosse, c'est-à-dire à l'ouest, au sud-ouest, au sud et au sud-est, rendant coup pour coup à nos forts, brûlant la ville, les faubourgs, les villages, et attestant par une destruction incessante la supériorité de leurs 200 canons. Dès les premiers jours de février, ces malheureuses Perches sont enfermées dans un cercle de feu.

L'ennemi s'est emparé des villages voisins, de Danjoutin, de Pérouse, il les bombarde du sud, de Test et du nord, il y lance jusqu'à 2,500 projectiles en vingt -quatre heures, et après avoir démonté presque toutes leurs pièces, il ouvre la tranchée et la pousse vigoureusement jusqu'à moins de 200 mètres. Une attaque de vive force, tentée à tout hasard pendant la nuit, n'a réussi qu'à lui faire perdre environ 250 prisonniers; mais le feu de plus en plus écrasant de l'artillerie prussienne, et l'effet encore plus tuant des fausses joies et des mauvaises nouvelles, le canon de Villersexcl, la retraite de Bourbaki, l'armistice de Versailles, décident le commandant supérieur à

abandonner les Perches. L'ennemt s'en empare, s'y retranche fortement, et s'apprête à foudroyer la ville et le châleau : il peut tout, on le sait, il y aurait folie à en douter, puisque les Perches sont les clefs de Belfort. C'est alors qu'un télégramme du gouvernement français invite l'héroïque garnison à rallier le postele plus voisin.

Peut-être me pardonnera-t-on la longueur de cet exposé, si l'on songe que les Prussiens, après avoir signé un traité qui restitue Belfort à la France, travaillent activement à fortifier les Hautes et Basses-Perches.

J'avais passé deux ou trois fois en ma vie devant la gare de Belfort, mais sans entrer dans la ville et surtout sans visiter les ouvrages qui gardaient la fameuse trouée, entre les Vosges et le Jura. Me les eût-on montrés si j'en avais risqué la demande? C'est un point douteux. On s'est fait un devoir, jusqu'à notre dernière catastrophe, de cacher à tous les Français les défenses du territoire ; elles n'étaient visibles que pour les étrangers, nos ennemis du lendemain, et en particulier pour les officiers allemands, qui se préparaient à les prendre. J'aime à croire que l'expérience a changé tout cela, mais je n'en voudrais pas jurer, connaissant la candeur incorrigible des autorités françaises.

Les Prussiens se montrent plus circonspects

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chez nous que nous ne l'avons jamais été nousmêmes. Ils gardent avec soin, non-seulemenl contre une surprise tout à fait invraisemblable, mais contre notre curiosité la plus innocente, ces forts qui sont à nous en vertu d'un traité et que nous devons reprendre à jour fixe, moyennant la rançon convenue. Je rt'ai pas ouï dire qu'un officier français, ni même un bourgeois sans conséquence, ait pénétré, depuis la paix, dans ces retranchements, où nous devons rentrer (ambour battant, avant' dix-huit mois, pour relever les sentinelles allemandes. Tous les curieux qui viennent de loin, comme moi, dans l'espoir de connaître le fin du fin, sont maintenus à bonne dislance. Mais il est permis de vaguer sur les routes, soit à pied, soit en voilure, et d'observer tous les points saillants qui décorent le paysage. J'ai donc pu voir, dans le camp retranché, les nombreux et vastes baraquements qui se construisent à nos frais pour l'armée d'occupation ; dans les fosses de la ville, quelques-uns de ces magasins où l'administration prussienne accumule six mois de vivres selon les uns, et neuf mois selon les autres. En parcourant la campagne, j'ai vu le fort de Bellevtie, remis à neuf, et les Perches, occupées par une fourmilière d'ouvriers. Ma première impression que je me garde bien de donner pour infaillible, fut qu'on travaillait là avec autant d'ardeur et

dans le même esprit qu'au nord et à Test de Strasbourg. Si je me suis trompé, c'est en bonne compagnie, avec les hommes les plus éclairés et les meilleures patriotes de Belfort.

Il y a toutefois, je dois le dire, deux courants d'opinion. Tandis qu'un certain nombre de Français jettent le cri d'alarme et accusent nos ennemis de s'implanter définitivement autour de la ville, d'autres, non moins sincères, mais peut-être moins clairvoyants, assurent que les Prussiens ne sont coupables que d'un léger excès de prudence : ils se gardent, et rien de plus. Il est, dit-on, dans leurs habitudes de protéger sérieusement leur garnisons partout où la chose est possible, et, dès qu'ils occupent un fort, leur premier mouvement est de s'y mettre à l'abri des coups de mains. Un lel système a l'avantage de tenir les soldats en haleine, de les entraîner par. un labeur quotidien, et de leur rappeler constamment qu'ils sont en pays ennemi. C'est ainsi que les légions romaines se retranchaient tous les soirs dans des camps improvisés, mais assez bien construits et assez grandioses pour que plus d'un, après vingt siècles de durée, fasse encore Pétonnement de la postérité.

On me montrait à l'appui de cette thèse un petit corps de garde établi devant notre hôtel. I.e poste y était retranché derrière de fortes palissades, et locri de la sentinelle éveillait tout le voisinage à

chaque heure de la nuit. « Les Prussiens sont ici, me disait-on, ce qu'ils ont été partout, c'est-à-dire des héros prudentissimes. Pourquoi renonceraientils à des pratiques consacrées par un long usage et prescrites par quelque règlement général? Il est certain qu'à Bellevueetdans les forts des Perches ils ne se sont pas contentés de réparer les broches que leur artillerie avait faites. Où nous n'avions que des ouvrages improvisés, à peine tenables,ils ont construit des forts solides, bien casemates, où les hommes, couverts par deux mètres de terre battue sur des poutres énormes, sont à l'abri de tous les obus.

a Ils remplacent çà et là de simples terrassements par des' murailles de pierres ; à quoi bon le nier? Ces travaux sont commandés à un entrepreneur français, nommé Simon, connu, sinon considéré de toute la ville, et les ouvriers qui les exécutent ne sont ni aveugles ni muets. Or, les Prussiens n'ont pas l'habitude degaspiller l'argent en pure perte, et nous reconnaissons volontiers que s'ils voyagent hors de chez eux en corps de troupe, ce n'est pas pour distribuer leurs millions aux peuples étrangers. Mais rien ne prouve, Dieu merci, qu'après avoir construit, ou reconstruit nos forts pour la nécessité temporaire de leur armée, ils ne nous les vendront pas sur facture au moment d'évacuer notre pays. »

ciels de donner la mort sans la craindre, on n'a pas besoin d'être très-Prussien pour éprouver la tentation presque irrésistible d'avoir cela pour soi plutôt que contre soi.

La question de droit, que les Prussiens euxmêmes ne sauraient mettre sous leurs pieds sans émouvoir le monde civilisé, ne fait pas l'ombre d'un doute, lî est certain que le traité qui nous arrache l'Alsace et une partie de la Lorraine a confirmé nos droits sur Belfort. On sait aussi ce que Belfort nous a coûté, outre le sang de cinq ou six mille braves : nous avons racheté cette ville au prix d'une humiliation dont Paris n'est pas consolé !

L'entrée triomphale des Allemands aux Champs- Elysées, l'enlèvement des canons par les hommes de la Commune, le 18 mars, deux mois et plus de guerre civile, la destruction de nos monuments historiques, le massacre des otages, une répression légitime, mais effroyable, et dont le souvenir fermentera encore dans vingt ans : tel est, en abrégé, le prix coûtant de cette place que M. de Moltke caresse avec regret en pensant qu'il faudra nous la rendre. Ne l'avons-nous pas payée assez cher? Ajoutez," s'il vous plaît, qu'une partie du territoire voisin a été régulièrement échangée à Francfort contre certain canton minier que l'Allemagne convoitait aux environs de Thionville.

Ces faits appartiennent à l'histoire, ils appar-

tiennent à l'opinion publique de l'Europe et du Nouveau Monde ; ils sont enregistrés depuis plus d'une année par Fauguste conscience du genre humain. Comment croire qu'un seul Mollke ou un simple Bismarck ose rompre en visière à l'univers entier pour le plaisir assez stérile, en somme, de rester maître de Belfort ?

Won, non, nous n'avons rien à craindre de ce côté si le programme tracé par les diplomates de Francfort s'exécute jusqu'au bout. Lorsque le dernier centime des cinq milliards de la rançon française sera tombé dans la caisse de nos vainqueurs, les Allemands s'éloigneront de Belfort en grondant, comme un dogue quitte un os après l'avoir léché, mordu et roulé entre ses mâchoires; mais ils n'oseront pas le garder.

S'ils s'y retranchent aujourd'hui, c'est que ce peuple trop bien servi de la fortune compte encore vaguement sur l'imprévu. Que faudrait-il pour lui donner sinon un droit, du moins un prétexte à rupture? Presque rien : quelque complication dans la politique générale de l'Europe ; moins encore, une émeute à Paris, à Lyon, à Marseille ; le drapeau rouge arboré sur le clocher de quelques hameaux ; une altercation sanglante et impunie entre l'armée d'occupation et le peuple- des départements occupés.

Donc, soyons sages !

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diais prendre un billet* Mais ce brave

s'élait bien gardé d'en rien faire ; il prétendait que les Prussiens me guettaient depuis plusieurs jours.

La chose me parut tellement insensée que je ne tins aucun compte de cet avis. Comment croire que les Prussiens, s'ils voulaient m 'arrêter, attendraient une occasion de faire ce beau coup sur la voie publique? S'ils ne connaissaient point mon visage, ils savaient mon adresse et la maison n'était pas difficile à trouver. D'ailleurs je me croyais en sûreté, puisque je me savais sans reproche. Quelques articles de journal, écrits et publiés en France, avaient pu les indisposer, mais sans leur donner aucun droit sur ma personne. Quelques ronseils distribués dans mon cabinet aux pères de famille qui voulaient émanciper leurs enfants sans opter eux-mêmes ne constituaient pas un délit punissable en pays civilisé.

Je me couchai donc fort tranquille à neuf heures du soir, heure normale pour un campagnard et un malade, et je dormais déjà lorsque les aboiements d'un chien et la voix de notre fermier m'éveillèrent. On me dit qu'un ancien agent de police, enrôlé au service des Prussiens, voulait me parler à l'instant en faveur d'un malheureux. Cet homme avait besoin de mes conseils, il m'attendait à la grille du jardin, il devait émigrer le lendemain matin et ne pouvait attendre davantage. Je fis répondre qu'il était un peu tard de toutes les façons

coïncidât avec l'entrée du commissaire et de ses hommes. Il suffisait de gagner une petite tourelle qui conduit au grenier, et qui, vers la moitié de sa hauteur, s'ouvre sur la campagne. Mon plan est bientôt fait, je saisis au hasard les vêtements qui me tombent sous la main, je m'habille en courant à mon but, et, quand je suis au pied de la tourelle, je dis qu'on peut ouvrir à la police. Malheureusement, la petite porte sur laquelle je comptais était close depuis un an par une barre de bois bien vissée, et le commissaire qui s'était lancé à ma poursuite, avec un flair qui honorerait un chien de chasse, me traqua vivement et me prit.

L'homme m'arrête au nom de la loi ; il exhibe un mandat d'amener orné du timbre du conseil de guerre; mais, pour me prouver que j'ai eu tort de lui refuser ma confiance, il s'empresse d'accumuler les mensonges l'un sur l'autre. «L affaire est de peu d'importance, dit-il, c'est le juge d'instruction qui désire vous parler à Strasbourg. » J'offre de me rendre à Strasbourg sur parole : il s'excuse sur la nécessité de me mettre d'abord en relation avec le procureur impérial de Saverne. Va pour le procureur impérial 1 Mais j'ai besoin de m'habiller un peu avant de comparaître devant un si haut personnage. On me permet de faire ma toilette entre deux gendarmes, au milieu des cris effarés des enfants et des femmes^qui pleurent

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