ÉPILOGUE
Et quand je dis gratuite, je ne suis pas sûr d’employer le mot juste.
Mais je n’avais pas le Times dans ma prison. Et pourtant, je l’avoue au risque de prêtera rire, j’ai pensé plusieurs fois à lui, à lui-même, au Times, dans ces premières heures d’angoisses.
Je médisais ; « Les Prussiens sont capables de tout ; plus je suis innocent, plus je dois craindre qu’ils prolongent ma détention prévenlive pour le plaisir de torturer un ennemi et de tuer les pauvres êtres que j’ai laissés derrière moi. Les journaux français auront beau protester; il est de bon ton, à Berlin, de dédaigner la presse française; on no les lira point. Mais le Times se fait lire partout, il impose aux vainqueurs, il contraint les rois absolus de rentrer en eux-mêmes; car, chaque fois qu’il parle, on croit entendre la voix d’une grande; puissante et généreuse nation. Quand le Times aura dit son mol, ma prison s’ouvrira toute seule! » Je demande pardon au Times de l’avoir jugé de la sorte, et je jure de ne plus retomber dans une si grossière erreur.
Vers onze heures du malin (ma montre ôtant emprisonnée à part, je ne garantis pas les heures), l'arrivée d’un litre de bouillon me prouva qu’on ne m’oubliait pas chez nous. J’ai su depuis que le porteur de ce message alimentaire, un jeune avocat de Sa verne,* inscrit au barreau de Dijon, avait
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ALSACE
été retenu trois quarts d’heure par le zèle de mes geôliers. Les portes des prisons sont avares, elles s’ouvrent plus volontiers pour recevoir les gens que pour les rendre. Itientot après, on m’envoya un déjeuner fort appétissant pour tout autre qu’un prisonnier ; je l’effleurai à peine du bout des dents, et cette suppression de l’appétit m’inspira des idées lugubres. Je pensais que ma femme, elle non plus, n’avait pas faim, et je me demandais comment elle pourrait nourrir notre petite Suzanne. Grâce à Dieu, les hommes d’État qui disposent de la liberté des gens ne sont jamais entrés dans ces humbles détails.
Je voulus essayer de la lecture; il me semblaitqu’avec un livreje ne serais plus seul dans ma cellule. Le geôlier m’apporta le Génie du christianisme en trois volumes. Il y avait plus de vingt ans que je n’avais lu une page de Chateaubriand, sauï les Mémoires d'outre-tumbe, qui ont l’air d’étre écrits par un autre homme, plus vif et moins guindé que lui. Le tome du Génie, feuilleté d’une main distraite, car mon esprit lui-même avait perdu l’appétit, me laissa sous une impression bizarre. D’abord l’ouvrage sentait horriblement la pipe; sans doute parce que le corps de garde et la bibliothèque ne faisaient qu’un ; et cette odeur contrastait de la façon la plus étrange avec le style. Et puis, je me heurtais à chaque pas aux assertions les plus invraisernbla-