EPILOGUE
feclure de la Seine, où >1. Compenon, l’aimable substitut, a bien voulu me promener il y a deux mois. En revanche, le mobilier laissait beaucoup à dire : il se composait d’une table, d’un banc et d’un lit dont les draps, découpés dans la toile d’emballage, étaient couverts de plumes par un oreiller décousu. Mais je ne songeais guère à dormir, et mon premier besoin fut d’arpenter la chambre dans tous les sens ; j’y fis au moins trois lieues, à grandes enjambées, en me livrant à mes rétlexions.
S’il faut tout dire, je n’étais nullement rassuré sur la fin de cette aventure, et je fus démoralisé un moment par la perspective de l’inconnu. Après un examen de conscience long, sérieux, sévère jusqu’à l’excès, je restai convaincu que les Prussiens m’avaient cherché une querelle d’Allemand ; mais comment me dissimuler qu’ils étaient juges et parties dans l’affaire et maîtres de me garder longtemps? En bonne foi, ils ne pouvaient me reprocher que des articles de journal publiés en France, sous le régime des lois françaises, et presque vieux d’un an ; or leur législation elle-même prescrit par six mois les délits de presse. J’avais visité les travaux, fort suspects à mon sens, qu’ils exécutent autour de Belfort; mais je l’avais fait prudem» ment, à distance respectueuse, et sans enfreindre aucune consigne. Je n’avais pas prononcé de dis-
ALSACE
cours dans une brasserie, comme un journal tic Paris l’a conté sans mauvaise intention, je n’élais même entré dans aucune brasserie.
Ai-je besoin de réfuter l’inventioi^ beaucoup moins innocente du Times, qui m’accuse d’avoir assassiné un soldat allemand sur les bords de la Sarre? Le Times a grand tort de se faire plus Prussien que .M. de Bismarck; il a tort de publier sans contrôle des récits qui se contredisent eux-mômcs. Si j’avais, comme il le raconte, suivi l’élat-major du maréchal de Mac-Mabon, je n’aurais pas campé sur les bords de la Sarre ; l’itinéraire du vaillant maréchal est bien connu. J’ai passé quelques jours devant la Sarre, mais avec le corps de M. de Failly, et les honnêtes gens de toute profession qui se trouvaient autour de moi, officiers, écrivains, bourgeois de Sarreguernines, savent bien que je n’ai touché aucune arme, sinon ma plume.
Le Times affirme que, non content de commettre un crime qui répugne à tout homme civilisé, j’ai publié ce misérable exploit et je m’en suis fait gloire; je regrette vraiment, pour le Times^ qu’il n’ait pas pris la peine de feuilleter la collection du Soir, où tous mes récits de la guerre ont paru. 11 aurait vu que cette calomnie, indigne de figurer dans le plus grand journal de l’Europe, est l’invention gratuite de quelque prussophile enragé.