SAVEUSE
dans les angles ; un vrai poôle d’Alsace aux tuyaux enroulés s’y carre dans sa niche, entre deux grandes peintures décoratives de Marchai et de Puvis de Chavannes. Je vais quitter cela pour longtemps, peut-être pour toujours. Eh bien, ce queje regrette surtout, c’est une vaste salle, ou plutôt une fto/f, à la mode D’Angleterre, avec une serre dans un coin, une volière dans un autre, un billard , une gymnastique, un piano, une installation de salon dans un autre angle, une haute cheminée de piernrouge, un trophée d’armes et trois grands panneaux de Baudry. Cette halle existe depuis des années, dans mon imagination seulement: J’en ai choisi le terrain, j’en remanie les plans , j’en jouirais peut-être encore dix ans, par la seule espérance, sans avoir les moyens de poser la première pierre, et ce qui me désole le plus, c’est que l’annexion de l’Alsace me condamne à n’y plus penser.
Pour revenir aux choses positives, voici la situation que la paix fait aux propriétaires alsaciens.
Ils ont un an pour opter entre la nationalité française et la nationalité allemande.
Celui qui veut être Français est libre de rester propriétaire dans le pays, mais il n’a pas le droit d'y conserver son domiaile. Il ne m’est donc pas interdit de garder ma maison et d’y passer quel-
ALSAŒ.
ques mois tous les ans , comme on allait jadis à llade ou à Wiesbadon. Mais Bade et Wiesbaden n’étaient pas des pays arrachés à la France ; on y pouvait aller sans douleur et sans honte: on y vivait chez l’étranger, non chez le vainqueur ; on y était en voyageur et non en peuple conquis. Tant que l’Alsace sera aux Allemands, il n’y aura pas pour un Français une maison de plaisance en Alsace.
Que faire alors ? Vendre? louer? Mais vendre à qui? louer à qui? Il n’y a d’autres locataires ni d’autres acheteurs possibles que les .Mlcmands, car la population indigène décroît à vue d’œil, et tous ceux qui peuvent émigrer font leurs malles.
Vendre ou louer aux Allemands une maison française est un acte qu’il faut excuser toutes les fois qu’il sera nécessaire; mais je n’en suis pas encore réduit là, Dicunicrci! Tant que j’aurai dix doigts pour travailler, un ennemi ne profanera point les plus chers souvenirs de ma vie. Nous resterons ici tant qu’il le faudra pour bien voir, bien entendre et bien juger les sentiments de la population ; après quoi , nouS fermerons la porte et nous emporterons la clef à Paris.
Une sous-préfecture de cinq à six mille âmes n’est pas tout le département, mais die en offre presque toujours la représentation assez exacte en raccourci. C’est une moyenne proportionnelle entre la grande ville et le simple village. Les bourgeois, les artisans, les ouvriers, ont les mœurs, les passions, les lumières de la ville ; la population des faubourgs est aux trois quarts rurale : on y voit des maisons qui sont de véritables fermes; on y rencontre des citadins qui conservent les sentiments, les idées et les routines du paysan. Sans quitter la petite ville, vous jugerez la grande, cl les campagnes aussi.
Il y a du plus et du moins, une marge considé-
ALSACE
rable; il faudrait se garder de conclure trop vite et de généraliser au pied levé dans un pays aussi vaste et aussi bigarré que le nôtre. Par exemple, l’héroïsme de Chàteaudun, de Toul ou de Saint- Quentin vous donnerait une trop haute idée de trois départements et de la France entière, si vous jugiez sur échantillon. Je ne crains pas de tomber dans ce genre d’erreur, ni de passer pour opliraiste, si j’étudie d’abord l’esprit alsacien à Saverne : celte petite ville offre plutôt la matière d’un argument a fortiori. Elle n’est pas militaire comme Strasbourg, artiste comme Colmar, ou laborieuse comme Mulhouse. C’est l’ancien reposoir de ces Rohan fastueux et débauchés, dont le dernier s’éprit d’un sot amour pour Marie-Antoinette, et fit le scandale du collier.
De 1795 à l’inauguration du chemin de l’Est, ce lieu de dévotion facile cl de plaisir élégant ne fut guère qu’une grande auberge à routiers, étalée sur la droite et la gauche do la grand’roule : tout le commerce international de la France et de l’Allemagne y passait, allant, venant, effaçant les caractères sans épurer les mœurs, cl semant force gros écus, que les indigènes dépensaient sans compter, comme si cotte aubaine eût dû être éternelle. Ruinés tous à la fuis par l’ouverture du chemin de fer et la suppression du roulage, ils n’ont pas léagi, peisonne no ingénié; on a
llt lT JüL’US DÉTIDE.
courbé la léfc, cl l’on s est laissé vivre. Presque pas d'industrie, fort peu de vrai commerce, une multitude de petites boutiques qui naguère se disputaient la clientèle du tribunal et des fonctionnaires; un cabaret tous les trois pas. Je connais un huissier cabaretier. J’ai vu un professeur du collège vendre la goutte sur le comptoir, pour faire comme tout le monde. Voilà certes un pauvre pays, et si les Allemands ont eu lieu d’espérer qu’ils s’implanteraient sans effort, c’est dans les villes déchues comme Saverne.
Eh bien non; pas même à Saverne les Allemands ne sont chez eux. La première fois que j’ai parcouru la grand’rue qui forme les trois quarts de la ville, j’ai remarqué que les soldais allemands se promenaient un à un, deux à deux, trois à trois, mais que pas un ne conversait en public avec un indigène. Cependant le petit peuple de Saverne aime bien l’uniforine. Autrefois, si quelques troupiers français en permission descendaient de Phalsbourg, ils n’arrivaient pas au pont de la Zorn sans avoir fait des connaissances. C’était à qui leur parlerait le premier, à qui leur offrirait la bière. On leur prenait le bras, on les traînait de force au cabaret, on était fier de marcher auprès d’eux dans la rue; souvent même, le soir, on leur faisait un bout de conduite jusqu’à l’auberge du Prince-Charles. Dimanche der-