‹ Alsace 18711872 E. AboutChapitre 3 sur 38 · AI,S\CL · texte numérisé non relu

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nier, les Allemands de Plialsbourg, qui sècliciil d’ennui sur les ruines qu’ils ont faites, sont venus voir leurs camarades et se désennuyer en compagnie. Pas un Alsacien ne leur a dit mot, personne n’est intervenu dans leurs épanchements, on les a laissés boire, causer et s*c promener ensemble. L’homme qui se montrerait en public avec un soldat ennemi serait noté d'infamie : scs amis, ses frères eux-mémes, lui tourneraient le dos ; ses vieux parents lui fermeraient la maison paternelle.

Les employés civils qui portent runiforme tudesque, ou simplement la casquette rouge et noire, sont frappés. du même interdit. Ceux qui n’clalent aucun signe distinctif, par exemple les juges du tribunal, sont dévisagés dès leur arrivée, suivis de loin, épiés dans leurs moindres relations. Un avocat qui donnerait le bras au président du tribunal serait un homme jugé sans appel.

Comme les Allemands, tant militaires que civils, sont logés chez l’habilant, il se peut à la rigueur que certains rapports amiables, sinon cordiaux, s’établissent entre vainqueurs et vaincus derrière le mur de la vie privée. Ce n’est pas le soldat qui deviendra l’ami de ses hôtes : il est rustre, incommode et onéreux. 3Iais l’officier de belle mine et de bonnes façons est" capable de

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• HUIT JOUIl^ D’ÉTUDE.

plaire; le fonctionnaire qui paye son terme e( qui se met en frais de politesse a presque le droit de compter que son propriétaire ne le traitera point en ennemi. Ces accommodements, s’il en transpirait quelque chose, ne trouveraient pas grâce devant l’opinion publique. Chacun a l’œil sur ses voisins, le patriotisme est ombrageux dans la bourgeoisie, farouche dans le peuple. La police des bons citoyens n’a peut-être pas eu le pouvoir d’empêcher quelques faiblesses, mais elle les a contraintes de se cacher; elle en a étouffé le scandale et arrêté la contagion. Si l'ennemi se rend justice, il conviendra qu’ici du moins il a plus irrité qu’amorti les sentiments français en treize mois d’occupation, et plus perdu au total que gagné.

Les grands politiques de Berlin, qui ne font rien à la légère, avaient sans doute leurs raisons pour éterniser jusqu’à ce jour le cantonnement des troupes en laissant sans emploi les casernes petites et grandes, ou même impériales, qu’ils ont sous la main. Ils espéraient que leurs soldats, entassés pêle-mêle avec les habitants dans des logis étroits, se fondraient petit à petit dans la masse et feraient corps; que le rapprochement forcé engendrerait des sympathies; que la communauté d’origine, de langue, de mœurs, de goûts, prévaudrait à la longue sur l’esprit na-

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lionalel les rancunes de l’invasion. Ces messieurs ont compté sans leurs hôtes. La promiscuité de commande est allée directement contre son but, et je m’explique aisément ce mécompte.

D’abord, la communauté d’origine, sur laquelle on fondait de si beaux calculs, n’est pas moralement démontrée. Si les Alsaciens sont cousins, et cousins éloignés des Allemands du Sud, la voix du sang ne leur a rien dit, mais absolument rien en faveur des hommes du Nord. Le patois qu un parle en Alsace ressemble à l’allemand de Berlin comme le provençal à la langue du Tasse. Si quelque Italien, trompé par une vague similitude des sons, élisait domicile dans les Bouches-du-Rliône comme dans une colonie de son pays, il serait étonné de ne comprendre personne et de n’ôtre compris de personne. De môme un Espagnol, dans le département des Landes, s’apercevrait bientôt que le patois de Dax n’a qu’une l essemblance lointaine avec le castillan. Je reviendrai plus d’une fois sur cette prétendue identité du langage qui a déjà causé bien des déboires à nos vainqueurs.

Alais c’est surtout par les idées et par les mœurs que l’Alsace dillére de l’Allemagne autant que le jour do la nuit. Nos Alsaciens, du moins ceux de Saverne, ne sont pas révolutionnaires, tant s’en faut : ils ont cru à Napoléon 111 ; ils ont voté le plébiscite et nommé tous les candidats of-

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HUIT JüUKS D’ÉTUDE.

liciels qu’on s’esl donné la peine de leur oiTrir; mais le grand jour de 1789 a lui pour eux, ils connaissent la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen; ils en ont prisTicte, et, sous aucun prétexte, ils ne voudraient rétrograder jusqu’à l’ancien régime. Comment se laisseraient-ils soumettre au despotisme militaire et féodal d’un État qui retarde d’un bon siècle sur nous? Un soldat allemand disait à une servante alsacienne : « 11 me tarde de rentrer dans mon pays, car le métier qu’on nous fait faire ici est le plus misérable du monde. Je veux bien être détesté, car nous avons un proverbe qui dit : Grande haine, grand honneur. Mais le pire est qu’on nous méprise, nous les vainqueurs et les conqnérants : les mendiants déguenillés détournent la tête sur notre passage, les chiens eux-môines ne nous regardeot pas. »

La brave tille lui répondit : « Et qui donc pourrait estimer des hommes qui se laissent battre par leurs sous-officiers sur la place du Château comme des bœufs ou des ânes ? Vous avez vaincu nos garçons dans cette malheureuse guerre, parce que vous étiez plus nombreux, mieux armés et mieux commandés ; mais nos garçons valent mieux que vous, car si un caporal les touchait seulement au visage, ils lui auraient bientôt planté la baïonnette dans le ventre! »

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L’esprit religieux n’est guère moins rebelle à la conciliation que le sentiment politique. Les catholiques alsaciens ont deux raisons de haïr l’ennemi : parce qu’il est Allemand et protestant. Ils voient déjà leurs églises ruinées et leurs prêtres affamés par l’exil des fonctionnaires français et l’émigration des familles riches. Quant aux protestants libéraux, qui sont les plus nombreux chez nous, ils exècrent le piétisme prussien, cette religion d’Etat dont le grand prêtre fanatique est l’empereur Guillaume.

Enfin l’antipathie des deux races est constamment entretenue par le contraste de leurs mœurs. Comme le loup inspire autant de répugnance que de haine à son congénère le chien, on peut dire que l’aversion des Alsacienspour les Allemandss’accroît de jour en jour par le dégoût. Cette rusticité des gens du Nord, qui a fait merveille en campagne, ces appétits grossiers, cette ignorance du luxe et du confort, ce dédain de toute élégance et parfois de la propreté même, ces habitudes parcimonieuses, pour ne pas dire crasses, ont plus étonné que séduit nos compatriotes de l’Est.

Les Alsaciens ne sont pas des délicats à la mode de Paris, mais ils n’ont rien du goujat et du rustre. Us aiment ce qui est bon ; ils apprécient ce qui est beau, tiennent la maison propre, prennent soin de leur coi’ps, recherchent le mobilier, le linge.

HUIT Joins D’tTUbE

les beaux babils, et savent se faire honneur de leur argent, quand même ils n’en ont guère. Leur brillant appélit n’est jamais indifférent à la qualité des mets ; ils boivent sec et mangent à belles dents, mais ils ne traitent point leur estomac comme un coffre, et ne s’emplissent pas aveuglément de tout ce qui fait ventre. C’est pourquoi les repas du vainqueur, la digestion, le sommeil, la toilette du vainqueur, répugnent aux braves gens d’Alsace. Us flairent le fumet du vainqueur, et prétendent qu’ils sauraient* le suivre à la piste, les yeux fermés.

Le peuple de Saverne exagère sans doute un peu l’avarice prussienne, mais l’hyperbole môme atteste l’éveil et la vivacité de la haine. J’assiste à la formation d’une légende qui vivra plus longtemps sans doute que l'annexion. Les nouveaux fonc- ' lionnaires y sont représentés comme des gueux, tout étonnés d’avoir échangé leur besace contre un gros salaire. Leurs vêtements, leurs meubles, le peu qu’ils apportent chez nous est évalué siriclement, à l’heure môme du déballage. Ou sait déjà que l’élégance de ces dames a le colon pour base, que le velours et la dentelle des plus huppées ne sont que du coton. Encore est-il pres- (]ue avéré qu’elles ont fait ces frais pour éblouir l’Alsace. Et l’Alsace rit aux éclats de ce luxe économique, étriqué et déjà fripé. Le président du

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tribunal avait à peine déchargé sou bagage, que l’on disait déjà de porte en porte : « Douze cenis francs ! L’estimation est laite par un tel, qui s’y connaît; il a dit que toute la boutique, vendue aux enchères par Blocli, r\,e ferait pas un sou de plus. Ah! notre président est un homme considérable; vous pouvez l’appeler monsieur Douze cents francs! »

La sous-préfecture de Saverne a été pendant quatre ans la plus brillante de France. On n’oubliera jamais ici le salon rouge et or deM. Guynerner, ses beaux chevaux, ses bons dîners, les diamants de sa jeune femme, et les larges aumônes qu'elle répandait par la ville. Dans ce même salon, où les portraits de Napoléon 111 et de l’impératrice, d’après Winterhalter, n’ont jamais cessé de sourire, on a vu la famille d’un colonel prussien cuire des pommes et griller des harengs saurs au milieu de loques éparses, de papiers en désordre et de chaussures crottées. Le sous-préfet actuel, un fonctionnaire civil à 13,000 francs par an, fait manger du pain de munition à sa femme et à ses enfants. Toute sa maison se compose de deux souillons allemandes, aux bras nus, qui vont laver le linge à la rivière, rencontrent des soldats en rentrant, acceptent un verre de bière sur la table d’une brasserie, et déposent leur linge à la porte, où les gamins s’empressent de le rincer dans le ruisseau.

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