ÉPILOGUE
celle grande émigration, qui, après avoir emporté la colonie dés fonctionnaires français , entraîne tous les catholiques assez riches pour s’expatrier. La plupart des Alsaciens qui demeurent, pouvant partir, appartiennent à 1a confession d’Augshourg. Ce n’est pas que les proteslanls n'aient donné les plus beaux exemples de patriotisme ; j’en sais beaucoup qui ont été admirables, et, pour ne citer qu’un seul fait entre mille, je rappellerai le soufflet de madame Eschenauer.
Elle passait dans la rue, en grand deuil, le jour anniversaire de lleichshoreti ; un officier allemand la rencontre et lui dit :
— Toi aussi, belle dame, tu portes le deuil de la Erance?
Elle répondit du revers de la main, si bruyamment, que le général-commandant supérieur dut l’entendre, car le faquin fut renvoyé dans son pays. Madame Eschenauer e.st la femme d’un pasteur, et beaucoup d’autres protestantes, soufflet à part, se sont montrées bonnes Françaises comme elle.
Mais on peut dire, en thèse générale, que le joug allemand est un peu moins intolérable aux protestants qu’aux catlioliques. Si tous les Alsaciens aiment la Erance d’un même cœur, ils ne peuvent pas tous détesler également la Prusse : il n’y a pas de haine inexpiable entre ceux qui prient en commun. '
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Le clergé protestant, bien renté et qui fait de beaux mariages, réparera facilement par l’immigralion allemande le déficit que l’option a jetédans scs revenus. Mais le clergé romain souffre déjà sensiblement des circonstances qui ont écrémé la population catholique et qui ne laissent autour de lui que des pauvres à secourir. Le casuel est à peu près perdu ; or, du petit au grand, les ecclésiastiques vivaient du casuel bien plus que du traitement fixe.
L’évêque de Strasbourg, par exemple, recevait 10,000 francs del’Étatet, sansle casuel, quis’élevait au double, il n’aurait jamais pu tenir son rang. Admettons, je le veux, qu’il vive dorénavant en apôtre; mais le petit clergé, qui a pratiqué de tout temps une simplicité apostolique, n’aura pas même les pains et les poissons de l’Évangile à mettre sous sa dent, car les soldats et les ouvriers allemands dévorent tout, et ces consommateurs gloutons ont doublé en moins de deux ans le prix de la vie.
J’étais curieux de savoir quelle indemnité le vainqueur consacrait aux réparations de la cathédrale, où sesjabus ont fait pour 600,000 francs de dégâts. On m’a dit, mais j’ai peine à le croire, que Dieu serait le seul propriétaire exclu de la répartition générale. Il faudra donc que l’œuvre Notre- Dame pourvoie à tout sur ses propres ressources.
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Elle y arrivera, je l’espère : son revenu, qui varie avec le produit des récoltes, est de 160,000 fr, en moyenne, et il y a probablement quelques capitaux en réserve, car on avait commandé jadis à ce pauvre Hippolyte Flandrin un travail de 250,000 fr., que l’admirable artiste, tué trop tôt, n’a pu fournir.
La conversation du bon abbé Gerber et celle du pauvre docteur d’Eggs étaient assurément fort attachantes, et les visites de ma famille ou de mes amis remplissaient agréablement une partie de mes journées; mais rien ne pouvait me consoler de la perte d’un bien sans lequel tous les autres sont peu de chose. J’attendais impatiemment des nouvelles de l’instruction supplémentaire,etje n’en recevais plus aucune. M. Merrem était parti le jeudi matin pour je ne sais quel canton du Haut-Rhin, où l’on avait signalé un vol à main armée; le vendredi, à deux heures, il n’était pas encore de retour.
A ce moment, notre ami M. Mallarmé vint me direqu’il avaitcausé avec M.Staedler.Jen’ai jamais vu ce grand homme, et je mourrai probablement sans connaître son visage ; mais mon avocat et mes conseils étaient admis à le contempler et ils plaidaient à tour de rôle avec tout leur talent et tout leur cœur. M. Mallarmé me dit donc, au nom du procureur impérial, que l’affaire n’était pas, ou du moins n’était plus grave, et que j’en serais quitte
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à bon mai'chc; mais qu'il fallait absolument donner une leçon à la presse parisienne.
Je ne voyais pas trop comment les circonstances les plus atténuantes pourraient ramener un crime de baille trahison au niveau d’une contravenlion de simple police. Cependant je me couchai ce soirlà dans l’idée que nous réglerions tous nos comptes par liuit jours de prison au minimum, un mois au plus, et, bercé par le doute entre ces deux bvpotliéscs, je m’endormis d’un profoml sommeil.
Tout à coup, un fracas de clefs et deverrons me réveille, et tout en me frottant les yeux, je voisou plutôt je devine un des gardiens de la prison... « Comment! vous dormez? me dit-il. Pardonnezmoi de vous déranger, mais j’ai appris, par le plus grand des hasards, une si heureuse nouvelle que je n’ai pu me tenir de vous la communiquer : vous serez libre demain matin ! »
Si je n’imprime pas ici le nom de cet excellent homme, ce n’est pas ingratitude, mais prudence. 11 est trop dangereux de remercier en puldic ceux qui se sont montrés nos amis contre les Prussiens.
Je dormis mal, on peut le croire, mais je ne me souviens pas d’avoir passé une meilleure mauvaise nuit.
Le lendemain matin, M. Schneegans et mes conseils accoururent à la prison pour confirmer la