ÉPILOGUE
(iambrinus, en tirant par un geste machinal l’élastique de son petit chapeau, qui chaque fois lui cinglait le menton et les joues. Ennuyé d’en jouir si peu et presque honteux d’enfermer ces jolis oiseaux dans une si triste cage, j’abrégeai leur visite et je sentis un vrüi soulagement d’être seuL Ma chambre m’appartenait sans partage; on avait déplacé un atelier de cordonnerie pour faire une cellule au petit meurtrier. J’avais deux ou trois livres de ma bibliothèque, je lisais, je prenais des notes, l’appétit revenait peu à peu, grâce au restaurateur de la gare, M. Traul, qui s’ingéniait à me nourrir. Décidément, je ne garderai pas un mauvais souvenir de cette pauvre cellule, si repoussante à mon arrivée, presque agréable à la fin. Parmi ceux qui y ont passé avant moi, combien de malheureux ont regretté de n'y pouvoir vieillir 1 C’est la chambre du condamné à mort.
S'il m’était défendu d’y recevoir ma famille et mes amis, j’y ai fait connaissance avec deux hommes dont l’un m’a vivement ému et l’autre m’a instruit et intéressé. Le premières! le médecin des prisons, M. le docteur d’Eggs; l’autre est l’auraônier catholique, M. l’abbé Gerber.
Le docteur d’Eggsest ungrand beau vieillard, sec et droit : ses traits, fortement dessinés, ont cette physionomie expressive qui distingue les figures du dix-huitième siècle. Il m’aborda comme une
vieille connaissance, presque comme un ami.
« Conment donc, me dit-il, vous qui faites métier d'étudier le cœur humain, êtes-vous venu vousjeler dans la gueule du loup?
— Ma loi ! docleur, le cœur humain et le cœur prussien se ressemblent si peu qu’on étudierait l'un pendant vingt ans sans prcndie une idée juste deraulre.
— Et comment supportez-vous votre sort ?
— A merveille.
— La santé du corps?
— Excellente.
— El le moral?
— Solide.
— Allons, tant mieux! Et si cela devait durer, comme on le craint?
— Je ne crois pas que cela dure longtemps ; mais, quoi qu’il puisse advenir, j’en ai pris mon parti d’avance. Si les Prussiens poursuivent en moi la liberté de la presse, ils me font plus d'honneur que je n’en aurais pu rêver. Si c’est comme Alsacien obstiné qu’ils me frappent, je serai trop content de souffrir un peu pour ce cher et malheureux pays.
— Duke et décorum !. . .
— Eh ! lorsque tant de braves gens ont fuit le
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sacriliCe de leur vie pour l’amour de celle chère Alsace, je lui marchanderais quelques mois de ma liberté?
A ce mot, le pauvre homme change de visage, el, d’une voix altérée, il me dit :
— Je suis le plus malheureux de tous les Alsaciens et de tous les pères. J’avais un fils unique, un beau, brave et bon fils, aimé de tous, laborieux, instruit, bachelier ès sciences à seize ans, capitaine-commandant de cavalerie à trente ; il était désigné par tous ses camarades comme un jeune général de l’avenir; il est mort héroïquement à la tète de ses cuirassiers, dans une charge de Rcichsiiofen ! »,
Il y a dans le malheur de ce digne homme des détails qui font saigner le cœur. Les premiers fugitifs de Reichshofen lui ont appris que son fils était tombé couvert de blessures ; il l’a pleuré pour mort durant tout le siège de Strasbourg. Après la capitulation, un soldat lui a dit : « Votre fils est vivant, on l’a guéri; je l'ai vu en Allemagne. » Quelle espérance! Mais bientôt quelle horrible déception, quand tous les prisonniers sont revenus sans celui qu’on attend , quand un compagnon d’armes, un ami, un témoin, vient confirmer eïi pleurant la terrible nouvelle! Ce vieillard a eu le courage de passer quatre jours sur le champ de bataille, d’exhumer non-seulement les cada-
vres, mais les débris, et il est rentré à Slrasbourg sans une relique de son fds I
Aujourd’hui, l’annexion le chasse ; il ne peut pas finir sa vie au milieu de ces ennemis, dont la gloire lui coûte si cher. Il a opté, quoique lout son avoir en ce monde soit situé entre Colmar et Schlestadt, il s’est démis de ses emplois, il abandonne ses malades, dont la plupart sont ses amis ; il va chercher un autre climat, d’autres relations; mais, dans ce désarroi de toute sa vie, il ne pense qu'à son fils.
— Ahl disait-il en me quittant, vous ne saurez jamais ce qu’un homme peut souffrir.
— Je le saurai peut-être, car, moi aussi, j’ai un fils, et la génération dont il est a une rude besogne à faire.
— Ah! vous avez.,.? Eh bien, je souhaite que, vous et lui, vous soyez plus heureux que nous.
Nous nous serrons la main, et nous nous séparons sans oser nous regarder en face.
L’aumônier catholique, M. Gerber, est un prêtre de soixante et quelques années, grand, sec, un peu voûté ; ses cheveux blonds et son accent
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dénotent un pur Alsacien, et &a loyale bonhomie ne dément pas les signes extérieurs. Il a fait ses études à Strasbourg, sous la direction du célébré abbé Bautain, et reçu le sacrement de l’ordre côte à côte avec le père Gratry, qui était son voisin par ordre alphabétique. Je ne crois pas qu'il ait jamais bougé du diocèse, car il compte environ trente ans de service dans les prisons; mais il a l’esprit large, ouvert et tolérant comme s'il avait fait deux fois le tour du monde. La vie n’a guère de secrets pour celui qui a touché du doigt tous les crimes et toutes les douleurs. Ce bon et beau vieillard a conduit à l’échafaud onze condamnés, dont deux femmes; aussi peut-il me dire avec un sourire doux cl voilé ;
— Je suis un peu chez moi dans votre chambre.
Il m’a conquis de prime abord, et, le voyant instruit de toutes choses, j’ai profité de ses visites pour m’éclairer sur la persécution des catholiques en Alsace. Les détails qu’il m’a donnés sur l’expulsion des jésuites font le plus grand honneur aux victimes et à leurs amis. A l’heure de l’exécution, une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants en prières remplissaient la chapelle. L’agent des hautes œuvres prussiennes fut un instant troublé par ce spectacle et offrit d’ajourner la partie à une meilleure occasion. Ce fut le père directeur qui congédia l’assemblée, pré-
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tant l’appui de sa parole à celte autorité qui le frappait.
On' obéit, naais le lendemain et tous les jours suivants, la façade du petit couvent de la rue des Juifs fut décorée de fleurs el de rubans tricolores par des mains inconnues. Le jésuitisme était devenu, grâce aux Prussiens, une forme du patriotisme; à tel point, qu’un éminent avocat 'de Slrasbourg, M. Masse, m’a dit, dans ma prison :
— Je suis juif ; vivent les jésuites! ’
Les autres ordres religieux ne sont pas encore fixés sur le sort qui les attend; on craint que la maison du Sacré-Cœur ne soit exilée à la suite des Pères, qui la gouvernaient peu ou prou. Le difficile sera de cliasser les sœurs de Ribeauvillé et toutes les respectables filles qui dirigent renseignement des écoles et des salles d’asile. On en compte trois mille dans le pays annexé, et l’énormité de ce chiffre a, dit-on, fait réfléchir M. de Mœller. Ce n’est pas. Dieu le sait, que nos vainqueurs se préoccupent de ce qu'elles pourront devenir; on ne pense pas plus à leur donner du pain pour leurs vieux jours qu’on ne s’est occupé d’indemniser les jésuites. .Mais on se demande comment on pourua les remplacer.
Quant au clergé séculier, chaque jour qui s’écoule accroît sa gêne et ses perplexités. 11 se voit menacé jusque dans ses moyens d’existence par