‹ Alsace 18711872 E. AboutChapitre 9 sur 38 · C - id by Gi · texte numérisé non relu

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MULHOUSE

admirables, on m’en raconte des traits bien touchants dans leur naïveté. Ces braves gens ont fondé des réunions du soir où ils s’interdisent de prononcer un seul mot d’allemand. Mais comme la plupart ne savent pas le français, leur règlement, en fait, les condamne au silence. N’importe, ils tiennent bon ; ils passent leurs soirées à fumer une pauvre pipe en vidant un verre de bière, sans mot dire. De temps à autre, une grosse voix s’écrie, avec l’accent que vous savez : « C’est égal, sacrebleu, vive la France ! » Et l’on répond en choeur ; « Vive la France! » Voilà les divertissements populaires de Mulhouse en octobre 1871 1

Je ne pouvais pas visiter cette admirable ville sans pousser jusqu’à Dornach et sans voir la photographie deM. Braun, unique en Europe.

M. Braun est un artiste que les circonstances ont transformé en grand industriel. 11 a fondé aux portes de Mulhouse une vaste et magnifique usine où tous les chefs-d’œuvre des galeries publiques sont reproduits, multipliés, vulgarisés sans passer par l’interprétation toujours malheureuse du copiste. Plus de 500,000 clichés obtenus directement comme des planches gravées par la lumière elle-même, servent à tirer des millions d’épreuves exactes, parfaites et ineffaçables. Toutes les fresques de l’Italie, tous les tableaux des musées, tous les cartons et les dessins des grands

ALSACE

’ maîtres sont réunis chez M. Braun comme en un vaste réservoir qui les répand à bon marché dans les cinq parties du monde. Un amateur intelligent peut aujourd’hui, sans sortir de son cabinet, faire ample connaissance avec Raphaël, Michel Ange, Léonard de Vinci et tous les maîtres du dessin ; il peut s’entourer de leurs œuvres les plus exquises et vivre dans un milieu aussi divin que l’Olympe du vieil Homère.

En parcourant les ateliers de M. Braun, j’ai remarqué un grand nombre d’écloppés, presque tous jeunes; quelques-uns n’avaient pas vingt ans. Vous les choisissez donc? lui demandai-je.

11 me répondit : Non, je les prends tels que la guerre les a laissés. Ce jeune homme a eu les mains gelées ; cette autre a reçu une balle dans la jambe au combat de Villersexel ; mes deux fils ont fait cette campagne, eux aussi, et si vous les aviez vus au retour !

J’ai pris congé de Mulhouse et de ses braves habitants dont beaucoup, je le vois, n’y seront plus l’année prochaine. Le travail me rappelait à Paris, j’ai traversé l’Alsace en toute hâte et je ne me suis arrêté à Saverne que pour prendre ma famille et fermer notre chère maison.

Voici comment nous avons arrangé nos affaires : La maison restera telle qu’elle est, toute meublée, et nous la laisserons ainsi jusqu’au jour proche

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OU lointain de la revanche nationale. J’établis dans un coin des communs un brave paysan, et je lui loue gratuitement, par un bail de trois, six ou neuf années, le peu de terre que nous avons, environ six hectares, sans autre obligation ni redevance que de tenir les Prussiens à l’écart et de respecter nos beaux arbres. Je suis sûr de sa conscience et de son dévouement ; je n’ai plus rien à faire en Alsace. Adieu donc, cher pavs, où nous avons été si heureux et si malheureux ! Adieu, jusqu’au jour où la France, ayant retrouvé ses vertus, viendra reprendre ses frontières !

Non, je n’avais plus rien à faire en Alsace, mais j’y avais encore à voir, à apprendre et à souffrir. Le mouvement provoqué par l’échéance imminente du I'' octobre 1872 m'attira par celte sorte de fascination qui jette les hommes dans les goufires. Je cédai à l’irrésistible et poignante curiosiléde voir les drames de l’option, d’assister .à l’émancipation des mineurs, de contemj)ler le grand spectacle de cette émigration patriotique qui coupe en deux les familles les plus unies et fait le vide autour des patriarches navrés.

Ma chère et courageuse femme, ipii est devenue eu huit ans aussi .Msacicune <pie moi, voulut goûter sa part de cette amertume; elle emporta de Paris à Saverne un enfant de cinq mois (ju’elle nourrissait. .\os deux filles aînées nous supplièrent de les prendre avec nous; elles sont nées là-b:is, et à leurs yeux rien ii’cst plus beau, plus grand, pins admirable que cette humble maison perdue dans un coin de forêt.

Nous arrivions chez nous le 5 septembre au malin, par

1— is..’VT-ai

un temps magnifique, et nous y retrouvions, sinon le plein contentement des jours heureux, au moins la solitude, les souvenii's, le calme et cette douceur secrète qui se mêle aux plus rudes misères de la vie pour ceux qui n’ont perdu ni le courage ni l'espoir.

Mais je n’avais pas quitté Paris pour me laisser aller au courant des émotions passives, et, dès le second jour, je me mis en campagne, observant, écoutant, interrogeant les hommes, voyant tout par moi-même, et parcourant l’Alsace en tout sens, villes et campagnes, depuis Saveme jusqu’à Belfort.

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L’ÉMIGRATION

Les nombreux Allemands et les rares Français qui regardaient naguère encore la population alsacienne et les Lorrains de la frontière comme des Germains séparés, reviendront tous de cette erreur s’ils assistent, même à distance, au grand drame de l’émigration.

Pour éclairer les esprits les plus prévenus, il sulfira de comparer la conduite des annexés de 1866 à la résistance énergique, désespérée, qui sera l’éternel honneur des annexés de 1871.

Lorsque le roi Guillaume, après avoir vaincu l’Autriche à Sadowa, imposa sa suzeraineté au Ha-

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novre, à la Saxe, aux villes libres et à toute l’Allemagne septentrionale, c’est à peine si l’on entendit en Europe un bruit timide et discret de protestations isolées. Quelques princes boudèrent, quelques sujets tirent les mécontents, mais bientôt la Confédération du Nord se précipita tout enliére qu-devant d’une servitude qui leur promettait l’unité, la grandeur et la force.

Ces bottiers allemands ont toujours rêvé bottes. Après le plaisir insolent de fouler sous leurs bottes un plus faible qui n’en peut mais, ils mettent au premier rang l’honneur de se vautrer eux-mêmes sous la botte d’un grand, gros homme, lourd et fort.

Aussi les Germains du Midi, catholiques et protestants, bavarois, wurtembergeois et badois, pêle-mêle, rois et peuples, sauf peut-être le petit mélomane quinteux qui encense Wagner à Munich, furent-ils prussitiés par miracle aussitôt qu’ils furent rossés. Ils se jetèrent sur le bâton qui les avait battus comme une bande d’enfants mal élevés sur un sucre de pomme, et quelques mêlions d’Autrichiens seraient venus en lécher leur part, si la fierté hongroise ne les eût menacés du fouet.

Non-seulemeni les Allemands conquis ou à conquérir se sont offerts avec joie au despotisme brutal de la Prusse, mais le jour où M, de Bismarck ouvrit la chasse contre nos provinces, nos

GiJiiÿle

L’ÉMIGRATION

milliards et nos pendules, toute la nation courut aux armes comme un seul homme. Les pères et les fils se rangèrent sous ce drapeau noir et blanc qui leur avait fait si grand’peur en 1866 ; ils suivirent, comme un troupeau, le général de Moltke, qui avait canonné quatre ans plus tôt leurs frères ou leurs fils, et qui les conduisit tambour battant à de nouvelles boucheries.

Entre les Brandebourgeois du prince Frédéric- Charles, les Bavarois de von der Tann et les Badois de von Werder, nos départements envahis n’ont pu faire aucune différence ; c’était la môme brutalité, la même gloutonnerie, le môme culte pour un vieux fétiche couronné, le roi Guillaume. Le patriotisme saxon, hanovrien, hessois, -wurtembergeois s’évanouit pour faire place à je ne sais quelle adoration servile. Les proscrits de la Prusse qui avaient trouvé un refuge au milieu de nous ne se souvinrent de notre hospitalité que pour guider leurs anciens persécuteurs et pour leur dénoncer les maisons riches.

Voilà le véritable esprit des Allemands ; ce peuple ne sait rien refuser au vainqueur ; il a pratiqué de tout temps la religion de la force. Guillaume ne l.e verra jamais plus rampant queNapoléon ne l’a vu, dans Berlin môme, après lèna.

.Maintenant, reportez vos yeux sur l’Alsace ou sur cette partie de la Lorraine qu'ils appellent

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impudemment allemande. Si la population du pays annexé avait la moindre parenlé morale avec la race germanique, je ne dis pas qu’elle se fût jetée dans les bras de ces nouveaux maîtres, mais il est certain qu’en deux ans elle aurait eu le temps de se résigner.

Sortir d’une nation écrasée pour s’incorporer à un peuple qui fait la loi à l’Europe ; échanger les lourdes charges qui pèsent et pèseront longtemps sur les contribuables français, contre les gains prodigieux de la victoire allemande ; échapper aux terribles devoirs de la revanche, déserter sans crime une armée qui se refait laborieusement, et se ranger, le front haut, avec 1,200,000 camarades couverts de gloire, derrière les plus grands généraux de l’époque ; enfin, rester chez soi, continuer la vie dans le pays fertile et charmant où on l’a commencée, pratiquer la culture, le commerce ou l’industrie sous les auspices d’un roi qui peut ouvrir à ses sujets les plus larges débouchés du monde, n’est-ce pas tout profit?

Oui, sans doute, pour des Allemands. Mais les loyaux Français de la Lorraine et de l’Alsace ont pris la question d’un autre point de vue. « Tout pour la France et rien pour nous ! » Telle est l’admirable réponse qu’ils opposent aux flagorneries, aux promesses, aux conseils, aux menaces et aux violences de l’ennemi.

L’ÉMIGRATION

Il y a quelque temps, un notable habitant de Metz se trouvant obligé de débattre une affaire avec le général commandant la place, l’officier allemand entreprit de l’amadouer et lui dit :

« Les Alsaciens-Lorrains sont presque tous de braves gens, mais, en vérité, nous ne comprenons rien à leur conduite. Ils ont des habitudes régulières, de fortes attaches de famille, de profondes racines dans un sol que le ciel a favorisé entre tous; ils ont toutes les libertés qu’ils désirent; ils peuvent rester au café ou à la brasserie, si bon leur semble, jusqu’à minuit. Cependant ils émigrent en masse, ils quittent le certain pour l’incertain, et ils abandonnent la place aux banqueroutiers d’outre-Rhin.

— Oui, répondit l’honorable M. F..., nous sommes des maladroits et des ingrats, car nous avons non-seulement tout ce qu’on peut souhaiter, mais encore quelque chose de plus.

— Quoi donc?

— Votre présence.

L’auteur de cette réponse appartient, je n’ai pas pas besoin de le dire, à l’élite de la classe moyenne. Voir les Prussiens chez soi, et les y voir parader en maîtres, c’est un véritable supplice pour les hommes d’une certaine éducation. Toutefois , comme les élites sont toujours des minorités, j’estime que les 'dominateurs d’Alsace-Lorraine

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auraient pu s’impatroniser à la longue sans dépeupler le pays. De même que les Français des provinces temporairement occupées prennent patience et supportent la vue des uniformes allemands sans que l’idée leur vienne d’émigrer, la population des départements annexés, qui a foi, elle aussi, dans l’avenir, se serait cramponnée au sol natal en s’armant d’une patience un peu plus longue.

Pour assurer ce résultât, plus conforme à ses intérêts qu'aux nôtres, le gouvernement de Berlin n’avait qu’à se montrer honnête; je veux dire à exécuter le traté de Francfort, dans son véritable esprit, sans en martyriser la lettre. S’il avait envoyé, dans les départements conquis, des fonctionnaires familiers avec la langue française; s’il avait respecté les usages de la population, permis l’enseignement du français dans les écoles, laissé les noms des rues tels qu’ils existent de mémoire d’homme, calmé le zèle de sa police, respecté le secret des correspondances privées, et, pour tout dire en un mot, imité la modération dont nous lui avons donné l’exemple, ici même, pendant plus de deux siècles, je crois qu’il eût, sinon, coupé, du moins apaisé cette fièvre d’option qui l’exaspère aujourd’hui. •

L’option elle-même, si nombreuse qu’elle eût été, disons même si générale, ne devait pas fata-

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lement entraîner l’émigration d’un peuple. C’est la chancellerie de Berlin qui, dans l’espoir d’intimider les opiants, a déclaré que tout Français né ou simplement domicilié en Alsace devrait abandonner son domicile à l’échéance du 1®' octobre, ou devenir Allemand malgré lui. Une telle mesure n’est pas seulement odieuse et révoltante pour l’humanité, elle est sotte : elle a jeté hors du pays des milliers d’honnôtes gens, laborieux, éclairés, riches, que le vainqueur avait intérêt à retenir, et qu’un gouvernement un peu intelligent n’eùl pas renoncé à séduire.

Enfin, c’est la chancellerie qui a précipité les choses et les a mises au pis, par sa prétention d’enrôler, dès demain, la jeunesse la plus française de France. La sainte horreur du casque à pointe a chassé plus de familles que le ressentiment des massacres, des incendies et des pillages allemands. On peut tout pardonner avec le temps à l’ennemi le plus implacable ; mais vécût-on cent ans, on ne se pardonnera jamais à soi-même d’avoir porté les armes contre son pays.

.le n’appnrliens pas à l’école qui déifie Louis XIV au profit de scs héritiers plus ou moins dégénérés ;

mais , l’hisloire en main , j’ose dire que l’annexion de l’Alsace à la France fut un chef-d’œuvre de politique et d’administration. Si les populations se soumirent de bonne grâce à leur nouvelle destinée, ce ne fut pas seulement parce qu’elles sympathisaient de longue date avec nous, mais encore et surtout parce qu’elles furent rétinies par des hommes sensés, modérés, confiants dans l’action du temps et dans la force d’attraction qu’ils avaient lieu d’attribuer à la France. Une noble province, profondément attachée à ses traditions et sensible par-dessus tout au point d’honneur, comprit, dès le premier moment, qu’elle pouvait devenir française en restant ellemême : on respecta sa langue, ses habitudes, ses privilèges, ses libertés ; le plus auguste représentant du droit divin et de l’autorité despotique ne toucha pas du bout du doigt aux institutions républicaines de Strasbourg !

Rien n’y fut innové jusqu’à la Révolution, et les glorieuses nouveautés de 1789 n’excitèrent qu’un immense applaudissement dans les murs où Rouget de l’Isle devait bientôt improviser la Marseillaise. Si l’on peut reprocher quelque chose aux gouvernements qui se sont succédé chez nous depuis trois quarts de siècle, c’est un scrupule exagéré ou plutôt une trop grande condescendance aux idées du clergé alsacien, qui craignait la pro-

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pagalion de la langue de Voltaire; il doit bien déplorer aujourd’hui ses sermons et ses catéchismes allemands ! C’est le clergé des deux communions chrétiennes qui, dans un intérêt, hélas ! mal entendu, s’est opposé à l’enseignement du français sur cette terre si française. Nous avons eu grand tort de lui céder; nous avons péché par excès de tolérance, personne ne nous accusera d’avoir commis un seul excès d’autorité.

Les hommes de Beilin, s’ils étaient aussi forts en politique qu’cn balistique, auraient tiré profit de notre expérience eu évitant notre unique faute. Dans quel but ont-ils pris l’Alsace et une partie de la Lorraine? Pour tourner contre nous Metz et Strasbourg et pour nous opposer la barrière des Vosges qui nous couvrait contre leurs invasions. Disons encore, si vous voulez, qu’ils étaient alléchés par les ressources de ces provinces ; qu’ils convoitaient les mines, les carrières, les forêts' de l’État, les plaines grasses, les grands outillages, et celte masse énorme de richesses naturelles ou factices qui produit dos millions d’impôt. Mais ils pouvaient se donner tout cela, et même le garder quelque temps, sans dépeupler l’Alsace et la Lorraine. Los forteresses, ils les ont ; la ligne des Vosges, ils la tiennent; le domaine, ils l’exploitent; l’impôt, on l’eût payé* entre les mains de leurs percepteurs, parce qu’on a Dhabiludedc le

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payer. On eût même envoyé les enfants dans leurs écoles allemandes; ils y vont déjà, l’on se plie aux rigueurs de l’enseignement obligatoire; on se fait une raison, on sait que les jeunes Français de l’intérieur apprennent l’allemand et on l’apprend comme eux, aux mêmes fins.

Qui sait ce que l’Alsace et la Lorraine annexées seraient devenues en dix ans, sous un régime intelligent, humain et paternel? On pouvait dégrever les impôts, car le pays n’a plus de dette ; on pouvait transporter les voyageurs et les marchandises à vil prix sur des chemins de fer qui n’ont rien coûté ; on pouvait développer une telle prospérité dans ces provinces que le patriotisme des âmes vulgaires eût succombé au régime émollient du bien-être. Quelle honte pour les annexés , et quel danger pour notre patrie !

Nous y avons échappé. Dieu merci, et M. de Bismarck, qui passe pour un esprit délié, a commis, dans notre intérêt, la plus énorme -balourdise. L’expulsion des optants et l’imminence du recrutement prussien ont rendu tout accommodement impossible entre les conquérants et le peuple conquis. Leroi Guillaume, un peu gâté. par l’habitude de gouverner des Allemands, a cru qu’il suffisait de commander pour être obéi en Alsace. M. de Moltke avait hâte dé former ses régiments d’Alsace-Lorraine pour armer nos meilleurs soldats

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corilre nous. Ces parvenus de la vicloire sont pressés de jouir comme les parvenus de la finance ; il leur faut du pouvoir comptant et de l’obéissance immédiate, comme aux autres de l’amour toutfait. Ils n’ont réussi qu’à changer en solitude lamentable le coin le plus vivant, le plus laborieux et le plus éclairé de l’Europe.

Quel fruit leur reviendra de tout le mal qu’ils ont causé? Dans cette pépinière de héros * combien pourront-ils recruter de soldats contre la France? J’entends dire qu’un appel aux volontaires d’un an, malgré les plus belles promesses et les facilités les plus attrayantes, n’a donné qu’un total de 144 candidats; encore le renseignement est-il de source prussienne. On n a jamais pu me montrer ni même me nommer un seul de ces conscrits de la honte.

En revanche, il est avéré que toute la classe de 1872 a passé la frontière pour tirer au sort à Lunéville, à Nancy, à Belfort, à Paris. Sauf les boiteux, les bossus, les infirmes, on ne trouverait plus aujourd’hui dans les départements annexés un seul jeune homme de vingt ans : les officiers prussiens peuvent venir ; ils ne rencontreront personne, et pas plus dans les villages protestants que dans les centres catholiques. Les conscrits de l’an prochain et de l’année suivante ont devancé l’appel des Allemands par une fuite précipitée.

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Tout jeune liomme arrivé à Tige de raison met le marché à la main de ses parents et leur dit : Si vous ne pouvez pas m’expédier en France, laissezmoi prendre ma volée avec les camarades. On travaille partout, je gagnerai mon pain, soyez tranquilles : d’ailleurs, j’aimerais mieux le mendier que de coiffer le casque prussien.

Que répondre à cela? Les vieux parents s’inclinent, font le paquet du garçon, et la mère y glisse en pleurant ses petites épargnes. Tous ceux qui ont un peu de bien et qui peuvent le réaliser émigrent avec leurs enfants. C’est un gros changement dans la vie; on sera presque pauvres, après avoir été presque riches , mais du moins on ne sera pas séparés. Mon voisin de campagne, à Saverne, était un homme aisé, instruit, de ceux qui sont partout à leur place. Ses intérêts 1e clouaient au sol natal ; cependant, comme il a quatre fds, et qu’il ne veut à aucun prix les voir Prussiens, je le trouvai dans les apprêts de l’émigration. Mais la veille du jour fixé pour le départ, la mère de famille, frappée au cœur par le spectacle de l’invasion et malade depuis deux années, rendit Pâme. Le mari et les orphelins ont eu à peine le temps de fermer cette tombe, où ils reviendront quelquefois, si la police allemande le permet. 11 faut partir d’abord, c’est l’échéance; la politique de M. de Bismarck n’attend pas. Hors d’ici, les vain-

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eus! La Prusse ne connaît ni femmes ni mères; priez vile et allez-vous-en!

Ceux qui s’en vont prennent de grands partis ou s’arrêtent à la frontière, chacun selon scs espérances et son tempérament. S’ils pensent que le malheur du pays pourra durer longtemps et s’ils sont d’une humeur aventureuse, ils quittent tout, môme la France; ils s’embarquent pour le Canada, où l’on parle encore français, ils vont coloniser le Far West des Etats-Unis; ils porteraient leurs bras, et des bras vigoureux, en Algérie, si les terres du domaine étaient prêtes à les recevoir. Les plus nombreux, heureusement, sont retenus par une superstition touchante: ils se fixent au plus près du pays, comme s’ils étaient sûrs que les iniquités prussiennes auront leur chêtimenl avan peu. Ils encombrent Belfort, Nancy, Gray, Épinal et les autres villes de l’Est , sans guère dépasser Dijon comme extrême limite. Pauvres gens! braves gens! le jour où leur pays redeviendra français, ils veulent être à portée d’y rentrer les premiers et d’un bond.

On me citait une pauvre veuve de soixante ans qui a trois fils sous les drapeaux. Elle a opté et s’est installée à Visembach, premier village français sur la route de Sainte-Marie-aux-Mines à Saint-Dié. Tous les matins, elle gravit à pied et péniblement la montagne, cl, s’arrêtant près du

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poteau qui tixc la limile des deux pays, au somiuct du plateau, elle porte trisleinent son regard vers r.\lsace. Elle interroge les nombreux et infortunés voyageurs qui sillonnent la roule, émigrants eux aussi, et demande à chacun d’eux si elle ne pourra pas bientôt retourner au pays natal et regagner sa vieille demeure. Chaque jour elle accomplit ce douloureux et sublime pèlerinage. Le messager tant désiré n’est pas venu encore; vivra-t-elle assez longtemps pour le voir arriver?

Mais les plus malheureux de tous sont ceux qui restent.

C’est à coup sur par une faveur spéciale d’en haut que le roi Guillaume, .M. de Moltke et M. de Bismarck, trois vieillards, poursuivent leurs glorieux desseins sans songer aux gens do leur âge, hommes et femmes, qu’ils plongent dans la misère et dans le désespoir. Les lois de la guerre semblent douces quand on les compare au régime de la paix prussienne : sur un champ de bataille, on ne tue que les jeunes ; sur leur champ de conquête, en pleine paix , les grands hommes de Berlin tuent tout.

Jamais les yeux de l’homme n’ont vu spectacle plus navrant que le départ de ces longs trains qui emportent la jeunesse alsacienne et lorraine loin du pays natal. Les garçons rient et chantent pour ne pas pleurer ; ils ont bu , ils se sont monté

1,’EMIGIIATIOX.

la tète, et d’ailleurs la jeunesse est facilement éblouie par les mirages de l’inconnu. Mais quand la machine a sifflé, quand la dernière voilure a disparu avec tous les chapeaux qui s’agitent aux portières, il reste .sur le quai une masse inerte, hébétée, stupide, et comme anéantie par l’accablement du malheur. Cela vit cependant, car cela souffre, et la respiration qui sort de cette matière opprimée est un vaste et unanime sanglot.

Dieu sait combien de temps ils resteraient en place ! Mais les gens de la gare viennent bientôt leur rappeler que c’est fini. J’ai suivi un vieux couple de paysans qui s’éloignait à petits pas ; l’homme disait à la femme :

— En avoir eu trois, et maintenant plus un !

— Si seulement ils pouvaient être heureux ! reprit

la mère.

— Et nous? De si bons ouvriers! Que feronsnous sans eux ? Comment vivre?

— Tais-toi donc ! à quoi sert de vivre ?

Ils devisèrent longtemps sur ce ton, en s’essuyant les yeux de temps à autre, et sans entremêler à leurs plaintes un seul mot de malédiction. Mais lorsqu’ils furent arrivés à leur porle, avant d’entrer dans ce logis désert, le vieillard recula d’un pas, leva le bras au ciel et murmura d’une voix sourde :

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« Mais s’il va jamais une justice en ce monde ou dans l’autre !... »

Amen .'mon pauvre ami. Du plus profond de mon cœur, amen !

Comme on juge volontiers le prochain d’après soi, les Allemands n’ont pas prévu l’option, si ce n’est comme un accident rare et un caprice de quelques esprils mal faits. Lorsqu’ils ont vu que contre leur attente la meilleure partie de la population envahissait tous les bureaux pour réclamer la nationalité fi ançaise, ils se sont consolés en disant que ces milliers d’oplants ne songeaient qu’à protester contre la conquête et à faire acte d’opposition. C’est dans l’espoir d’arrêter un tel scandale qu’ils se mirent à violenter le texte du traité de Francfort, comme si ce traité, signé par nous sous le couteau, ne leur assurait pas d’assez beaux avantages. Ils décidèrent que l’option serait nulle si elle n’élait suivie d’émigration avant la date du l" octobre, et aux honnêtes gens qui venaient en foule pour opter, le fonctionnaire prus” sien répondit avec arrogance : a Que voulez-vous de moi? Je n'ai pas le temps de recevoir et

L’EMIGRATION

d’inscrire des déclarations nulles : on sait bien que vous n’émigrerez pas 1 »

Quand il fut amplement prouvé que la jeunesse ou moins optait pour émigrer d’urgence, et que les vieux parents resteraient seuls dans le pays, le vainqueur ne négligea rien pour enchaîner les fils à la condition de leurs pères ; il décida que les chefs de famille ne pourraient pas opter pour leurs enfants mineurs sans opter pour eux-mêmes, c’est-à-dire sans abandonner tout ce qu’ils possédaient sur le territoire annexé. Le traité de Francfort avait pourtant garanti la personne et la propriété des optants ! Dans leur tendresse ingénieuse, les parents s’avisèrent d’émanciper leurs fils pour qu’ils eussent le droit d’opter et d’émigrer sans le reste de la famille. Ce subterfuge réussit un moment ; j’ai publié en mai, dans le X/X" siècle, les pièces authentiques d’une émancipation de mineur, suivie d’option. Mais bientôt les gens de Berlin nièrent le droit indiscutable qu’ils avaient reconnu et consacré par des actes ; leurs journaux nous firent connaître que les mineurs émancipés ne seraient pas admis à opter valablement. Par surcroît de précaution, ils affichèrent dans les communes la loi qui punit d’une amende de 50 à 1,000 thalers, selon leur fortune, les familles des réfrijctaires.

Tout ce lune d’injustice et de violence ne servit

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qu’à précipiter le courant de l’crnigration. L’ennemi se flaltaitderetenir les (ils, il réussit à chasser les pères et les mères.

Non-seulement à Saverne, mais partout où je me suis arrêté pour un jour, j’ai été consulté par des amis, de simples connaissances et même des inconnus qui avaient tous la même question sur les lèvres : « Comment faut-il s’y prendre pour que les enfants soient Français?» Je répondais de moji mieux et je ne dissimulais pas les difficultés élevées au dernier moment par l’omnipotence prussienne. Pas un père qui, après m’avoir gravement écouté, n’ait conclu en disant : S’il n’y a pas d’autre moyen de sauver la nationalité des garçons, j’opterai moi-même et j’abandonnerai tout.

Dans le nombre de ces honnêtes gens, j’ai remarqué et axlmiré une Allemande francisée par le mariage et restée veuve avec un fils. — A tout prix, disait-elle, il faut que cet enlànt soit Français ; il y va de sa carrière.

— A quel état le destinez-vous donc ?

— Mais je veux qu’il entre à Saint-Cyr !

Les familles qui ont trouvé moyen de vendre leurs maisons ou leurs terres à cinquante pour cent de perte n’ont pas cru faire un mauvais marché.

Les mobiliers s’empilent sur des chariots et se

LEMIGRATION.

dirigent vers la France à petites journées : tous les chemins en sont encombrés ; c’est un délilô pitoyable. J’entends encore les lamentations de ces braves gens si tranquilles, si passionnément sédentaires de père en tils, et qu’un ukase du roi Guillaume a jetés brutalement dans la vie nomade.

D’autres, craignant les embarras et les dépenses d'un déménagement lointain, se défont de tout à vil prix. Un seul officier ministériel de Colmar a l'ait trente ventes en un jour; les mobiliers se donnent. Une bibliothèque, je dis une chambre pleine de livres, s’est adjugée à 180 francs, dans cette ville studieuse de Colmar. Les amateurs de belles choses à bon marché ont de vraies occasions là-bas; personne n’en profite; on se ferait scrupule : tout reste aux mains des juifs. J’entends dire qu’eux-mômes commencent à se lasser, car acheter toujours, même à vil prix, sans revendre, ce n’est que la moitié du commerce.

Il v aura des terres en friche l’année prochaine et des boutiques fermées. On ne trouve plus d’apprentis, presque plus d’ouvriers pour le travail des champs ou de la ville, plus de commis de magasin, plus de clercs de notaire. L’homme à qui j’ai loué pour rien notre petit domaine de Saverne me promena partout dès le matin de mon arrivée, en me faisant admirer les carottes qui remplissaient nos corbeilles et les oignons qui

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peuplaient nos plates-bandes. Au milieu de cette culture plus lucrative que pittoresque, je m’arrêtai un peu surpris devant un carré de salades dont les lignes couraient en zig-zag. — Qu’est-ce ceci, mon brave Laurent? L’ouvrage de votre petit garçon, je suppose ?

— Non, monsieur, c’est moi qui l’ai fait.

— Mais, alors', vous étiez malade, ou bien vous aviez bu un coup de trop?

— Nullement, mais il est impossible d’avoir des journaliers à aucun prix, nous faisons tout nousmêmes, la journée n’y suffit pas, et j’ai planté ces cliicorées à deux heures du matin en m’éclairant d’une lanterne.

Dans une tuilerie de Sarralbe, tous les jeunes gens sont partis ; on dresse de grandes filles qui les remplaceront bien ou mal.

Les ouvriers allemands sont accourus en assez grand nombre, surtout depuis cinq ou six mois ; mais, outre la répulsion bien naturelle qu’ils inspirent à tous les vrais Alsaciens, ils ont des prétentions qui les rendent presque impossibles. L’urgence des travaux qui s’exécutent à Strasbourg et dans les cinq nouveaux forts autour de la ville a nécessairement élevé le taux de la main-d’œuvre. Il n’est si piètre ouvrier qui ne gagne de trois à quatre francs dans sa journée; or le travail des

L'ÉMlGnATION.

champs sérail une ruine, avec des auxiliairesd’un tel prix.

Bien ou mal payé, riche ou pauvre, le Prussien est un homme fort peu semblable à nous. On se demande encore en Alsace s’il a quatre estomacs, ou deux, ou, par cas invraisemblable, un seul. 11 se nourrit des aliments les plus grossiers, qu’il absorbe en quantités effroyables. Un ou deux kilogrammes d’un pain noir, pétri de seigle et de sarrasin, sont la base de sa ration quotidienne. Il y ajoute du beurre, pourquele pain puisse glisser, des œufs, de la charcuterie et de la viande froide.

Ses repas ne sont point réglés comme les nôtres : il s’attable chaque fois qu’il a faim, et il a toujours faim et soif quand il sent quelque argent dans sa poche. J’ai remarqué dans un petit restaurant de Strasbourg un brillant officier qui déjeunait de vin, de pain noir et de fromage. Cette sobriété m’humilia et je dis à l’ami qui me tenait compagnie : « Mais ces gens-là, au train qu’ils mènent, feront tous fortune chez nous. »

Il répondit : « Gardez-vous de le croire. Le capitaine que vous voyez va déjeuner pour quinze ou vingt sous, mais c’est peut-être le quatrième repas de sa journée, et il est hommè à en faire six autres, au môme prix, avant le souper définitif qui le gorgera pour la nuit. Nos vainqueurs mangent

mal, mais ils mangent sans trêve, et quoi qu’ils puissent gagner sur notre malheureuse province, ils avalent tout.

« Si la rusticité de leurs goûts leur donne un certain avantage à la guerre sur les peuples plus civilisés, si leur indifférence aux alcools doit nous servir de leçon, car la garnison de Strasbourg ne boit pas en un jour quatre verres d’absinthe, il n’en faut pas conclure que ces fiers conquérants soient plus rangés et plus sages que les Français. S’ils ne doivent acheter nos chûteaux que sur leurs économies, ils attendront longtemps: Vous ne savez donc pas que les Français, si imprévoyants et si légers en apparence, replacent bon an mal an les neuf dixiémes de leurs revenus mobiliers, tandis que les Germains du Nord, ces hommes lourds, n’en remploient guère qu’un dixiéme? »

A part les militaires, les employés et les manœuvres, gent nomade qui peut s’en aller comme elle est venue, du jour au lendemain, les Allemands n’ont pour ainsi dire importé personne en Alsace : combleront-ils le vide qu’ils font V J’ose en douter. Dans la ville que je connais le mieux, à Saverne, un aubergiste allemand, assez malheu-

LÉMIGRATION.

rcux en affaires, était venu s’établir l’an passé. On croyait qu’il ne réussirait pas ; c’était une erreur, car il a brûlé, et la maison qu’il louait n’est plus qu’une ruine. L’assurance a payé largement tous les meubles qu’il disait avoir eus ; cet homme a pu rentrer dans sa patrie avec un joli capital. Mais les propriétaires et les assureurs sont avertis ; ils sauront désormais que tout banqueroutier prussien est sujet à la combustion spontanée. A Strasbourg, à Colmar, à Mulhouse, l’invasion des marchands de tabac, qu’on signalait en 1871, est décidément refoulée : les Alsaciens ont dédaigné les produits infects et malsains de l’industrie germanique ; ils ne fument que les tabacs français et les cigares de notre régie, et, grâce à une importation loyalement conduite, ils les payent moins cher que nous.

Les Allemands, battus sur ce terrain, se sont mis à dresser d’autres pièges ; ils ouvrent une banque à chaque carrefour ; mais là encore, selon toute apparence, ils ne feront d’autres dupes qu’eux-mêmes. Pas un Alsacien ne commettra la faute de leur porter ses économies, et les californiens de l’agiotage auront le même sort que les vendeurs de mauvais tabac.

Il y a quelques mois, une grande compagnie d’Outre-Rhin se mit en tête de spéculer sur les terrains qui s’étendent au nord et à l’est de Stras-

ALSACE

bourg. Elle persuada sans peine à tous les niais i de l’Allemagne que l’enceinte de la place allait être démolie derrière les nouveaux forts et que la ville s’étendrait d’un côté jusqu’à Scliilliglieim, de l’autre jusqu’à rOi’angerie.

Le gouverneur général devait avoir un palais neuf sous les ombrages du Contades ; une infinité de jardins et de champs prenaient par cela seul une valeur nouvelle en devenant terrains à bâtir. Soit que les promoteurs de celte affaire invraisemblable fussent de bonne foi, soit qu’ils comprissent la nécessité de tromper leurs actionnaires par un commencement d’exécution, ils acquirent à tout prix un certain nombre de propriétés. Tel jardin de quinze cents francs se paya dix ou quinze ' mille, la maison Kammerer fut portée au prix fabuleux de cent cinquante mille francs; la veuve Lips n’a pas voulu céder pour trois cent mille sa propriété, bien connue de tous les bambins de Strasbourg, et je doute qu’elle retrouve jamais pareille aubaine, car on ne parle plus d’agrandir une ville à moitié déserte, et la fameuse spéculation des terrains est à vau-l’eau.

Les habitants qui ont trouvé un bon prix de leur propriété n’ont pas manqué de se réfugier en France avec l’argent. Tous les incendiés qui peuvent réaliser leurs maisons, rebâties aux frais du vainqueur, prennent aussi la route de France. Les

L’ÉMIGHATIOX.

‘notaires, qui ont le choix entre un remboursement intégral du prix de leur charge, moyennant abandon de l’étude, ou une indemnité de moitié, avec jouissance viagère, aiment mieux vendre fout en bloc et abandonner le pays.

On raconte, et le fait n’est pas absolument incroyable, qu’un certain nombre de Strasbour-* geois ont dit adieu sans trop de regret à notre colonie de fonctionnaires : il s’agit, vous le devinez, du vieux noyau protestant qui regrettait encore, après deux siècles d’annexion, sa chère autonomie. Si les grandes fortunes sont rares dans la ville, on y compte par milliers les familles aisées, laborieuses, respectables, qui vivent entre elles, et qui se suffiraient volontiers dans un petit État indépendant comme l’ancien Strasbourg ou tel canton delà Suisse moderne. Un observateur clairvoyant et très- probablement sincère, m’affirme que cet élément de la population souffrait de se voir dominé et éclipsé par la colonie, et que le premier cri de plus d’une famille a été : Dieu merci! nous voilà chez nous! Mais il ajouté, et je le crois sans peine, que ce petit mouvementd’égoïsrneoude particularisme n’a pas duré. J’entends dire dp tous côtés que les plus vieux bourgeois, les plus déterminés protestants, les boudeurs les plus maussades ont bientôt fait entre les anciens et les nouveaux fonctionnaires une comparaison

ALSACE

<jui n’est pas à l’avantaj^e des Allemands. Ils se sont retournés presque instantanément contre leui’s nouveaux maîtres; ils s’apprêtent à prouver que la ville leur appartient, qu’ils sont chez eux, et le Prussien se trompe s’il croit qu’il en aura facilement raison.

Tout n’est pas roses dans le métier de conquérant, et nos vainqueurs ont chaque jour une nouvelle occasion de rentrer en eux-mêmes. S’ils ne rencontrent qu’antipathie, résistance sourde ou déclarée dans les groupes qu’ils avaient lieu de croire hostiles à la domination française, que sera-ce dans les centres où tout est Iranchement, naïvement, cordialement français?

Arrêtons-nous à Schlestadi, par exemple. Là, les Badois du général von Werder n’ont pas surexcité le patriotisme comme à Strasbourg par les horreurs d’un long bombardement. La place n'était pas en état de défense; il a suffi de brûler un (juartier pour décider la petite garnison à se rendre. Le vainqueur a dû se dire en entrant : Voilà une population de dix mille âmes que nous avons achetée à bon compte.

Mais savez-vous combien il leur en reste aujourd’hui, de ces dix ou onze mille âmes?Puatre mille, et qui ont opté, sans ignorer d’ailleurs que cet acte de patriotisme n’élait qu’une protestation inutile. Six ou sept mille habitants ont émigré;

L’ÉMIGRATION

tous les jeunes gens sont partis ; le contingent de 1872 se réduit à un manchot, un pied-bot et un cul-de-jatte. L’horreur du joug allemand a fait fuir non-seulement les futurs soldats, mais les femmes, les vieillards et jusqu’à deux nonagénaires, M. Miltenberger et le brave commandant Perron, quatrevingt-onze ans, ancien soldat d’Iéna.

Il ne reste à Schlestadt qu’une poignée de désespérés; les Prussiens, qui se carrent superbement sur la place et dans les rues désertes, lie foulent sous leurs gros pieds qu’un cadavre de ville, mais un cadavre dont le cœur bat encore et battra longtemps pour la France.

Voulez-vous admirer les bienfaits de la conquête allemande dans quelque grande cité? Allons à Mulhouse. Toutes les magnifiques villas qui s’élèvent en amphithéâtre au delà du canal, ou sur le revers de la montagne, sont fermées. Tous les hôtels des manufacturiers, dans le quartier neuf, sont déserts. Tous les chefs des grandes maisoffis^ après avoir opté, ont transféré leur domicile r<^‘ sur le territoire français, à quelques heures de la ville. L’industrie deMulhouse a divisé ses capitaux en actions ; un gérant se dévoue et veut bien devenir Allemand de nom dans l’intérêt de chaque usine. Mais voici que les ouvriers s’émeuvent, eux aussi ; cette forte et vaillahte humanité qui sue et souffre dans les fabriques s’ébranle par masses

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énormes; elle élève la voix, elle veut protester, elle aussi, en faveur de la vieille unité française.

Une rage d’option se déclare chez ces pauvres gens, qui. Dieu merci, ont le cœur aussi français que les riches. Ils envahissent les bureaux prussiens, que le kresdirector effaré barricade au plus vite ; mais le mouvement est trop vif et trop généreux pour qu’un tel obstacle rarrétc ; on veut opter, on optera. Les Allemands 'ne veulent pas enregistrer ce cri unanime d’un peuple ; soit ! Il y a un consul français à Bâle, un administrateur français à Belfort. Chaque train du chemin de fer est envahi, débordé par des milliers d'hommes qui vont remplir le devoir national, et soulagés, contents d’eux-mêmes, retournent au travail en criant : « Vive la France! »

Et quelque diplomate à la suite des armées prussiennes, quelque jurisconsulte roulant dans un caisson derrière le canon Krupp, viendra prouver par des arguments in modo et figura que cette option n'est pas valable ! Parce qu’un ouvrier n’aura pas trouvé dans sa poche deux ou trois cents francs pour payer le voyage de -sa femme et de ses enfants ; parce qu’un paysan n’aura pas pu abandonner son toit, son coin de terre et sa récolte encore pendante à l’échéance du U' octobre, vous croyez que ces braves gens seront, par cela seul, des Allemands comme vous? O la lugubre plai-

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