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Al, SAGE.
droit d’option m’appartient comme aux autres, on sera toujours libre d'émigrer.- Mais je n’étais pas libre d'abandonner ma place le jour où l’on m’a mis le marché à la main. Si la plupart des gardes alsaciens ont pris le môme parti que moi, soyez sûr qu'ils ne l’ont pas fait de gaieté de cœur. Les forestiers aiment la France, ils Font prouvé assez souvent ; au cours de cette funeste guerre, il y en a bien peu qui n’aient risqué leur viê dans des missions ingrates et obscures autant que périlleuses. Les mêmes hommes n’ont consenti à garder les forêts françaises pour le compte du gouvernement prussien que parce qu’ils étaient sans ressources et que la nécessité les tenait littéralement à la gorge.
« On dit que nous avons sacrifié notre devoir à un misérable intérêt. Mais ce calcul, si c’en était un, serait le plus stupide du monde. Nous avions un intérêt évident à rester Français. Moi qui vous parle, je touche à l’âge de la retraite. Avant trois ans, j’aurai le droit de faire régler la pension qui m’est due, puisque l’État me retient quelque chose à cet effet sur cliaque mois de traitement. A qui m’adresserai-je, je vous prie : aux Prussiens? Ils répondront qu’ils ne me doivent rien, car c’est le trésor français qui a encaissé mes retenues. Aux Français? Ils diront que j’ai perdu mes droits à la retraite en acceptant du service chez l’ennemi. El
Digjtizecl by C '>jl(
l’on aura raison de part et d’aulre. Et je savais à quoi je m'exposais lejour où j’ai dit oui. )fais je ne pouvais pas faire autrement. C’est l’Iiistoiredu plat de lentilles. Les renégats de ma catégorie sont des hommes qui ont vendu leur héritage à vil prix un jour qu’ils avaient faim »
Il parla longtemps sur ce ton, avec beaucoup de chaleur et de force, et peut-être était-il de bonne foi. Je l’ai toujours connu sincère et profondément religieux. Toutefois, les raisons qu’il déduisit à la filé ne dissipèrent pas complélement son malaise, ni le mien. J’estimais que les pauvres petits fonctionnaires mal payés, sans épargnes, qui ont conservé comme lui leur gagne-pain chez le vainqueur sont plus dignes de pilié que de blâme, et pourtant, quelque effort que je fisse, je ne réussis pas à le voir avec mes yeux d'autrefois, et je lui dis adieu plus froidement que je n’aurais voulu moi-môme.
Je n’ai pas pu, jusqu’à présent, me procurer le compte exact des gardes et brigadiers qui consentent à servir la Prusse. On parle de vingt ou trente, mais le chiffre est sans importance, parce qu’il ne comprend que des esclaves de la nécessité. Tous ces hommes ont été bons Français jusqu'au dernier jour. Ils sont venus spontanément s'offrir
* Ce raisonnement est faux; les pensions des renégats stront serfias par ta Prusse. '
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pour guides aux généraux ahuris de notre armée; ilsontprissur eux de barricader plusieurs routes, et si la marche des ennemis a été retardée de quelques heures, c’est par eux. Iis ont tendu la main aux francs-tireurs ; ils ont favorisé l’évasion des I blessés convalescentset des conscrits qui ralliaient notre drapeau; ils ont été, pendant plusieurs mois, les seuls agents de la poste française, et gratuitement, à grands risques, ils ont entretenu des communications presque régulières entre l’Alsace et la patrie. I.nlin, il paraît avéré qu'en conservant leur gagne-pain sous la domination du vainqueur, ils n’ont fait qu’obéir aux conseils paternels de leurs chefs, qui voyaient la difficulté de les replacer tous en France. Ajoutez qu’en dépit de tant de circonstances atténuantes, ces pauvres gens sont impitoyablement condamnés par l’opinion publique, et dites si l’Allemagne a lieu de célébrer celte conquête morale et cette annexion d’âmes.
Les officiers de ces humbles soldats formant l’état-major de la partie forestière, gardes généraux, sous-inspecteurs, inspecteurs et conservateurs, sont tous restés Français, sauf deux, un polisson nommé Gerdol et un Turckheim, parent du trop célèbre Durckheim de Monimartin, et entraîné par ses relations de famille.
11 ne faudrait pourtant pas que la France con.
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fondît dans une môme réprobation les noms de Turckheim et de Durckheim. M. Durckheim de Montmartin, ancien préfet de Colmar et préfet des plus débraillés, puis inspecteur général aux télégraphes, a renié dans un écrit public la France, qu’il avait très-piètrement servie. Une ambition démesurée et des besoins qu’on dit insatiables le poussèrent à briguer, par ce scandale, les bonnes grâces de M. de Bismarck. Sa défection devait sembler d’autant plus méritoire aux Prussiens, que son fils aîné, un vaillant jeune homme, s’était fait tuer à Sedan.
Mais Durckheim de Montmartin, seigneur de Frœschwiller, n’a pas été coté au prix qu’il croyait valoir. Les vainqueurs ont payé sa noire trahison d’une plus noire ingratitude : on ne lui a offert qu’une sous-préfecture, et il perd sans compensation la retraite que la B’rance s’appyôtait à lui liquider. Son parent, M. de Turckheim, sousinspecteur des forêts, ne doit être confondu sous aucun prétexte avec les honorables Turckheim de Niederbronn, MM. Édouard et Rodolphe de Turckheim, membres de la grande famille de Dietrich, où tout le monde, sans exception, donne l’exemple du plus pur et du plus ardent patriotisme.
Parmi tant et tant d’hommes que le ministère des finances employait en Alsace, on ne cite que deux percepteurs qui aient passé à l’ennemi. J’en
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sais, j’en vois beaucoup qui ont repoussé des offres éblouissantes, et qui attendent stoïquement, dans un état voisin de la misère, que le gouvernement français veuille ou puisse les replacer.
Les professeurs de nos collèges communaux sont encore en grand nombre sur le pavé. Comme ils étaient payés douze ou quinze cents francs au bon temps, ils ne sauraient avoir de grosses économies devant eux. Aussi fatiguent-ils de leurs sollicitations le ministère de l’instruction publique, qui n’a pas le temps de répondre. Cependant, ils refusent de servir l’ennemi, et l’ennemi, qui veut à tout prix enrôler quelques Alsaciens pour la montre, est réduit à les prendre dans le rebut de la population. 11 n’a pu ramasser qu’un seul professeur danslabouede Saverne, c’est l’abbé Biaise. L’abbé Biaise, qu’on nomme abbé par dérision, est un fruit sec de séminaire, suspect de mœurs infâmes et manifestement adonné à l’ivrognerie : il mendiait deux sous pour aller boire. Cet affreux petit drôle n’est ni bachelier, ni pourvu du brevet d’instituteur primaire. Les Prussiens l’ont nommé professeiirau collège, avec le traitement d’un principal. Le jour où cette nomination a paru dans la feuille officielle, la ville n’a poussé qu’un cri, mais le sous-préfet allemand a fait la sourde oreille.
Nous avons à Saverne un curé, un pasteur et un
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rabbin. De tout temps, ces trois prêtres ont vécu en bonne harmonie. Ils sont rivaux depuis un an, mais ils ne rivalisent que de patriotisme. C’est à qui se montrera meilleur Français.
Les quelques gros propriétaires que l’on citait ici, les Hoffmann, les Arth, les Seiler sont partis avec leurs enfants. L’aristocratie de la ville, réduite à sa plus simple expression, se compose des avocats et des officiers ministériels. Je n’en parlerai qu’en pesant tous les mots, car je touche au point délicat : c’est un peu là que le bât nous blesse. Le peuple et la bourgeoisie surveillent avec une certaine anxiété les moindres mouvements de ce petit monde qui gravite autour du tribunal.
11 faut dire d’abord que le patriotisme est moins facile aux officiers ministériels qu’aux autres citoyens de l’Alsace, parce qu’il peut leur coûter beaucoup plus cher.
Je n’ai pas besoin d’apprendre aux Français comment et à quel prix on devient officier ministériel en France. Ce qu’on ignore assez communément à Paris, c’est qu’en Prusse, un notaire et un avoué sont deux fonctionnaires nommés gratis par le roi. Les avoués et les notaires alsaciens, qui ont payé leur charge à beaux deniers comptants et qui souvent ne possèdent pas autre chose, seront probablement ruinés s’ils réclament la nationalité française. S’ils deviennent fonctionnaires prus-
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siens, non-seulement on leur permet de continuer l’exercice de leur profession, à charge de rédiger les actes et les conclusions en allemand, mais M. de Bismarck pourra leur rembourser le pj ix de leurs charges, qui ne sont désormais plus transmissibles par voie de présentation. Je dis pourra, car le grand chancelier est maître absolu de leur sort. Il a dit au Reichstag qu’ayant été pour ainsi dire l’auteur de notre annexion, il se faisait un devoir d’assurer notre bonheur, et la Chambre, comme le roi, lui a donné carte blanche; il est dé fait, le vice-empereur de l’Alsace et de la Lorraine. Sur sa proposition, nos vainqueurs ont dit qn’il pourrait indemniser les ofûciei's ministériels, qu'il pourrait autoriser pour trois ans l’usage de la langue française devant les tribunaux : c’est ainsi qu’on a placé les notaires, les avoués et les avocats eux-mêmes dans sa main.
Si l’on expropriait tout simplement les officiers ministériels, ils prendraient le prix de leurs charges et l’emporteraient en France : c’est ce qu’on ne veut pas. De môme qu’à Strasbourg et dans les autresvilles démolies par le canon Krupp, on indemnise les propriétaires quand ils ont rebâti leurs maisons, on n’indemnisera les notaires et les avoués que s’ils conservent leurs études au titre allemand, comme fonctionnaires prussiens.
Que feront-ils? Et vous, lecteur impartial, êtes-
DUUI.tülîS tT DKI AILLANCLS.
VOUS homme à dire au pied levé, sans réllexion, sans hésitation, ce que vous feriez à leur place?
Voici, par exemple, un vieillard qui a travaillé quarante ans pour payer le prix de son étude, en élevant trois fils. L’aîné est juge en France ; le second, qui s’est bien battu sous les murs de Belfort, est percepteur en France ; le troisième est aide-major dans l’armée françjaise. Ces trois jeunes gens gagnent strictement leur vie ; le père ne voudrait pas leur être à charge tant qu’il peut travailler lui-même. Exigez-vous qu’il abandonne, pour l’amour du pays, cette étude qui est sonseul gagne-pain possible, son unique avoir et le fruit de toute une vie laborieuse? S’il prenait un parti si héroïque, il serait un grand citoyen, la France lui rendrait hommage, mais elle ne lui rendrait que cela.
Si tous les officiers ministériels de l’Alsace et de la Lorraine refusaient l’investiture prussienne, s’ils optaient tous pour la nationalité française, s’ils renonçaient à toute indemnité, s’ils se ruinaient généreusement pour l'honneur du pays, ce serait l’idéal de la résistance, et l’idéal n’est pas de ce monde. C’est déjà beaucoup qu’un grand nombre de notaires et d’avoués aient pris et publié cette résolution admirable ; on ne peut pas compter qu’une règle surnaturelle ne rencontrera pas d’exception.
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Nous ne sommes ici ni à Colmar, ni à Mulhouse, mais dans une pelile ville déchue, où le moral des habitants n’a jamais dépassé certain niveau’.
Si j’écrivais une œuvre d’imagination, j’aurais le droit de supprimer les demi-teintes et d’exposer en pleine lumière une Alsace sans tache, belle de tout point, partout égale à elle-même, rayonnante du plus pur éclat de la vertu. C’est la méthode antique. Les Grecs et les Romains la pratiquaient non-seulement dans leurs sculptures, mais dans leurs récits historiques, qui étaient aussi des œuvres d’art. Us éliminaient avec soin, et sans aucun scrupule, toutes les imperlections de détail qui pouvaient déparer un type de beauté physique ou morale. C’est ainsi, qu’ils nous ont légué des portraits tellement supérieurs à la nature que, si on les prenait au sérieux, il faudrait nier le progrès et croire que l’humanité marche à reculons.
Ces procédés ne sont pas abandonnés itcpuis longtemps, même en France, et l’iiisloire de notre grande Révolution, telle que nous l’avons lue, est quelque peu renouvelée des Grecs et des Romains. Elle déguise en héros antiques, c’est-à-dire en demi-dieux, beaucoup d’hommes qui, vus de près, ne paraîtraient peut-être pas meilleurs que Ferré, Gaillard ou Régére. L’esprit de notre époque est
DOULEURS ET DÉFAILLANCES. iOj
plus exact, et je croirais manquer à mes lecteurs, si je ne faisais pas un travail de conscience rigoureuse et de vérilé pure, au risque de laisser quelques taches dans le tableau.
11 s’en faut que les Alsaciens soient des hommes tout d’une pièce. En présence de l’ennemi qui les observe et les juge concurremment avec nous, je dois avouer qu’ils ont du bon et du mauvais. Je n’ai pas entrepris de prouver par des sophismes d’avocat que tous les cultivateurs de nos campagnes et les bourgeois de nos petites villes étaient prêts à sacrifier aveuglément leurs biens et leurs vies pour l’amour de cette sainte abstraction qui s’appelle la patrie française.
Le paysan et le notaire assis devant leur poêle ne montrent ni le courage indomptable ni l’abnégalion sublime dont leurs fils ont fait preuve hier encore, sous nos drapeaux, grâce à la discipline de l’armée et à l’entraînement de la lutte. Ils sont plus calmes, ils comptent, ils raisonnent, ils pèsent le pour et le contre et se tiennent eu garde contre les accidents*^Le martyre, et surtout le martyre à rroid,*^c les tente pas plus que les autres Français de leur classe et de leur éducation.
Ils savent au besoin tendre le dos si la tourmente est trop forte, sauf à se retourner et à faire tête dans un moment plus opportun. On les verra bien rarement entreprendre plus qu’ils ne peuvent,
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mais ils savent bien ce qu'ils veulent, et c’est beaucoup.
J’ai entendu de riches paysans déclarer qu’ils donneraient la moitié de leurs biens pour rester citoyens français. Ce sentiment est noble ; il m’a touché, j’en conviens, mais n’ayant pas trouvé une occasion de le mettre à l’épreuve, je n’y crois que sous bénéfice d’inventaire. Ce qui me persuade bien autrement, c’est l’unanimité des bonnes gens qui me disent sans phrase, en secouant la tète : « Ça ne va pas bien ! » Je crois sans hésiter ceu.v qui se plaignent des réquisitions, des garnisaires, de la rapacité prussienne, des impôts aggravés, de la roideur des nouveau.x fonctionnaires, de la grossièreté allemande ; ceux qui témoignent une répugnance invicible à voir leurs enfants sous le casque pointu, malmenés et rossés par un soudard puant.
Je crois ceux qui me disent : « Nous avons bien taquiné les Welches^ qui valaient cent fois mieux que les Souabes. Quant aux Souabes, nous les ferons mourir à petit feu, sans nous donner beaucoup de mouvement. » Cette phrase dit tout en peu de mots; elle exprime leur goût pour l'autonomie absolue, leur préférence pour les Français comparés aux Allemands, et leur confiance illimitée dans cette force d’inertie dont la. nature les a doués.
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Nous avons à deux pas de Saverne un hameau du nom d’Oltersthal. Trisle commune, beaucoup d’ivrognes, pas mal de braconniers, des maraudeurs en foule, énormément de filles perdues. Le maire, ancien et nouveau, seul possible, est un grand vieillard sec et rude comme un fagot d’épines, honnête homme au demeurant. Il a donné bien du fil à retordre aux sous-préfets de l’empire français. La semaine dernière, un Savernois appelé pour affaire à la sous-préfecture se croise • avec le maire d’Oltersthal, qui sortait roide, froid, impassible. 11 entre et trouve le sous-préfet haletant, tout en nage, tordant ses mains comme un désespéré, et criant r « Ce maudit maire me fera mourir ; c’est la résistance faite homme. Et dire qu’il ne sait pas un seul mot de français ! »
Dans les villages bons et mauvais, dans les villes petites et grandes, ignorantes ou éclairées, les Alsaciens résisteront, je ne crains pas de le prédire, tant que l’annexion durera. Leur révolte sera le plus souvent passive, elle pourra mollir ici ou là, pour un temps, mais elle ne désarmera jamais. Elle a faibli un peu, cela s’explique assez, pendant les horreurs de la Commune, mais la victoire de M. Thiers a retrempé tous ses ressorts.
Les plus beaux caractères ont leurs jours de fatigue. N’avons-nous pas vu M. Küss, l’honorable cl vaillant maire de Strasbourg, assister au Te
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Deum allemand après la capilulalion de la ville? Le général von Werdcr l’avait invité à s’y rendre, il craignit que son refus n’atlirét quelques l’cprésailles sur ses administrés. C’était probablement une erreur, à coup sûr une faute. Strasbourg la lui pardonna, mais le digne homme ne se la pardonna point, il en mourut. Peut-être verra-t-on encore des citoyens également honnêtes et dévoués à la France se tromper comme lui, car le patriotisme alsacien n’est pas tout d’une pièce. Soyez sûrs qu’ils ne ploieront que pour se redresser avec force, et que le jeu de ces ressorts humains fatiguera nos ennemis.
J’ai parlé du danger qui menace nos officiers ministériels. C’est la ruine à courte échéance, ni plus ni moins. Ceux qui, l’année prochaine, à la fin de septembre, opteront pour la nationalité française, pourront être privés de leurs offices sans un centime d’indemnité. Il n’y en a pas un qui n’aspire à rester Français, mais beaucoup sont trop pauvres pour faire le sacrifice de leurs études, et les riches eux-mêmes, on le comprend, seraient charinés de ne rien perdre.
Leur première inspiration a été de tourner
l’obstacle, sauf à l’aborder de front et à s’y briser en braves, si l’on ne peut faire autrement. Ils ont envoyé une députation à Versailles pour demander l’avis de l’autorité compétente : « Qu’adviendrait- .
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il de nous si nous restions en place jusqu’au payement de nos indemnités? Si nous étions contraints d’accepter la nationalité allemande, quand et comment pourrions-nous redevenir Français? Et si nous prêtions à Guillaume le serment qu’il exige des officiers ministériels, quelle serait la valeur de cet acte aux yeux du gouvernement français? »
On raconte, mais je n’ai pu vérifier ce dire, que le minisire a tout permis, tout promis, déclaré que la France rendrait la qualité de citoyen à ceux qui l’auraient abdiquée pour éviter la ruine, et qu’aussitùt rentrés dans le giron de la patrie, on les relèverait d’un serment extorqué. J’ai peine à croire qu’un tel propos soit authentique de tout point. Si un gouvernement est toujours maître de naturaliser à nouveau ceux qui ont perdu le droit de cité sans méfaire, la question du serment est moins simple.
.le ne croirai jamais qu’un ministre ait le bras assez long pour déchirer à Versailles un contrat enregistré à la chancellerie de Berlin. Le droit de rendre une parole n’appartient qu’à celui qui l’a reçue. Les triumvirs de Tours, quoique grands fantaisistes et portés à gouverner pontiticalement, se contentaient d’ouvrir leurs bras aux ofliciers parjures; ils n’ont pas fait la simagrée de les délier de leur serment. On peut plaider que, dans l’espèce, nos officiers ministériels sont sous le
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coup d’une violence ; que la confiscation dont ils sont menacés est un acte de brigandage à main armée. N’importe : ce tripotage de conscience et d’intérôt ne sent pas bon. D’ailleurs, la ruse est éventée par des indiscrétions de toute sorte, et Bismarck le bien informé a dû se mettre en garde depuis longtemps. Comptez qu’il prendra ses mesures, et que s’il indemnise Pierre ou Paul, il le fera à bon escient. Le jour où la question sera posée sans ambages, on verra les grands côtés du caractère alsacien se dégager du brouillard qui les voile. Les notaires et les avoués qui ont d’autres moyens d’existence refuseront le serment, renonceront à l’indemnité, jetteront leurs charges à l’eau, et se retireront dans une médiocrité honnête et fière. Tout cela, posément, simplement, sans éclats, sans fanfaronnade : l’Est de la France est à mille lieues du Midi. Ceux qui seront contraints de passer sous les fourches caudines se soumettront avec dignité.
L’opinion publique fera la part des uns et des autres avec un bon sens qui l’honore : on plaindra ceux-ci, on redoublera d’estime pour ceux-là ; personne ne sera hué ni acclamé dans les rues. Celte race est pleine de sens; elle admire les hommes qui luttent bravement contre le sort, elle n’accable pas ceux qui le subissent. Ce qu’elle exècre et flétrit sans pitié, c’est la bassesse active.
DOUrEURS ET DÉFAILLAKCES.
le vil empressement des pleutres qui courent audevant de la servitude pour en tirer quelque profit.
Notre petite ville, qui est assurément une des moins héroïques de l’Alsace, ne sait pas mauvais gré aux officiers ministériels que le besoin va transformer en fonctionnaires prussiens ; mais elle flétrit ceux qui hantent, sans nécessité, le tribunal ou la sous-préfecture. Elle a montré une profonde émotion le jour où quelques plats valets, en minorité, Dieu merci, ont tenté vainement d’admettre au Casino la magistrature allemande. Et la population entière a hurlé d’indignation lorsque les filles du concierge, deux vénérables coquines qui avaient dévoué leur jeunesse aux plaisirs des magistrats français, ont enguirlandé les abords du tribunal en l’honneur de la Prusse.
Puisque je tiens Savcrne et son tribunal, je ne les lâcherai pas que nous n’ayons éclairci la grosse affaire de la pétition. Une ville de 5,400 âmes qui écrit à M. de Bismarck: «Nos origines, nos noms, nos mœurs, nos cœurs sont allemands » mérite de comparaître devant le tribunal de l’opinion publique. Nos ennemis ont exploité cet acte de faiblesse, les bons Français de l’Asacc en ont gémi, mais personne, que je sache, ne s’est encore donné la peine de l’analyser.
De même que les Français se distinguent des autres nations par l’acharnement avec lequel ils
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poursuivent et retiennent les fonctions publiques, on peut dire que le caractère le plus saillant d’une ville vraiment française est un désir immodéré d’obtenir, ou de conserver quelque institution publique entretenue aux frais de l’État. Homère appelle l’Océan le père des jlenves, sans ajouter qu’il est alimenté par les fleuves. Les Français considèrent le budget comme le père des revenus collectifs et privés, sans songer que cet océan prend sa source dans toutes les poches. Après le bonheur d’émarger directement nous-mêmes , nous plaçons en première ligne la consolation de partager avec les heureux du budget, et de leur reprendre une partie de ce qu’ils ont touché. Voilà pôurquoi les grandes villes se disputent les préfectures, les cours d’appel, les manufactures de l’État, les écoles nationales, tandis que les petites font des vœux pour obtenir un tribunal, s’enrichir d’une caserne, jouir d’une prison ! Une cité qui loge et nourrit un certain nombre de serviteurs publics regarde ses voisines de très-baut, comme si elle-même était peu ou prou fonctionnaire. La grande jalousie de la province contre Paris s’explique par le nombre des cliefs de bureau que Paris accapare au détriment de la province.
La belle phrase des « cœurs et des mœurs » est donc au moins inexacte en un point. Les Savernois
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sont Français par les mœurs, puisqu’ils se sont cramponnés à leur tribunal avec une furie toute française. Nos maîtres de Berlin, qui cachent un certain fonds de malice sous leur couenne, avaient voulu tâter le moral du pays et se donner par surcroît le spectacle d’une émotion ridicule, ils insinuèrent à petit bruit, par demi-mots, qu’il était question de transporter le tribunal à Sarre-Union, et la ville se crut perdue. Saverne, sans tribunal, n’était plus que l’ombre d’elle-méme ; le dernier reflet de son antique splendeur allait s’éclipser pour toujours ; la ville des Rohan tombait au niveau de Wasselonne ou de Brulingen, les natifs de la rue de l’Oignon n’auraient plus dit, avec le légitime orgueil qui les caractérise : « Je suis moimôme de Saverne même. » Il fallait renverser le célébré obélisque où l’on a marqué la distance de toutes les villes du monde, lorsque le nombril de la terre était évidemment la place du Château.
L’imminence et la grandeur du péril dictèrent une résolution désespérée. Le conseil municipal se réunit; on parla d’adresser une pétition au chancelier, de soutenir énergiquement les droits de la ville. Si la pièce ne fut pas rédigée séance tenante, c’est que notre conseil, composé de fort honnêtes gens, compte plus d’aubergistes, de bouchers et de brasseurs que de journalistes ; ce n’est pas le conseil municipal de Paris ! Tel mem-
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bre qui jouit d’une légitime influence aurait besoin d’une demi-journée pour arrondir une phrase en bon Irançais; or c’est en allemand qu’on écrit à M. de Bismarck, et la difficulté n’en est que plus grande. Si la plupart des conseillers parlent couramment le patois, il n’y en a pas deux qui sachent le haut allemand, la langue officielle, savante et quelque peu pédante, qui seule a cours dans les bureaux de la chancellerie. Bon gré mal gré, il fallut ajourner une affaire si urgente, et déléguer la lâche à des hommes capables ; on ne vota que le principe de la pétition ; c’était beaucoup ; quand la ville le sut, elle se sentit déjà soulagée.
Les gens du peuple et les bourgeois, tous bons Français, se réjouissaient de dire son fait à M. de Bismarck, et de lui prouver que Saverne n’est pas ville à subir une injustice sans protester. Les habiles de la classe supérieure comptaient bien que le document serait conçu dans une forme tréscourtoise. Les mots ne sont que des mois, pensaient-ils, tandis que lesalfaiies sont les alfaiies. Tout le monde attendait la pétition avec impatience, non pour la discuter et la juger, mais pour la signer vite et parer le coup fatal s’il était temps encore.
Un petit avoué rachitique du nom de Feller, gaillard sans piéjugés, écrivit la pièce en français; il y mit tout le feu d’un homme qui plaide pour
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son pain et qui se moque du reste. La traduction lut savamment élucubrée par l’archéologue Dagobert Fischer. Celui-là n’est ni avoué, ni avocat, il n’a pas d’enfants à nourrir, c’est un vieux garçon, bien partagé de la fortune, soigneux conservateur de son patrimoine et qui n’a besoin de rien pour lui-même. J’ai sous les yeux une lettre qu’il écrivait la semaine dernière ; il y professe les meilleurs sentiments pour la France, « que nous considérons toujours , dit-il, comme notre patrie. » Ce n’est pas le langage d’un renégat. Mais ce brave homme, qui n’est plus jeune, a germanisé toute sa vie ; il a respiré la poussière de nos archives, il s’en est imprégné, il se meut dans le moyen âge alsacien, comme un vieux poisson xguge dans un bocal d’eau croupie. Son archéologie et sa littérature, médiocrement appréciées dans nos pays, ont obtenu quelque ombre de succès dans quelque coin de l’Allemagne. Iln’estguère qu’un maniaque à Saverne , il est un demi-savant et une façon d’homme de lettres sur la rive droite du Rhin. De là ses demi-sympathies pour l’Allemagne et l’espèce de complaisance qu’il met dans ses rapports avec l’ennemi. En traduisant les basses flatteries du petit Fetler, peut-être a-t-il rêvé que les érudits de sa sorte sont comme des ponts vivants que la Providence a jetés d’une nation à l’autre. Peutêtre aussi les soins du mot à mot^ le tour des phra-
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SCS, le choix des expressions classiques, la satisfaction de prouver aux messieurs de Berlin que le culte du beau langage n’est pas mort en Alsace, en un mot, la niaiserie du pédant lui a-t-elle fait oublier qu’il traduisait des platitudes et se rendait complice d’une infamie.
La pétition ainsi faite et traduite, il restait à escamoter les signatures des habitants. Cela n’était pas malaisé dans une ville où l’allemand classique est lettre close pour quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent. On s’adressa d’abord au maire, qui, voyant trois pages d’écriture indéchilTrable dans une langue qu’il sait fort mal, eut plus tôt fait de signer que de lire. Je reproduis l'explication qu’il m’a donnée lui-mème : « Pour comprendre la pétition, m’a-t-il dit, j’aurais eu besoin de piocher trois heures à coups de dictionnaire, et malheureusement, j’étais pressé. »
11 paraît certain que l’urgence fut pour beaucoup dans le succès de cette étrange opération. L’appariteur chargé de recueillir les signatures courait de maison en maison : « Voici la pétition, disait-il, signez vite. C’est pour le tribunal, il n’y a pas de temps à perdre; le paquet part ce soir à quatre heures. » On avait choisi à dessein le jeudi, jour de marché, ou personne n’est de loisir. Nos Alsaciens étaient intimidés, comme le maire, par la longueur du document, par l’écriture allemande, et par leur
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ignorance de la langue. La signature du maire rassura les conseillers municipaux: ils firent comme lui ; et toute la ville emboîta le pas derrière ses élus. Quelques femmes signèrent, à la bonne franquette, pour leurs maris absents : c’est un peu l’usage. Plusieurs Welches de mes amis, qui s’apprêtaient à quitter l’Alsace, signèrent pour faire nombre, et pour donner un dernier témoignage de sympathie à la ville.
La chose avait marché sans un seul choc jusqu’à trois heures et demie, lorsqu’un honnête industriel, qui sait l’allemand, voulut lire avant de signer : « Mais c’est une infamie ! » s’écria-t-il à la dernière page. Il jeta l’appariteur à la porte, courut chez ses amis , leur ouvrit les yeux, donna l’éveil, et mit toute la population sur pied. On s’émut, on cria; chacun voulut reprendre sa signature. Trop tard ! la pétition roulait déjà sur la route de Berlin.
Que faire alors? rédiger une contre-pétition? se démentir du jour au lendemain? écrire au chancelier : « Nos origines, nos mœurs, nos cœurs .«ont français? » C’était provoquer la colère de M. de Bismarck ; c’était envoyer le tribunal de Saverne à Sarre-Union par la poste. Lés résolutions extrêmes ne sont ni dans les goûts ni dans les habitudes de l’Alsace. On se consola en disant : « Nos signatures ont été surprises ; si M. de Bismarck
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s’imagine que nous avons le cœur allemand, il se trompe, et nous avons du temps devant nous pour lui prouver le contraire. » Le fait est que la ville n’a jamais fait moins d’accueil aux Allemands que depuis cette malencontreuse et sotte pétition. On se venge sur eux de la sottise qu’ils ont fait commettre. Et l’on garde le tribunal !
Le lecteur me pardonnera d’entrer si avant dans le détail de cet épisode. Je devais insister, car c’est le seul acte de détection collective qui se soit produit, en un an, dans toute l’Alsace, et il fallait l’étudier de près pour le réduire à ses justes proportions.
Quant aux trahisons isolées qui sont le fait d’un' seul individu, on n’en a vu que deux à Saverne. encore la plus coupable vient-elle d’un Allemand établi dans le pays. Cet homme a fait son métier d’Allemand ; ses compatriotes l’ont payé : il se promène la tête haute en compagnie des gendarmes prussiens, mais rien ne prouve qu’il ne recevra pas un jour, à la brune, quelque ample volée de bois vert. Ces corrections tombent du ciel à ceux qui les méritent, on en cite quelques exemples çà et là.
II y a des mauvais drôles partout. Un misérable a livré pour trois cigares les canons de la Petite- Pierre (Lichtenstein), que nos soldats avaient pris soin d’enterrer. Un autre a vendu à l’ennemi les
conduites d’eau qui alimentaient la place de Phalsbourg.Mais ces petites infamies ne sauraient étonner les Parisiens : ils en ont vu tant d’autres pendant le siège! L’essentiel est que la masse des populations soit saine, loyale et française, et je l’ai trouvée telle à Saverne, aussi bien que dans les grandes villes de Strasbourg, de Colmar et de Mulhouse, où je vous conduirai dès demain.
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Aussi longtemps que je vivrai, ce beau nom, ce cher nom de Strasbourg, éveillera le plus radieux souvenir de ma jeunesse. La douleur et la honte n’ont pas pu l’assombrir, les larmes et le sang n’en ont pas effacé un seul trait.
C’était au milieu desvacances.de 1840; j’étais un grand collégien vif et robuste. Après avoir couru les Vosges à pied, le sac au dos, j’entrais, tout palpitant d’impatiente curiosité, dans cette grande ville, et je la trouvais en fête. L’Alsace tout entière s’y était donné rendez-vous pour saluer le duc de Montpensier, dernier lils du roj, et fiancé d’une princesse espagnole. On se foulait à la porte des hôtels, où le service des tables d’hôtes recom-
STRASDOOÎIG.
lîl
iTiençait d’heure en heure. Les places et les rues étaient encombrées de longs chariots pavoisés et fleuris, où les plus belles filles des villages étalaient leurs costumes éblouissants.
Autour de ces députations virginales, des milliers de grands gars aux cheveux blonds, espoir de la cavalerie française, faisaient caracoler leurs bûtes bien râblées. Quelques gros maires, au visage écarlate, drapaient fièrement leurs écharpes sur des habits du siècle dernier. C'était un joyeux carnaval de jupes vertes et rouges, de corsages brodés, de larges rubans étalés en ailes de papillon, de culottes courtes, de souliers à boucles, de gilets ruisselants de boutons, de harnais où le cuivre poli brillait en larges plaques aux rayons du soleil.
Les réjouissances se continuèrent durant deux jours et deux nuits, sans un intervalle de repos. Il y eut petite guerre au polygone, grand bal à la mairie, pont jeté sur le Rhin, spectacle de gala au grand théâtre avec Robert Je Diable. Naturellement, nos amis, nos bons amis du grand-duché de Bade, prirent leur part de ces plaisirs ; il n’y avait pas de belles fêtes sans eux. Je vois encore le fils du grand-duc, un beau garçon de vingt ans, entrer en ville avec notre jeune prince : ils passent le pontlevis côte à côte et les tambours battent aux champs.
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On m’aurait, certes, bien scandalisé ce jour-là, si l’on m’eût dit que notre vieux roi, le roi bonhomme, serait détrôné dans dix-huit mois, comme le plus odieux tyran de l’histoire; mais ce qui m’eût semblé plus incroyable encore, c’est que ce prince allemand, à la figure honnête et douce, re-. connaîtrait un jour l’hospitalité de Strasbourg en faisant bombarder la ville. Non, jamais mon esprit ne se serait ouvert à une si monstrueuse hypothèse, et, si quelque Cagliostro m’avait montré dans son miroir magique 565 maisons brûlées ou elfondrées, 515 bourgeois de tout âge tués, 2,000, autres blessés ou mutilés chez eux ou dans la rue par les canons de ce jeune homme, que nous acclamions à l’envi, j’aurais brisé le miroir en l’appelant menteur infâme, Qui pouvait deviner la fermentation d’une haine implacable sous l’apparente cordialité de ces Badois?
11 paraît que nous sommes leurs ennemis héré^ ditaires, mais du diable si l’on s’en doutait alors ! et ils ne semblaient pas s’en douter plus que nous. Bien des fois, depuis cette époque, je les ai vus chez eux, je me suis assis à leur table en payant; j’ai couché dans leurs lits d’auberge, qui sont chers et mauvais, je leur ai donné des pourboires qu’ils serraient sur leur cœur comme les souvenirs d’un ami. Quels hommes sont-ils donc pour cacher si longtemps et si bien une rancune si fé-
STRASBOURG
roce! Ces sauvages patelins, ces Peaux-Rouges fardés d’honnête bonhomie, nous ont trompés jus-, qu’à la dernière heure. Je me rappelle fort bien qu’au début de cette malheureuse guerre on se flattait de les trouver sinon favorables, au moins neutres. La France ne leur voulait aucun mal. Le seul dissentiment entre eux et nous, c’est que nous ne souhaitions point qu’ils fussent mangés par la Prusse, tandis qu’ils avaient faim d’être mangés.
Ils ont brûlé Strasbourg pour plaire à celui qu’ils appellent, dans leur admiration naïve, l’homme de fer et de sang. Ils ont été les valets du bourreau, et, suivant un usage vénérable, ils se sont adjugé la chemise et les souliers du condamné. Aussitôt que l’Alsace a été vaincue et désarmée, on a vu les honnêtes citadins et les braves paysans badois accourir en pantoufles à la conquête des mobiliers français. Ils traînaient des fourgons derrière eux, comme au temps des grandes invasion.s germaniques, et ils dévalisaient de préférence leurs anciens amis, ceux dont ils avaient essayé le piano, dégusté la cave, admiré les armoires, envié le beau linge blanc. Estimables Badois, si ces biens mal acquis vous faisaient le profit que vous en espérez, la divine Providence perdrait son nom ; il faudrait l’appeler Complicité divine I
Maisc’est duprésentqu’il s’agit. Voyons ce qu’ils
ont fait de la plus vaillante, de la plus studieuse, de la plus hospitalière, de la meilleure cité (jui fût en France. Je ne connais personne qui ait habité ou simplement traversé Strasbourg sans s’y plaire ; pas un homme qui n’en ait emporté une impression d’estime et d’amitié. La ville neuve et la vieille, et la citadelle clle-môme, avaient une physionomie cordiale. Cette pauvre citadelle, dont on montre aujourd’hui les ruines pour de l’argent, je me souviens d’y être allé un jour à sept heures du matin pour défendre un brave garçon devant le conseil de guerre. Elle me fit l’effet d’une chartreuse, avec sa grande place aux trois quarts déserte, ses bâtiments du dix-septième siècle, ses petits jardins de curé, où des colonels en robe de chambre secouaient gravement leurs pruniers, et l’activité mécanique des soldats qui s’en allaient deçà, delà, mal éveillés. Pour la première fois, j’entrevis les douceurs inertes de la vie méthodique et cloîtrée ; j’enviai le sort des vieux ol'liciers du service des places, demi-clos dans les trous à rats que le génie leur a creusés partout.
11 faut dire aussi que Strasbourg, lorsqu’il ne s’écrivait pas Strassburg, était le paradis des militaires : ils y vivaient pour rien ; ils y tenaient le haut du pavé; ils y étaient reçus dans toutes les familles, parce que les plus illustres et les plus rielles avaient au moins un fils sous les drapeaux.
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L’uniforme fleurissait sur les places, dans lesrues, dans les salons, comme une plante qui a trouvé son vrai terrain. .Et les bonnes lilles du cru, qui auraient pu être blasées sur ces splendeurs, s’en montraient si naïvement éblouies! Un liommequi avait savouré tes délices de cette heureuse garnison en conservait le goût jusqu’à l’heure de la retraite, et toute une population d’anciens officiers venaient finir la vie à Strasbourg. On les reconnaissait à la moustache grise, au ruban rouge, à la tournure, au pas cadencé, à la voix. Etsi on ne leur ôtait pas son chapeau, ce qui eût été fatigant, pour les chapeaux surtout, on les saluait au fond du cœur, et l’on se disait : Voilà encore un brave homme qui a dépensé trente années, ses meilleures, au service de notre pays !
Je vais faire un aveu qui semblera peut-être puéril : au moment où le train qui me ramenait à Strasbourg, après quatorze mois d’absence, franchit l’enceinte des remparts, j’étais moins occupé des ruines qui m’attendaient que de la physionomie nouvelle des rues. Je pensais en moi-même que Strasbourg, sans soldats français, devait être bien triste. Eh bien, l’impression fut encore plus poignante que je ne l’avais cru. J’avais oublié la garnison allemande! Pour sentir toule la honte et toute l’horreur de notre sort, il faut avoir vu Strasbourg peuplé de soldats ennemis, Strasbourg avec
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un billet de logement placardé sur toutes les portes, Strasbourg avec une botte de prussien sur chaque pavé I
Je ne décrirai pas les ruines, à quoi bon? Tout le monde sait maintenant à quoi ressemble une maison bombardée. Les Allemands, après leurs victoires de Forbach et de Wœrth, ont pu s’approcher impunément et établir presque sans danger leurs batteries d’attaque. La ville n’avait pas dix mille hommes de garnison et, dans le nombre, il faut compter une foule de soldats débandés, abattus, démoralisés, qui s’y étaient réfugiés le 7 août. Avec des éléments si peu solides, il était difficile de défendre un seuljour les abords de la place. On ferma les portes, et l’on attendit un destin désormais inévitable si l’on n’était secouru à temps.
L’ennemi dirigea son principal effort sur la Porte-de-Pierre, qui est au nord, entre la gare et cette caserne de la Finckmatt où Louis-Napoléon se fit prendre comme dans une souricière. Établi fortement et en nombre dans les villages qui s’étendent du nord à l’ouest, entre Schiltigheim et Kœnigshofen, il avança ses parallèles jusqu’au pied du rempart, tandis qu’à l’est les batteries de Kehl couvraient de feux la citadelle, l’esplanade et l’arsenal.
Je ne vous ai promis que les notes d’un observateur attentif et véridique. On pourrait me taxer
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do présomption si j’entreprenais au pied levé l’histoire du siège de Strasbourg. Mais cette histoire se raconte elle-même au passant par tant de témoignages en tout genre, elle envahit si fortement son âme, il en est tellement saturé au bout de vingtquatre heures, qu’à son tour, il la laisse échapper par tous les pores. Sans faire concurrence au.v écrivains qui ont traité et traiteront encore ce noble sujet, je vous livre mes impressions dans leur vivacité native.
Le siège de Strasbourg, envisagé du point de vue où je suis, est un chef-d’œuvre de froide cruauté et un miracle d’héroïsme passif. Cruauté allemande, cela s’entend de reste, aux prises avec l’héroïsme français.
Pour les généraux assiégeants, la place aussitôt investie était prise d’avance, à moins d’un secours imprévu, peu vraisemblable après Reiebshofen, et tout à fait impossible après Sedan. Werder avait le choix de la réduire par famine comme Paris, ou d’y entrer par la brèche, au bout d’un mois ou deux. Le bombardement des maisons fut donc un luxe de barbarie aussi inutile que l’envoi des boulets qui ont touché Saint-Sulpice et le Panthéon.
11 fut bien autrement odieux, car il dura trente et un jours; et ce n’est pas par un accident plus ou moins justifiable qu’une ville reçoit deux cent mille obus dans ses rues. Pour faire tout le mal
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qu’ils ont lait, les Allemands n’avaienl pas d'autre excuse que la hûte d’en finir, l’espérance de lasser la population civile et d’exercer par elle une pression sur les chefs militaires. Ils réussirent à rendre les rues impraticables, à refouler quelques habitants dans leurs caves, à blesser ou à tueï beaucoup d’enfants, de femmes, de bourgeois inoffensifs, à détruire ou à mutiler les monuments les plus précieux, à raser tout un quartier, à en dévaster plusieurs autres; mais leur but principal fut manqué, car le moral du peuple s’exaltait à mesure qu’ils s’efforçaient de l’abattre.
Je crois qu’il serait puéril de leur imputer à crime la destruction de tel ou tel édifice, comme la Bibliothèque, le Théâtre et la Préfecture. C’est malgré eux, j’en suis certain, qu’ils ont incendié le Théâtre, car ils le regrettent beaucoup, et ils pressent la municipalité de le rebâtir au plus vite. La Préfecture a puT)rùler par accident le lendemain du jour où M. Valentin en avait pris possession; rien ne prouve qu’ils fussent avertis de l’arrivée du nouveau préfet. C’est peut-être aussi le hasard qui attirait une pluie de projectiles sur le conseil municipal, en quelque lieu qu’il se réunît, et quelque soin qu’il prît de changer Plieure de ses séances. Si la cathédrale a servi de point de mire aux canons ennemis, la faute en est un peu aux chefs de la défense, qui avaient mis leur ob-
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servatoire en vue sur la plate-forme, au lieu de la cacher dans une tour. Mais le crime des assiégeants, leur crime barbare et stupide, est d’avoir criblé de mitraille une population qu’ils se proposaient d’annexer.
En faisant éclater des milliers déboîtés à balles au milieu des rues de Strasbourg, ils ont trahi leur profonde ignorance du caractère français; ils ont prouvé qu’ils nous jugeaient d’après euxmêmes. Les Allemands, grands et petits, ont le respect et le culte de la force : ils lèchent la main qui les assomme. Plus un vainqueur leur a fait de mal, plus leur bassesse naturelle les porte à l’admirer, à le servir, à lui complaire : témoin ces misérables Bavarois, qui se sont fait hacher, en 1870, pour l’homme qui les avait battus à coups de crosse en 1 86G ; témoin l’Autriche allemande, qui, cinq ans après Sadowa, rampe ostensiblement vers la Prusse. Nos Alsaciens sont d’autres hommes. Dieu merci !
On peut se rendre compte des dangers qu’ont courus les Strasbourgeois, si l’on suit le bord du canal depuis l’angle de quai Kellermann, en face de la gare, jusqu’aux ruines de la Préfecture. Les murailles qui restent debout sont criblées de balles et d'éclats, comme à Paris l’angle d’une maison où les insurgés ont tenu tète à la troupe. Sur toute cette longueur il n’y a pas une place de
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2 mètres de haut sur 50 centimètres de large où l’on eût pu se tenir debout sans risquer la mort. Une brigade d’infanterie, alignée en permanence sur ce front de bataille, eût péri jusqu’au dernier homme.
Parcourez en tous sens cette ville de 84,000 âmes, vous ne trouverez pas une rue où la mitraille du roi Guillaume n’ait frappé quelque chose ou quelqu’un, tandis que les remparts ont relativement peu souffert, et que la brèche ouverte à la Porte-de-Pierre n’a jamais été praticable. Tout le faubourg de Pierre était rasé jusqu’à l’angle de la Finckmatt ; il n’en restait pas une maison à droite, pas une à gauche, quand le mur d’enceinte était encore debout et solide. C’est donc aux habitants, à la population civile, à ses futurs sujets, que le héros de rAllemagne a fait la guerre. U a voulu leur inculquer le patriotisme allemand par la terreur, devenir à leurs yeux une sorte de Jupiter tonnant, dieu de la poudre et de la mitraille.
Mauvais calcul, en somme : les Allemands s’en aperçoivent, mais trop tard. A leur approche, le moral des citoyens n’était peut-être pas unanimement héroïque. Tous ces fuyards de l’aile droite de Mac-Mahon qui se jetèrent dans la ville avaient communiqué à plus d’un habitant la terreur dont ils étaient pleins, ün se comptait, on raisonnait ;
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quelques-uns osaient dire à demi-voix que la résistance était impossible, et que le plus court serait d’ouvrir les portes. Le matin du 10 aoiit, lorsque le général ührich déclara que la ville se défendrait tant qu’il resterait un soldat, une cartouche et un biscuit, bien des gens murmurèrent à la lecture de son aftiche, et jugèrent qu’il allait un peu loin.
La garde nationale prit les armes sans hésiter, un corps de francs-tireurs s’organisa, prêt à bien faire ; on vit des ôlres doux et pacifiques comme cet excellent Liès-Iîodard, professeur de chimie à la Faculté, endosser l’uniforme et conduire bravement de petites sorties. Toutefois les premiers obus qui tombèrent en ville le 13, le 14 et le 15 août, la vue de pauvres gens blessés dans leur lit ou dans la rue, un carnage de petites filles à l’orphelinat, quelques incendies isolés, la mort du vaillant colonel Fiévet et la perte de trois canons dans une sortie malheureuse, troublèrent bien des cœurs et amollirent quelques courages.
Mais quand une nouvelle affiche signée du général, du maire et du préfet annonça, le 23 août, que le moment solennel était arrivé ; quand les ennemis commencèrent ce qu’ils nommaient dans leurs sommations officielles, le bombardement régulier ; quand une grêle de projectiles s’abattit sans interruption sur les maisons, les hôpitaux,
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les ambulances, les églises, tuant à tort et à travers les vieillards, les enfants, les femmes, les blessés, un héroïque désespoir s’empara de tout le peuple, et chacun fit sans marchander le sacrifice de sa vie. Les plus tiédes devinrent les plus ardents; l’indignation, le mépris et la haine enivrèrent les plus timides.
Durant un mois entier, celte honnête, paisible et douce population vécut au milieu des flammes ; et elle s’y acclimata comme les salamandres delà fable. Les oreilles s’habituèrent au siftlomentdes obus, au fracas des explosions, les cœurs s’endurcirent à l’idée de cette mort subite qui pleuvait çà et là, frappant aujourd’hui l’un, demain l’autre. Lorsqu’un éclat de quelques kilogrammes venait briser le miroir d’une jeune fille à sa toilette, couper le livre entre les mains d’un vieux savant, la jeune fille achevait de se coiffer devant un débris, en disant : Je l’ai échappé belle : le vieux savant prenait un autre livre.
Je connais des familles qui ont fui leurs maisons incendiées en courant sur les toits, et qui parlent de cette promenade comme d’un événement tout naturel. Une mère dont le fils était garde mobile à la citadelle est allée le voir chaque jour, en traversant l’esplanade où les obus tombaient à toute heure. Quoiqu’il fût impossible de laire cent pas dans la rue sans voir éclater une bombe.
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on sortait, on allait à ses devoirs, à ses affaires, et même à ses plaisirs. Je sais une maison où trois ou quatre amis venaient faire le whist pour se distraire. Les enterrements étaient suivis du cortège accoutumé. Les pompiers éteignaient les incendies sous une pluie de projectiles, et luttaient corps à corps avec la destruction.
Lorsque, le 11 septembre, les Suisses, nos seuls amis en Europe, obtinrent du général ennemi l’autorisation d’emmener les femmes, les.enfaids, les vieillards et les malades, la ville accueillit leuis honorables et courageux délégués avec une ardente reconnaissance; mais des nnlliers de femmes refusèrent de quitter leurs maris. Quant aux hommes, ils s’affermirent dans leur devoir et ilélrirent, par nue résolution du conseil municipal, tout citoyen valide qui s’était soustrait au danger. Plus la ville devenait inhabitable, plus on se cramponnait à ses ruines, et plus on repoussait l’idée d’ouvrir la porte aux destructeurs.
Cependant la garnison était à bout de forces: elle comptait 700 morts, 1500 blessés ou malades, beaucoup de canons hors de service; et les chefs militaires, moins enflammés ({ue la {wpulatiou civile, pensaient (ju’il était temps d’en finir. Le difficile fut de convaincre les habitants. Au premier mot de capitulation, les femmes elles-mêmes bondirent : « Nous n’avons pas assez souffert, nous
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(iouvons endurer mille fois plus de maux, nous voulons mourir ici ! Tout plutôt que de rendre la place aux Allemands ; dès qu’ils seront entrés à Strasbourg, ils n’en voudront plus sortir, et nous serons perdus pour la France ! »
Parmi les conseillers municipaux qui refusèrent le plus énergiquement de se rendre, le brasseur Lipp mérite une mention spéciale. Il habitait le faubourg de Pierre; l’incendie méthodique des assiégeants n’était plus qu’à deux portes de sa maison. Ce digne homme repoussa de toutes ses forces les premières ouvertures relatives à la capitulation ; deux jours après, sa fortune était réduite en cendres.
Les Allemands entrèrent le 28 septembre avant midi. Toute la ville protestait : hommes et femmes juraient à l’unisson qu’on pouvait, qu’on devait tenir encore ; que la France viendrait au secours. L’événement a fait voir qu’une plus longue résistance n’eût rien sauvé, et pourtant le patriotisme de Strasbourg murmure encore contre le vaillant et malheureux Uhrich.
On rend justice à son courage," mais on ne lui en sait pas gré, parce que tout le monde a été brave et que la plus précieuse denrée s’avilit quand elle surabonde. Qui est-ce qui avait peur de la mortV Ce n’était pas le maire Humann, épicurien assez vu'gaire en d’autres temps; il a fort bien payé de
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sa personne. Ce n’était pas le petit baron Pron, préfet des plus salés, des plus fringants et des plus capricants sous l’empire : en présence de l’ennemi, ce danseur administratif fit des miracles d’intrépidité gaie; ses ennemis eux-mêmes confessent qu’il fut un héros, trop régence peut-être et presque gamin par moments, mais solide comme la vieille garde. N’est pas gamin qui veut devant la mort, et ce tempérament n’est pas des plus communs, même en France. Le conseil municipal, composé, en très-grande majorité, d’hommes tranquilles et froids, d’honnêtes buveurs de bière, ne fut ni moins stoïque, ni moins grand, dans sa simplicité bourgeoise, que les sénateurs romains du bon temps. Des jeunes gens obscurs, voués aux professions les plus pacifiques, mêlaient leur sang avec joie au sang des soldats et des marins.
Le général ühricli s’est exposé comme les autres défenseurs, et même un peu plus que les autres : on ne l’accuse pas d’avoir pris trop grand soin de sa vie. S’il a commis quelque péché de négligence, oublié de tenir un journal des opérations du siège, et violé ainsi l’article 253 du règlement sur le service des places, c’est un détail que les Alsaciens ne prennent pas la peine d’éclaircir. Non, son seul tort aux yeux du peuple est de n’avoir pas fait tuer assez de monde, d’avoir hissé le drapeau ^l^c lorsque la brèche n’était qu’à moitié, pratic^ê,
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el qu’on avait encore de la poudre et du pain pour quelques jours. Voilà pourquoi la ville est presque ingrate envers ce loyal vieillard el conteste un peu les honneurs qu’on lui a prodigués à Paris. J’ai dû noter cette impression, parce qu’elle montre à quel point le patriotisme est encore nerveux et frémissant dans Strasbourg.
Si le lecteur est curieux d’apprendre ce que tant de braves gens sont devenus, leur ville prise, les choses se passèrent tout simplement, personne ne demanda au voisin ce qui restait à faire. Comme la guerre n’était pas finie, tous les jeunes gens el bon nombre d’hommes mûrs s’échappèrent, malgré l’étroite surveillance du vainqueur, et rejoignirent l’armée française. Les uns ont assisté aux combats de la Loire, les autres ont défendu le terrain pied à pied, jusqu’au dernier moment, dans le Jura ou dans les Vosges : tous ont fait deux campagnes, et Dieu sait si la deuxième fut rude! Ces défenseurs obstinés d une cause perdue n’élaient pas endurcis dès l’enfance au froid, à la fatigue, aux privations. C’étaient des avocats, comme Victor Mallarmé; des magistrats, comme Edgar Kolb; de gros bourgeois, comme le brasseur Lipp, du faubourg de Pierre, celui qui a sacrifié sa maison pour retarder la capitulation de huit jours. Us s’engageaient comme , simples soldais, sous le premier drapeau qui se rencontrait sur leur roule : régiment de marche ou
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corps franc, tout leur était bon, pourvu qu’ils pussent risquer leur vie et lutter jusqu’au bout pour l’indépendance du sol nalal. Le corps où M. Edgar Kolb, juge suppléant, gagna ses galons de capitaine, a perdu tôO hommes sur 600.
Le dentiste Wisner, de Strasbourg, a cinq fils, dont voici l’histoire édifiante : 1® Philippe Wisner, 27 ans, incorporé au 84' de ligne le 27 juillet 1870, blessé d’un coup de feu à Gravelotte le 16 août, ^soldat troisième secrétaire au trésorier le 14 septembre, caporal-fourrier le 16 octobre, évadé de Metz le 29, sergent-fourrier le 4 septembre, sergent-major le 26, blessé grièvement par un éclat d’obus le 10 décembre, sous-lieutenant proposé pour la croix le 19 décembre ; a quitté le service aussitôt la paix signée. — 2“ Arthur Wisner, 24 ans, engagé volontaire du 4 août 1870, campagne de Sedan et siège de Paris. — 5“ Ferdinand Wisner, engagé volontaire du 14 octobre, campagne de la Loire. — 4® Maurice Wisner, 21 ans, garde mobile du Bas-Rhin ; siège de Strasbourg, échappé après la capitulation, entre au 16' de ligne et fait la campagne de l’Est sous Bourbaki. — 5“ Léon Wisner, 19 ans, garde mobile; siège de Strasbourg, échappé après la capitulation, rentré aussitôt en campagne avec le 45' de ligne. Le père de ces jeunes gens a été mis en prison comme coft^tlicc de l’évasion des deux derniers» elcondmnné à une
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amende de 1500 francs qu’il n’a jamais voulu payer.
Un pays où la bourgeoisie donne de tels exemples, un pays où l’on trouve encore des familles uniformément héroïques comme les Wisner, n’est pasun pays pourri, n’en déplaise à M. de Bismarck et à ses moralistes gagistes.
On me contait hier l’histoire de deux fils de famille, MM. Hecht, dont le père dirige une grande usine auprès de Naples. A la première nouvelle de l’invasion, ils accourent en France et s’engagent. L’aîné, qui est ingénieur, entre dans le génie, fait la campagne de l’Est et mérite les galons de lieutenant. Le cadet, débarqué à Toulon, se laisse prendre, comme un enfant qu’il est, par l’infanterie de marine : on l’envoie à la Martinique en passant par le Sénégal! Il a beau dire qu’il est Alsacien, que s’il s’est engagé pour la durée de la guerre, c'est dans l’espoir de combattre les Allemands et de .sacrifier sa vie à la défense de son pays ; on lui répond qu’il est soldat pour obéir; et que la France a besoin de lui à la Martinique. 11 y est bel et bien allô : ces Alsaciens sont vraiment l’élite de l’armée française, car ils ont autant de respect pour la discipline que de mépris pour le danger.
Toutefois, comme la perfection n’est pas de ce monde, ils ont un grand défaut, que je cacherais avec soin si je no m’étais engagé à tout dire, le bien et le mal : depuis que le traité de paix les a
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STRASBOURG
livrés à l’Allemagne, ils sont affreusement gambellistes.
l’ardonnez-leur : ils jugent le grand chef de la République radicale avec le cœur plutôt qu’avec la raison ; ils n’ont pas vu de près les fautes de sa dictature. Ce qu’ils ont su par les journaux, c’est que le citoyen Gambetta ne s’est jamais lassé de décréter la victoire ; qu’il a volé contre la paix ; qu’il eût laissé brûler la France entière plutôt que d’en céder une parcelle à l’ennemi... Cette obstination les touche, lis n’examinent pas si le gouvernement de Tours a bien ou mal employé les ressources du pays; s’il a conduit la guerre par principes ou par boutades; s’il a fait acte de courage ou de témérité insensée ; si c’était véritablement résister aux Prussiens que d’accumuler sur leur route de grands troupeaux d’hommes mal nourris, mal chaussés, armés pour la forme, exercés en huit jours, et commandés en dépit du sens commun. Ce qu’ils voient clairement, c’est que la guerre est finie et que Gambetta voulait la pousser à outrance ; c’est que leur province est livrée, et que Gambetta voulait la garder à tout prix ; c’est qu’ils sont les plus malheureux des hommes, et que Gambetta s’est flatté, jusqu’à la dernière heure, de les sauver, sans dire comment; Voilà pourquoi le dictateur de Tours et de Bordeaux sera toujours un grand citoyen en Alsace.
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Les Allemands n’ont rien compris à celte exaltation des âmes. Quelques-uns demandent encore naïvement pourquoi on les reçoit si mal : « Est-ce que vous ne nous avez pas appelés? disent-ils. Tous nos journaux aftirment depuis dix ans que vous êtes opprimés par la France, et que vos bras se tendent vers nous. »
D’autres s'étonnent que l’Alsace n’accepte pas plus docilement la loi du plus fort: «Quant à nous, nous étions tout prêts à devenir Français dans le Palatinat ; c’était une affaire arrêtée. Nous ne le désirions pas, mais on se serait résigné : c’est la guerre. Est-ce que nous nous sommes fait prier sous le premier empire? avons-nous fait des simagrées ? Napoléon nous avait battus et conquis : nous sommes devenus Français, très-bons Français, et môme le goût de la France nous est resté assez longtemps encore apres 1815. »
Une dame de Strasbourg, qui est née en Allemagne, mais qui aime la France à cœur perdu, me faisait part des remontrances de sa famille. On lui écrit : « Que signifie ce patriotisme ? Est-ce que nous t’avons enseigné des sentimentssi farouches? Rappelle-toi donc, malheureuse enfant, que ton grand-père était un des meilleurs Allemands de Mayence, et qu’aussitôt après la cession de la ville, il a été charmé de devenir fonctionnaire français. Et il a mis ses fils au lycée de Metz, quand il pou-
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vait si bien les faire instruire en Allemagne 1 »
Les Bavarois, les Wurtembergeois, le gens du Sud, quand on leur reproche d’avoir trompé nos espérances en servant leroi de Prusse, leur ennemi d’hier, contre nous, répondent naïvement : « C’est que la guerre a été mal engagée. Si vous aviez gagné les premières batailles, il y avait bien des chances pour que nous fussions vos alliés. » Toujours le culte de la force.
La grande-duchesse de Bade, fille du roi de Prusse, estvenue à Strasbourg peu de temps après la capitulation. Elle a joué son rôle de princesse et de femme avec assez de grâce, mais sans aucun succès. A l’hôpital, tous les blessés, tous les malades qui pouvaient se remuer sur leurs lits se retournèrent à son entrée, et elle n’en vit pas un en face. Malgré ce rude accueil, l’encombrement des salles et l’insalubrité du lieu l’émurent de pitié ; elle offrit de faire transporter et de soigner à ses frais, dans une maison plus commode, tous ceux qui ne se trouvaient pas bien. Pas un seul n’accepta l’hospitalité allemande. La princesse exprima devant une dame de Strasbourg le chagrin qu’elle en éprouvait : « Je croyais que ce peuple avait de meilleurs sentiments pour nous.
— Madame, lui répondit-on, nos sentiments ont été'trop bombardés pour qu’ils s’en relèvent
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jamais. L’Allemagne doit en faire son deuil. » Je viens de parcourir en tous sens celle grande ville populeuse où, l’an dernier encore, il m’était difficile de faire vingt pas dans la rue sans rencontrer un ami. Je n’y reconnais pas un visage, et certain mot de Chateaubriand me revient en mé- ■ moire: il me semble, en vérité, que je parcours un dés&rt d’hommes. Ceux qui rentrent dans leur pays après une absence de vingt ans doivent éprouver le vertige qui m’éblouit par moments : on croit se noyer dans la foule, on saisit au hasard, çà et là, quelque ressemblance trompeuse, comme une branche morte qui se brise dans la main. Ce n’est pas sans raison que la superstition populaire désignait autrefois les revenants sous le nom d’âmes en peine : il est pénible d’errer à l’aventure dans un monde dont on n’est plus. Cependant, sur la place Gutenberg, j’ai été abordé par un homme. Je ne sais pas son nom, mais son visage ne m’était pas tout à fait nouveau. C’est, je pense, un brocanteur juif, à qui j’aurai acheté quelque chose en passant. 11 m’a dit à brûle-pourpoint : « Est-ce que ça peut durer longtemps, à votre avis ? Que voulezvous que je devienne? J’ai deux fils qui m’aident à gagner ma vie ; si je les garde ici, les Prussiens en feront des soldats contre la France. Et si je les envoie en France, je ne les aurai plus. Nous avons bien la ressource de nous en aller tous ensemble,
STRASBOURG
mais où? D’ailleurs on n’emporle pas sa clientèle et son crédit avec soi. »
Le faubourg de Pierre , par où j’ai commencé ma triste promenade, est encore une vaste ruine. On a rebâti quelques maisons en façade dans le voisinage du quai ; mais les trois quarts des terrains semblent abandonnés par leurs propriétaires. Ce n’est pas faute d’argent, puisque les ennemis ont offert de payer et payent en effet la reconstruction à mesure qu’on l’exécute ; mais la maind’œuvre fait défaut. Les ouvriers de Strasbourg ont été de tout temps bons Français et honnêtes gens ; s’ils avaient eu la colonne Vendôme à garder, ils ne l’auraient pas abattue sut* un lit de fumier. Le contact des Prussiens leur soulève le cœur : ils vont en France, On ne s’accorde pas ici sur le total de l’émigration : les uns la portent à 50,000 âmes, les autres la réduisent à 8 oui 0,000.
Il sera toujours impossible d’obtenir un renseignement exact, car les pères de famille qui envoient leurs fils à l’intérieur ne vont pas , et pour cause, le déclarer à la police. Mais on sait plus exactement le compte des étrangers qui s’installent à la place de nos émigrants ; et s’il est vrai, comme on me l'assure, que i 7,000 Allemands ont élu domicile à Strasbourg, c’est qu’autant d’Alsa- ' ciens ont laissé leurs logements vides. Il faudrait ajouter à ce chiffre un nombre de 4 à 5,000 per-
sonnes, repiêsenlant la population des maisons détruites. Je crois donc, sans l’affirmer trop positivement, que la ville a perdu 21 ou 22,000 Français sur 84,000. Combien en restera-t-il l'an prochain, au 1*' octobre, lorsque les lois prussiennes sur le recrutement deviendront applicables en Alsace? On n’ose y penser.
La Toussaint, quoiqu’elle touche au malheureux faubourg de Pierre, est encore debout : j’en suis bien aise. Couvent, refuge, hospice, hôpital, sous quelque titre qu’on la désigne, cette maison a sa place marquée dans l’histoire de la chirurgie française. C’est là qu’Eugène Kœberlé a fait ses miracles d’ovariotomie ; c’est là que le plus audacieux des praticiens et le plus timide des hommes a sauvé cinquante incurables par une opération de boucherie transcendante, dont la seule idée épouvantait les grands maîtres de Paris. Depuis une dizaine d’années qu’il y dissèque le corps vivant, il y a su créer autour de lui, à son usage, des aides incomparables. Que deviendra cet atelier de guérisons fabuleuses , de résurrections inouïes? Et Kœberlé lui-même, où ira-t-il, maintenant que la Prusse confisque tout, sans excepter la Faculté des sciences? On parle d’une grande école indépendante que les vainqueurs ont promis de tolérer, mais la foi germanique est sujette à caution, et il n’y a pas de lendemain assuré pour
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les savants français, sous le bon plaisir de Guillaume.
Dans la rue de la Nuée bleue (un joli nom, n’esl-il pas vrai?), je rencontre à ma gauche les ruines du Palais de Justice . C’est très^orrecternent brûlé ; les coramuneux de Paris n’ont rien fait de plus achevé. Je cherche en vain quelque vestige d'une rampe en ferronnerie que j’admirais autrefois en allant au jury. Triste fragilité des belles choses qui semblaient faites pour durer l Plus triste vanité des opinions qui nous étaient chères, et que npus nous flattions de professer jusqu’au dernier soupir ! Ces feuillages et ces bouquets de fer forgé, qui n’existent plus que dans ma mémoire, sont étroitement enchaînés, pour ' moi du moins, à tous les arguments qui combattent la peine de mort. Dans la session où je fis à Strasbourg mon apprentissage de juré, trois assassins devaient comparaître ensemble. Ils étaient à peu près aussi intéressants que leur compatriote Troppmann : l’accusation établissait qu’un beau jour ils étaient entrés chez un vieillard dans une maison isolée; qu’ils lui avaient demandé l’hospitalité; que ce bonhomme, cordialement, leur avait donné le vivre et le couvert, et qu’ils l’avaient assassiné à coups de hache pour lui voler son argent. Je n’en aurais pas fait autant, etpeulèlre me croirez-vous sur parole si je dis que j’abo-
ALSACE
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minais leur crime. Mais j’abominais presque autant la peine de mort. L’idée qu’un matin, à sept heures, le bourreau couperait froidement ces trois tôles, fort ignobles d’ailleurs, et répandrait sur le pavé plusieurs litres de sang humain me faisait frisonner comme M. Jules Simon lui-même. Dans les temps calmes, au milieu de la paix et de la sécurité générales, la vie humaine prend une valeur tout à fait exorbitante; c’est une affaire énorme que de tuer en public une créature plus ou moins semblable à soi. Les dernières rigueurs de la justice semblent alors non-seulement barbares et surannées, mais inutiles et lâches : est-ce que la société n’est pas invincible? est-ce que le bon ordre n’est pas assuré pour toujours? N’avonsnous pas des prisons si bien construites et si fidèlement gardées, qu’elles seront inviolables jusqu’à la fin des siècles? Cela étant, que sert-il d’égorger les assassins, qui sont des fous furieux, lorsqu’on a tout en main pour les mettre dans l’impossibilité de nuire?
Je croyais à cet évangile selon Victor Hugo et quelques autres rêveurs, et je fis les efforts les plus méritoires pour convertir mes collègues du jury. Que de fois, dans le vestibule, au pied de cet escalier qui n’est plus, je serrai le bouton aux plus tenaces et je réfutai, bien ou mal, le célèbre argument d'Alphonse Karr ! Mon zèle fut rc-
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compensé, et quoique le ministère public eût pris soin de me récuser, mes trois horribles scélérats obtinrent le bénéfice des circonstances atténuantes .
Aujourd’hui, l’avouerai-je? rien ne me semble plus naturel et plus logique que la peine de mort appliquée aux assassins. La guerre a renversé mes idées, la vue du sang versé à flots m’a guéri de cette sensibilité tant soit peu maladive que les délicesénervantes d’une longue paix développent dans les âmes. Qu’est-ce que la guerre, sinon la peine de mort appliquée sur une grande échelle à des milliers d’innocents? Comment ! nous avons vu périr de mort violente, en quelques mois, plus de cent mille hommes de cœur, l’élite de la nation, la fleur de la jeunesse, l'espérance du pays, et nous pourrions nous apitoyer sur le sort d’un infâme gredin qui a tué son père ou sa mère ! Nous voyons que la tin du dix-neuvième siècle sera ensanglantée par des luttes gigantesques, meurtrières, formidables : les Prussiens, en foulant aux pieds l’éternelle justice et le droit sacré des nations, nous condamnent à élever nos fils pour tuer et pour être tués ; et Pon perdrait son temps, on userait son éloquence à disputer au bourreau quelques litres de sang inhumain! Autres temps, autres idées... j’allais dire : autres vérités I
Les Mlemands ne se hâtent pas de reconstruire le Palais dv. Justice;, mais,. en revanche, nos avo-
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cals cl nos avoués eux-mêmes s’empressent de le quitter. Je l’ai vu très-brillant, au temps des Engclliardt, des Masse, des Pl'ortner, des Kugler, des Mallarmé père et fils. 11 eût fallu courir bien loin pour trouver dans les tribunaux de province un barreau comparable au nûtre. Le ministère public semblait assez petit garçon en face de tels avocats. Ils émigrent tous à la file ; aujourd’hui l’un, demain l’autre. J’ai sous les yeux le tableau de l’ordre pour l’année judiciaire 1870-71 : il comprend 26 avocats et 22 stagiaires, en tout 48. Le tableau de l’année 1871-72, tel qu'un l’avait dressé la semaine dernière, ne portait plus que 12 avocats et 6 stagiaires, total 18. Mais M. Popp, Vober-procuralor allemand, a su le réduire encore.
Le jour où les nouveaux magistrats ont prêté serment en séance publique, ce M. Popp a jugé bon de prononcer un discours d’énergumène où il insultait si grossièrement la France, où il piétinait si lourdement sur la malheureuse Alsace, que plusieurs avocats, résolus de tout temps à opter l’an prochain pour la nationalité française, ont avancé leur décision et quitté la partie hic et mine. En tête de ces bons citoyens, on cite deux anciens bâtonniers, MM. Mallarmé père et Kugler. Quant au fils Mallarmé, il plaide depuis longtemps devant la cour d’Alger.
L’arrogance du ministère public allemand fut
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si prodigieuse, que le renégat Traut, ancien conseiller de préfecture, chevalier de la Légion d’honneur, disait en sortant de l’audience : « Ce discours m’a serré la gorge; je le sens encore là. » Quelqu’un lui répondit: «Cela vous passera, monsieur; vous avez avalé bien autre chose. . . »
En somme, le barreau de Strasbourg paraît définitivement réduit à treize membres, stagiaires compris, et la bazoche ne compte plus que quatre avoués : tous les autres ont purement et simplement fermé leurs études, sans demander ni attendre un sou d’indemnité. Un notaire, M. Momy, a fait de même ; il ne sera pas le seul, dit-on.
Ce qu’on peut encore prévoir dès aujourd’hui, c’est une grève des plaideurs, qui épuiseront tous les moyens de conciliation avant de réclamer la justice allemande. 11 y a des précédents. Par exemple, à Sarreguemines, durant plusieurs mois, M. Richert, ancien président du tribunal français, a été contraint de juger plus de quarante procès civils. Les plaideurs le relançaient dans son domicile privé, ils lui disaient : « Nous n’acceptons pas la juridiction de l’ennemi. Nés citoyens français, fermement résolus à vivre et à mourir dans le culte de la patrie, nous ne nous soumettrons qu’à la justice française, et c’est vous qui la représentez ici : jugez-nous! Celui que vous aurez condamné s’exécutera de bonne grâce, et sans appel. » Cette
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touchante illégalité n’a pris tin que le jour où la police prussienne expulsa le brave Richert.
Les bureaux de la recette générale sont occupés par une banque d’Alsace-Lorraine, établissement tout neuf, mais déjà digne de respect.
Le gouvernement français a voulu que les ren tiers et les pensionnaires de l'État pussent toucher leurs arrérages et leurs revenus comme par le passé, sans sortir de la Lorraine et de l’Alsace. Pour atteindre ce but, il a pris des arrangements avec les maisons les plus honorables de la Suisse et du pays annexé, qui feront désormais les opérations de trésorerie, moyennant la commission qu’on allouait jadis aux receveurs généraux.
Il suffit de jeter les yeux sur la liste du conseil d’administration pour estimera sa valeur la banque d’Alsace-Lorraine; voici les noms qui la composent : Oswald, Kauffmann, Ringwald et Slœhlin, de Bâle; Chenevière, de Genève; Klose, Grouvel, Baslien, Blum, E. Lauth et Œsinger, de Strasbourg; Mégière, de Blamont; Paganetto, de Haguenau ; J. Sée, de Colmar; R. deTurckheim, de Niederbronn; J. Salles et II. Thors,de la banque de Paris et des Pays-Bas.
Je côtoie, sans le saluer, l’hôtel de la « Ville de Paris, » le plus cher et le plus mauvais de l’Europe. De tout temps, on y a mal dormi et diné pour la forme, mais le voyageur qui s’y égare est passé en revue par douze ou quinze patauds en
STRASBOURC.
cravate blanche, qui prennent des airs de diplomate en se fourrant les doigts dans le nez. Les Allemands sont très sensibles à ce luxe de valetaille, ils envahissent la « Ville de Paris », ils y sont en majorité et rendent la circulation dangereuse pendant la nuit, car les souliers placés devant leurs portes se croisent au milieu des couloirs.
Ces hôteliers n’ont pas donné, dit-on, l’exemple du plus ardent patriotisme. Cela s’explique ; ils sont un peu cosmopolites par état. Mais les limonadiers, qui auraient pu alléguer les mômes excuses, ont fait des efforts méritoires pour repousser l’ennemi. Par exemple, le propriétaire d’un des cafés les plus élégants et les plus confortables de Strasbourg, a su parfaitement éliminer la clientèle prussienne en élevant ses prix outre mesure. Les Allemands se récriaient à pleins poumons : « C’est impossible, disaient-ils ; on n’a jamais payé si cher que ça I
— En effet, ce sont des tarifs spéciaux, à votre usage, messieurs. Vous avez bombardé ma maison. J’ai d’autres prix pour les Français, mes concitoyens, qui ne l’ont pas bombardée. D'ailleurs, rien ne vous force à subir ces conditions vexatoires. Voici justement à ma porte un établissement de troisième ordre où vous serez comme chez vous. »
Bon gré mal gré, les Prussiens ont fini par quitter la place. L’honnéte limonadier pouvait s’enri-
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cliir à leurs dépens, comme tant d’aulres l’ont fait à Versailles et ailleurs ; il aime mieux se ruiner et rester bon Français.
On peut dire que tout le commerce de Strasbourg, sauf quelques rares exceptions, a tenu la même conduite. Les Allemands n’ont pas le droit de dire qu’on spécule sur eux, que nous exploitons l’ennemi; car on fait ouvertement tout ce qu’on peut pour ne rien leur vendre et les tenir à l’écart des moindres boutiques. Sur un mot d’ordre parti on ne sait d’où, tantôt les étalages se pavoisent des trois couleurs nationales; tantôt, pour célébrer quelque anniversaire douloureux, les magasins se drapent de crêpe noir et prennent le grand deuil. La police allemande a beau proscrire les cocardes et ■ les nœuds tricolores, il est toujours facile de rapprocher, comme par hasard dans une môme vitrine, des tissus ou des papiers bleus, blancs et rouges.
L’acheteur allemand qui se fourvoie dans un magasin français s’expose à mille impertinences, d’autant plus sensibles qu’elles sont souvent spirituelles et de bon goût. Un marchand qui est forcé de répondre à un Prussien baisse les yeux avec persistance, et fixe ses regards sur les longs pieds de son interlocuteur. Il n’en faut pas davantage pour que l’autre, attaqué par son côté faible, se trouble, bégaye et quelquefois sorte furieux sans rien acheter. Un cordonnier qui s’agenouille devant une nou-
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voile cliente n’a qu’à pousser un cri d’admiration : « Oh I oh ! » pour la mettre en fuite. Michel Carré, le poëte dramatique, a un frère qui vend des nouveautés à Strasbourg. Une Allemande entre chez lui pour choisir une robe et quelques garnitures, et ajoute malicieusement : « Vous entendez? je ne veux pas avoir l’air d’une Française. » On lui répond avec beaucoup de politesse : « N’ayez pas peur, madame, cet air-Ià, nous ne pourrions jamais vous le donner. »
Ces jours derniers, la femme d’un fonctionnaire prussien sortait d’une boutique en mordant son mouchoir. Elle rencontre une amie, éclate en sanglots, et lui dit : « C’est horrible ! je ne vivrai jamais ici, il faut que mon mari demande son changement, ou donne sa démission.
— Eh ! que vous a-t-on fait ?
— Rien, et tout. J’entre là, j’aperçois une fillette de seize ans, gentille, accorte et gracieuse, qui servait une Française avec force révérences. A ma vue, elle grandit de deux pieds, prend des airs de reine offensée, m’écoute en détournant la tête, me jette sa marchandise comme un os à un chien, et pousse mon argent avec un chiffon de papier jusqu’à l’ouverture du comptoir 1 »
Voilà comment les Alsaciens vendent aux Allemands. Voici comment ils leur achètent. La semaine passée, le voyageur d’un grand droguiste de Caris-
AI.SACt;.
- ruilc entre chez M. Daur, pharmacien de Niederhronn, pour faire ses offres de service. On lui répond poliment qu’on a besoin de bien des choses, mais qu’on ne lui demandera rien.
« Cependant, répond-il, vous auriez tout profit à prendre nos marchandises; la douane...
— Il est vrai, les produits français coûteront désormais bien plus cher que les vôtres, mais j’aime mieux les payer cher.
— Que diable ! monsieur Daur, nous sommes de vieilles connaissances, et tout Allemand que je suis, j’ai eu l’honneur de vous vendre souvent.
— Je m’en souviens, mais en ce temps-là vous n’étiez ni mon ennemi, ni mon vainqueur, et vous n’aviez pas conquis l’Alsace.
— Tu quoque ! Eh bien, puisque vous êtes si résolu, je vais vous faire un aveu. Il y a deux mois que j’ai repris mes voyages, deux mois que je parcours l’Alsace en tous sens, et dans toutes les maisons où je suis entré, j’ai reçu le même accueil. Autrefois je faisais beaucoup d’affaires avec votre pays ; je vais retourner à Carlsruhe sans avoir pris une seule commission. Voulez- vous voir mou carnet ? 11 est blanc. »
La promenade du Broglie était jadis animée et brillante à toute heure, mais surtout à l’heure de la musique. Depuis qu’elle s’étend entre les ruines de la maison Fietta et les ruines du théâtre, elle
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STRASBOURG
est peu fréquentée le matin, et absolument vide de Français à l’heure de la musique prussienne. On ne cite que deux dames de Strasbourg qui se soient fourvoyées à trois heures dans la foule des officiers ennemis, et je ne citerai pas leurs noms, car les maris ne sont peut-être pas complices de ces honteuses faiblesses.
Ce matin, j’ai vu quelques Français dont deux ou trois portaient l’ordre de la Légion d’honneur à leur boutonnière. On assure que ce petit bout de ruban agace les nerfs du vainqueur, et que la chancellerie allemande va soumettre nos légionnaires au régime de l’autorisation préalable. Le côté plaisant de l'affaire est que M. de Bismark vise le décret de Napoléon 111 sur le port des décorations étrangères. La Légion d’honneur est devenue un ordre étranger en Alsace, comme l’ordre du Honduras à Paris!
Les ruines du théâtre seront relevées d’urgence,* paraît-il. Nos Allemands s’ennuient; ils n’ont pas la ressource de passer leur soirée dans le monde ; et la brasserie , toujours la brasserie I finit par lasser l’estomac. On a donc invité la mairie à livrer dans les cinq jours les plans et les devis d’une restauration du théâtre, sous peine de perdre tous ses droits à l'indemnité. La mairie s’est exécutée en toute hâte; mais qu’arrivera-t-il quand l’édifice sera réparé? Une troupe prussienne en prendra
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possession, rien de plus simple ; reste à savoir si elle y gagnera sa vie. Les officiers allemands ont l’habitude d’aller à l’Opéra pour dix ou douze sous ; les fonctionnaires sont chiches; ils ne manqueront pas de s’adjuger les bonnes places à prix réduit ; quant à l’ancienne clientèle du théAtre, la seule qui puisse soutenir une entreprise dramatique ou lyrique, il n’y faut pas compter. Une population en deuil ne va pas au spectacle.
Il y a quelque temps, on put croire que les vainqueurs et les vaincus se rencontreraient dans un concert au profit d’une œuvre pie : toute la ville avait souscrit. Mais, à l’heure indiquée parles affiches, nos honnêtes et bons Strasbourgeois se contentèrent de sortir dans les rues avec leur billet au chapeau, à la boutonnière ou à la main. Chacun salua ses amis, on échangea des politesses, on parla un peu de la France et l’on rentra chez soi. La bonne œuvre était faite, et, par surcroît, on s'était donné le plaisir d’isoler les Allemands dans une salle aux trois quarts vide.
Entre les ruines du théâtre et les ruines de la préfecture, on rencontre les ruines d’une statue. C’est le marquis de Lesay-Marnésia, préfet du premier empire. Les projectiles allemands Font criblé sur son piédestal, dans son costume olliciel ; on dirait qu’il a été fusillé en culotte courte, comme le maréchal Ney.
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Ici, le hasard ou la pente des vieilles habitudes me pousse un moment hors de la ville. Lorsque Strasbourg était à nous, je n’y venais guère sans aller jusqu’au Contades, qui continue vaguement le Broglie, comme à Paris les Champs-Elysées font suite au boulevard. Le rempart et les ouvrages extérieurs qui séparent ôés deux belles promenades ne m’ennuyaient jamais : d’abord, la vieille architecture militaire est pittoresque à sa façon, et puis ces remparts sans canons, ces fossés pleins de longues herbes, et les soldats désœuvrés qu’on rencontrait par-ci par-là, tout respirait la confiance, le sentiment de notre force. Les défenses d’une ville imprenable, ou qui se croit telle, ont une honnête et bonne physionomie de gros chien.
Aujourd’hui les remparts et ceux qui les gardent ont l’air uniformément rébarbatif. Quant à la zone militaire, elle est lugubre; on n’y voit que les fondations des maisons rasées et la souche des arbres abattus. Cette banlieue immédiate de Strasbourg brillait surtout par un grand luxe de végétation : la richesse du sol et l’humidité du climat entretenaient partout une verdure admirable ; les assiégeants et les défenseurs de la place ont tout fauché à qui mieux mieux. Le regard, déconcerté parla triste nouveauté des objets, cherche en vain, sur la gauche, les avenues et les ombrages de la Robertsau ; il n’en reste pas môme une trace.
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Je ne sais par quel privilège les vieux arbres du Conlades sont encore debout ; on dirait que les belligérants ont respecté, d’un commun accord, leur majesté un peu caduque. Voici même le jardin bips, ce paradis de la marmaille, avec les jeux et les curiosités qui l’encombraient au vieux temps, et la très-conforlable guinguette du bonhomme K..., où les bacheliers se donnaient des récréations plus viriles. Ces deux jolis coins sont intacts, il me semble que j’en jouirais pleinement et que leur ombre me rajeunirait de quelques années, si la présence des ennemis ne gâtait tout. Le ' jardin bips fourmille de Prussiens; un grand concert militaire est affiché contre la porte. Dans le jardin du père K..., je vois des officiers prussiens en partie fine ; ils vont casser les reins à quelque hareng saur. O vieux K..., est-ce vous qui prostituez votre incomparable cuisine à ces estomacs de pacotille? Dieu vous punira, mon brave; il flétira le nez radieux dont il lui avait plu de décorer votre visage en récompense de vos longs et patriotiques services !
Au milieu de celte belle imprécation, trois officiers prussiens passent au grand galop, et m’obligent à me ranger dans une haie. C’en est assez, et même trop. Adieu, Contades ! nous ne nous reverrons que le jour où le pantalon rouge redeurira dans tes massifs.
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A cinq ccnls pas de la ville, un maraîcher, qui a surprismes regards curieux et mon air badaud, me dit :
« Vous cherchez probablement la lunette où les marins se sont si bien battus? C’est là-bas, du côté de la Robertsau. Ils étaient soixante-dix ; il n’en est pas resté quarante; mais il ont fait du mal aux Prussiens, ceux-là 1 Si seulement nous en avions eu beaucoup! Nous nous souviendrons de l’amiral Exelmans et du commandant Dupetit- Thouars. Voilà des hommes ! »
11 paraît que décidément la marine a donné le même exemple partout. Cela me rappelle le fdcheux de Molière qui voulait mettre en ports tie mer toutes les côtes de France, et je me demande, chemin faisant, s’il n’y aurait pas un moyen de transformer en marins tous nos soldats de l’armée de terre. Pourquoi la discipline est-elle restée si forte dans les corps de marins débarqués, quand elle faiblissait à vue d’œil dans les autres troupes? Ne seraitce point parce que le marin est forcé de reconnaître la supériorité morale de ses chefs ? Quand il se trouve à trois cents lieues au large, il sait que, par lui-méme, il serait incapable de manier le sextant, de déterminer la position du navire et de diriger sa marche. Le sentiment de son ignorance le soumet à l’oflicier comme un enfant à son père. 11 est sûr que personne à bord ne porte l’épaulette
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• sans avoir étudié beaucoup et attesté par des examens sérieux une instruction supérieure. Ses offi- ■* ciers sont donc, à ses yeux, d’autres hommes que lui, son ignorance rend hommage à leur savoir ; il trouve tout naturel qu’un enseigne de vingt ans le tutoie et le traite avec une familiarité amicale. 11 n’entrera jamais dans son esprit que l’inégalité des conditions à bord ait sa source dans le hasard ou la faveur ; vous ne l’entendrez pas murmurer, et dire comme les frondeurs de corps de garde : « La seule différence entre nos officiers ' et nous, c’est qu’ils vont au café et nous au cabaret ; nommez-moi capitaine et j’irai au café toutcorame un autre ! » Veut-on que le respect de la hiérarchie soit aussi profond dans l’armée que dans la marine, il faut creuser entre les officiers et les soldats unfossé large et profond, que le mérite seul puisse franchir dans une épreuve publique. Il faut instruire les officiers pour discipliner les soldats.
La discipline prussienne, dont je rencontre un nouvel exemple au coin de toutes les rues, cliaque fois qu’un soldat s’arrête comme pétrifié à la vue d’un officier, cette discipline de fer et de bois, toute mécanique et passive, a son principe dans riiiégalité des castes. Il ne faut donc pas espérer de l’introduire en France, mais la démocratie n’a pas encore aboli, grâce à Dieu, l’inégalité des talents.
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En ruminant ces graves questions, je suis arrivé sur la place du Dôme. On dit que les Prussiens, lorsqu’ils entrèrent dans la ville, furent tout étonnés de voir la cathédrale debout. « Comment!
disaient-ils, nous n’avons pas fait plus de mal? » Il est certain que la beauté de l’édifice survit entièrement au désastre, quoique mille et mille détails aient péri. Les grandes choses comme celle-là valent surtout par leur ensemble, et notre esprit les voit telles que l’artiste les a conçues, sans s’arrêter outre mesure aux lacunes de l’exécution. Mais lorsqu’il faudra tout remettre en état, remplacer les statues que les obus ont dénichées, refaire les angles écornés, réparer les dentelles de pierre, renouveler ces merveilleuses colonnettes qui sont tombées en mille morceaux sur le pavé de la place, nos ennemis rendront justice à M. Krupp, et avoueront que le canon d’acier est un destructeur sans rival.
Le culte catholique est encore en possession des autels que Louis XIV lui a donnés par la capitulation de 1681 ; mais, patience I je serai bien surpris si 1 empereur Guillaume, en mémoire de Louis XIV, ne les rend pas un de ces jours au culte réformé.
Les Allemands ont installé la direction des postes impériales dans les bâtiments de l’École de médecine militaire. Strasbourg regrettera long-
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temps ces petits soldats caraliins qui étaient la jeunesse et la gaieté de la ville, et qui ont si bravement versé leur sang pour la défendre.
On ne sait pas encore à quel usage est réservé le château impérial ; j’y ai vu transporter des équipements militaires. Les vainqueurs n’auront pas de peine à en tirer meilleur parti que nous. Sous le règne de Napoléon 111, ce beau palais n’a servi, s'i je ne me trompe, qu’à justifier la petite pension de Marco Saint-Hilaire. 11 vêtait bibliothécaire sans livres aux appointements de 2,000 francs.
Le lycée impérial n’a pas changé de nom. Seulement, on y compte 12 internes au lieu de 200, et 145 élèves en tout, au lieu de 6 ou 700. Les Allemands, qui y professent par droit de conquête, ne seront pas surchargés d’ouvrage. En revanciic, le gymnase protestant, où les cours se font en français, ne sait où fourrer ses élèves, et une petite école française qui végétait sur la place Saint- Pierre le Jeune, s’est vue prise d’assaut le jour de la rentrée par cent gamins qu’elle n’attendait pas.
Les professeurs de notre vieille université ont été à Strasbourg, comme partout, admirables. Les ennemis, en conséquence, les ont indignement trailés. Après leur avoir prodigué sans succès les offres les plus séduisantes, on les a, non-seulement jetés sur le pavé, mais chassés de la ville et de l’Alsace, non pas en huit jours, comme des laquais, mais
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dans les vingt-quatre heures, comme des pesîiférés. L’un d’eux, Alsacien, marié à une honnête el courageuse Allemande, était retenu au chevet d’un enfant malade ; il sollicitait un répit de quelques jours. Les Allemands ont cru qu’ils le tenaient ; on est venu à lui, on lui a dit d’un air aimable : « Pourquoi quitteriez-vous Strasbourg ? Vous avez des parents chez nous, votre femme est Allemande ; nous vous ferons un sort que M. Jules Simon n’oserait pas même vous promettre. » 11 n’a rien écouté, il a laissé son fils, il s'est lait expulser; il est venu attendre en France, sans argent, avec une nombreuse famille, le bon plaisir du ministère de l’instruction publique, qui s’est fait attendre longtemps. Ce brave homme et ce bon Français s’appelle Rieder ; je m’honore d’avoir été à l’École normale avec lui.
Il est impossible de citer tous les fonctionnaires publics qui ont fait leur devoir en refusant de servir l’ennemi ; le plus simple est de dire que tous ceux de Strasbourg, sauf M. de Turckheim, sousinspecteur des forêts, ont repoussé avec dégoût le Méphistophélès allemand : plusieurs ont dédaigné des offres magnifiques, comme M. Ilugot, direc? leur des contributions directes, qui n’avait qu’à rester en place pour voir son traitement triplé.
Mais il n’est malheureusement pas inutile de répéter sur tous les tons à nos ministres que beau-
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coup d’employés alsaciens sont encore à la disposition du gouvernement ; que plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources ; que les bureaux ne daignent pas répondre à leurs lettres désespérées, et que la politique est d’accord avec la justice et l’humanité pour conseiller une autre conduite. Gardons-nous de justifier les Allemands qui disent à ces loyaux fonctionnaires ; « La France se moque bien de votre fidélité 1 »
Les quelques actes de faiblesse ou de défection qu’on a pu relever à la charge des indigènes sont des phénomènes si rares et si prodigieux, ils tranchent tellement sur le fond du sentiment général, qu’ils prennent une importance énorme dans le tableau par un inévitable effet d’optique.
Qu’un polisson de pasteur protestant, nommé Reichardt, dans un discours public, glorifie l’armée de Werder et la loue d’avoir arrêté les hordes de Bourbaki, le sentiment public se soulève en tempête, et tous les protestants en masse seront battus par le flot pendant trois jours. Mais on se calme, on réfléchit, on se rappelle que la population protestante et ses pasteurs, et M. Braun, le digne président du directoire, ont donné les exemples du plus fier patriotisme. Bientôt les communions rivales se réconcilient; on s’embrasse, et les catholiques avouent qu’ils étaient fous de condamner tout le troupeau pour une brebis galeuse.
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Que M. Jules Sengenwald, un niais et un important du plus piètre caractère, s’en aille saluer le roi de Prusse à Berlin, au nom de la chambre de commerce, voilà tout le haut commerce suspect d’intelligences avec le vainqueur. Pensez donc, c’est le président de la chambre, l’homme qui personnifie le commerce de Strasbourg ! Les journaux allemands abondent en détails sur son ambassade : il a visité celui-ci, dîné chez celui-là, rempli Berlin de ses courbettes... Mais tout s’explique au bout de quelques jours : on apprend que M. Jules Sengenwald ne s’est inspiré que de sa propre sottise, qu’il a tout pris sur lui, que la chambre de commerce le désavoue officiellement, et tout rentre dans l’ordre accoutumé, sauf notre ambassadeur fantaisiste, qui reste au ban de l’opinion publique.
Les faiblesses dont la France pourrait se plaindre sont strictement pcrsormelles ; elles ne s’étendent pas même à une famille. On cite un M. Hecht qui a mal tourné ; mais tous les autres Hecht, et Dieu sait s’ils sont nombreux ! le renient. Un père de famille qui se laisse prussifier par ambition, par avarice, ou simplement par faiblesse, n’entraîne pas sa femme et ses enfants dans sa chute. Par exemple, M. Jules Sengenwald, qui n’est pas un méchant homme, a jadis adopté la fille d’un ouvrier de Paris ; il l’a parfaitement élevée, et l’on
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sait qu’il s’apprête à la doter richement. Eh bien , à 1 heure où j’écris, cette jeune Française ne craint pas d’afficher les sentiments les plus patriotiques ; elle est prête à renoncer à tout plutôt que d’épouser un Prussien.
J’avais entrepris de dresser la statistique complète des défections qui ont ému Strasbourg ; je n’en ai pas trouvé dix, et je me suis rappelé la phrase de Bossuet sur les clous plantés dans une muraille : on les arrache, on les rassemble, et l’on n’en a pas plein la main.
L’intérêt, un invincible attachement à des propriétés héréditaires, la longueur et la difficulté des liquidations, décideront sans doute un certain nombre de familles à subir, l'an prochain, la nationalité allemande. Mais M. de Bismark aurait tort de faire grand fond sur la sincérité de semblables conversions. Les Alsaciens ne seront pas meilleurs , Allemands que les juifs convertis par l’inquisition espagnole ne,devenaient bons catholiques.
Je prends la liberté de recommander aux vainqueurs un excellent critérium du sentiment populaire. Lejour où un soldat vêtu de l’uniforme français traversera Strasbourg dans sa longueur sans être acclamé, applaudi, entouré, fêlé, embrassé par tous les passants, Strasbourg pourra compte!
parmi les villes allemandes.
Mais nous n’en sommes pas là, Dieu merci 1 Le
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feu latent qui couve dans les âmes éclate chaque jour en gerbes éblouissantes, il se rallume à tout propos: la plus futile occasion, un enterrement, un mariage français, donne carrière aux inanilestations patriotiques. Les libraires ont déjà commandé à Paris des milliers de livres d ’étrennes : ils savent qu’au 1" janvier de l’an prochain les seuls présents autorisés parle bon gùut seront des livres français.
Il serait supeidlu d’indiquer à nos ennemis l’épreuve qui consiste à promener un traitre dans la ville pour mesurer l’intensité des fureurs populaires en les provoquant. Ce système, plus ingénieux que moral, leur est connu ; ils l’ont déjà mis en pratique, à Strasbourg même, avec tout le succès désirable. Un déserteur, ancien chef de musique dans notre armée, était dressé à parcourir les promenades publiques pour lécolter les injures et les soultlets. Quatre Prussiens en uniforme le suivaient sans affectation pour empoigner les délinquants : ils en prirent beaucoup, quoique le piège fût d’une simplicité biblique, cl le conseil de guerre eut le plaisir de condamner quelques patriotes trop vifs. On m’a cité, enlie autres victimes, un officier qui rentrait de captivité, et qui obtint un supplément de vingt jours de prison pour avoir rerjurdi^ avec mépris ce traitre infâme 1
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Les sentences des conseils de guerre prussiens seront un jour coordonnées et publiées pour l’édification de l’Europe. 11 est bon que les étrangers connaissent la moralité d’un peuple auquel ils ont sacrifié la France. Ce renseignement intéresse surtout la Hollande, la Belgique et l’Angleterre, qui pourront être envahies après nous.
Quoique le colportage des journaux français soit interdit dans les rues de Strasbourg, quoiqu’ils soient proscrits à la gare, et que les employés de la poste allemande ne se fassent pas scrupule de conlisquer souvent le service des abonnés, j'espère que ces lignes passeront sous les yeux des amis ([ue j'ai laissés dans la ville. Us verront que j’ai fait un usage discret de leurs confidences, et que je me suis môme interdit de rendre hommage à leur patriotisme : il était impossible de signaler leurs noms à la reconnaissance des F rançais sans les désigner aux rancunes de l’ennemi.
On lit sur la porte Nationale une inscription du quinziéme siècle ainsi conçue :
« Par ma foi ! nul ne saurait sonder la miséricorde de Dieu, la cupidité des clercs et la méchanceté des paysans I » Un jour viendra, j’en ai la ferme espérance, où la nation écrira sous cette vieillerie satirique : « Par ma foi 1 la France a sondé le courage et le dévouement de Strasbourg, et elle n’en a pas trouvé le fond ! »
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Je ne cherche pas les contrastes, je les rencontre; c’est la guerre qui les a faits. Nous avons vu ce pays si heureux et si libre, et nous le retrouvons si misérable ! Nous y avons ri do si Imn cœur, et il nous est presque impossible d’y faire un pas, d’y échanger deux paroles sans que les larmes nous montent aux yeux ! Une vieille fleur de rhétorique que je n’ai jamais cultivée. Dieu merci I l’antithèse, s’impose à moi, me poursuit partout où je vais, s’épanouit obstinément sous le talon de mes bottes.
Pour la seconde fois de ma vie, me voici en roule pour Colmar. Quel hasard m’y avait conduit dans l’automne de 18657 C’est toute une liistoire
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à conter. Vous la dirai-je? Au fait, tâchons de vivre une minute dans le passé; ce sera autant de pris surl’ennemi.
Donc le 28 septembre 1 865, juste cinq ans avant l’entrée des Prussiens à Strasbourg, six ans avant le jour où nous avons commencé ce triste voyage, je partais de Saverne avec ma femme et notre premier enfant pour aller au couvent de Sainte- Odile. Gustave Doré m’avait dit plus de vingt fois : « Viens donc passer huit jours d’automne à Sainte- Odile : c’est un pèlerinage pour les simples d’esprit, une partie de plaisir pour les artistes. On loge dans un couvent qui est une auberge, on y boit le vin de l’évèque au milieu de ruines splendides, à quatre pas du mur pciien, et dans un paysage dont tu me diras des nouvelles. »
La beauté peu commune de la saison nous décida: nos grands bois n’avaient pas perdu une feuille et leur verdure commençait à se barioler un peu partout; la chaleur des jours était tiède et la fraîcheur des soirs délicieuse. Je fis charger une malle sur la vieille carriole de la Schlitt, on attela cette pauvre Bichette, que les derniers cuirassiers de Reichshofen ont culbutée, couronnée et presque tuée dans leur retraite au galop sur la côte de Phalsbourg. Une jolie Alsacienne portait notre petite Valentine, qui devait peu jouir du spectacle de la nature avec ses yeux de trois mois, mais qui
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trouvait un intérêt de haute gourmandise à ne point s’éloigner de sa mère.
Au moment de lever le fouet, j’eus l’idée d’emmener Camille. Camille était un orphelin que les destins amis nous avaient envoyé et qui passait ses vacances chez nous ; un charmant enfant de seize ans, blond, rose et d’une maigreur transparente, mais dur à la fatigue et toujours prêt. Une se lit pas appeler deux fois, il dégringola d’un trapèze où il prenait ses ébats et sauta en voiture avec sa tunique du lycée, une seule bretelle et point de gilet. Cette tenue ne lui serait plus permise à l’heure où j’écris, car un capitaine doit l’exemple à ses hommes, et Camille a gagné ses épaulettes à vingt-deux ans sous les ordres du brave Denfert, aux avant-postes de Belfort. •
La carriole ainsi lestée s’achemina au petit trot vers le village de Marmoutier que les exploits du sergent Iloff n’avaient pas encore rendu célèbre. Nous ne nous doutions guère, en voyant la jeunesse du cru bayer aux corneilles sur la route, qu elle récolterait trois croix et sept médailles mililaircs dans la campagne de 1870, et qu'elle laisserait cinq morts à Graveiotte seulement, sans préjudice des autres batailles !
Après Marmoutier, Wasselonne, où nous descendions de voiture pour prendre le chemin de fer à deux sous. On désignait sous ce titre lamilier
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un petit railway départemental, construit aux frais des habitants et exploité par la Compagnie de l’Est. Nos centimes additionnels avait payé tous les travaux. La plupartdes propriétaires riverains, au lieu despéculer sur l’expropriation, avaient cédé leurs terrains gratis ou à vil prix : ce trait vous peint l’esprit pratique et les sentiments généreux de l’Alsace. Aussi les paysans s'admiraient-ils de bonne foi dans leur œuvre collective ; ils disaient: « nos chemins de fer, les chemins de fer que nous avons faits. »I1 en usaient autant par gloriole que par nécessité: l’ouvrier, le cultivateur, se faisaient transporter d’une station à l’autre moyennant dix centimes, avec leurs outils, pour un oui, pour un non, pour remettre un carreau cassé, pour biner quatre pieds de pommes de terre.
Mais dans cette joyeuse saison d’automne, il semblait que la plupart des voyageurs fussent des touristes, des amoureux de la nature, en vacances comme nous. L’Alsacien aime son pays autrement que le Parisien n’aime Paris : il se pique de le connaître, il en possède l’histoire et môme les légendes, ces naïves enluminures de l’histoire ; il se fait un point d’honneur de visiter les vieux châteaux qui pullulent dans la province, de parcourir les forêts célèbres, de gravir le sommet des principales montagnes. Dès l’âge de dix ans, souvent plus tôt, les bambins exercent leur corps aux
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longues marches, aux ascensions, aux promenades aventureuses, et ce régime leur réussit fort bien, car on voit des vieillards qui le suivent encore à soixante-dix ans sonnés. Une famille entière se met en route pour la cascade du Nideck, ou pour le Champ du Feu, comme vous prenez une loge à l’Opéra. Cela coûte moins cher, et l’on revient plus content ; peut-être avec un peu de lassitude dans les jambes et quelques ampoules aux pieds, mais l’esprit soulagé, les poumons dilatés, le sang rougi. La misérable hospitalité des montagnes a des charmes piquants, d’âpres délices que l’on ne soupçonne pas à la ville. Une croûte cassée au bord de quelque source, un gros plat de châtaignes fumantes, partagé avec des charbonniers, une nuit de sommeil sur des copeaux, dans une scierie qui tremble au cours du torrent, une tasse de lait, échangée contre une poignée de tabac, voilà (les plaisirs simples et vulgaires s’il en fut jamais. J’en ai connu de plus raffinés, je n’en connais pas de plus vrais, de plus nets, ni dont l’arrière-goût reste aussi franc dans la mémoire. Marcher, gravir, rouler sur des pentes rapides, avoir chaud et trouver un ombrage, être las et s’étendre, avoir soif et boire à longs traits, humer l’air vif à pleine bouche, ouvrir des yeux tout ronds devant un beau paysage, aspirer l’odeur âcre des chênes, écouter le vent qui chuchote dans les bran-
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ches du pin sylvestre, c’est la vie animale dans sa plus humble simplicité; mais les meilleurs moments de la vie sont ceux où largement, pleinement, sans souci, ni scrupule, ni arrière-pensée, on s’est senti vivre.
Contre l’usage des touristes alsaciens, nous avions préparé très-sommairement notre voyage et nous laissions une part assez large au hasard. Ainsi, de deux stations qui sont également distantes de Sainte-Odile, je choisis la première sans savoir pourquoi, et je descendis avec mon petit monde à Übernai. Mal nous en prit: tout Obernai était en proie à la fièvre des vendanges ; pas un cheval qui ne fût aux vignes. L’unique loueur du pays nous offrait poliment trois ou quatre voitures pas- ' sahles, mais il eût fallu nous atteler nous-mêmes pour les conduire à destination. Notre embarras éveillait déjà la curiosité et l’intérêt du' public ; les passants s’arrêtaient autour de nous, de braves gens nous offraient leurs services, il pleuvait des conseils. J’eus la faiblesse d’en écouter un qui aurait pu être meilleur. Le pharmacien de la grand’ place opina qu’au retour des vendanges, c’est-àdire vers les cinq ou six heures du soir, on trouverait un cheval assez dispos pour nous conduire au village d’Oltrott. Il ajoutait que le village était au pied de la montagne; que d’Ottrolt au couvent il n’y avait que la distance d'une petite promenade à
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pied ; qu’autant la roule des voitures était longue et fatigante avec ses interminables lacets, autant le chemin des piétons était court et agréable. « Mes deux enfants vontd’Obernai àSainte-Odile et en re- 'dennent avant le déjeuner, pour se dégourdir les jambes et s’ouvrir l’appétit. » Une belle jeune fille de seize ans, debout sur ses petits pieds au seuil de l’officine, confirmait tous les dires de son père. Cet être charmant et frêle ne semblait pas construit pour les courses laborieuses; sa vue me persuada qu’il nous serait facile de monter au couvent le soir même, en portant le babtj tour à tour. Au pis aller, si quelqu’un se trouvait las, ou si la lune étaitvoilée par les nuages, il serait toujours temps de •coucher à l’auberge d’Oltrolt. Notre plan de campagne ainsi dressé, on attendit patiemment le cheval de bonne volonté qui devait nous tirer d’affaire. 11 se présenta tout attelé vers cinq heures et demie ; et six heures sonnaient quand il nous déposa, nous et notre bagage, au pied de la montagne.
Le jour tirait à sa fin, mais la lune brillait dans un ciel pur : un paysan d’Ottrott prit notre malle sur ses épaules et se chargea de nous conduire PU couvent en quelques enjambées. Je le crus sur parole, d’autant plus volontiers qu’un poteau indicateur et menteur nous disait : « Sainte-Odile, 4 kilomètres. » L’enfant dormait comme un amour.
Nous voilà donc lancés dans un chemin mon-
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tant, escarpé, rocailleux, mais toujours pittoresque, qui tantôt rampe sur les flancs des hautes collines, tantôt descend en pente rapide dans les vallées, et s’enfonce parfois sous des voûtes de sapins où il doit faire nuit en plein jour. La variété des spectacles, les petits incidents de la route, la fuite effarée d’un chevreuil, l’apparition de quelque prairie basse où les brouillards accumulés semblaient former un lac, la découverte successive de deux ou trois sommets dentelés comme des ruines, et qu’on prenait toujours pour Sainte- Odile ; enfin par-dessus tout la jeunesse de mes compagnons et notre gaieté naturelle nous préservaient de la fatigue. Quelques groupes de promeneurs redescendaient la montagne au galop,* tandis que nous la gravissions au pas. Les premiers nous souhaitaient le bonsoir, sans réflexion ; les suivants laissèrent voir un peu d’étonnement ; les derniers, si toutefois j’ai bien entendu leur langage, s’éloignaient en disant : « Ces gens sont fous de courir les forêts à pareille heure avec un enfant sur les bras. »
Ce jugement, saisi au vol, me fit faire un retour sur moi-même. Je tirai ma montre : il était plus de sept heures. Je bêlai le guide, qui courait à plus de cent pas en avant, comme si notre malle eût été du tissu dont la nature fait les ailes.
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« Eh ! mon brave homme , lui dis-je, nous devons arriver bientôt ?
— Certainement, monsieur ; encore dix minutes, et nous serons à moitié chemin. »
Ce fut un coup de foudre : les deux femmes se laissèrent aller sur le tapis de mousse. Quant au bambin (pardon, capitaine!), il éclata de rire. Valenline dormait à poings fermés. Mais moi, je m’en voulais d’avoir cru si naïvement aux témoignage des poteaux et des guides.
« Çà, dis-je au paysan, vous m’avez dit que la route était de quatre kilomètres.
— Oui, monsieur, quatre kilomètres. Et puiS; vous l’avez lu, c’est écrit,
— C’est écrit, mais depuis une heure que nous marchons, nous les avons archifaits, ces quatre kilomètres.
— Sans aucun doute, monsieur, quatre kilomètres.
— Mais si nous arrivons seulement à michemin, c’est quatre kilomètres de plus.
— Oui, oui, quatre kilomètres.
— Mais quatre et quatre font huit, le savez-vous, oui ou non?
— Eh ! je le sais tout comme un autre, monsieur.
— Alors, pourquoi ne nous avez-vous pas avertis?
— Quelques pas de plus ou de moins ne sont pas une affaire, et puis, c’est la mesure du pays.
— Ainsi, \os kilomètres à vous sont de deux kilomètres ?
— Non ; nous comptions par lieues, il y en a de courtes et de longues ; celle d’Ottrolt à Sainte- Odile n’est pas des plus courtes, c’est vrai, mais on ne l’a jamais comptée que pour une. Et une lieue, réduite en nouvelles mesures, vaut quatre kilomètres : le compte y est.
— Il n’y est que trop, ventrebleu !
— Bah ! bah ! marchez toujours. Plus la course vous paraît longue, plus vous serez content d’ôtrc au bout. »
Cette philosophie brochant sur cette arithmétique nous désarma. On lui dit qu’il avait raison ; il répondit naïvement que tous les voyageurs linissaicnt par se rendre à l’évidence. Au point où nous étions arrivés, il fallait aller de l’avant, puisque dans les deux sens il restait une lieue à faire. Ma vaillante petite femme en prit gaiement son parti, quoiqu’elle ne fut pas chaussée pour escalader les montagnes. Je me chargeai de Valentine, qui, bercée par la course, dormait mieux que dans un lit. Son sommeil me parut mênie assez pesant, et je me promis bien de demander au prochain physiologiste pourquoi les enfants endormis sont plus lourds que les enfants éveillés
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La deuxième heure du voyage lut bien de 75 à 80 minutes, ce qui ne paraît pas miraculeux dans un pays où le mètre est long d’une toise. Après nous avoir fait traverser au pas de course un plateau déboisé où le vent séchait notre linge un peu trop vite, le guide nous montra une masse énorme de pierres noirâtres où pas une fenêtre éclairée n'indiquait la présence des vivants. « Nous y sommes, » dit-il. Il sonna, les chiens aboyèrent, puis il se fit un silence inquiétant, et enfin, derrière un judas grillé, je vis poindre, à la lueur d’une chandelle, un respectable nez encadré de fortes lunettes. C’était la supérieure, ou Frau Mutter en personne, qui venait prudemment reconnaître et questionner ses hôtes inattendus. L’arrivée providentielle de madame Doré et de son fils Gustave abrégea notre interrogatoire, et nous pûmes franchir le seuil du couvent sans trop parlementer. On fit nos lits, et la Frau Mutter nous servit de ses mains bises, sur la toile cirée du réfectoire, une vague apparence de nourriture, qu’elle appelait naïvement notre souper. Quant au guide, il vida un verre de vin et regagna Ottrott en se promenant^ pour être à son ouvrage avant le lever du soleil. '
De ce moment commença pour nous une série de plaisirs plus que simples, presque sauvages, mais exquis et dont je garderai le bon souvenir toute ma vie. Nous étions mal couchés, dévorés par
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les puces, plus mal et plus malproprement nourris que dans une. auberge de rouliers ; je n'avais jamais vu pareille négation du confort le plus élémentaire, quoique j’aie été aussi pauvre que pas un et que j’aie voyagé dans des pays où l’homme n’a point ses aises. On faisait maigre deux fois par semaine, et quel maigre ! On brûlait des chandelles infectes ; si le petit vin de l’évôque était bon, l’eau manquait : nous en avions tout juste assez pour les plus stricts devoirs de la toilette. La règle du couvent défendait de fumer, de chanter, de faire aucune musique ; il fallait se coucher à dix heures précises, sous peine d’être réprimandé par M. le directeur. Eh bien, j’y voudrais être encore, et je suis sûr que presque tous nos compagnons de cet automne regrettent ce bon temps comme moi.
Nous nous levions au petit jour, on chaussait les souliers ^ de chasse ; on s’appelait les uns les autres ; on se réunissait au réfectoire pour tremper un morceau de pain dans le lait, dans le vin, ou dans un détestable café, et l’on partait. 11 faisait toujours beau ; tout le monde se portait bien ; personne n’avait peur des longues courses ; on ne connaissait pas la fatigue. D’élégance ou de coquetterie, il n’en était pas question : hommes et femmes no songeaient qu’à marcher, à voir, à crier, à rire, à s’ébattre au grand air. A peine avait-on fait la promenade du malin qu’on se lestait à l^hfde pour
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en recommencer bien vile une autre. Chacune de nos sorties avait pour but une ruine célèbre ou un site pittoresque, et souvent les deux à la fois ; quelques excursions prenaient un jour entier, ou davantage. C’est dans ces conditions de bonne humeur et de santé que nous vîmes le Mennelstein, les Dreistein, Lutzelbourg, Ralsamhausen, le Kæpfel, le Niedermunster, Beckenfels, le llagelschloss, Truttenhausen, Andlau, le Spesbourg.lellanfmatterschloss ! Tous ces noms vous semblent barbares; il n’y en a pas un qui ne sonne agréablement à mon oreille en me rappelant un beau jour. Nos débauches de mouvement nous avaient si bien entraînés »
que nous ne comptions plus les kilomètres : on descendait à Barr ou à Obernai pour un rien ; le futur capitaine et deux autres adolescents de son ûge arpentaient quatre lieues en courant, pour nous aller quérir un paquet de tabac. La nuit venue, on se trémoussait encore en vertu de la vitesse acquise ; on tirait des feux d’artifice, on allumait des feux de Bengale dans les ruines, on improvisait des charades dans une grande salle où chacun apportait sa chaise et sa chandelle.
Si nos logis particuliers n’étaient ni beaux ni confortables, la grande hôtellerie épiscopale avait pourtant assez grand air. Un couvent du septième siècle dont les abbesses avaientrang de princesses, un vieux pèlerinage miraculeux qui se souvient
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d’avoir hébergé Charlemagne, Frédéric Barberousse, lîichard Cœur de lion, et Goethe, cette autre majesté, nous fascinait par la grandeur des souvenirs et par un arriére-goùt de mystère. Le site est un des plus imposants qu’on puisse rencontrer en France. Du haut de la terrasse qui s’allonge au-dessus d’une voie romaine, on embrasse d’un seul coup d’œil un infini de montagnes et de forêts, et cette magnifique vallée de l’Alsace jusqu'à la ligne azurée dullhin. Un matin que le ciel était un peu voilé, nous nous trouvions au nombre de sept ou huit sur les pierres druidiques du Mennelstein, quand Gustave Doré nous fit voir à l’horizon un massif de montagnes argentées ; c’était la Suisse.
Le charme et l’intérêt de la compagnie sont sans doute pour beaucoup dans l’impression que j’ai gardée. Je me rappelle entre autres choses que ce jour-là, sur le Mennelstein, un digne homme de général nous contait mille détails curieux sur l’esprit et les mœurs de Lyon, où il commandait une brigade. C’était le pauvre Abel Douay , qui est mort au combat de Wissembourg.
Le général Lichtiin venait aussi de temps en temps rendre visite à sa charmante femme, qui faisait une saison de bains d’air jdans les Vosges, comme en d’autres pays on prend les bains de mer.
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Nous avions la famille de M. Durrieu , notre receveur général, qui a laissé les meilleurs souvenirs en Alsace, et celle de M. Degousée, l’ingénieur des puits artésiens du Sahara, et Berger-Levraut, le grand imprimeur de Strasbourg, et Schulzenberger, l’aimable peintre alsacien, et le bon Adophe Leleux, qui s’était laissé entraîner par Doré, et qui n’en avait nul regret. Arthur Kratz, alors auditeur au conseil d’État, aujourd’hui référendaire à la cour des comptes, lâchait la bride à ses instincts agrestes et s’ébattait en vrai Sylvain. Les* montagnes du pays natal n’ont pas de secrets pour lui : il sait l’histoire, la légende et même la chronique des vieux burgs ; il connaît par leur nom les pierres et les plantes ; tous les chemins lui sont familiers ; il s’oriente infailliblement à toute heure dans les cantons les plus sauvages ; et si quelqu’un de ses compagnons se perd en route, il le rappelle par un cri prodigieux, inimitable, qui effraye les coqs de bruyère, ébranle le mur païen sur sa base, et fait tressaillir les dryades sous l’écorce moussue des vieux chênes.
Quoique les hôtes du couvent fussent assez nombreux et assez intelligents pour vivre sur euxmêmes, notre existence était animée et comme renouvelée tous les jours par le va-et-vient d’une colonie llottante. On voyait arriver des pèlerins, vrais chrétiens du moyen âge, qui avaient marché
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quinze jours en dévidant leur chapelet pour venir se laver les yeux à la fontaine de Sainte Odile et faire une économie de dix sous sur le pharmacien. L’instant d’après, c’était un déballage de bons vivants échappés des chalets du Hohwalci, ou des confortables auberges de Barr. Mais le contingent le plus sûr et le plus régulier se composait de braves, de modestes et studieuses familles voyageant à peu de frais pour l’instruction desenlants, pour la récréation des adultes et pour la santé de tous; employés, professeurs, gens de condition sédenlaire. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec cet admirable Kœberlé et avec le cher et vénéré couple des vieux Ehrmann.
Le père p]hrmann était alors doyen de la faculté de médecine ; il jouissait d’une grande et légitime réputation dans le monde savant; d’ailleurs, la modestieet la simplicité mômes. C’est lui que l’Académie de médecine de Paris a bravement 'élu comme correspondant français, après la prise de Strasbourg. Sa digne femme était, avec intiniment d’esprit et de distinction, un type de bonté sans mélange, de bienveillance épanouie : la chaleur de cette âme exquise rayonnait autour d’elle ; on ne l’approchait pas sans en être touché. Les deux vieillards s’aimaient de cette tendre amitié des vrais ménages, qui n’est pas de l’amour éteint, maisde l’amour transfiguré. Ils étaient pleinement.
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absolument heureux ; ils avaient une fille aimable, spirituelle, mariée à un homme de bien, et un fils que toutes les familles de Strasbourg leur enviaient à juste titre.
C’était plaisir de les entendre parler de lui, de les voir en contemplation devant le portrait de leur Albert. Albert était le plus brillant élève du père Ehrmann; on en avait fait un savant et un soldat, un vrai savant et un soldat inlrépide. Lorsque je rencontrai ses vieux parents à Sainte-Odile, il comptait déjà de beaux états de service, plusieurs campagnes en Afrique, l’expédition de Syrie ; il était médecin en chef de l’armée du Mexique et président de la commission scientifique ; il avait affronté la fièvre jaune, il l’avait prise, et il s’en était guéri ; le plus brillant avenir s’ouvrait devant ce beau, brave et laborieux jeune homme. 11 est mort médecin principal de l" classe et officier de la Légion d’honneur au milieu de la dernière campagne; une maladie contractée dans les hôpitaux de Metz l’a tué quelques jours après la capitulation de Bazaine, tandis qu’il courait offrir le dernier reste de scs forces au gouvernement de Tours. Je n’ai pas eu le courage d’aller voir, à Strasbourg, les pauvres vieux parents qui lui survivent. Un premier mouvement m’avait conduit jusqu’à leur porte; je me suis arrêté sur le seuil, de peur de réveiller une douleur que je ne pouvais consoler.
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Dans la fuulc qui allait et venait autour de Sainte- Odile, je reconnus un jour .\uguste Bartholdi, le statuaire de Colmar : « C’est à vous que j’en ai, inc dit-il; vous ne connaissez pas le llaut-Rliin, il faut absolument que je vous en montre quelques échantillons. Ma mère vous attend, vous. Doré, et deux ou trois autres. Vous verrez un beau pays, une ville curieuse et les plus braves gens du monde. »
Je ne me fis prier que pour la forme, et je partis le jour môme avec lui.
Les circonstances de ce petit voyage avaient-elles tourné mon esprit à l’optimisme? étais-je devenu sans le savoir un disciple du docteur Pangloss? 11 se pourrait : je ne réponds de rien, je ne me charge pas de discerner dans mes premières impressions sur Colmar le subjectif de l’objectif. Ce que je sais pertinemment, c’est que la vieille cité du Haut- Rhin me laissa un souvenir sni generis, que je n’avais emporté d’aucune autre, quoique j’en eusse visité de plus antiques et de plus glorieuses. Non, vraiment, pas une ville de France ou de l’élrangcr ne m’a inspiré plus d’estime et de vénération.
Lorsque je tente d’analyser ce sentiment, je me heurte à des objections de toute sorte. Colmar ii’a pas la majesté des grandes villes : comme étendue et comme population, c’est un quart de Strasbourg.
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On n’y rencontre pas de monuments prodigieux ; les quartiers du centre sont ceux d’un bon chef-lieu de troisième classe, et les faubourgs ont çà et là des airs de grand village. Si l’on y garde quelques précieux débris du moyen âge et de la Renaissance, comme le cloître des ünterlinden et la maison l’iisler, le reste a beaucoup moins de caractère et les bâtisses de pacotille abondent de tous côtés.
Une grande coquine de préfecture, ruineuse et inhabitable, comme toutes les constructions officielles du second empire, a gâté la plus belle place sous prétexte de l’embellir. L’ensemble est moins pittoresque et moins pur de style que tel bourg de Bretagne ; il faudrait être fou pour parler ici de Nuremberg, ce musée d’architecture religieuse et civile. Et cependant, Colmar vous domine par je ne sais quel air de sérénité imposante, en même temps que sa bonhomie vous attache par un charme pénétrant.
C’est une ville de tradition, d’étude et de conscience. La bourgeoisie de Colmar conserve soigneusement la maison de ses pères, leur bibliothèque, leur cave et leur foi. Les hommes sont religieux, éclairés et réfléchis ; ils ne dédaignent pas le confort ; ils vivent en famille, ils pratiquent l’épargne, ils ne se soucient ni du luxe, ni du bruit. Les journées sont ici de vingt-quatre heures au moins, chacun les remplit de son mieux, à son
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goût, personne n’a l’air de les trouver trop longues.
Les grandes industries du Ilaut-Uhin se développent aulourde la ville sans l’envaliir ; les fortunes ne s’y font ni ne s’y défont à la hàle ; chacun s’applique à garder ce qu’il possède, à bien élever ses enfants, à les pousser honnêtement dans une carrière tranquille et sûre.
La ville doit fournir beaucoup de fonctionnaires, et de bons : ce n’est ni par hasard ni par caprice que l’État y a mis un de ces lycées où les trois quarts des élèves sont boursiers. Mais ce n’est pas seulement au lycée qu’on s’instruit; lesColmariens travaillent à tout âge. Je ne sais pas de ville où les études soient en plus grand honneur : études de jurisprudence, comme dans toutes les villes de parlement, études de théologie, d’histoire, d’archéologie, de médecine, d’agriculture, de géologie, de botanique, de peinture, de musique : il y en a pour tous les tempéraments.
Le gagne-pain n’absorbe pas les gens au point de leur faire oublier tout le reste* chacun se cultive soi-même et prend soin de son esprit. On est juge et numismate, substitut et entomologiste, avocat et géologue, médecin et violoncelliste, négociant et ténor. Cette population d’amateurs ou de dïlellanti en tout genre se réunit par affinités en groupes littéraires, artistiques ou scientifiques. Je ne suis pas en état de mesurer exactement le travail
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utile qui s’y produit, mais j’ai pu voir que la somme de tant d’efforts patients, modestes et désintéressés fait de Colmar un milieu aimable et distingué s’il en fut.
Il n’est pas impossible que je m’exagère un peu les mérites de ces bons Colmariens ; si je me trompe, c’est leur faute et non la mienne. Pourquoi nous ont-ils fait si bon accueil ? Je suis encore sous le charme de la première impression, qu’aucune autre n’est venue effacer jusqu’à cette heure.
Nous étions arrivés fort tard, à nuit close, après quelques traverses gaiement acceptées. Je ne sais plus par quelle combinaison savante on avait imaginé de gagner Schlestadt en voiture, au lieu de prendre le chemin de fer à Benfeld. La voiture était un carrosse à trente-six portières, rembourré de trois bottes de paille ; le cocher, un paysan pris de vin, qui ne voulait ni fouetter ses chevaux ni permettre qu’on les fouettât pour lui ; nous lui avions livré bataille, la conquête de son fouet avait été une épopée comique, et l’ivrogne, conduit en prisonnier sur sa propre charrette, nous avait dit îièrement à la gare de Schlestadt : « Moi aussi, je vous aurais bien fait manquer le train, si vous m’aviez laissé conduire ! »
Où est le temps où un seul mot plaisant nous défrayait de gaieté durant trois ou quatre heures ,
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et rira-t-on jamaisenAlsace commcnousyavonsri?
Les silhouettes de Colmar, entrevues à travers notre bonne humeur, nous parurent merveilleuses, et quoique le pavé pointu nous rappelât sensiblement la promenade à pied que nous avions faite le matin, nous prîmes un plaisir d’enfants à courir çà et là pendant une heure, tandis que le dîner refroidissait chez madame Barlholdi.
Quel dîner ! quelle maison ! et quel accueil à la fois noble et cordial I Je vois encore la maîtresse du logis, debout sur le seuil, et semblable à une statue de l’hospitalité. C’était une gra’nde femme d’environ soixante ans; sa physionomie, voilée par un deuil inconsolable, annonçait beaucoup de courage et infiniment de bonté. On n’avait pas besoin de voir son portrait, peint en pied par Ary Schetîer, pour deviner qu’elle avait été belle ; elle l’était encore, de cette beauté des âmes d’élite que l’âge et le malheur transforment sans la flétrir. Cette mère, comme on en trouverait peu, même dans notre Alsace patriarcale, a consacré ses plus belles années à l’éducation de ses deux fils ; elle s’est soumise avec eux au labeur le plus ingrat des études classiques ; elle a appris le latin pour les aider à l’apprendre ; elle en a fait deux hommes cultivés et distingués entre tous, sans négliger le soin de leurs affaires et sans cesser d’être un seul jour l’intendant de leur fortune. De ces deux jeu-
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nés gens, l’un, CliarlesBartholdi, était un peintre, un écrivain, un archéologue célèbre au delà de son pays, quand l'abus du travail éteignit sa belle intelligence et termina prématurément sa vie ; l’autre est un statuaire, un érudit, un lettré, et, quand il le faut, un soldat ; il s’est bravement battu pour notre Alsace, après l’avoir brillamment décorée.
Mais qui est-ce qui pensait à la guerre en 1865? Les malades eux-mêmes, dans le cauchemar de la fièvre, ne rêvaient pas d'invasion et de conquête ; la. plus fière sérénité régnait sur la frontière comme partout. Colmar se félicitait d’être une ville ouverte ; on faisait voir aux étrangers les traces des remparts et les restes de la citadelle, comme des monuments d’un âge barbare. La maison où nous fûmes si bien reçus était hors de la vieille enceinte, construite sur le bord des anciens fossés, au milieu d’un jardin magnifique. La vaste et haute salle où le dîner nous attendait respirait le culte du passé et la confiance dans l’avenir. Un luxe respectable, antique, patrimonial, s’y étalait sans craindre les profanations de la guerre étrangère ou civile ; la lourde argenterie du vieux temps brillait sur la nappe de Saxe, au milieu des cristaux taillés, des faïences peintes, et des bouteilles cachetées en 1811, 1B19, 1825 1 Autour de nous, sur les parois, s’étalaient deux ou trois générations
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(le braves gens, rasés, frisés, poudrés, habillés de velours, de taffetas ou de satin, agrémentés de broderies et de dentelles : c’est la galerie des an-, cétres. A la richesse de l’habit on les prendrait pour des gens de cour, si l’éclat du teint, la redondance de la chair, la vigueur de l’ossature, un air de gaillardise et de bonhomie ne trahissaient le sang bourgeois. Mais ce sont des bourgeois de distinction, la fine fleur de la classe moyenne : ils ont été magistrats, avocats, échevins, stettmeister ou bourgmestres.
Leurs visages placides et souriants nous annoncent que nous sommes chez eux, et que nous y sommes les bienvenus. On croit les entendre parler et dire avec ce brave accent qui ne perd jamais ses droits : « Prenez donc place. . . Donnez-vous la peine... 11 faut revenir aux perdreaux, puisque vous les trouvez bons. . . Encore un verre de Ribeauvillé I » Ces braves gens ont vécu ici, nous mangeons le potage dans les cuillers qu’ils ont usées, nous buvons dans leurs verres ; tous les meubles qui nous environnent leur ont servi : ils ont miré leurs honnêtes figures dans ces glaces d’un éclat verdâtre, ils ont consulté ce grand baromètre de bois doré ; cette horloge de marqueterie leur a carillonné les heures. La digne madame Bartholdi, qui vit seule au milieu d’eux pendant une partie de l’année, nous raconte qu’elle ne s’ennuie jamais
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en leur compagnie ; elle les connaît tous intimement ; elle a lu toutes leurs lettres, qui sont conservées et rangées en bon ordre dans les archives * de la famille ; elle sait les procès de celui-ci, les bâtisses de celui-là, les chagrins du gros homme en velours vert, le roman de l’habit bleu barbeau et de la robe cuisse de nymphe émue qu’un père dénaturé (en drap de soie grenat) ne voulait point marier ensemble.
Tous ces souvenirs d’un autre âge sont empreints d’un charme poignant. Pour un rien, le sourire qu’ils éveillent chez nous se tremperait de larmes. Ce n est pas que les hommes du siècle dernier fussent sensiblement meilleurs que nous, ni même que leurs mœurs et leurs actions s’embellissent à nos yeux par une illusion d’optique. Non ; ce qui est beau, rare et louchant par-dessus tout, c’est la tradition, l’hérédité, l’esprit de suite, cette continuité de la vie après la mort, cette solidarité des générations successives, celte conservation de la propriété par la famille, et de la famille par la propriété !
Les paradoxes monstrueux qui ont failli tuer Paris en 1871 tomberaient à plat sur le seuil de cet honnête et respectable logis comme des ballons dégonflés. Le bon sens français peut se consoler des folies et des crimes qui l’outragent, en pensant que de telles maisons ne sont pas rares
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en province, et qu’on rencontre un peu partout des jeunes gens élevés dans l’amour du vrai et du bien par une digne mère, sous le regard souriant des vieux parents encadrés.
!\lais je n’ai pas le droit de m’endormir dans ces estimables délices, ni même d’en savourer l’arrière-goût à loisir. 11 faut passer au galop sur ce bon temps, trop vite écoulé, sur nos belles promenades, sur notre ascension au lac Blanc, ce glacier éteint, sur notre visite au musée, où je fis connaissance avec le peintre Martin Scliœngauer, dit Martin Schœn, digne rival d’Albert Durer, et sur le monument exquis que notre ami Auguste Barllioldi a élevé, dans le cloître des UnterUnden, à la gloire de Martin Schœn. Un vrai bijou, cette statue entourée de quatre images symboliques dans le goût de la Renaissance première. Depuis le sol jusqu’au bonnet de la figure principale, tout est de la même main et d’une main savante autant que spirituelle; le sculpteur s’est fait architecte, il a exécuté son œuvre ad unguem, sans rien livrer au hasard des collaborations, et incrusté sa pensée dans les moindres détails.
Colmar a d’autres œuvres du même artiste : une bonne statue du général Rapp, un monument grandiose à la gloire de l’amiral Bruat, une délicieuse fontaine dont le corps représente un jeune vigneron buvant à la tonne; mais leMartin Schœn
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estsonpremieipéché,etlespetilseiifantsd’Augus(e Barlholcli, s’il en a, retrouveront dans celte sculpture l’ivresse à la fois innocente et capiteuse qui distingue le premier péclié de tous les autres.
Hélas ! il ne s’agit plus aujourd’hui ni du passé ni môme de l’avenir, qui pourra réparer bien des choses, mais du présent lugubre qui attriste tout, sans excepter le paysage. J’ai pris seul, sans amis, le cliemin de fer à Strasbourg. Le marchand de journaux, sur le quai de la gare, m’a offert toutes les feuilles de Berlin, depuis la Gazette de In croix jusqu’au Kladderadatsch, ce charivari lourd et brutal comme le pied d’un cheval mecklembourgcois posé à plat sur les verres de Venise dans l’étalage féerique d’un Salviati. Sur notre droite, à l’horizon, j’ai revu les chers profils des Vosges alsaciennes; j’ai salué de loin les vieux châteaux en ruines que les Français ne visitent pas cet automne, car le temps des joyeuses promenades est passé.
Parmi les voyageurs qui font route avec moi, je n’ai reconnu personne et personne ne m’a reconnu. Les noms mêmes des stations m’étonnent par leur apparence exotique et rébarbative. A Schlestadt, qui s’appelle Schleltstadt, l’ennui de ma solitude m’a pris : vous savez qu’en Allemagne, il faut être prince ou Français pour voyagcidans les wagons de première classe, et nous sommes en Allemagne, paraît-il. Je suis donc monté
en troisième, et j’ai eu la bonne fortune d’entendre célébrer, par un gros paysan, l’esprit pratique de nos ennemis.
« Quels gaillards ! disait-il. On en met beaucoup à Toulon qui ne sont pas aussi roués. J’avais dans ma ferme un iiauptman, ou capitaine, avec dix hommes et leurs chevaux. Belles bêtes, les chevaux, et d’un appétit formidable, il nous fallait nourrir tout ça : le foin, l’avoine et la litière, tout .illait d’un train de poste, et je fournissais tout sur bons de réquisition, c’est-à-dire pour le roi de Prusse. Un malin, le hauptman m’appelle dans la cour, et me montre un tas de fumier qui pouvait faire dix voitures. — Combien m’en donnes-tu ? — De mon fumier ? — Du nôtre : c’est le travail des chevaux prussiens, bonhomme ! — Mais, sous voire respect, capitaine, vos chevaux n’ont rendu que ce qu’il m’avaient pris, et je crois qu’en bonne justice... — Justice ou non, ce fumier est à vendre. Si tu en veux, dis-le ; sinon, nous le vendrons à un autre, et tu le transporteras chez l’acquéreur par réquisition... «Cette idée m’a paru si drôle, mais si drôle, que j’en ai ri à faire sauter deux boutons de ma culotte, et que j’ai donné au hauptman le prix qu'il a lui-même demandé... »
Uu petit bourgeois de Schlestadt, ou de Colmar, reprit avec bonhomie :
« Oui, le proverbe a raison de dire que l’on est
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désarmé lorsqu’on a ri. Moi qui vous parle, je lo- ) geais un officier par réquisition, et de plus Je le nourrissais par pitié. Ce n’est pas que je sois riche, mais cet homme paraissait bien plus pauvre que moi ; il mangeait et buvait comme pour réparer toute une vie de privations, et je pensais en moi-même que nourrir un ennemi affamé, rendre le bien pour le mal, c’est faire œuvre agréable à Dieu et pratiquer la loi de l’Évangile. Mais un jour, à la brasserie, j’apprends, devinez quoi? Que mon pensionnaire recevait quinze francs de Tayegelil, comme tous les officiers de son grade, et aux frais de la ville, encore ; si bien que par le fait je le nourrissais deux fois. L’idée d’avoir été sa dupe pendant trois semaines et plus m’échauffa les oreilles ; je rentrai furieux à la maison, et je trouvai mon gaillard devant ma table, la fourchette au poing. « Bon appétit ! lui dis-je ; soupez bien, car c’est le dernier repas que vous prendrez ici. N’êtcs-vous pas honteux d’escroquer le pain d’un brave homme qui n’a pas quatre thalers d’argent de poche comme vous ? Je ne sais ce qui me retient d’ôter votre couvert et de vous envoyer finir ce repas à l’auberge. Je suis trop bon, je vous permets d’achever, puisque vous avez commencé, mais que le ciel me foudroie si vous tàlez encore de mon pain! »Le capilaine écoutait mes imprécations en baissant la tèle sur son assiette, sans tou-
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tefüis perdre un coup de dent. Lorsqu'il me vit un peu soulagé du trop plein de mon cœur, il joignit les mains, et me dit d’une voix insinuante et lamentable : — Monsieur Muntz I cher monsieur Muntz I vous me donnerez bien encore le café au lait demain malin? Ce mot fit tomber ma colère, je pouffai de rire, cl je répondis : — Oui, capitaine, le café au lait, vous l’aurez ; vous m’avez dit une parole qui vaut un hectolitre de café au lait. »
Celte anecdocte fut suivie de beaucoup d’autres ; la conversation devint générale, et chacun dit son mot. La principale vertu des Allemands, l’économie, défrayera longtemps les veillées du Haut- Rhin. Les pères raconteront à leurs enfants que M. de Moltkc a daigné se, donner à lui-mémc un billet de logement, plutôt que de payer sa note aux Deux-Clés; que le prince Guillaume de Bade, installé, lui aussi, pur billet de logement dans cette antique et confortable hôtellerie, y offrit un banquet à tous ses ofliciers pour la fête du grand-duc. La ville de Colmar paya les frais de cette agapc, toujours en vertu du billet de logement.
Le sens moral de nos vainqueurs approuve celte large interprétation des lois de la guerre. Il faut bien que les Allemands envisagent le bien et le mal sous un autre angle que nous, puisque l’université de Fribourg en Brisgau décer na au général de Werderun diplôme de docteur en philosophie, dès
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qu’il eut incendié la blibliolhèque de Strasbourg !
On cite quelques officiers allemands comme de vrais scapins armés en guerre. 11 est certain que riiistoire du sopba est un trait d’avarice ingénieuse que Molière n’eût pas inventée. Voici le fait:
Le major prussien X... marchandait depuis quinze jours un appartement de deux chambres meublées. Après un débat acharné, on s’était mis d’accord sur le'cbiffre de trente francs par mois, mais au moment de conclure, le major se frappe le front.
— Un moment ! dit-il. Je vais avoir des visites à faire ; on meles rendra : il faut donc que vous me donniez un sopba.
Le propriétaire rélléchitet dit:
— Soit, je puis faire ce que vous désirez.
— Sans augmentation de prix ?
— Assurément.
— J’en prends acte. Mais le sopba ne - me sera utile que pendant un mois, car une fois les visites échangées...
— Soit, onvousTètera dès (|ue vous n’en voudrez plus.
— Mais alors, vous me ferez une réduction de trois francs par mois.
— A quel propos, grand Dieu ?
— Tiens! parce que je n’aurai plus le sopba.
Si j’en crois les récits dé mes compagnons de
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voyage, c’est un peu la nécessité qui donne tant d’esprit à ces gens-là. La vie est chère dans le Haut-llhin, pays riche, et le bon temps des Tagegelder est passé. Lorsque le plus modeste lieutenant recevait tous 'les jours 12 fr. 50 d’argent de poche, on faisait sauter les bouchons. Depuis que la population des villes n’est plus contrainte de donner pour boire à ses vainqueurs, on a vu les vainqueurs dégringoler d’hôtel en hôtel jusqu’aux auberges du dernier ordre, et finalement installer une malheureuse popote pour laquelle ils demandent une cuisinière dans le journal. Les magistrats de la Cour, obérés par la dépense de chapeaux neufs (ils étaient arrivés en chapeaux mous) sont en instance pour obtenir une réduction de cinquante centimes sur le tarif de la table d’hôte.
Ces pauvres magistrats n’ont pas échappé à la fatalité des pendules qui poursuit les Allemands depuis le début de la guerre. Le premier président, par mégarde, ou plutôt par instinct, a fait main-base sur un magnifique cartel qui décorait la salle des séances, pour en orner son cabinet. Les mauvais plaisants disent qu’il demande tous les jours à voirie ressort de Colmar, dont on parle partout et qu’on ne montre jamais.
Ce qui n’est pas de pure invention, c’est que, les employés des finances prussiennes s’étant fait représenter les quittances d’impôt de 1869, et ayant
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poursuivi ceux qui les avaient perdues, le premier bourgeois de Colmar qui se laissa poursuivre et saisir plutôt que de payer deux fois, fut violemment exproprié de sa pendule ! Les Allemands ont beau se mettre en garde contre leur premier mouvement ; l’horlogerie les attire malgré eux par une action magnétique.
Les taquineries à la mode vénitienne sont en honneur à Colmar comme dans toute l’Alsace ; ces procédés, qui constituent la petite résistance, sc renouvellent chaque jour. On évite la musique militaire comme un fléau ; non-seulement on évacue les brasseries dés que l’orchestre prussien s’y introduit, etl’on fait des détours énormes pour éviter les places publiques où il s’installe, mais lorsqu’un colonel se faitdonnerunconcert dans sa cour, tous les volets se ferment avec fracas, et la maison devient aveugle et sourde. Une femme du peuple qui s’était fourvoyée à proximité d’un orchestre militaire en plein vent, s’approche des musiciens dans l’intei’valle de deux morceaux, et leur dit : — Pauvres gens ! vous avez un double travail; il faut que vous fassiez cette musique et encore que vous l’écoutiez vous-mômes I
Dans les premiers temps de l’invasion, lorsqu’un officier se promenait en traînant son sabre sur le pavé, un gamin le suivait en murmurant :
— Monsieur ! pour deux sous I pour deux sous !
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— Pour deux sous, quoi ?...
— Pour doux sous, monsieur, je vous porterai ce morceau de fer qui vous gêne.
Aiijourd hui, le jeu favori de la marmaille est la petite guerre. On se divise en deux camps, derrière la préfcclure : les uns fout les Prussiens, les autres sont les Français, et lorsque les Prussiens ont l’avantage, ils retournent les poches des vaincus. Un oflicier ennemi rencontre un gamin tout eu larmes. « Ou’as-lu donc, mon bonhomme?
— J’ai, monsieur l’officier, que j’avais trois sous dans ma poche, et que les Prussiens me les ont volés ; ils n’en font jamais d’autres ! »
Les cocardes tricolores, les képis, la Marseillaise, les cris de Vive la France! vont leur train à Colmar comme par toute l’Alsace. Les manifestations pacifiques, et d’autant plus agaçantes pour l’ennemi, s’y succèdent de jour en jour Un capitaine français épouse une jeune fille de la ville; toute la population s’invite aux noces, emplit l’église ef l'assiège avec des bouquets d’immortelles et autres accessoires symboliques. Une fille majeure et séchée sur pied, sans grâce, sans beauté, sans esprit, brouillée avec toute une moitié du genre humain à la suite de plusieurs mariages manqués, se jette a ta tète d’un officier allemand et l’épouse. Aussitôt le quatrain suivant est mis en circulation dans la ville ;
tüLMAIt.
L’appétit (les Geniiains, que rien ne scandalise. Accomplit chaque jour un miracle nouveau.
Lt voici qu'un dragon, en épousant Élise,
Nous enlève, ma foi ! jusqu’aux os et la peau.-
Une aulre Iransfuge, mademoiselle H., dînait à l’insu de ses amis chez le préfet prussien. Elle reconnaît dans la livrée un de ces garçons d’extra qui vont de maison en maison et qui servent tous les repas de cérémonie. La peur la prend, elle se voit déjà dénoncée par cet homme, et honnie dans toute la ville. 11 faut amadouer Bastien, obtenir qu’il SC taise, acheter son silence au besoin. Elle saisit le moment où Bastien, seul debout devant elle seule, lui présente le café sur un plateau :
’ — Eh ! mon brave ami, lui dit-elle, vous êtes étonné de me rencontrer ici ?
— Pourquoi donc ça, mademoiselle? J’y suis bien, moi !
Si Bastien a compris ce qu’il disait, c’est le sublime de l’ironie.
Ces anecdotes m’ont mis en goût, je fais causer mes compagnons anonymes, je pratique sur eux la maïeulique de Socrate avec un plein succès, car ils ne demandent qu’à parler. U est même assez remarquable qu’un peuple conquis d’hier, gardé à vue, livré sans défense à la police et à la soldatesque, et toujours sous le coup d’une terreur
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relative, exprime si librement en public sa haine et son mépris du vainqueur.
On me raconte l’entrée des Badois à Colmar, la résislance qu’il ont rencontrée au pont de Horbourg, la mort de quelques braves gardes nationnaux, qui, soutenus par une ou deux compagnies de.francs-tirelirs, sauvèrent au moins l’honneur de la ville.
L’histoire des réquisitions vient ensuite ; il y en a d’odieuses par l’exagération et de plaisantes parla forme. L’état-major victorieux n’a pas requis ici, comme à Mulhouse, trente kilogrammes d’un baume adopté par la thérapeutique secrète, mais il a réclamé 5,000 gilets de ilanelle pour ces braves Badois, que les coups de poing et les coups ^ de pieds de leurs chefs ne réchauffaient pas suffisamment, paraît-il. Et comme le maire jurait que 5,000 gilets de flanelle ne s’étaient jamais trouvés réunis dans la ville, l’officier déroula la liste des drapiers de Colmar, et dit fièrement en français :
« Donnez toujours l’étoffe ; quant aux gilets, tious les construirons déjà. »
Tandis que les Allemands prennent soin de leurs lourdes personnes et passent un hiver agréable à nos frais, la jeunesse de la ville émigre en masse vers l’armée française ; les fils de iamille et les pauvres gens, péle-méle, vont tuer des Prussiens sur la Loire, ou se faire tuer.
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I/armislice signé, la paix votée, quelques-uns reviennent au gîte sans savoir s’ils y resteront plus d’un an ; beaucoup s’éloignent sans esprit de retour, la ville est pleine de maisons à vendre et de maisons à louer. La cour d’appel et le tribunal se peuplent d’Allemands eniremôlés de quelques renégats ; les gens de cœur abandonnent leurs sièges ; quelques-uns sont brutalement expulsés par l’ennemi.
11 serait naturel, il serait même de stricte justice, que tout avancement fût suspendu dans la magistrature tant que les Alsaciens et les Lorrains ne seront pas replacés. .Mais on n’a pas songé à prendre cette décision au ministère, et bon nombre déjugés et de conseillers très-méritants restent encore sur le pavé. Quelques-uns sont soutenus tant bien que mat par des indemnités temporaires ; d’autres ont épuisé leurs dernières ressources et ne vivent que d’emprunts, 11 serait grand temps d’aviser; je ne sais pas si le gouvernement de Versailles est éclairé sur l’horreur de cette situation.
Mes voisins de wagon me livrent un détail curieux sur tes renégats de la Cour. 11 paraît qu’au début de la guerre, ces messieurs escomptaient la victoire en se partageant par avance les meilleurs sièges des provinces rhénanes : l’un prenait Trêves, l’autre Mayence, celui-ci plus modeste, se conten-
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lait d’une présidence à Sarrebruck. Surpris par les malheurs de la patrie, ils sc sont retournés le plus lestement du monde, et ne pouvant jouer le rôle de magistrats français en Allemagne, ils se sont faits, sans plus de scrupule, magistrats allemands en France.
On m’assure que M. Kern, notre ancien procureur impérial à Saverne, est plus particuliérement méprisé que les autres, soit parce que la France l’avait mieux traité, en le nommant d’urgence avocat général à Limoges, soit parce qu’il avait joué le patriotisme avec quelque succès dans les salons de Bàle. Son père s’était réfugié en Suisse, jui-ant tout haut qu’il ne reverrait pas la patrie f apt qu’elle serait souillée par l’invasion. Ces sentiments lui firent une sorte de popularité dont le tUs profita lorsqu’il eut passé la frontière à son tour. Les maisons les plus honorables ouvrirent leurs portes au jeune homme ; il s’assit à tous les pianos et fit pleurer les plus beaux yeux de la ville en chantant : Triste exilé sur la terre étraucjère. Depuis qu’il chante la palinodie, les Alsaciens et probablement aussi les bons Suisses se font un devoir de le siffler. C’est justice.
Je me suis enquis des raisons qu’il pouvait alléguer à l’appui de son apostasie, car enfin un homme d’un certain monde et d’une certaine éducation ne forfait pas à l’honneur sans sc disculper bien
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OU mal. Celui-ci, me dil-on, a deux systèmes de défense selon l’occasion, c’est-à-dire selon les gens. 11 dit aux uns : Mes vieux parents mourraient de nostalgie s’il leur fallait quitter le pays ; la tendresse et le devoir me défendent de les y laisser seuls et ma fortune ne me permet pas de vivre sans rien faire. 11 dit à d’autres qu’en acceptant le service du gouvernement prussien, il a prouvé son dévouement à la patrie alsacienne, que tout bon citoyen devrait agir ainsi et que si tout le monde s’enfuit à qui mieux mieux, l’Alsace dans deux ans ne sera plus elle-même.
Méfions-nous de cette théorie, et tenons-nous en garde contre ceux qui nous disent : Je suis Alsacien avant touti Noire plus dangereux ennemi, pour le moment, n’est pas M. de Bismark, c’est le particularisme adoplé par quelques hommes trop intclligenls, dans l’intérêt de leur fortune privée. Tel avocat illustre, tel ancien député de la démocratie alsacienne, tel puissant manufacturier, affichent une étrange impartialité, et se tiennent entre la France cl l'Allemagne, sans pencher d’un côté, ni de l’autre, comme autrefois le journal le Siècle entre Versailles et la Commune. Il faut combattre énergiquement cette tendance et prouver que le patriotisme alsacien, au point où nous en sommes, est l’antipode du patriotisme. L’homme qui dit : Je suis A'sacien avant tout ! n’est déjà
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plus Français. 11 ne tardera guère à solliciter un emploi pour mieux servir l’Alsace, et un traitement en thalers pour reprendre une partie de nos cinq milliards ; et il tombera dans le marécage où les Kern, les Dollinger, les Traut et les Klœckler barbotent, le bec ouvert, comme des canards ivres de boue.
Mais grâce à Dieu l’honnête population du Haut- Khin met la patrie au-dessus de tous les intérêts. Non-seulement elle refuse à l’ennemi tout ce qu’elle peut lui refuser sans risque ; elle tient les Aile- , mands à l’écart, elle leur interdit l’entrée des cercles et de toutes les réunions privées, elle a trouvé moyen de les exclure à Colmar de la société de chasse, à Mulhouse de la société d’équitation et de la société d’horticulture; mais encore il se trouve dans cet admirable pays des hommes assez courageux pour sacrifier leur fortune entière plutôt que de céder à l’ennemi. Un digne notaire de Colmar, le plus capable et le plus estimé de tous, a déclaré qu’il abandonnerait son étude, c’cst-à- ' dire un revenu de 20 à 25,000 francs, le jour où il faudrait prêter serment au roi Guillaume. On assure que tous ses collègues, entraînés par l’exemple, ont pris le même engagement les uns envers les autres, et qu’ils se sont môme interdit de discuter séparément avec' l’autorité prussienne les intérêts et les droits de leur corporation.
CO LM An. 2(1!)
Ce chapelet d’anecdotes, plus ou moins authentiques, mais qui ne laissaient aucun doute sur le patriotisme des conteurs, fut brusquement coupé par l’arrêt du train. Nous étions à la gare de Colmar.
Mon ami Bartholdi, que j’avais pris soin d’avertir de mon arrivée, ne m’attendait pas, et pour cause ; depuis plus de trois mois, il se promenait sur le chemin du Pacifique, entre New-York et San-Francisco. Mais je n’eus pas de peine à trouver sa digne mère: je revis le beau jardin du faubourg et cette aimable maison de campagne où les ancêtres en drap de soie, toujours souriants dans leurs cadres, ignorent, les bienheureux I tout ce qui s’est passé.
La maîtresse du logis m’accueillit avec cette grâce noble que j’avais admirée dans des jours plus sereins, mais elle ne réussit point à me cacher sa profonde tristesse. Elle prévoyait que son fils ne viendrait plus à Colmar que pour opter et repartir ; il avait défendu le pont d’IIorbourg à la tête des gardes nationaux, il avait fait la campague des Vosges, en qualité de chef d’escadron, dans l’état-major de Garibaldi ; ses antécédents, son talent, sa glorieuse notoriété l’expulsaient par avance du pays annexé, quand même il ne l’eût pas quitté spontanément par patriotisme. .A. peine prendrait-il le temps d’élever un tombeau à scs
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anciens compagnons d’armes ; mais ce monument lui tenait au cœur, il l’avait esquissé en pleine guerre, il s’était juré à lui-même de le construire et de l’inaugurer dans le cimetière de Colmar. Le projet que je vis alors me parut vraiment dramatique dans sa simplicité ; c’était un bras, rien qu’un bras, soulevant la dalle du sépulcre pour saisir une épée tombée à terre.
-Madame Bartholdi, en me montrant l’atelier de son fils, me disait par quel ingénieux et touchant stratagème ce brave garçon avait su la rassurer jusqu’au dernier jour de la guerre. Tandis qu’il se battait en Bourgogne, elle le croyait installé chaudement dans les bureaux d’un ministère : elle recevait des chefs-d’œuvre de lettres rédigées dans le style du parfait employé.
Et bientôt il lui faudra se séparer d’un tel fils ! vivre pour lui, mais sans lui, durant la plus grande partie de l’année! Il y a des intérêts à surveiller dans le pays, des fermes à faire valoir, des rentrées à poursuivre, des immeubles à réparer, et la vaillante mère se dévoue; elle accomplira jusqu’au bout ses devoirs de bon intendant.
« Que voulez-vous? me disait-elle. Nous ne sommes pas assez riches pour laisser notre patrimoine à l’état de non-valeur. Mais ces soins dont je m’acquittais naguère avec bonheur seront quelquefois bien pénibles. Hier, par exemple, un offi-
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COLMAR
cier de la nouvelle garnison vient louer un appartement dans notre maison de ville. Nous avions débattu l’affaire point par point, nous étions d’accord, il ne me restait plus qu’à dire oui. Mais lorsqu’il me demanda, fort poliment d’ailleurs, s’il pouvait se considérer comme mon locataire, les larmes me montèrent aux yeux, la parole me manqua, voxfaucibns hœsit ! Je vis en imagination tous les portraits de la famille; il me sembla que ces braves gens, si bons Français, avaient les yeux sur moi, qu’ils me demandaient compte de ce marché, et qu’ils me défendaient d’ouvrir leur vieille maison à l’ennemi de leur patrie ! Je le ferai pourtant un jour ou l’autre, car il le faut. »
Quelques amis de la famille, gens d’esprit et chauds patriotes, vinrent passer la soirée avec nous. Madame Bartholdi, toujours ingénieuse dans son hospitalité, les avait priés à la hâte, pour mettre en quelque sorte sous main les lumières que je cherchais.
Tout ce que j’entendis dans ces trois bonnes heures de causerie affermit solidement mes premières impressions. L’esprit public était admirable dans le Haut-Rhin ; riches et pauvres tenaient tète au vainqueur avec une égale énergie. Les plus gros seigneurs d’Allemagne promenaient leur couronne ou leur casque dans les rues de Colmar, sans qu’un seul gamin, pour les voir, se dé-
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tournât de sa roule ; le seul effet des apparitions princières était la pose d'une seconde sentinelle devant le vénérable hôtel des Deux-Clés. On savait déjà que l’option serait à peu près unanime, et l’émigration des meilleures familles avait commencé. La nouvelle du jour était la fière réponse du notaire llenckcr qui aimait mieux sacritier son étude que d’écrire un seul acte sur le papier timbré des Prussiens. La défection de quelques magistrats, fort rares. Dieu merci, soulevait un dégoût unanime. Si j’avais pu noter au vol tout ce que j’entendis ce soir-là sur le Camille Sclilumberger, leScheucb, lcDollingcr,le Kern, leMuntz, lesKlœckler elle Durguburu, j’éprouverais un plaisir d’entomologiste à piquer cette collection d’animaux rares dans une vitrine ad hoc. Mais la Ligue d’.Alsace, en son treiziéme bulletin, m’a consolé de manquer de mémoire ; on ne me saura pas mauvais gré d’y choisir quelques types çàet là.
« Strasbourgeois do naissance, fils d’un ancien avoué enrichi par des spéculations douteuses, lauréat dcl’École de droit, grand, maigre, blond, sans barbe, les lèvres minces, les yeux cachés par des lunettes, les habits trop courts, malpropre, laid, ridicule, possesseur à quarante ans d’une fortune ’ de plus de deux millions, cet être sordide, que la presse française a déjà noté d'infamie, a trahi sa patrie par avarice. C’est pour la somme de sept mille
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IVancs par an que, encouragé par sa cligne compagne, Saloiné K, de Wasselonne, DoHinger, l’archi- , millionnaire, s’est lait le serviteur des bandits...
« Marié, père de trois enlants auxquels il laissera son déshonneur à laver, M. Schlumberyer n’a pas la pauvreté pour excuse. 11 jouit d’une aisance attestée par réléganlc liabilation qu’il s’est fait conslruii e derrière la préfecture ; c’est là (|u’ilvit en promiscuité avec le directeur du district.
« M. Kern a été l’un des premiers magistrats alsaciens replacés en France. Nommé substitut du procureur général à Liinoges, il a préféré se mettre au service delà Prusse. M. Kern est célibataire, il est riche, c’est-à-dire absolument indépendant; il s’est signalé par la désinvolture badine avec laquelle il a prêté serment aux incendiaires de Strasbourg. .M. Kern n’est pas vieux, il n’a que quarante ans ; de longues années d’ignominie devant lui. La nature, presque toujours logique, l’a fait laid, remarquablement laid. M. Kern chante; il dansera quelque jour.
« Buninburu, personnage aussi lourd que son nom, estabsolurnent étranger à toutes les matières judiciaires; nature épaisse, rivé du matin au soir au fourneau de sa pipe, réduit à la valeur d’un appareil digestif, Buryuburn, chargé de trente et quelques années tout au plus, sommeille lourdemenl dans sa bauge pavée de quarante mille livres
(le renie. La France ne le réclame point à la Prusse ; ces natures ne sont ni traîtresses, ni li- (lèles; on les prime aux concours régionaux. »
Voilà de (juelle encre on écrit la vérité sur nos renégats; le ton dont on en parle est, s’il se peut, plus vif encore. L’énormité du crime et la vigueur d’un honnête ressentiment font excuser le trait hardi et la grosse couleur de ces ébauches.
Mais il faut voir avec (juel tact et quelle délicatesse nos Colmariens estompent le contour et ménagent la demi-teinte, lorsqu’il s’agit de peindre la figure équivoque et savamment voilée d’un habile. Interrogez-les sur quelqu’un de ces citoyens douteux qui ont aimé la France dans sa splendeur, qui l’ont servie à charge de revanche, et qui, du jour au lendemain, se sont épris d’un amour spécial, aveugle, exclusif pour la province où ils ont leur fortune et leur clientèle. Demandez ce qu’on pense de ces grands particularistes, nobles ou roturiers, qu’une illumination soudaine a convertis comme saint Paul sur le chemin de leur château, et qui sont devenus mille fois plus Alsaciens que l’Alsace. Les mêmes gens d’esprit qui jetaient sans façon Burguburu dans le saloir, prendront délicatement entre deux doigts le politique le plus madré, le dépouilleront de tout prétexte, le larderont à petits coups et en un tour de main vous l’assaisonneront du plus fin sel atlique.
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J’avais employé tout le jour à voir des ateliers, des manufactures, des usines énormes dont une seule a déjà lancé 1,500 locomotives sur les chemins de fer de l’Hurope. La ville n’est ni belle ni laide, elle est vaste et vivante. Autour d’un vieux noyau qui contenait 6,000 habitants, 'mal logés, à la fin du dernier siècle, les filateurs, les tisserands, les imprimeurs suréloffes, les teinturiers, les constructeurs de machines se sont groupés successivement; leurs bâtiments, plantés l’un après l’autre sans grand souci de la symétrie, ont fini par couvrir une immense étendue de terrain plat. 11 s’est fait des fortunes, et naturellement les heureux ont élevé, dans le voisinage de leurs fa-
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briques, de belles maisons, enlourées de jardins agréables. Ceux qui avaient le plus d’argent et de temps se sont donné des parcs et des châteaux dans la banlieue. La physionomie générale de ces habitations, tant à la ville qu’à la campagne, est sérieuse, discrète et digne ; on y sent la gravité des mœurs protestantes et le voisinage de la Suisse. Aucun sacrifice à la montre, rien qui puisse éveiller l’envie dans le cœur des passants ; mai? on devine un intérieur confortable. Nous sommes dans une ruche de bourgeois laborieux, qui se marient de bonne heure, qui ont beaucoup d’enfants et qui vivent en famille. Un désœuvré serait de trop ici, il ne saurait où passer son temps ; on n’y connaît que les plaisirs sévères ; on y voit des musées, des écoles, des bibliothèques, des laboratoires, une salle de conférences, et point de théâtre. Le casino, grandiose et bien décoré, éteint son gaz bien avant l’heure où les clubs s’éveillent à Paris. La jolie promenade du Tannenwald est déserte en semaine; je n’y ai rencontré qu’un jeune prêtre qui disait son bréviaire.
Après la ville des patrons, j’avais visité en détail les cités ouvrières, cechef-d’œuvrede quelques hommes de bien qui sont par surcroit des gens d’esprit. En aucun lieu du monde, on n’a tant et si bien travaillé à réconcilier les prolétaires avec leur sort et à les élever peu à peu vers une condi-
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lion supérieure. Us deviennent propriélaircs en quatorze ans, propriétaires d’une fietite maison commode et d'un charmant jardinet, dans un quartier aéré comme les Cliamps-Élysécs. Et pour monter en grade, pour s’élever à la petite bourgeoisie, ils n’ont qu’à payer régulièrement un loyer de 18 à 25 francs par mois. Est-ce trop cher à votre avis? C’est le remboursement exact du prix coi'itant; la Société Mnlhousieme s’est interdit de gagner un centime sur eux. Ajoutez que l’épargne leur est bien plus facile qu’aux ouvriers do Paris, puisqu'ils ont tous les profils (le la coopération sans encourir les dangers. Un patronage intelligent a mis à leur portée, outre les écoles gratuites et la salle d’asile, un lavoir, un établissement de bains chauds à lo centimes, linge compris, une boulangerie économique, un fourneau où l’on trouve des repas suffisants à quelques sous par tête, et un magasin où l’habillement, le petit mobilier, la quincaillerie et l’épicerie se débitent au prix coûtant. Voilà comment cette bourgeoisie de Mulliouse aide les travailleiu’s, à la condition qu’ils s’aideront eux-mémes ; c’est ainsi qu’elle leur tond une main fraternelle sans exiger aucun sacrifice de liberté ni de dignité.
A la tète de celte institution et de toutes les œuvres de prévoyante bonté, qui seront l’éternel honneur de Mulhouse, on trouve régulièrement
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quelques noms, toujours les mêmes : c’est Dollfus, c’est Kœchlin, c’est Mieg, c’est Siegfried, c’est Thierry; j’en passe; une douzaine de familles, dont quelques-unes possèdent dix ou quinze millions, sont comme les fondements sur lesquels la ville est bâtie. Mais la pierre angulaire est M. Jean Dollfus, que les riches et les pauvres désignent familièrement sous le nom du père Jean, d’abord parce qu’il est un des pères de l’industrie moderne, et surtout parce qu’il a ètè, durant une longue carrière, le père de ses ouvriers et de ses administrés. 11 est bien difficile de faire cinquante pas dans Mulhouse sans rencontrer la trace de ce vieux roi débonnaire que le suffrage universel a stupidement détrôné en 18G9.
Cette journée active et presque trop bien remplie se termina délicieusement. Je me vois encore au milieu de la famille Delmas-Thierry, après un de ces dîners dont la cuisine provinciale a gardé le secret. Dans un salon d’une élégance toute parisienne, deux belles jeunes femmes, vêtues de noir, portaient au col un nœud tricolore; le maître du logis avait sa boutonnière ornée du modeste ruban de la médaille militaire. Riche, heureux, père de deux jolis enfants, allié à une des grandes familles de Mulhouse, engagé personnellement dans une usine de premier ordre, agent consulaire d’une grande nation, ce jeune homme a
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tout quille pour se jeter dans les ambulances et bientôt après dans l’armée. Entre ces deux campagnes également courageuses, il a trouvé le temps d’écrire sur le pouce un charmant petit livre intitulé ; De Reichshofen à Sedan. Aujourd’hui, il s’apprête à choisir une nouvelle carrière. Laquelle? je ne sais; il l’ignore lui-même, mais il émigrera en France avant le 1" octobre prochain, voilà qui est sûr. Et il affirme que toute la haute industrie, sauf quelques rares et scandaleuses exceptions, est aussi française que lui.
Parmi les réflexions qu’il nous a communiquées ce soir, en voici une que j’ai notée : « Lorsqu'on dit : 11 n’y a qu’une France au monde, on a l’air de rabâcher un truism vide de sens. Et pourtant admirez la force d’attraction que la patrie française exerce sur nous ! U n’y a pas plus de soixante-treize ans que Mulhouse, ville libre, alliée des treize cantons, s’est réunie à la France dans un intérêt purement commercial. La France nous a cédés à son vainqueur sans avoir pu nous défendre , sans nous avoir donné les moyens de nous défendre nous-mêmes, car dix mille fusils à piston ne sont pas des armes sérieuses devant le dreyse et le krupp. Nos intérêts commerciaux ont été jetés par-dessus bord avec une désinvolture étonnante par le gouvernement de Versailles ; c’est tout au plus si l’on a ménagé une
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trimsilion cuire rancieii régime douanier qui fa- Yorisail nos produits et le nouveau qni les proscrira demain comme étrangers. Nous ne nous plaignons de rien, nous n’accusons personne, • nous ne parlons de la France qu’avec amour, nous Faisons la main qui nous Trappe après nous avoir donnés, parce que c’est la main de la patrie. Les Allemands ne nous ont pas bombardés, ils nous ont rançonnés avec une modération remarquable, car le total de leurs réquisitions tant en argent qu’en nature ne dépasse pas un million dans une ville de COjOUO âmes où les millionnaires se comptent par douzaines. Cependant tous nos hommes valides ont couru s’enrôler contre eux, et la paix de Francfort, en arrachant les armes de nos mains, n'a pas éteint l’ardeur de notre haine. Avouez que la France est la seule patrie assez belle et assez attachante pour qu'un peuple annexé d’hier s’identifie si cordialement avec elle. »
Faquin qui eût dit le contraire! Nous étions tous du même avis.
A propos des réquisitions prussiennes, je recueillis dans celte soirée certains détails qui prendront quelque jour une place dans l’histoire.
L'ennemi ne s’établit pas d’abord à poste fixe chez les habitants de .Mulhouse. Pendant tout près d’un mois, on le vit aller et venir, prendre ses
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cantonnements et les quillcr le lendemain pour battre la campagne. 11 s’éloignait généralement le samedi, comme s’il eût spéculé sur le chômage du dimanche pour amener un conflit entre les ouvriers et les patrons ; on sortait d’une grève terrible. Mais le patriotisme des ouvriers déjoua tous calculs.. Seulement, un samedi soir, dans ce malheureux mois d’octobre, tandis que le 81' de ligne sortait de la ville sous les ordres du colonel von Loos, la population des labriques échangea quelques mots désagréables avec l’arrière-garde. La légende prétend que le dernier fourgon, chargé d’un butin suspect, avait provoqué des observations rnalsonnanlcs.Lcs soldats rèpondirentdeleur mieux, mais quand ils furent à bout de raisons, ils tirèrent surla foule. Quelques victimes périrent, et dans le nombre un Suisse, et deuxBadois. Cette cchaufl'ourée se produisit aux environs de la filature Kœchlin-Scbwartz.
Huit jours après, quand la très-légitime irritation du peuple commençait à se calmer, ce beau SI' prussien reparut, colonel en tète, et, prenant position devant la manulacfure, il fit savoir aux autorités qu’en réparation de l’outrage commis envers les soldats du roi, il réclamait 50,000 francs, 5,000 chemises de flanelle, 80 paires de chevaux attelés à 80 charrettes, et divers autres approvisionnements, le tout livrable dans une heure.
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Faute de quoi, le 81® brûlerait la filature de M. Kœchlin et les cités ouvrières, sans préjudice du surplus.
L’indignation fut générale, mais pas un homme de trente ans ne se montra plus courroucé que M. Jean Dollfus. Brûler les cités ouvrières! L’œuvre et la gloire de sa vie ! Le temps de prendre sa croix de i’aigle rouge, une croix de commandeur obtenue à la suite de je ne sais quelle exposition, il accourut aussi vite que ses jamtbes de soixante-dix ans voulurent le porter. Arrivé, il entreprit les officiers prussiens avec toute la vigueur d’une àme honnête et toute l’autorité d’une vie exemplaire il leur prouva que si une réparation était due, c’était par les vainqueurs aux vaincus et qu’il serait monstrueux de rançonner les gens après les avoir assassinés.
Le colonel, sourd aux bonnes raisons, comme tout Allemand qui se sent le plus fort, maintint scs prétentions sans en rabattre nn centime, et le père Jean, s’échauffant par degrés, lui dit : « J’ai donc affaire à des barbares? Eh bien! reprenez donc cette croix que j’avais cru pouvoii'- accepter de votre maître, dans le temps où la Prusse comptait encore au rang des peuples civilisés ! Rendezla-lui ; diles-lui que je ne pourrais plus la porter ;sans honte et que je vous l’ai jetée à la face ! » Le geste suivit la parole, et les insignes de l’aigle
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rouge, après avoir frappé la poitrine du colonel, tombèrent dans la bouc.
Ce sacrilège exaspéra si bien les officiers du roi Guillaume, qu’un ou deux fanatiques du droit divin parlèrent de fusiller M. Dollfus.
— Oui, cria-t-il, fusillez-moi ! ayez le misérable courage de commander le feu contre un vieillard I alors au moins le monde civilisé connaîtra qui vous êtes. Je n’ai que faire delà vie, et j’ai besoin qu’on sache à quelle race d’hommes est livré mon pauvre pays !
Les Prussiens furent-ils désarmés par ce courage ou simplement par le désir d’empocher 50,000 fr.? ils ne fusillèrent personne, mais la réquisition fut payée jusqu’au dernier sou.
Elle fut môme payée deux fois, car la ville n’a jamais donné ni un thaler ni une chemise à l'ennemi sans en envoyer tout autant soit à Belfort, soit à quelque autre garnison française. Cette comptabilité en partie double fait grand honneur à l’imagination et au caractère de M. KœchliiC ' Schwartz, le meilleur Français de Mulhouse. Après avoir fait de son mieux pour repousser l’ennemi, il fut le grand avocat des intérêts nationaux dans le conseil municipale! un groupe de gens de cœur s’y forma autour de lui par affinité morale. On peut dire que ces endiablés, jusqu’au dernier jour de la guerre, ne se lassèrent pas de renforcer et
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de ravilaillci' l’armée française, à la barbe du Prussien qui n’y voyait goutte.
Après une rapide excursion dans le passé, nous abordons des questions plus actuelles. L’événement du jour est un petit coup d’État de la chancellerie allemande qui brusquement, sans avis préalable, a retiré ïexequatnr à tous les agents consulaires : M. de Bismark n’entend pas qu’un Français soit couvert par une immunité diplomatique dans ses nouvelles provinces.
Les écoles et les collèges de la ville ont rouvert leurs portes, mais tout l’enseignement est bouleversé. Un nouveau personnel, envoyé de Berlin, remplace les anciens maîtres, si bons Français ; on fait la classe en allemand devant un auditoire de pauvres enfants qui n’y comprennent rien. L’enseignement obligatoire, ainsi pratiqué, abrutirait en peu de temps des générations entières. Mais le patriotisme des habitants a trouvé remède à la chose. Les dames de Mulhouse, ces simples, ces modestes, ces studieuses personnes, se feront maîtresses d’école; chacune d’elles enrôle dix bambins dans son voisinage ; ils viendront tous les jours à l’heure du goûter; oh leur distribuera des gâteaux ou des confitures, et on leur apprendra à lire, à écrire, à parler le français.
Tout le peuple court au devant de ce bienfait avec une vive reconnaissance. Les ouvriers sont